La défense du secteur public : un piège contre la classe ouvrière

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Quelle rentrée ! "Le chômage baisse", "le pouvoir d’achat augmente" et "demain sera encore meilleur" ! En fait, à en croire les déclarations ministérielles successives ou les gros titres des quotidiens, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Tout ceci n’est évidemment que mensonges. La réalité, c’est la dégradation des conditions de vie, la flexibilité du travail, le gel des salaires et l’augmentation des cadences. La réalité, c’est le développement de la misère et la réapparition des bidonvilles comme, par exemple, en bordure du périphérique parisien.

La rentrée, c’est aussi une nouvelle vague de hausses des prix (loyers, gaz, électricité, essence, impôts, transports publics, baguette de pain...) qui viennent amputer davantage le pouvoir d’achat des prolétaires alors qu’on veut nous faire croire que ce dernier augmente.

Fin août, le ministre de l’emploi, Jean-Louis Borloo, a annoncé que le taux de chômage passait sous la barre des 9%, déclarant même triomphalement "Nous sommes dans un cercle vertueux, celui de la confiance". Ce petit soldat de l’Etat peut effectivement être fier de lui. S’il y a moins de chômeurs, c’est parce que les radiations se multiplient ou que les petits boulots de 2 à 3 heures par-ci par-là se généralisent. Non seulement le chômage réel ne baisse pas, mais il augmente de façon dramatique. La classe ouvrière en France subit une avalanche d'attaques, avec, au centre, des milliers de suppressions de postes et de licenciements. Dans les petites unités industrielles comme dans les grandes entreprises, les ouvriers et les employés sont jetés à la rue par paquets. A Arcelor, par exemple, depuis la fusion avec Mittal, c’est l’emploi de milliers de travailleurs qui est directement menacé. Et cet Etat qui aujourd’hui veut nous faire croire que tout va bien, qu’il nous protège et s’occupe de nous, annonçait il y a à peine deux mois la suppression de 15 000 postes chez les fonctionnaires dont principalement 8700 dans le secteur de l’enseignement et 3000 au ministère des Finances. Mais ce n’est pas tout. D’autres entreprises du secteur public sont aussi dans le collimateur : dans les hôpitaux, les effectifs sont revus à la baisse, la fusion de Gaz de France avec Suez menace près de 6000 emplois, sans parler de la SNCF ou encore la Sécurité Sociale, et notamment sa branche « prise en charge maladie », où 4500 postes vont être supprimés sur 80 000 agents. Dans le secteur de la recherche, le gouvernement va réduire de 3000 à 1500 le nombre d’emplois créés.

A la vue de cette effroyable liste, on comprend mieux pourquoi les journaux et le gouvernement déploient autant d’énergie et d’inventivité à fabriquer de fausses bonnes nouvelles. Le but est de créer un rideau de fumée, de masquer la réalité des attaques quotidiennes par l’effet de grandiloquentes déclarations. Car toutes ces mesures anti-ouvrières, toutes ces hausses du coût de la vie, tous ces licenciements et suppressions de postes ne peuvent que nourrir la combativité et la réflexion de la classe ouvrière. Ainsi, ce n’est pas un hasard si le ministre de l’éducation Gilles de Robien se montre à tous les journaux télévisés pour affirmer que la rentrée scolaire va être "tout à fait satisfaisante". Les 8700 postes supprimés vont avoir un impact direct et immédiat sur les conditions de travail. Enseignants, surveillants ou ATOSS, tous vont être confrontés à des classes surchargées sans les moyens matériels et humains d’y faire face. Signe de la colère qui gronde dans ce secteur, les syndicats commencent d’ailleurs d’ores et déjà à préparer le dévoiement et l’encadrement des luttes appelant le 6 septembre à des journées d’action locales puis le 28 septembre à la grève nationale sur le thème pourri de la défense des missions et de la qualité du service public.

Ces coupes budgétaires et ces réductions drastiques d’effectifs tordent justement le cou à ce mensonge répugnant répandu par l’idéologie bourgeoise  qui consiste à faire croire aux prolétaires que le service public est un secteur à part. Au nom de cette particularité, les fonctionnaires sont toujours appelés à défendre leur statut et la nature soi-disant citoyenne de leur mission tandis qu’aux yeux des autres ouvriers des boîtes privées ces mêmes fonctionnaires sont dénoncés comme des privilégiés se tournant les pouces et dont l’emploi est garanti à vie. L’ensemble de ces mesures anti-ouvrières prises par l’Etat contre ceux qu’il embauche directement viennent en effet rappeler une nouvelle fois qu’il n’existe pas de secteur ‘privilégié’ ou à part. Les entreprises du public comme celles du privé subissent les lois du capitalisme, exploitent et dégraissent. Cette propagande vise à diviser les ouvriers, à les dresser les uns contres les autres et à leur faire perdre de vue l’ennemi de classe, la bourgeoisie et son Etat, à l’heure où l’ampleur des attaques nécessitent une réponse de l’ensemble de la classe ouvrière.


Le mythe de la défense du service public

Alors que l’ensemble de la classe ouvrière subit de violentes attaques, les syndicats, les partis de gauche et leurs appendices gauchistes ne cessent de nous ressortir le mot d’ordre anti-libéral de "lutte contre les privatisations ou, dit autrement, de  "défense du secteur public", avec sa pointe obligée de nostalgie sur les "bienfaits" des nationalisations pour le bien-être social de la classe ouvrière, et leurs couplets sur "la défense des acquis sociaux", si chèrement acquis selon eux au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Mais la réalité historique vient démentir tout ce bel échafaudage de mensonges idéologiques.

Si l’Etat, à partir du 20e siècle, prend en charge de plus en plus directement des secteurs toujours plus vastes de l’économie et de la société, ce n’est certainement pas pour "neutraliser les méchants patrons exploiteurs" ou défendre un quelconque principe de "justice sociale", mais bel et bien pour faire face à la faillite historique du mode de production capitaliste, sa crise économique inextricable et ses irrésistibles tensions guerrières, en organisant le plus efficacement possible la défense des intérêts du capital national. Les nationalisations n’ont donc en rien permis d’améliorer les conditions d’existence des ouvriers, elles ont au contraire impliqué une intensification de l’exploitation.

En 1929, le capitalisme connaît une des plus graves crises de son histoire. Partie des Etats-Unis, elle va se développer dans l’ensemble du monde industriel. L’effondrement de la Bourse américaine atteindra l’Europe au début des années 1930. En France, jusqu’à la veille de l’avènement du Front Populaire, la production industrielle chute, les faillites se multiplient, le secteur bancaire est en déroute. A cette époque, Roosevelt lance son fameux "New Deal", l’intervention massive de l’Etat dans le domaine économique, exemple repris dans de nombreux pays européens et notamment en France sous le gouvernement du Front Populaire. Dans le secteur bancaire, l’Etat prend la direction de la Banque de France, nationalise les usines d’armement et prend sous sa coupe le secteur des transports, en particulier : les chemins de fer avec la création de la SNCF alors que les compagnies privées étaient déclarées en faillite.  C’est également le cas des transports maritimes qui passent sous le contrôle de la Compagnie Générale Transatlantique assurant les liaisons avec l’Amérique et aussi des transports aériens avec la mise sous tutelle étatique de la compagnie Air France créée en 1933. D’ailleurs, le choix de nationaliser ces secteurs vitaux pour la conduite d’une guerre mondiale qui s’approche à grands pas n’est pas le fruit du hasard. C’est aussi pourquoi la guerre et le gouvernement de Vichy n’ont en rien remis en cause les nationalisations du Front populaire. Au contraire, les Houillères ont été, par exemple, nationalisées fin décembre 1943. L’Etat sous Pétain comme au lendemain de la guerre va renforcer son contrôle en nationalisant les chaînes de radio, puis la télévision. Il crée l’Agence France-Presse pour la diffusion des informations. Après la guerre, la France est un pays ruiné. La reconstruction de l’économie nationale s’impose et là encore le rôle de l’Etat est incontournable. Dès 1945, l’Etat français, va reprendre à un rythme accéléré les nationalisations (qui sont aussi mises en place dans d’autres pays européens, notamment la Grande-Bretagne) : regroupement de plusieurs sociétés de constructions de moteurs d’avion en une seule entreprise, la SNECMA ; création d’une industrie aéronautique, la SNIAS ; prise de contrôle de Renault, de la Banque de France et des quatre principales banques françaises, des compagnies d’assurances et de crédits, et surtout de l’énergie : le charbon, le gaz, l’électricité (création d’EDF et GDF) ; il lance un programme d’énergie nucléaire (le CEA). Fin 1946, l’Etat a entre ses mains le contrôle de la totalité de l’infrastructure économique afin de remettre sur pieds le capital national. La reconstruction a un coût : l’Etat emprunte plus de 400 millions de francs à la Banque de France, les Etats-Unis débloquent plusieurs milliards de dollars à travers le Plan Marshall pour s’assurer de la fidélité de la France au bloc occidental dans le cadre du repartage du monde après les accords de Yalta.

Contrairement aux discours idéologiques qui présentent les nationalisations et la création du Service public censé "assurer à tous l’égalité d’accès à des biens communs jugés indispensables" (dixit le groupe ATTAC) comme un progrès pour les travailleurs, là aussi la réalité historique parle d’elle-même. Jamais la situation de la classe ouvrière n’a été aussi dramatique sous le Front Populaire et surtout aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale où de manière unanime l’ensemble des forces politiques et syndicales de la bourgeoisie, dans un concert d’union nationale, ont exhorté le prolétariat à "retrousser ses manches", le parti stalinien et son appendice cégétiste en tête (déjà sous Pétain, le ministre du travail, Belin, était un des principaux dirigeants de la CGT). Cet "Etat Social" n’a d’ailleurs jamais hésité lorsque la classe ouvrière se révoltait contre l’accroissement de son exploitation à envoyer la police et l’armée réprimer dans le sang les grèves dans les arsenaux, dans les Houillères ou à réquisitionner les ouvriers d’EDF-GDF (ainsi c’est un ministre de la SFIO, ancêtre du PS, Jules Moch qui a créé les Compagnies Républicaines de Sécurité). La répression n’était pas la seule réponse de la bourgeoisie, tout un arsenal d’encadrement était mis en place : sur le plan idéologique avec la mise en place des Comités d’Entreprise et des délégués du personnel, instruments que se donnait la bourgeoisie pour enchaîner le prolétariat aux impératifs économiques capitalistes.


L’Etat est le plus puissant et le plus féroce des patrons

Une réalité s’impose de plus en plus aux travailleurs : ce n’est pas le patronat privé qui dirige le capitalisme, mais c’est l’Etat lui même qui contrôle et fait appliquer les mesures économiques et sociales dictées par l’intérêt du capital national dans sa concurrence avec les autres Etats sur le marché mondial, y compris à travers les privatisations qu’il décide. Depuis la fin des années 1960, la crise a ressurgi. L’Etat, de plus en plus endetté, doit se décharger du poids trop grand du financement des entreprises pour l’économie nationale. Aussi, dès les années 1980, gauche et droite privatisent à grande échelle. Les caisses de l’Etat sont renflouées pour payer les dettes, les patrons adaptent les entreprises à l’âpreté de la concurrence internationale en licenciant, en fermant les usines moins rentables. Ce processus de privatisation touche aujourd’hui des secteurs très sensibles comme la SNCF, EDF et GDF ou encore les Télécommunications, secteurs où l’Etat garde une part importante des actions, même s’il n’est plus majoritaire, pour continuer à y exercer un contrôle. Contrairement à nombre de discours de gauche et d’extrême gauche, aucune entreprise ne peut échapper à la course au profit, qu’elle soit du domaine public ou du secteur privé. A la SNCF par exemple, la direction vient d’annoncer un redressement spectaculaire de l’entreprise en enregistrant un bénéfice de 417 millions d’euros pour l’année 2005. Comment ce résultat a été obtenu ? Essentiellement par un gain de productivité, et ce par la réduction des effectifs (3590 postes supprimés en un an) et par le gel des salaires. Autrement dit, par une exploitation accrue de la classe ouvrière. C’est toujours avec le même objectif, rentabiliser l’entreprise pour l’adapter à la concurrence afin qu’elle puisse dégager des bénéfices, que l’Etat envisage la fusion de GDF avec une société privée, Suez. La "garantie de l’emploi" pour le service public devient un moyen de chantage pour que les ouvriers acceptent des blocages de salaires, des suppressions de postes, un renforcement de leur exploitation. Au moment des privatisations, il décide, avec le concours des syndicats, du nombre de licenciements et fait porter le chapeau aux entrepreneurs privés. Il est encore plus féroce avec ses employés : le recours aux différents contrats précaires (CDD, CES, CEP, CAE…) est systématique et reconductible, alors que dans le privé ils ne peuvent être renouvelés qu’une fois ; de plus, tout est calculé pour que certains contrats n’ouvrent pas droit au chômage ; les nouveaux embauchés, effectuent le même travail que leurs collègues tout en ayant un tiers du salaire en moins comme par exemple à La Poste, avec moins de protection sociale et moins de droit à la retraite. Et ce ne sont là que quelques exemples. Voilà comment l’Etat "garantit" l’emploi. En fait, il s’agit d’une véritable politique de précarisation, de licenciements et de surexploitation.

Les nationalisations, le rôle protecteur de l’Etat nous sont présentés comme progressistes pour les travailleurs et pour l’ensemble de la population alors qu’il s’agit d’une réaction de l’Etat capitaliste face à la faillite de son système. Aujourd’hui, les privatisations nous sont présentées comme une régression où l’Etat abandonnerait son rôle aux profits du patronat et de spéculateurs avides de profits. De fait, tous ces discours sont un piège car ils cachent, aux yeux de la classe ouvrière, la faillite du système capitaliste et l’enchaînement de la classe ouvrière derrière son principal ennemi : l’Etat. Les suppressions massives de postes de fonctionnaires viennent rappeler une nouvelle fois à l’ensemble de la classe ouvrière qu’il faut se battre tous unis !

André (31 août)