Quatre interventions publiques du CCI au Brésil : Un renforcement des positions prolétariennes au Brésil

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  • Le CCI a effectué récemment un ensemble d’interventions publiques au Brésil dont nous rendons compte dans cet article. Il s’est agi en fait de trois réunions publiques successives dans trois villes différentes (Salvador da Bahia, Vitória da Conquista et São Paulo) et d’une présentation suivie d’un débat à l’Université de Vitória da Conquista, à l'occasion de la "IIe rencontre des étudiants en histoire de l'Etat de Bahia" (le thème de cette rencontre était : "les luttes sociales et leurs expressions dans l'histoire").  
  • Le thème des réunions publiques était le suivant "Face à la crise mortelle du capitalisme, l’avenir appartient à la lutte de classe" et celui de la présentation à l’université, "Les origines et les caractéristiques essentielles de la Gauche communiste internationale".

Une telle intervention au Brésil constituait une première pour le CCI ; elle n’a été possible que grâce aux bonnes initiatives de sympathisants sur place et à la collaboration avec le groupe prolétarien brésilien dénommé "Opposition Ouvrière"[1] qui était l'organisateur des réunions publiques. Pour cette première intervention publique au Brésil, le CCI avait choisi des thèmes lui permettant le plus possible d'exprimer sa vision historique quant à la possibilité et à la nécessité de la révolution prolétarienne. Ainsi, l’exposé commun aux trois réunions publiques, consultable sur notre site en portugais, développait en particulier les aspects suivants :

  • tout comme les systèmes d’exploitation qui l’ont précédé, le capitalisme n’est pas un système éternel ;
  • l’heure de son renversement par le prolétariat, la seule classe révolutionnaire de la société, a déjà sonné depuis longtemps et si celui-ci n’est pas en mesure d’accomplir sa tâche historique, alors la situation actuelle débouchera sur la fin de l’humanité ;
  • les perspectives contenues dans la situation actuelle sont au développement de la lutte de classe.

Dans une de ces réunions publiques, celle de Salvador, suite à la présentation du CCI, était prévue une présentation de l’Opposition Ouvrière mettant en particulier en évidence le rôle fondamental de l'organisation de la classe ouvrière en conseils ouvriers pour le renversement du capitalisme.

Quant à l’exposé de la présentation à l’université, basé essentiellement sur l’article de notre site, "la Gauche communiste et la tradition marxiste", il était articulé autour des axes suivants :

 ce qui distingue les fractions de gauche des autres organisations se revendiquant du marxisme ;

  • la Gauche communiste n’a jamais été un courant unique mais était constituée de différentes expressions correspondant toutes à l’effort historique de la classe ouvrière en vue de la clarification théorique-politique ;
  • la contribution de la Gauche communiste au développement du patrimoine politique-théorique du prolétariat est considérable et irremplaçable.

Pour rendre compte de ces quatre événements, nous avons pensé préférable de ne pas les traiter séparément mais bien plutôt de rapporter les questions et préoccupations qui, de façon dominante, se sont exprimées et ont donné lieu à des débats. Néanmoins, avant cela, nous pensons essentiel de faire ressortir l'importance qu'a revêtu cet événement tant par la participation nombreuse, parfois très nombreuse, à ces réunions que par le caractère animé et vivant de débats qui se sont à chaque fois poursuivis au delà du temps initialement prévu (aussi longtemps que le permettaient les contraintes locales).

Une participation et un dynamisme prometteurs

Il arrive que les révolutionnaires eux-mêmes soient surpris par l'importance de l'intérêt que leurs positions suscitent à un moment donné, alors que pourtant ils constituent cette partie du prolétariat chez qui existe au plus haut point la confiance dans les capacités révolutionnaires de leur classe, y compris lorsque celle-ci n’est pas traversée de façon immédiate par des préoccupations révolutionnaires explicites. Il faut reconnaître que nous avons été très agréablement surpris par l'ampleur de la participation à ces réunions dans la mesure où, pour certaines d'entre elles, elle a dépassé largement l'assistance ordinaire aux réunions publiques dans les villes où intervient régulièrement le CCI. En effet, près d'une centaine de personnes au total ont participé aux trois réunions publiques. Quant au thème de la Gauche communiste à l'université, il a attiré 260 personnes environ dans un grand amphithéâtre de celle-ci, pendant toute une première partie du débat. La réunion s’étant prolongée de presque deux heures, il restait encore environ 80 personnes lorsque nous avons dû clore, toutes les interventions n'ayant pas à ce moment-là reçu de réponse de notre part.

Il existe un faisceau de circonstances favorables qui ont favorisé une telle affluence. La première apparition publique d'une organisation révolutionnaire internationale n'existant pas au Brésil est évidemment de nature à susciter localement un intérêt particulier. De plus, les réunions publiques avaient bénéficié d’une publicité efficace, prise en charge par l'Opposition Ouvrière, seule ou bien conjointement avec nos sympathisants, selon les villes. Si on peut également invoquer l'intérêt académique, et pas exclusivement politique, qui a pu pousser certains étudiants et professeurs de l’université à participer au débat sur l’histoire de la Gauche communiste, il faut néanmoins prendre en considération le fait que, ce qui au départ, pour des raisons liées au règlement de l’Université, était annoncé comme la présentation d’un historien [2] a de plus en plus ouvertement pris la forme d’un meeting politique présidé par l'un des organisateurs du débat, l'Opposition Ouvrière, et le CCI, avec une table présentant la presse du CCI à l’entrée de l’amphithéâtre.

En réalité, ce succès de nos réunions est en bonne partie imputable à l’existence au Brésil d’une écoute favorable vis-à-vis d’une critique radicale de la société et de ses institutions démocratiques dans la mesure où, dans ce pays, à la tête de telles institutions se trouve le gouvernement de Lula, le grand "leader ouvrier" de gauche au nom duquel sont indissolublement liés ceux du PT (Parti du Travail, fondé en 1980) et de la CUT (Centrale Unique de Travailleurs, premier syndicat "indépendant" depuis la fin de la dictature, fondé en 1983). Aujourd’hui, l’alliance gouvernement, Lula, PT et CUT doit assumer ouvertement le rôle de fer de lance des attaques contre la classe ouvrière requises pour la défense du capital national brésilien sur l’arène internationale, comme n’importe quel gouvernement ou parti de droite le ferait, permettant ainsi de faire apparaître au grand jour leur véritable nature d’ennemis de la classe ouvrière qu’ils ont toujours été. Au Brésil, comme dans les autres pays, la réponse de la classe ouvrière est encore loin de correspondre à l’ampleur des attaques capitalistes qu’elle subit continuellement. Néanmoins (et c’est justement là que réside l’essentiel de l’explication à l’intérêt certain pour ces réunions publiques), il existe aussi dans ce pays une préoccupation croissante pour l’avenir face à la faillite de plus en plus avérée du capitalisme et qui se traduit par un regain d’intérêt pour la perspective d’une alternative à la société actuelle.

Loin d’avoir été reçues comme des dogmes, l'analyse de l'histoire de notre classe et les perspectives de lutte politique en vue de la future société communiste, contenues dans nos présentations et interventions, ont suscité tout un questionnement et un enthousiasme, quelquefois aussi le scepticisme, mais également des marques de sympathie que certains ont tenu à venir nous manifester explicitement à la fin des réunions, en plus de nombreuses autres questions de leur part qu'ils n'avaient pas eu le temps de poser au cours de la séance.

Si l'importance de la participation à ces réunions nous a quelque peu surpris, elle a par ailleurs confirmé cette tendance croissante de la jeunesse à se situer au premier plan d'un questionnement politique face à l'avenir. C'est tellement vrai que, dans l'une des réunions publiques, à Vitoria da Conquista, plus de la moitié de l'assistance était constituée de jeunes et de très jeunes.

 Les principales discussions

Nous rapportons ci-après les principales questions qui nous ont été posées de même que les réponses que nous leur avons apportées. Souvent les questions et nos réponses se sont recoupées d'une réunion à l'autre sans pour autant être identiques à chaque fois. Plutôt que de synthétiser par thème la problématique de l'ensemble des questions, nous avons pris le parti, pour chacun des thèmes, de retenir une question particulièrement représentative, ceci afin de refléter le caractère vivant qu’on eu les discussions. Pour ce qui est de nos réponses, nous les rapportons à travers de l'essentiel de l'argumentation que nous avons développée sur l'ensemble des réunions.

Nous sommes bien conscients que ce compte-rendu déjà long omet des questions précises tout à fait intéressantes. Afin de remédier en partie à cet inconvénient, nous appelons tous ceux qui prendront connaissance de ce compte-rendu à ne pas hésiter à nous faire part par écrit de tous leurs questionnements et désaccords n'ayant pas encore trouvé de réponse satisfaisante de notre part. Des réponses leurs seront faites individuellement qui, avec leur accord, pourront éventuellement participer d'animer un débat public dans la presse du CCI ou sur Internet. Nous encourageons également les lecteurs de ce compte-rendu à adopter une démarche analogue vis-à-vis de l'Opposition Ouvrière qui ne manquera pas de leur répondre. A ce sujet, nous voulons préciser que certaines réponses rapportées ci-dessous, n'ont pas été prises  en charge par nous-mêmes mais par l'Opposition Ouvrière. Néanmoins, comme elles correspondaient tout à fait à ce que nous aurions dit, nous les faisons nôtres. Ce qui, par ailleurs, ne signifie pas que toutes les réponses apportées par l'une ou l'autre de nos organisations aient totalement été partagées par elles deux.

La nature des syndicats

  • "Comment expliquer le rôle actuel des syndicats ? Alors qu'a existé une certaine époque où ils constituaient réellement des outils de la lutte de classe ouvrière, aujourd'hui ils sont clairement au service des intérêts de la classe bourgeoise en paralysant les réactions des ouvriers face aux attaques ?"

Il n'existe en effet pas un seul pays où les syndicats, tous les syndicats, ne soient pas des défenseurs de l'ordre bourgeois. S'il en est ainsi c'est parce qu'ils sont devenus partout des organes de l'Etat bourgeois ayant pour fonction spécifique d'encadrer la classe ouvrière afin de saboter ses ripostes aux attaques et d'éviter qu'elles ne débouchent sur la remise en cause du capitalisme en crise.

Pour comprendre les facteurs profonds d'une telle situation, il est effectivement nécessaire de ne pas perdre de vue qu'au 19e siècle les ouvriers se battaient pour obtenir le droit de s'organiser en syndicats. C'est en menant des luttes importantes au moyen de ceux-ci qu’ils ont réussi à arracher des réformes durables ayant réellement permis des améliorations de leurs conditions de vie au sein du capitalisme. De plus, même si les idées réformistes (qui visaient à réduire le combat de la classe ouvrière aux seules luttes pour des réformes) étaient fortement présentes au sein du mouvement syndical, il n'en demeure pas moins que les syndicats constituaient également, à cette époque, un lieu privilégié de la propagande en faveur des idées révolutionnaire, une « école du communisme », comme le disait Marx.

  • Quand et pourquoi les syndicats ont-ils donc perdu cette nature ouvrière qui était la leur ?

Au début du 20e siècle s'est produit un événement considérable, inédit dans la vie du capitalisme, l'éclatement de la première guerre mondiale. En l'espace d'un temps relativement bref, les contradictions du capitalisme ont engendré une destruction considérable de forces productives, sans aucune mesure avec les conséquences des guerres ou des crises cycliques qui avaient jusque là émaillé la croissance du capitalisme. De telles contradictions étaient l’expression du fait que, de facteur de progrès de la société, le système s'était mu en menace de mort pour celle-ci. Ce sont le déchaînement d'une telle barbarie et la menace pour l'existence même de la vie de la société qui avaient constitué le ferment de la première vague révolutionnaire du prolétariat mondial.

Face à l'irruption de contradictions inconnues jusqu'alors dans la société bourgeoisie, l'État acquiert un rôle d'une importance qu'il n'avait jamais eue auparavant sous le capitalisme. C'est à lui qu'il revient de maintenir sous un corset de fer l'ensemble de la société afin de mobiliser et canaliser toutes ses ressources en vue de la défense nationale. Dans ce contexte, les ouvriers voient leurs anciens organes de lutte que sont les syndicats échapper à leur contrôle pour devenir des organes chargés de faire accepter la militarisation du travail. Un tel mouvement est irréversible et ceux des syndicats qui, comme la CNT espagnole, ne seront pas soumis à ce moment de vérité, parce que l'Espagne n'était pas impliquée dans la première guerre mondiale, seront néanmoins absorbés ultérieurement par l'Etat. Désormais, les seules organisations de masse et unitaires de défense des intérêts de la classe ouvrière ne peuvent surgir et se maintenir qu'avec la mobilisation de la classe ouvrière pour la lutte.

  • "Mais pourtant Lénine défendait les syndicats ?"

L'avant-garde du prolétariat mondial avait pris conscience qu'avec la Première Guerre mondiale et la première vague révolutionnaire était née l'époque des "Guerres et des révolutions", comme le proclamait la Troisième Internationale, posant comme enjeu à la lutte du prolétariat l'alternative suivante pour la société : "Socialisme ou barbarie". La massivité des faits imposait cette compréhension. Il était par contre nécessaire de pouvoir disposer de plus de recul pour en saisir toutes les implications concernant la vie de la société (le développement du capitalisme d'Etat)  et les conditions de la lutte de classe : impossibilité pour la classe ouvrière de continuer à utiliser pour sa lutte le Parlement (dont la seule fonction est devenue celle de la mystification démocratique) et les syndicats. Mais, toutes les fractions du prolétariat mondial ne sont pas placées dans les mêmes conditions concernant leur propre expérience de la confrontation aux syndicats. Et, sur ce plan, la situation du prolétariat russe est spécifique vu que, dans ce pays, le régime tsariste, totalement anachronique, s'était montré incapable d'opérer l'intégration à l'Etat de syndicats par ailleurs assez peu puissants et apparus tardivement. De ceci il a résulté une plus grande difficulté de Lénine et de ses compagnons pour saisir pleinement la fonction de ces organes dans la nouvelle phase du capitalisme.

L'organisation de la classe ouvrière en conseils ouvriers et le rôle des révolutionnaires

  • "Comment surgissent les conseils ouvriers ?"

C'est une question importante puisque ces paroles de Lénine avant la révolution de 1917, "les soviets sont la forme enfin trouvée de la dictature du prolétariat", n'avaient pas une validité limitée à la première vague révolutionnaire mais une portée universelle.

Ainsi, dans les futures luttes révolutionnaires du prolétariat, celui-ci sera de nouveau organisé en soviets (le mot russe désignant les conseils). Ceux-ci font leur première apparition lors de la révolution de 1905 en Russie. Il sont la création spontanée de la classe ouvrière qui découvre ainsi par elle-même les moyens de lutte qui lui sont nécessaires afin de développer son combat dans des conditions nouvelles. Quelle est donc leur fonction ? La classe ouvrière en Russie trouve face à elle le pouvoir de l’Etat qui, de façon intransigeante et malgré la montée de la mobilisation, refuse de céder sur les revendications des ouvriers. Cette situation préfigure la situation générale du capitalisme dans la phase de décadence de ce système où les contradictions croissantes auxquelles il est confronté lui interdisent non seulement d’accorder des réformes durables à la classe ouvrière, comme cela pouvait être le cas en ascendance, mais encore le pousse en permanence à attaquer les conditions de vie des ouvriers. Dans ces conditions, la dynamique de la lutte elle-même amène les ouvriers à s’opposer à l’Etat capitaliste et à l’affronter de façon en plus en plus massive. De ce fait, la lutte acquiert spontanément une dimension politique qui se superpose à la dimension économique toujours présente.

Les syndicats ne correspondent plus aux nécessités de cette nouvelle forme de lutte ni à ses enjeux, et ce sont les soviets capables de regrouper l’ensemble de la classe ouvrière qui s’imposent alors. Désormais, les syndicats deviennent des organes inutilisables pour la lutte de classe. Mais, loin de dépérir, ils seront récupérés par l'Etat. Par ailleurs, cet épisode est l’aboutissement de tout un processus de constitution du prolétariat en classe au travers duquel il a acquis une maturité lui permettant désormais de construire dans le feu de l’action ses propres organes de lutte, sans être dépendant, pour entrer en lutte, de l’existence préalable de syndicats comme c’était le cas au 19e siècle.

  • "Comment favoriser le surgissement des conseils ouvriers ?"

Les soviets ne surgissent pas à tout moment indépendamment du niveau de la lutte de classe. Ils apparaissent lorsque la classe ouvrière est capable de poser le problème d’un affrontement décisif avec l’État capitaliste. Ils sont le produit d’une telle mobilisation du prolétariat et, lorsque celle-ci reflue, ils disparaissent ou bien ils sont investis par l’Etat. Cela signifie qu’il n’est pas possible qu’une minorité de la classe, plus avancée, mette en place la structure des soviets en vue de hâter la mobilisation ouvrière avant que celle-ci ne se manifeste explicitement.

Cela signifie-t-il que, en dehors des soviets, il n’existe pas de possibilité pour que s’expriment la mobilisation ouvrière et la lutte de classe, vu que les syndicats ne sont plus d’aucune utilité pour cette dernière ? Bien sûr que non. L’expérience vivante de la lutte de classe montre qu’une des formes élémentaires de la mobilisation des ouvriers est l’assemblée générale. Et ce n’est pas un hasard si les syndicats font tout afin qu’elle ne puisse se tenir ou, lorsqu’ils ne peuvent l’empêcher, afin qu’elle ne remplisse pas la fonction de lieu d’organisation et de décision de la lutte. Avec le développement de la lutte se fait sentir la nécessité de son organisation, de sa centralisation avec l’élection par les assemblées de délégués révocables. Un tel mode d’organisation de la classe ouvrière, en dehors de périodes pré-révolutionnaires, préfigure l’organisation en soviets, mais elle n’en est pas l’embryon. Elle en constitue une préparation indispensable en ce sens que c’est à travers ce type d’organisation que les ouvriers prennent confiance en eux-mêmes et en leur capacité de s’organiser.

Par ailleurs, si les évènements de 1905 illustrent la capacité de la classe ouvrière à s’auto organiser ainsi que sa nature de classe spontanément révolutionnaire, cela n’amoindrit pas pour autant le rôle fondamental de l’organisation des révolutionnaires et du parti. En effet, à propos des évènements de 1905, Rosa Luxemburg met en évidence que l’intervention de la social-démocratie révolutionnaire avait participé à préparer le terrain à l’irruption de la grève de masse. De même, en 1917, sans l’intervention du parti bolchevique au sein des conseils ouvriers pour combattre en leur sein l’influence dominante des partis liés à la bourgeoisie, ceux-ci n’auraient pas pu constituer l’instrument de  la révolution prolétarienne. De même, aujourd’hui, il est de la responsabilité des révolutionnaires de rappeler à leur classe comment elle s’est organisée par le passé, de mettre en évidence que pour développer son combat il n’existe pas d’autre moyen que de prendre ses luttes mains à travers des assemblées générales souveraines.

La révolution russe, sa dégénérescence et la contre-révolution

  •  «La révolution d'octobre n'aurait-elle pas mis fin à une vague démocratique mondiale, comme l'affirme l'historien français Jacques Courtois ?»

Nous ne savons pas exactement ce qu’a dit Jacques Courtois, mais c’est tourner le dos à la réalité que d’affirmer une telle chose alors que les principaux pays du monde, impliqués dans la guerre mondiale, adoptent tous des mesures de militarisation de la société civile en vue d’imposer aux populations, et aux ouvriers en particulier, les sacrifices que requiert la boucherie mondiale, dont celui de leur propre vie sur les champs de bataille. Et c’est justement en réaction à une telle barbarie que se développe la vague révolutionnaire mondiale dont l’avant poste a été constitué par la prise du pouvoir par le prolétariat en Russie en 1917.

Il est possible que Jacques Courtois se fasse l’avocat des thèses bourgeoises du Menchevisme selon lesquelles la révolution d’Octobre n’avait été qu’un putsch ayant porté un coup fatal à l’œuvre démocratique de la révolution de février. Ce refrain bien connu des dénigreurs de la révolution russe veut lui aussi occulter la réalité des faits. Ce sont en effet les masses ouvrières, et à leur suite les masses paysannes, qui ont ôté le pouvoir à la bourgeoisie alors que celle-ci, arrivée au pouvoir en février et tenant une position majoritaire au sein des conseils ouvriers, démontrait dans la pratique, à travers la poursuite de la guerre impérialiste et d’une politique anti-ouvrière, qu’elle était la digne représentante d’un système à renverser qui ne pouvait qu’engendrer la guerre et la misère.

  • «Comment expliquer la dégénérescence de la révolution russe ?»

Pour bien comprendre ce qu’a signifié la défaite de la révolution russe à travers sa dégénérescence, il faut d’abord être clair sur ce que cette révolution a réellement représenté. Un îlot de socialisme au sein d’un monde capitaliste ? Certainement pas dans la mesure où l’abolition du capitalisme ne peut être réalisée qu’à l’échelle mondiale après la victoire de la révolution mondiale. Après la prise du pouvoir, tous les efforts et les espoirs du prolétariat révolutionnaire en Russie étaient tendus en direction de l’extension de la révolution mondiale, et notamment dans le pays déterminant pour l’évolution du rapport de forces entre les classes à l’échelle internationale, l’Allemagne. L'assaut révolutionnaire du prolétariat dans ce pays fut vaincu comme on le sait en janvier 1919, ouvrant ainsi la voie à une série de défaites majeures qui eurent raison de la vague révolutionnaire en Allemagne et à l’échelle mondiale. Dans ces circonstances, isolé et sorti exsangue de la guerre civile et de l’encerclement imposés par les principales puissances capitalistes, le pouvoir prolétarien en Russie dégénéra.

Ainsi, ce qui changea avec la contre-révolution en Russie, ce ne sont pas les rapports de production mais le fait que le pouvoir cessa d’être prolétarien. Le retour de la bourgeoisie s’y effectua, non pas avec le retour de l’ancienne classe bourgeoisie déchue, mais à travers la transformation en nouvelle classe exploiteuse de la bureaucratie au sein de l’Etat.

Sur le plan politique, la manifestation la plus significative du changement de nature du pouvoir en Russie, incarné désormais par le stalinisme, fut l’abandon de l’internationalisme prolétarien à travers l’adoption de la thèse du « socialisme en un seul pays ». Le plus dramatique de la défaite de la révolution russe, c’est la manière dont elle s’est produite, suite à sa dégénérescence interne et non pas à son renversement, permettant ainsi à la bourgeoisie mondiale, de l'extrême droite à l’extrême gauche, d’entretenir le mensonge du « socialisme en URSS », au nom duquel staliniens et trotskistes appelaient les prolétaires du monde entier à lutter, et à se faire massacrer durant la seconde guerre mondiale pour la défense de l'impérialisme russe.

Parti et Gauche communiste internationale

  • "Quelle est votre conception du rôle du parti ?"

Nous partageons avec Lénine la conception d'un parti minoritaire d'avant-garde de la classe ouvrière ayant pour rôle de participer activement à la prise de conscience du prolétariat. Cependant, contrairement à lui (et à l’ensemble des marxistes d’avant 1917), nous estimons que son rôle n’est pas de prendre le pouvoir au nom du prolétariat, tâche qui revient à l’ensemble de la classe organisée en conseils ouvriers. Concernant le mode d’organisation du parti, nous nous revendiquons, pour l’essentiel, de la conception défendue par Lénine dans le congrès de 1903 du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) et telle qu'elle a été  assumée en particulier par le parti bolchevique et, plus tard, par le KAPD (Parti Communiste Ouvrier d'Allemagne). De ce congrès, à propos duquel Lénine a écrit Un pas en avant, deux pas en arrière, nous retenons bien sûr la définition de qui est militant, quiconque s'engage à militer pour défendre les positions du parti, contre celle des mencheviks selon laquelle pour être membre du parti il suffit de partager  ces mêmes positions. Mais nous retenons également le combat, au moins aussi important, qui y a été mené par Lénine en faveur d'un comportement militant animé par l'esprit de parti, contre l'esprit de cercle alors dominant au sein du  POSDR du fait de ses origines à partir de toute une série de petits cercles qui étaient apparus en Russie et dans l’émigration à la fin du 19e siècle.  En particulier, nous défendons l’idée d’un Congrès souverain dont les décisions doivent être appliquées avec discipline par l’ensemble des militants et nous rejetons la position des mencheviks qui estimaient qu’on pouvait se dispenser de cette discipline si on n’était pas d’accord avec ces décisions.

  • "Pourquoi dans votre résumé de l'histoire de la Gauche communiste internationale, le nom de Gramsci n'est-il pas cité ?"

Ce n'est pas un oubli, et si le nom de Gramsci était apparu, cela aurait été pour le définir comme un des représentants de la politique de plus en plus opportuniste de l'Internationale Communiste au sein du Parti communiste d’Italie. Alors qu'au sein de ce parti, la Gauche avec Bordiga à sa tête était, de 1921 à 1924, largement majoritaire face à la tendance de droite animée par Gramsci, ce dernier fut placé autoritairement par l'IC à la tête du parti en vue de bâillonner la gauche. La démarcation vis-à-vis du Stalinisme que Gramsci a opéré par la suite a fait de lui une référence plus acceptable que Staline, mais pas révolutionnaire pour autant.

La nature de classe des partis sociaux-démocrates, des partis « communistes » et du courant trotskiste

«Quelle est la signification du programme de transition rédigé par Trotski en 1938 ?»

Trotski et l'Opposition de gauche ont animé dans les années 1920 une réaction prolétarienne face à la dégénérescence de la révolution russe et au stalinisme. Mais elle n'était pas la seule, ni la plus claire concernant d'une part les implications de la défaite de la vague révolutionnaire sur la classe ouvrière et, d'autre part, la fidélité au marxisme face au développement de l'opportunisme dans les rangs des partis de l'Internationale communiste. La Gauche communiste internationale a combattu très tôt, dans les années 1920, les différentes manifestations de cet opportunisme et en particulier la politique de Front unique avec d'anciens partis ouvriers passés dans le camp bourgeois, avec l'argument de ne pas se couper des masses ouvrières restées sous leur influence. De même, elle a su voir que, loin de pouvoir se lancer à nouveau dans une vague révolutionnaire, le prolétariat était face à une période de contre-révolution qui ne lui permettrait pas de s'opposer à la venue d'une seconde guerre mondiale dans laquelle ses différents secteurs nationaux allaient se trouver embrigadés derrière la défense d'un camp impérialiste ou d'un autre. Au contraire, Trotsky croit que la révolution est encore possible au cours des années 1930 et que ce qui lui manque est une direction véritablement révolutionnaire, ce qui le conduit à voir à tort les prémisses de mouvements révolutionnaires dans les mobilisations de 1936 en France et en Espagne. Son « Programme de transition », en réintroduisant des revendications minimum destinées selon lui à établir un pont avec le programme de la révolution socialiste, ne fait rien d'autre que tromper les masses avec l'idée qu'il pourrait exister, à l'époque des guerres et des révolutions, un programme de réformes au sein du capitalisme alors que le seul programme réaliste, même s’il n’est pas réalisable à tout instant, ne peut être que celui de la révolution. A travers le mot d'ordre de « Front unique ouvrier » avec les partis anciennement prolétariens, sociaux-démocrates et staliniens ayant trahi la cause du prolétariat, il ne fait que désarmer ce dernier face à ses pires ennemis.

  • « Quelle analyse faites-vous du trotskisme ? »

Il existe des évènements majeurs de la vie de la société, comme la guerre et la révolution, qui tranchent dans la pratique la nature de classe d’une organisation, quoi qu’elle proclame sur son propre compte. Ainsi, en s’opposant à la révolution d’Octobre, les mencheviks signèrent leur appartenance au camp de la bourgeoisie. Face à la Première Guerre mondiale, la plupart des partis sociaux démocrates trahirent l’internationalisme prolétarien, et donc la classe ouvrière, en prenant fait et cause pour la défense du capital national. L’histoire démontre qu’une telle trahison est irréversible, c'est-à-dire qu'à partir du moment où elle a eu lieu, c'est en permanence une politique bourgeoise que défendent les anciens partis du prolétariat passés dans le camp ennemi. Aboutissement de leur dégénérescence opportuniste, les PC passèrent à leur tour dans le camp de la bourgeoisie dans les années 1930 alors que plus rien en leur sein ne s'opposait désormais à la défense nationaliste d'un camp impérialiste, préparant ainsi l'embrigadement du prolétariat en vue de la seconde guerre mondiale. L'éclatement de la Seconde Guerre mondiale a également constitué l'heure de vérité pour le Trotskisme qui a choisi son camp : non pas celui de l'internationalisme et du prolétariat comme Lénine en 1914, mais celui de la défense de l'impérialisme russe et de la démocratie (avec cependant des réactions en son sein de la part d’éléments qui, à cette occasion, ont rompu avec lui). Cet aboutissement tragique de la dynamique opportuniste d'un parti du prolétariat est le produit de la méthode politique erronée de Trotsky tout au long des années 1930. Cela dit, les graves erreurs qu’il a commises ne permettent pas d’affirmer qu’il aurait maintenu sa position jusqu’au bout du conflit impérialiste mondial. S'il n'avait pas été assassiné avant la fin de la guerre, peut-être celle-ci aurait-elle constitué une épreuve lui permettant de remettre en question ses dérives opportunistes passées. Après sa mort, sa femme, Natalia Sedova, qui avait toujours lutté à ses côtés, a rejeté la politique de défense de l’URSS et a rompu avec le mouvement trotskiste. De même, les derniers écrits de Trotsky annoncent une telle possible remise en cause de ses positions antérieures.

La décadence du capitalisme

  • "Les crises cycliques du capitalisme étaient surmontées par la bourgeoisie, par quels mécanismes la bourgeoisie parvient-elle à contrôler l'enfoncement dans la crise actuelle pourtant insurmontable ?"

Le capitalisme d'Etat est la réponse du capitalisme à l'irruption des contradictions insurmontables qui l'assaillent avec l'entrée en décadence, sur les trois plans : celui de la guerre, de la lutte de classe et de la crise. La crise de 1929 impose à la bourgeoisie de renouer avec les mesures de capitalisme d'Etat qui avaient été relâchées une fois terminée la première guerre mondiale. Ces mesures ne feront que se renforcer durant les années 1930, notamment  avec les politiques keynésiennes d’injection massive de capitaux dans l’économie nationale par l’Etat, des politiques qui se sont notamment concrétisées par de grands travaux d’équipement et par le développement des armements en préparation de la Seconde Guerre mondiale.

Elles se poursuivront et seront intensifiées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Avant même que ne soit épuisée la période de prospérité ayant succédé à la Seconde Guerre mondiale, la bourgeoisie aura recours à des politiques d'endettement de plus en plus massif. Elle parvient ainsi à reporter dans le futur l'éclatement des contradictions de son économie, mais en aggravant celles-ci.

  • "Si le système est entré en décadence, comment expliquer la croissance d'après la seconde guerre mondiale. N'est-ce pas à partir de l'épuisement de celle-ci qu'il faut dater le début de la décadence du capitalisme ? "

La période de décadence se traduit sur le plan économique par un freinage du développement des forces productives et non pas, comme le disait Trotsky dans le « Programme de transition », par un blocage complet de leur croissance. Pour vérifier si l'évolution économique au cours de la décadence exprime une telle tendance au freinage au développement des forces productives, il convient de considérer l'ensemble de cette période et non pas une phase spécifique de celle-ci, notamment celle, particulièrement faste, qui suit la Seconde Guerre mondiale. Or, le développement des forces productives sur la période couvrant les 70 premières années du 20e siècle s'effectue à un rythme inférieur à celui de la seconde moitié du 19e siècle. La différence serait encore plus importante si l'on considérait l'ensemble du 20e siècle.

La période de prospérité d'après la Seconde Guerre mondiale est un phénomène tout à fait exceptionnel au sein de la décadence qui ne se reproduira jamais plus dans la mesure où les facteurs qui sont à son origine sont épuisés :

1. l'utilisation d'un « trésor de guerre » issu de cycles passés de l'accumulation, les réserves d'or de l'Etat américain, injectées en bonne partie dans les économies d'Europe occidentale et du Japon afin de reconstruire et développer leur appareil productif, non par philanthropie mais en vue de les soustraire aux tentative de l'impérialisme russe de les placer dans sa sphère d'influence ;

2. l'exploitation méthodique et systématique des derniers marchés extra capitalistes, tant au sein des pays industrialisés, mais disposant encore d'un vaste marché agricole pré-capitaliste, que dans les ex-colonies en voie de décolonisation ;

3. un début de fuite en avant dans l'endettement de la part des principaux pays industrialisés, alors que le niveau global de l'endettement est encore relativement faible.

Il n'existe aucune perspective de solution véritable à la crise ouverte à la fin des années 1960 ; au contraire, elle est condamnée à une aggravation sans merci. Néanmoins, faire correspondre la phase de décadence avec cette seule période, c'est évacuer un phénomène majeur de la décadence, la Guerre mondiale, d’une ampleur et avec des destructions aux proportions totalement inconnues lors des guerres des périodes précédentes et qui constitue un facteur essentiel de risque de destruction de la société.

  • "Comment agit la baisse du taux de profit ?"

La baisse tendancielle du taux de profit est effectivement une contradiction du mode de production capitaliste, ainsi que Marx l’a mis en évidence dans le livre 3 du Capital.

Néanmoins, elle n’est pas la seule et pas nécessairement la plus déterminante. Comme nous l’avons déjà dit, l’avant-garde révolutionnaire était unanime, lors de la fondation de l’IC en 1919, pour reconnaître l’entrée du système en décadence. Elle était beaucoup plus hétérogène, on l’a vu également, concernant les implications de cette modification de la vie du capitalisme. C’est encore plus vrai concernant l’analyse des causes économiques du changement de période. Rosa Luxemburg et Lénine donneront deux analyses différentes de l'impérialisme. Celle de Rosa Luxemburg prend plus largement en compte la dynamique de développement du capitalisme au sein d'un monde non capitaliste et qui a besoin de marchés extracapitalistes pour se développer. Lorsque ces derniers commencent à se trouver en nombre insuffisant face aux énormes besoins de l'accumulation, alors la machine commence à se gripper. C’est au sein de ce cadre que, de notre point de vue, il faut prendre en compte la baisse tendancielle du taux de profit dont les effets négatifs pour l’économie capitaliste se conjuguent à ceux de la saturation des marchés.

Le pourrissement sur pied de la société capitaliste

  • «Comment comprendre la vague de violence dans les banlieues françaises ?»

Il n’est pas une réunion où cette question ne nous ait pas été posée. Il existe au moins deux raisons à cela : d’une part le battage médiatiques auxquels ces évènements ont donné lieu au Brésil, comme dans la plupart des pays du monde d’ailleurs ; d’autre part, la perplexité qu’ils suscitent. Nous ne rentrerons pas ici dans le détail de notre analyse qui est développée dans un communiqué sur notre site Internet, y inclus en langue portugaise. Nous avons surtout mis en évidence que ces révoltes stériles et sans lendemain exprimaient le désespoir et le manque total de perspective de cette partie des enfants de la classe ouvrière qui n’a jamais été intégrée au travail et ne le sera jamais, sinon dans la précarité et des conditions misérables. Nous avons bien insisté sur le fait que, non seulement, ils ne constituaient en rien une expression, même confuse, de la lutte de classe mais que, de plus, ils ne pouvaient qu’être utilisés contre la classe ouvrière, notamment à travers le renforcement des mesures de quadrillage policier des quartiers ouvriers.

  • «Quelles sont la signification et les implications de la montée de l’intégrisme ? On a vu qu'il servait aussi de prétexte à déclencher des guerres, comme au Moyen-Orient»

La montée de l’intégrisme est une autre manifestation de l’absence totale de perspective au sein de la cette société qui conduit à des aberrations comme les attentats suicides. Et bien que de telles aberrations soient le produit de son propre système, cela n’empêche évidemment pas la bourgeoisie de les utiliser comme prétextes au déclenchement de guerres pour la défense de ses intérêts impérialistes. En fait, ce phénomène de pourrissement sur pied de la société capitaliste est le produit de l’accumulation des contradictions du capitalisme, et qui pourrait conduire à la destruction même de l’humanité si la classe ouvrière n’était pas capable d’imposer sa propre solution révolutionnaire.

Les luttes des opprimés et des couches non exploiteuses

  • « Il existe une voie alternative à celle de la lutte de classe, c’est celle de la lutte des ethnies opprimées ou pour la libération de la femme »

La société de classes porte avec elle l’oppression de minorités, la discrimination raciale, l’inégalité entre hommes et femmes… Le capitalisme ne fait pas exception à cela. Cela dit, la lutte spécifique pour l’émancipation de la femme ou contre le racisme, non seulement n’a aucune chance d’aboutir tant que se perpétuera la société de classes mais, de plus, elle n’est pas de nature à changer la société dans la mesure où elle ne constitue pas une remise en cause des fondements de celle-ci. Toutes ces questions ne pourront trouver de solution véritable que lorsque aura été aboli le capitalisme et au cours de la transformation de la société vers des rapports communistes sur l’ensemble de la planète. Il n’existe donc aucune alternative à la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière pour débarrasser l’humanité des inégalités et fléaux qui l’accablent actuellement.

  • « Comment la lutte de la classe ouvrière et celle de couches non exploiteuses peuvent-elles converger dans une lutte commune pour le renversement du capitalisme »

La classe ouvrière est la seule classe révolutionnaire de la société. Néanmoins cela ne signifie pas qu’elle fera la révolution contre toute la société. Tout au contraire, il lui faudra pouvoir entraîner derrière elle, dans sa lutte révolutionnaire, toutes les classes non exploiteuses de la société, lesquelles ont objectivement intérêt au renversement du capitalisme. Mais pour être en mesure de jouer ce rôle d’entraînement, elle doit être capable de s’affirmer à travers sa lutte, comme la classe révolutionnaire de la société, et avec son projet révolutionnaire de renversement du capitalisme et d’instauration d’une autre société. La pire chose qui puisse arriver est que la classe ouvrière, en se diluant dans les mouvements de révolte de toutes ces couches plongées dans la misère par la crise, mais sans perspective aucune, soit incapable de s’affirmer en tant que force révolutionnaire de la société. Un tel danger est bien réel comme l’ont mis en évidence, par exemple, les révoltes stériles de 2001 en Argentine au sein desquelles de nombreux prolétaires avaient été entraînés aux côtés d’éléments de toutes sortes et en particulier de franges de la petite et moyennes bourgeoisies ruinées par la crise.

  • « Quelle alliance possible de la classe ouvrière avec des mouvements comme le Mouvement des Sans Terre ? »

Cet exemple constitue une illustration de l’impossibilité actuelle de faire converger le mouvement de la classe ouvrière avec, derrière elle, celui des paysans sans terre tant que celui n’abandonne pas sa spécificité. Il est à présent de notoriété publique que ce mouvement est totalement encadré par l’Etat. En quoi ses revendications sont-elles conciliables avec celles de la classe ouvrière ? En rien. Alors que le refus par la classe ouvrière de subir les attaques requises par la crise du capitalisme constitue déjà la base de la remise en question de l’ordre capitaliste, il en va tout autrement des revendication parfaitement réactionnaires du Mouvement Sans Terre qui se résument au droit à la propriété pour tous.

Chavez, Lula, Castro, …, altermondialisme, … un même combat de la gauche du capital contre le prolétariat.

  • "Comment analysez-vous la politique de Chavez ?"

De nombreuses interventions ont signalé que la politique du gouvernement de gauche de Lula ne se différenciait pas de celle des gouvernements de droite qui l'ont précédé, ce que confirme déjà l'augmentation de la paupérisation au Brésil. Cependant la question du gouvernement Chavez a été l'objet de nombreuses interrogations, doutes et mêmes des marques de sympathie dans les interventions considérant que celui-ci mettait les ressources de l'Etat au service d'un combat courageux contre l'impérialisme américain, bien différent du timide positionnement de la bourgeoisie brésilienne.

Le fait qu'au Venezuela soit arrivée au pouvoir une fraction de la bourgeoisie "radicale" de gauche est une conséquence du haut niveau de décomposition de la bourgeoisie vénézuélienne qui s'est trouvée incapable de mettre au pouvoir des secteurs modérés de gauche comme cela a été le cas, par exemple, au Brésil. C'est pour cette raison que la fraction chaviste du capital national, constituée de secteurs de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie qui, dans leur majorité, avaient été exclues des gouvernements antérieurs, développe une politique d'exclusion vis-à-vis des autres secteurs de la bourgeoisie, ce qui occasionne une confrontation permanente entre fractions de la bourgeoisie, dans laquelle le prolétariat vénézuélien s'est trouvé impliqué.

Le Chavisme, qui bénéficie de l'appui du gouvernement cubain et d'une pléiade de dirigeants et intellectuels latino-américains et dans le monde, des mouvements anti-globalisation et altermondialistes, de même qu'il dispose d'une montagne de dollars provenant des exportations pétrolières (et de l'exploitation de la classe ouvrière vénézuélienne) a mis en place un programme de gouvernement appelé "révolution bolivarienne" dont le fondement est le programme national de capitalisme d'Etat symbolisé par les forces de la guérilla dans les années 1960. La dite "révolution bolivarienne" n'a rien à voir avec la révolution prolétarienne, tout au contraire. Elle vit de l'exploitation de la classe ouvrière à laquelle elle inflige une attaque idéologique et physique, à la manière des régimes staliniens et fascistes. Le Chavisme, tout comme les gouvernements de Lula au Brésil, Kirchner en Argentine, etc. n'a que des illusions à vendre au prolétariat et ne peut que redistribuer la misère entre les pauvres, ce qui est le propre de tout gouvernement qui a pour fondement l'exploitation de la classe ouvrière ; ceci expliquant que le niveau de paupérisation augmente au Venezuela comme dans les autres pays capitalistes.

Concernant "l'anti-impérialisme".

Dans le capitalisme décadent, tout Etat développe nécessairement une politique impérialiste contre les autres nations. Ceci résulte fondamentalement du fait que, face aux contractions croissantes sur le plan économique, chaque nation se voit obligée de renforcer toujours davantage une politique militariste pour se maintenir sur l'arène impérialiste mondiale.

L'influence d'un pays sur l'arène impérialiste dépend de sa force économique, militaire et de conditions géopolitiques. Par exemple, il est évident que les Etats-Unis, première puissance mondiale, disposent des capacités les plus grandes pour imposer leur politique impérialiste au niveau mondial.

"L'anti-impérialisme" bruyant de Chavez contre Bush et les Etats-Unis, n'est rien d'autre qu'une campagne idéologique développée tant au niveau interne qu'externe afin d'obtenir le soutien de la classe ouvrière et des exploités à la politique impérialiste de la bourgeoisie vénézuélienne pour le contrôle de ses aires d'influence (les Caraïbes, le Centre et d'autres parties de l'Amérique du Sud). Le gouvernement Chaviste engage d'importantes ressources financières au service d'une telle campagne afin que les dirigeants, les intellectuels et les groupes de la gauche "radicale" de la région lui servent de caisse de résonance. De même, il tente également de mettre à profit les difficultés de l'impérialisme américain dans d'autres parties du monde (principalement en Irak), celles-ci ne faisant qu'augmenter son impopularité et rendre plus difficile son opposition aux velléités  impérialistes de la bourgeoisie vénézuélienne.

Les bourgeoisies de la région, en particulier ses fractions de gauche, partagent, appuient et utilisent en leur faveur la mégalomanie de Chavez et son anti-américanisme frénétique, dans la mesure où le discours chaviste correspond  à leurs intérêts géopolitiques. En particulier, la stratégie impérialiste de la bourgeoisie brésilienne, plus discrète que celle du Venezuela, et se situant sur un plan plus diplomatique, est d'une plus grande efficacité contre les intérêts des Etats-Unis. On peut s'en rendre compte à travers la grande influence du Brésil dans les négociations de l'ALCA, où il utilise le fait qu'il est la première puissance économique de la région comme un atout géopolitique important que le gouvernement Lula exploite de façon très intelligente.

Le prolétariat doit confronter et dénoncer l'idéologie "anti-impérialiste", alors qu'elle est utilisée afin de l'embrigader derrière les oripeaux et intérêts du capital national. La lutte du prolétariat contre l'impérialisme est inscrite dans sa lutte quotidienne  contre sa propre bourgeoisie car l'impérialisme est le mode de vie du capitalisme décadent.

La perspective révolutionnaire

  • « Comment concevoir une perspective révolutionnaire au sein d’une société de consommation ? »

La société actuelle n’est pas une société de consommation pour tout le monde. Ce n’est pas très difficile de s’en rendre compte. Le capitalisme a étendu et généralisé, comme aucune société ne l’avait fait avant lui le règne de la marchandise. Dans ce monde tout s’achète, tout est marchandise. Le capitalisme est aussi le système qui été capable de développer les forces productives comme aucun autre avant lui, si bien qu’il a rendu parfaitement imaginable la possibilité de l’abondance pour tous sur terre. La seule chose qui s’y oppose, c’est ce système lui-même qui produit non pas en vue de la satisfaction des  besoins humains, mais en vue de faire du profit et d’accumuler. Une contradiction du monde actuel réside en ceci qu’une proportion croissante de l’humanité et de la classe qui produit les richesses, la classe ouvrière, n’a accès qu’à une partie toujours moindre des marchandises produites,  même s’agissant de celles qui sont vitales. Ce contraste énorme entre ce que pourrait être la vie dans la société bénéficiant de toutes les richesses accumulées et ce qu’elle est en réalité est un facteur de prise de conscience de la nécessité du renversement révolutionnaire du capitalisme.

  • « Le caractère anti-démocratique de la révolution ne risque-t-il pas de repousser la classe ouvrière ? »

Selon la propagande bourgeoise, la révolution est la pire chose qui pourrait arriver parce qu’elle est anti-démocratique. De quoi s’agit-il en réalité. Elle est le renversement d’une classe minoritaire, la bourgeoisie, en vue du bien-être de l’immense majorité, la classe ouvrière et l’ensemble des couches non exploiteuses de la société.

Quant à la démocratie bourgeoise, elle n’est que le masque hypocrite de la dictature du capital. Et plus la classe ouvrière sera amenée à se confronter au capital, plus cette dictature apparaîtra dans sa réalité crue.

  • « Comment faire la révolution mondiale alors que le prolétariat aux Etats-Unis soutient sa propre bourgeoisie ? »

Qu’est-ce qui peut faire dire que la classe ouvrière aux Etats-Unis soutient sa propre bourgeoisie, à part une certaine propagande qui a intérêt à entretenir ce mensonge ?

La classe ouvrière aux Etats-Unis n’a pas actuellement les moyens de s’opposer à la guerre en Irak. Cela résulte d’un niveau encore insuffisant de la lutte de classe internationalement et dans ce pays. Cela signifie-t-il pour autant que cette fraction du prolétariat international adhère à cette guerre ? Certainement pas, comme en témoignent les difficultés de l’Etat américain pour recruter de nouveaux effectifs. Comme en témoignent également les actions de mères de familles pour interdire les accès des écoles aux sergents recruteurs. Nous ne sommes pas dans une période où des fractions majoritaires du prolétariat des pays les plus importants sont prêtes à soutenir l’effort de guerre de leur propre bourgeoisie, comme cela pouvait être le cas dans les années 1930. A cette époque, les prolétaires américains, anglais, allemands, français, russes, … se faisaient massacrer par millions, et massacraient, dans les armées régulières ou de résistance nationale, pour des intérêts qui n’étaient pas les leurs mais bien ceux des différentes fractions nationales de la bourgeoisie mondiale.

  • « Comment les chômeurs  peuvent-ils se mobiliser? »

Les chômeurs sont une partie de la classe ouvrière et leur lutte n’est pas différente de celle de la classe ouvrière dans son ensemble. Le fait d’être privé d’emploi, et ainsi de la proximité de camarades de lutte, rend la mobilisation plus difficile en particulier du fait de l’atomisation croissante de la vie sociale. C’est la raison pour laquelle il est important qu’ils fassent tout ce qui est possible pour rejoindre les mobilisations des ouvriers ayant encore un emploi, lorsqu’elles se produisent, et que ces derniers appellent les chômeurs à participer à leurs manifestations.

Par ailleurs, il faut être conscient que l’Etat bourgeois ne reste pas inactif vis-à-vis du potentiel explosif que représente le nombre des chômeurs. C’est la raison pour laquelle il s’emploie à les encadrer, notamment en prenant en charge certains de leurs besoins les plus vitaux, à travers la distribution de nourriture assumée par des associations, l’église, les partis de gauche à sa solde (par exemple, dans des "Comedores" en Argentine). Une telle assistance n'est évidemment pas neutre et a pour objectif de maintenir les ouvriers qui en bénéficient dans la dépendance vis-à-vis de l'Etat, sans remettre en cause les fondements de la misère. Par ailleurs, de telles institutions sont également utilisées pour dévoyer la lutte de ceux qui sont au travail vers une fausse solidarité, opposée à la solidarité de classe (comme ce fut le cas lors de la vague de lutte durant l'été 2005 en Argentine).

  • « La classe ouvrière aujourd’hui n’est-elle pas différente de celle qui fit la révolution en 1917 ? »

La classe ouvrière aujourd'hui est toujours la classe qui produit l'essentiel des richesses de la société. Elle est toujours la classe exploitée et, sans elle, le capitalisme ne peut pas exister. Quelles que soient les modifications sociologiques ayant pu intervenir en son sein, celles-ci ne modifient en rien sa nature révolutionnaire. Si lors de la vague révolutionnaire de 1917-23, la proportion d'ouvriers industriels dans l’ensemble de la classe ouvrière était certainement plus importante qu'elle ne l'est à présent, ce n'est pas pour autant qu'il n'existe pas au sein de celle-ci des secteurs autres que les ouvriers de l’industrie capables d’une grande combativité et de développer une prise de conscience. La mobilisation dans le secteur de l’enseignement en Italie en 1987 a déjà illustré ce fait en plaçant ce secteur momentanément à la pointe de la volonté de s'organiser en dehors et contre les syndicats. Les ouvriers en Russie en 1917 avaient également cette réputation, bien que ne sachant généralement pas lire, de bien connaître l'histoire de leur classe, et en particulier l'histoire de la Commune de Paris. Sur ce plan, il existe effectivement une différence puisque les nouvelles générations sont caractérisées par une ignorance assez importante de l'histoire. Mais nous avons confiance dans la capacité du prolétariat révolutionnaire à se  réapproprier sa propre histoire à mesure que les enjeux l'exigeront. Pour cela il pourra compter sur l’intervention des organisations révolutionnaires visant à susciter et accompagner un tel effort.

  • « La révolution n’est-elle pas une idée dépassée ? »

La révolution est plus que jamais une nécessité et elle est encore possible. La première vague révolutionnaire mondiale s'est développée en réaction à la plongée brutale dans la barbarie occasionnée par la Première Guerre mondiale. Aujourd'hui, la classe révolutionnaire chargée d'appliquer la sentence de mort que l'histoire a prononcée contre le capitalisme dispose d'énormes réserves de combativité pour développer sa lutte face à une crise économique insoluble et qui ne pourra que s'approfondir. Depuis qu'il a repris le chemin historique de sa lutte en 1968, le prolétariat a connu de nombreuses difficultés, en particulier un recul de plus de 10 ans de sa conscience et de sa combativité avec les campagnes sur « la mort du communisme » qui ont accompagné l'effondrement des régimes staliniens. Mais aujourd'hui il est de nouveau en mesure de développer, dans la lutte, sa conscience et la confiance en ses capacités révolutionnaires.

Une expérience à renouveler

C'est un bilan tout à fait positif que le CCI tire de ces quatre interventions publiques.
En plus de constituer une première pour le CCI, du fait qu’elles se déroulaient au Brésil, ces réunions ont constitué une des rares occasions qu’a eu le CCI d’effectuer une intervention commune avec une autre organisation prolétarienne[3]. Pour notre part, c'est également un bilan très positif que nous tirons de cette expérience en ce qui concerne tant la qualité de la collaboration avec l'Opposition Ouvrière que l’impact qu’a pu avoir sur l’auditoire une telle unité d’intervention. En effet, le fait que deux organisations distinctes, avec des différences ou divergences existant entre elles, s’adressent conjointement à leur classe préfigure la capacité des différents éléments de l’avant-garde révolutionnaire à travailler ensemble pour la défense de la cause qui leur est commune, la victoire de la révolution. A ce sujet, il était entendu entre nos deux organisations que, dans les interventions des réunions publiques, la priorité serait donnée à la question de l’organisation du prolétariat à travers ses propres organes que sont les conseils ouvriers pour sa lutte révolutionnaire, ainsi qu'à celle de la dénonciation de la mystification démocratique et parlementaire et du rôle contre-révolutionnaire des syndicats. Mais il était également entendu entre nous que nous ne chercherions pas à masquer des approches parfois différentes concernant les explications à telle ou telle situation, et qui se sont effectivement exprimées dans l’argumentation des uns et des autres, ou même des différences concernant telle ou telle question. Il était également convenu entre nos deux organisations que ces différences devraient faire l’objet d’un débat approfondi entre elles visant à en cerner mieux la réalité et les implications.

Pour notre part, nous sommes plus que jamais disposés à renouveler l'expérience. Encore une fois, nous remercions nos sympathisants pour la qualité de leur engagement à nos côtés et nous saluons l'Opposition Ouvrière pour son attitude ouverte et solidaire, en un mot : prolétarienne.

CCI (2 décembre 2005)


 



[1] Ce groupe, avec lequel le CCI développe une relation de discussion et collaboration politiques, appartient clairement au camp du prolétariat du fait en particulier de son engagement dans le combat internationaliste en vue de la victoire du communisme. Il démontre par ailleurs une clarté significative concernant la nature des syndicats et la mystification démocratique et électoraliste. Pour consulter son site :  http://opop.sites.uol.com.br/.

[2] L’objectif militant était cependant clairement présent dés le départ dans l’intitulé de notre présentation puisque celle-ci avait comme surtitre "Le futur appartient à la lutte de classe".

[3] Un précédent avait été constitué par la tenue d'une réunion publique commune avec la CWO (Communist Worker's Organisation), représentante du BIPR en Grande-Bretagne, à l'occasion du 80e anniversaire de la révolution de 1917. Malheureusement cette expérience n'a pas eu de suite, la CWO et plus généralement le BIPR estimant impossible de la renouveler à cause du prétendu idéalisme du CCI illustré en particulier par son analyse de l'existence d'un cours historique aux affrontements de classe.