Elections en Allemagne : Comment la bourgeoisie a entraîné les ouvriers dans ses isoloirs électoraux

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Nous publions ci-dessous un article sur le résultat des élections allemandes et sur leur signification, paru au lendemain des élections générales du 18 septembre dans le n°132 de Welt Revolution, notre organe de presse en Allemagne.

A l’issue des élections fédérales allemandes du 18 septembre 2005, il est clair qu’il n’y a pas de fraction gagnante. Si les chrétiens-démocrates (CDU-CSU) vont être la fraction la plus forte dans le nouveau Bundestag, ils ont néanmoins pris un sérieux revers électoral, avec seulement 35% des voix. Quant aux sociaux-démocrates, bien qu’ils aient nettement amélioré leur position au cours de la campagne, ils sont néanmoins arrivés avec leur troisième plus mauvais résultat depuis l’après-guerre (à peine plus de 34%). En ce qui concerne les libéraux (FDP), ils ont certes gagné des voix, regagnant ainsi leur statut de troisième fraction parlementaire, ils ont cependant raté leur but déclaré d’imposer le remplacement de la coalition gouvernementale "rouges-verts" (socialiste-écologiste) par une coalition "noirs-jaunes" (chrétiens-libéraux). Et bien que les verts aient pu relativement conserver leur part de voix, ils ont déclaré eux-mêmes la nuit des élections se trouver hors jeu. Seul le "Parti de Gauche-PDS" (un amalgame de l’ancien parti post-stalinien est-allemand –PDS- et de l’ex- fraction gauchiste du parti social-démocrate), concourant pour la première fois sous le nom de PDS peut être considéré comme ayant remporté un succès car, pour sa première apparition, il ramasse plus de voix que les verts.

Il faut cependant affirmer que le seul vainqueur de ces élections est l’ensemble de la classe bourgeoise, dans le combat qu’elle mène contre son principale ennemi, la classe ouvrière.

Les élections contre la classe ouvrière

Lorsque le chancelier Schröder, suite à l’amère défaite de son parti, le SPD, aux élections provinciales du 21 mai dernier en Rhénanie-Wesphalie, appela prématurément à des élections générales pour cet automne, cette décision fut saluée par l’ensemble de la classe dominante comme une réponse nécessaire au sentiment grandissant de "fatigue face aux réformes" et au sentiment de "frustration par rapport à la politique" dans la population. A présent, ni la campagne électorale "courte mais intensive", ni le résultat produit (qualifié de "sensation" et "tremblement de terre politique") n’ont pu faire en sorte de dépasser cette impression d’aliénation envers "l’élite" dirigeante et son système politique. Mais ce que la bourgeoisie a réussi à faire, c’est de mobiliser la classe ouvrière vers les urnes en dépit de ces sentiments de frustration et d’aliénation. En réalité, le niveau de participation électorale, avec presque 78%, n’est que de un pour cent plus bas que celui des élections générales d’il y a trois ans. De plus, les différents débats télévisés entre politiciens ont réussi à attirer un nombre relativement élevé d’auditeurs. On ne peut non plus nier que, dans les semaines précédentes, les élections sont devenues le principal sujet de discussions dans les cafés et les lieux publics. D’autres thèmes, comme celui sur la façon dont laquelle la classe dominante, après les ravages de l’ouragan Katrina, a laissé livrés à eux-mêmes les plus pauvres de la population ouvrière, ont pu être traités de façon secondaire au bout de quelques jours. D’autres évènements, comme la grève de solidarité à British Airways à Londres, l’attaque énorme contre les ouvriers de Volkswagen à Wolfsburg, ou les licenciements massifs et les fermetures d’usines à Henschel dans la Ruhr, ou chez Siemens et Infineon, ont quasiment disparu. Comment la bourgeoisie a-t-elle réussi, en dépit de toute la frustration de la population envers sa politique, à mobiliser autant de gens pour ses élections, se drapant ainsi de la "légitimité" avec laquelle elle va ensuite essayer d’imposer des attaques encore plus brutales ? Comment a-t-elle réussi à donner à la classe ouvrière, qui est rappelée chaque jour aux réalités de la société de classe par la brutalité de la crise économique, insufflant pendant des mois l’idée que cette société après tout serait composée de "citoyens souverains", dont chacun, grâce au droit de vote, peut avoir une influence sur l’avenir de tous ?  

Comment la bourgeoisie a entraîné les ouvriers aux urnes

Pour répondre à cette question, deux résultats notables des élections doivent être mis en avant. Le premier, c’est la performance du parti de gauche, le PDS. Depuis la "réunification" allemande, le PDS, successeur de l’ancien parti dirigeant de l’Allemagne de l’Est, a été réduit progressivement à un rôle mineur de parti régional d’opposition dans l’est de l’Allemagne. Aux dernières élections générales, pour la première fois, il réussissait à remplir le critère minimum pour former une fraction parlementaire. A présent, il apparaît comme un parti de taille nationale en doublant sa part de votes. Et bien que, à l’ouest, il ait manqué de justesse les 5% des voix –restant de ce fait un parti essentiellement de l’est- il a réussi à obtenir 18% des votes dans une région importante, la Sarre, grâce à son candidat, Oskar Lafontaine. Le score national de 8,7% réalisé par la coalition Parti de Gauche et PDS représente une grande partie d’électeurs qui, en l’absence d’une "alternative" de gauche, ne seraient probablement pas allés voter. Les chômeurs surtout ont voté pour la gauche. Lafontaine et le leader du PDS Gysi ont ainsi contribué au succès de la mobilisation électorale.

Deuxièmement, le retour du SPD au cours de la campagne électorale a lui aussi été significatif. La performance catastrophique de la social-démocratie aux élections de Rhénanie-Westphalie a été le déclencheur de la décision de dissoudre le Bundestag. Mais seulement quelques mois plus tard, le SPD a non seulement obtenu presqu’autant de voix que les chrétiens-démocrates, mais c’est aussi le parti qui a eu le plus de votes en Rhénanie-Westphalie. Cette province représente encore une des plus importantes concentrations de la classe ouvrière en Allemagne. En fait, la social-démocratie a réussi à mobiliser contre toute attente son électorat traditionnel. La bourgeoisie a accueilli ce score avec satisfaction, et pas seulement du point de vue de la mobilisation des ouvriers dans ces élections. Le SPD est le joyau de la couronne dans le système politique de la bourgeoisie allemande, peut-être même de l’Europe. En particulier, ce parti a joué un rôle décisif dans l’écrasement de la révolution en Allemagne - et donc de la révolution mondiale – à la fin de la Première Guerre mondiale. Une trop sévère défaite pour lui à ces élections aurait pu conduire à des luttes internes pour le pouvoir avec pour effet un affaiblissement à plus long terme de ce parti.

Au début de la campagne électorale, il était prévu une confortable majorité en faveur d’un gouvernement chrétiens-démocrates-libéraux, tandis que le SPD était crédité de moins de 30%. Même une majorité absolue pour les seuls chrétiens-démocrates était considéré comme possible. En lien avec cela, le résultat obtenu de fait par la CDU (plus de 35%) est quasiment un fiasco.

Comment cela est-il arrivé ? Après 7 ans durant lesquels le gouvernement Schröder-Fischer a imposé des attaques de plus en plus brutales, minimisant même les mesures prises sous le gouvernement d’Helmut Kohl, une tendance s’est développée dans la population de vouloir punir le SPD sous une sorte de protestation électorale. Cette attitude, loin de déplaire à la classe dominante, a été en fait favorisée et instrumentalisée par elle. Cette sorte de protestation électorale - malgré toute la colère contre les attaques et le gouvernement – incite précisément en réalité une partie de la population à participer au jeu de l’Etat démocratique. De plus, la bourgeoisie a voulu profiter de cette tendance afin de réussir un changement de gouvernement. Ceci, non pas tant à cause d’un mécontentement particulier avec celui qui existe, mais – face à son incapacité grandissante de régler le problème du chômage de masse – pour donner l’impression que c’est le gouvernement et non le système capitaliste qui est à blâmer. Au regard des prédictions électorales en sa faveur, le candidat chancelier de la CDU, Angela Merkel, a décidé d’une stratégie risquée. Elle a voulu contrer la méfiance grandissante envers la politique bourgeoisie en jouant la carte de "l’honnêteté" - en annonçant certaines attaques par avance (par exemple l’augmentation de la TVA). Le résultat s’est concrétisé dans le fait que la tendance existante de protestation, qui jusqu’alors était dirigée contre Schröder, s’est retournée aussi contre la CDU. Comme les chrétiens-démocrates avaient commencé, bien avant les élections, à se comporter comme s’ils étaient le nouveau gouvernement, la colère de la population a commencé à se diriger contre eux.

Bien que ce vote de protestation ait contribué à introduire dans le jeu politique de la République fédérale un facteur inconnu et imprévisible, il est par-dessus tout la preuve de la capacité d’élasticité de la démocratie comme arme la plus importante de la bourgeoisie contre la classe ouvrière. En conséquence, même si les ouvriers ne veulent plus avoir rien à faire avec la politique bourgeoise, la plupart d’entre eux sont encore amenés à y participer selon les règles du jeu démocratique.

La bourgeoisie commence à réagir à une situation changeante

La bourgeoisie allemande a déjà commencé à ajuster son appareil politique pour répondre aux nouveaux défis. Devant une situation politique de plus en plus imprévisible, devant des tendances à la dispersion dans ses rangs, mais surtout en réponse aux premiers signes de la maturation souterraine de la conscience au sein du prolétariat, l’appareil d’Etat politique est confronté aux mêmes exigences que les secteurs économiques et militaires. Elle doit devenir plus flexible, efficace, variable et "intelligente".

L’aspect le plus important de cette reconstruction est à présent la tentative de développer un cinquième parti comme force politique en Allemagne. Même la bourgeoisie la plus puissante ne peut produire une telle force en claquant des doigts. La plupart des nouveaux partis en Europe occidentale des dernières décennies ont émergé, soit en quelque sorte du "mouvement social" (comme les verts issus des mouvements écologistes et pacifistes en Allemagne et ailleurs) ou grâce à des leaders charismatiques comme Le Pen en France, Bossi en Italie ou Fortyn en Hollande. En Autriche, une personnalité similaire, Jorg Haider, a transformé un parti déjà existant en outil personnel. Le nouveau Parti de Gauche en Allemagne comprend la plupart de ces ingrédients. L’ex-parti stalinien du GDR forme son noyau. Les marches de protestation de chômeurs l’automne dernier ont été utilisées pour monter certaines structures de parti à l’ouest, avec l’aide active d’activistes trotskistes. Enfin, l’ex-leader charismatique et démagogique du SPD, Oskar Lafontaine a rejoint le nouveau parti de gauche pour le diriger.

Un des premiers succès de ce parti aux élections tient de ce qu’il a été capable d’absorber une part du potentiel de protestation qui aurait pu profiter aux néo-nazis. Si le NPD avait accédé au nouveau Bundestag (chose possible après leur succès aux élections provinciales en Saxe), cela aurait été d’un considérable embarras pour l’Allemagne, en particulier au niveau de sa politique étrangère, d’autant que l’impérialisme allemand aime se présenter de nos jours comme une puissance anti-fasciste.

Mais ce projet inclue des buts à plus long terme. La flexibilité et la stabilité du système politique d’après-guerre de la République fédérale était basé principalement sur un système de trois partis, dont deux principaux et le petit FDP entre les deux pour arbitrer. Cet arrangement a permis des changements de gouvernement quand c’était nécessaire, à travers un changement des alliances de la part du FDP, le parti qui contenait ainsi également la continuité du gouvernement, particulièrement sur les questions de politique étrangère. Cet équilibre dut se voir sacrifié quand cela devint nécessaire, à travers la création des verts comme quatrième force, absorbant le potentiel de la "génération 68" dans la course vers l’Etat. Si la bourgeoisie parvient à maintenir le Parti de Gauche à long terme comme cinquième force, la balance politique traditionnelle allemande peut être rétablie, même si elle s’avère plus complexe. Ainsi, à la fois les libéraux comme parti de centre-droit et les verts comme parti de centre-gauche assumeraient (ensemble ou chacun son tour) le rôle d’arbitrage vers un gouvernement de gauche ou de droite, cimentant la continuité gouvernementale.

La classe dominante est contrainte de réagir aux développements dans la classe ouvrière

Mais l’aspect historiquement le plus important de l’apparition de la coalition Parti de Gauche-PDS est que, pour la première fois depuis 1945, les principales fractions de la bourgeoisie allemande considèrent sérieusement l’établissement d’un parti national à la gauche du SPD. C’est l’indication d‘un changement fondamental qui apparaît dans la société, pas seulement en Allemagne, mais au niveau mondial. Après 1989, on nous a dit bien haut qu’il n’y avait pas d’alternative au capitalisme. Depuis lors, le fait que tous les partis parlementaires appellent à la même chose apparaît moins comme une faiblesse politique de la bourgeoisie que comme la confirmation vivante qu’il ne peut rien y avoir en-dehors du capitalisme et de la démocratie. Mais à présent la bourgeoisie prend conscience du danger que tous les partis exigent les mêmes sacrifices, sans aucune force au parlement pour exprimer des critiques fondamentales et apparaître comme une alternative. C’est en réponse à ce danger que les démagogues les plus talentueux de l’aile gauche de la bourgeoisie, l’ex-social-démocrate Lafontaine et l’ex-stalinien Gysi, ont fait leur retour politique. Ce dont la classe dominante a peur, c’est que la classe ouvrière puis commencer à prendre conscience qu’il n’y a pas de solution à la crise dans le capitalisme et recommence à rechercher une alternative au capitalisme, l’exploitation et à la société de classe.
 

(19 septembre 2005)