décembre 1995, printemps 2003 - Les leçons des défaites sont une arme pour les luttes futures

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Malgré tout le zèle et les efforts de sa bourgeoisie nationale au cours de ces dernières années, le capital français doit encore combler un retard certain sur ses principaux concurrents dans ses mesures antiouvrières pour faire face à la crise économique mondiale. Cette compétition s'exerce aussi bien dans le cadre européen contre les Etats-Unis que vis-à-vis de ses autres rivaux européens. La logique du capitalisme et de défense du capital national conduit ainsi simultanément la classe dominante à poursuivre et intensifier les licenciements dans les entreprises, à réduire les effectifs du secteur public avec comme objectif avoué d'éliminer 50 000 salariés d'ici 2007 et surtout à accélérer le démantèlement de l'Etat-providence, qui constitue pour elle l'encombrant héritage d'une période aujourd'hui révolue (voir dans ce n° l'article sur la Sécurité sociale).

Les difficultés de la bourgeoisie française

Après les retraites et l'indemnisation du chômage, la bourgeoisie française a commencé à s'attaquer à la remise en cause de la Sécurité sociale et à la réforme de la santé publique (incluant la révision du mode de financement des hôpitaux, contenue dans le plan "Hôpital 2007"). Mais le niveau de cette attaque, pourtant annoncée depuis plus d'un an et malgré un certain nombre de mesures touchant d'ores et déjà tous les prolétaires (voir RI n° 347), reste largement en deçà de celle assénée l'an dernier sur les retraites. Pourquoi ?
Il est clair que la bourgeoisie hexagonale se retrouve actuellement en situation particulièrement délicate pour faire passer les attaques sur la Sécurité sociale. Après le revers et le désaveu essuyés par le parti au pouvoir lors des élections régionales en mars, obtenant moins de 20 % des suffrages exprimés, les élections européennes en mai dernier sont venues confirmer le manque flagrant de "légitimité démocratique" de l'équipe gouvernementale. Celle-ci est toujours conduite après trois remaniements ministériels successifs par le même premier ministre, Raffarin, de plus en plus impopulaire. Le clan chiraquien qui s'accroche au pouvoir est lui-même ouvertement déchiré par la lutte fratricide entre le président de la République et le nouveau prétendant aux dents longues, Sarkozy.
Dans ce contexte, la bourgeoisie nationale savait bien qu'elle ne pourrait pas se permettre de renouveler avec la "réforme" de la Sécurité sociale, le "coup" du passage en force de l'attaque massive et frontale contre les retraites pendant l'été 2003.
C'est pourquoi elle a chargé un patelin ministre de la Santé, Douste-Blazy, d'expédier un premier train de mesures qui donnent cependant un avant-goût de ce qui attend la classe ouvrière dans les années qui viennent.
Les faiblesses de la bourgeoisie et les rivalités au sein de son appareil politique ne lui permettent pas le moindre faux pas et la contraignent à étaler sur une période plus longue que prévue cette nouvelle attaque majeure, en la fragmentant au compte-gouttes, mois après mois. Pour autant, la classe ouvrière ne doit se faire aucune illusion, le démantèlement de la Sécurité sociale est une nécessité absolue pour le capital national et la bourgeoisie, si elle est contrainte de freiner l'allure de ses attaques aujourd'hui, n'a pas d'autre choix que de devoir mettre les bouchées doubles dans l'avenir.

La stratégie de la bourgeoisie pour faire passer ses attaques

C'est aussi parce que la classe dominante ne veut pas prendre le risque de déclencher un large mouvement social qu'elle pourrait ne pas contrôler, qu'elle ne relâche pas ses manoeuvres et qu'elle a déjà balisé le terrain. La journée nationale de manifestations sur la "défense de la Sécurité sociale" ,organisée par tous les syndicats le 5 juin dernier, a été une "mobilisation molle" et une balade sans conviction pour laquelle les syndicats n'avaient affrété que quelques cars et avaient organisé des manifestations disséminées dans tous les recoins de l'hexagone. La manifestation parisienne, pour sa part, a été largement détournée en cours de route vers la mobilisation anti-Bush par les gauchistes et les "rassemblements anti-guerre" de gauche de tous poils, si bien que la plus grande partie du cortège s'était dispersée avant même le point d'arrivée.
Juste après cette "journée symbolique", le spectacle affiché de la "désunion syndicale" était le plus approprié pour achever de décourager toute velléité de mobilisation massive des ouvriers. La CFDT et les syndicats des médecins ont voté pour le projet de loi du gouvernement présenté devant les caisses de Sécurité sociale, jugeant que le projet allait dans le bon sens mais "manquait d'audace" et n'allait "pas assez loin" (tel que !), FO s'abstenait, réclamant le retour à l'ancienne parité de gestion des caisses d'assurances maladie (sur laquelle elle a longtemps détenu la haute main, avant d'être supplantée par la CFDT). Ainsi, la CGT se retrouvait isolée parmi les "grands syndicats" dans son "opposition" à la réforme de l'assurance-maladie, cette "opposition résolue" … prenant la forme dérisoire d'une pétition nationale envoyée au gouvernement (la CGT se targue fièrement d'avoir recueilli ainsi plus de 700 000 signatures). On ne saurait faire mieux de la part de tous les syndicats pour décourager tout élan de lutte et de mobilisation.
Mais la bourgeoisie recourt également une nouvelle fois préventivement à une stratégie qui a déjà fait ses preuves à plusieurs reprises et notamment lors de chaque attaque antiouvrière d'envergure au cours de ces dernières années. Il s'agit de porter deux attaques en même temps, l'une dirigée contre les conditions de vie de l'ensemble de la classe ouvrière et l'autre concernant un secteur plus particulier du prolétariat ou en d'autres termes, d'ajouter une attaque plus particulière qui fasse écran à une attaque générale.
Ainsi en décembre 1995, au printemps 2003 et encore aujourd'hui, on assiste à l'application de ce même schéma général. Mais derrière cette tactique similaire, en chaque occasion, c'est dans un contexte et avec des objectifs tout à fait différents.
En 1995, l'objectif essentiel de la manoeuvre était de permettre aux syndicats discrédités par leurs actions de sabotage ouvert des luttes ouvrières tout au long des années 1980, de reprendre pied et de pouvoir revenir sur le devant de la scène sociale pour assumer plus efficacement leur fonction d'encadrement des ouvriers. Dans ce but, la bourgeoisie qui, à travers le plan Juppé, mettait en place une série d'attaques frontales sur la sécurité concernant l'ensemble de la classe ouvrière, a cristallisé l'attention sur la mobilisation derrière les cheminots contre l'attaque spécifique de leur régime spécial des retraites. Elle a fait une large publicité à la lutte de ce secteur, le plus combatif mais aussi un des plus corporatistes, désigné comme le phare de la lutte, derrière lequel les syndicats avaient mobilisé massivement, sous leur contrôle, le secteur public. Le retrait, programmé à l'avance, de l'attaque spécifique visant les cheminots a permis aux syndicats de crier "victoire" en semant l'illusion que "tous ensemble", avec les syndicats, les ouvriers avaient fait reculer le gouvernement. Par la suite, sous les gouvernements successifs de gauche comme de droite, la bourgeoisie a pu aggraver sans être inquiétée les mesures du plan Juppé sur la sécurité sociale. Ce n'est pas un hasard non plus si la lutte des cheminots français était ensuite mise en avant comme modèle de lutte à l'échelle internationale et son exemple exploité par d'autres bourgeoisies, notamment en Allemagne et en Belgique pour entraîner les prolétaires le plus massivement possible derrière les actions syndicales.
Au printemps 2003, au milieu de l'attaque générale sur les retraites visant déjà prioritairement la fonction publique, le gouvernement rajoutait une couche supplémentaire d'attaques sur un secteur particulier, celui de l'Education nationale, avec un projet de délocalisation spécifique concernant les personnels ATOS. Cela constituait une véritable provocation alors que les travailleurs de l'enseignement manifestaient déjà depuis des mois un mécontentement croissant suite à la détérioration sensible de leurs conditions de travail au cours des dernières années. Le but essentiel de cette attaque spécifique était d'empêcher le développement d'une lutte massive de tous les secteurs contre la réforme des retraites. Rapidement, les luttes des personnels de l'enseignement sont apparues comme le fer de lance de la mobilisation ouvrière. Mais en leur sein, les syndicats n'ont cessé de mettre en avant les revendications spécifiques contre la délocalisation, dans lesquelles le reste de la classe ouvrière ne pouvait se reconnaître, qui ont pris le pas sur la question des retraites et fait passer celle-ci au second plan. Cette entreprise a non seulement permis au gouvernement de faire passer l'attaque sur les retraites mais d'entraîner le secteur enseignant, isolé et divisé, poussé par une partie de ces mêmes syndicats vers des actions radicales et impopulaires de boycott d'examens de fin d'année, dans une défaite la plus amère et cuisante possible, notamment à travers le non paiement des journées de grève.

L'objectif des manoeuvres syndicales actuelles

Le contexte de la manoeuvre esquissée aujourd'hui avec les électriciens et les gaziers en même temps que tombait l'annonce des premières mesures sur la Sécurité sociale est sensiblement différent. La publicité donnée à l'attaque particulière liée au changement de statut d'EDF et de GDF vise bien entendu à masquer l'attaque générale sur la Sécurité sociale. Pas moins de cinq journées d'action ont été organisées en un mois dans ce secteur et tous les syndicats se retrouvent cette fois côte à côte pour s'opposer au projet de privatisation au nom de la "défense du service public".
Mais l'action de sabotage de la lutte par les syndicats est surtout révélatrice de la volonté de la bourgeoisie de gagner du temps et de miner le terrain pour l'avenir afin de dissuader cette fois à l'avance les ouvriers de s'engager dans une mobilisation massive. Elle n'engage pas un secteur entier mais une minorité de celui-ci. Alors que l'attaque plus spécifique concerne les deux entreprises publiques chargées de distribuer l'énergie, les médias focalisent sur les actions des seuls employés d'EDF. Les syndicats lancent ainsi les ouvriers dans une série d'actions les plus spectaculaires et les plus médiatisées possible en cherchant à les faire passer pour ce qu'elles ne sont absolument pas : des moyens de la lutte. Ils coupent l'électricité tantôt dans les transports publics, tantôt dans les entreprises, tantôt chez des ministres ou des parlementaires de la majorité, ils font même ponctuellement quelques distributions gratuites ou moins chères d'énergie. De fait, dès le lundi 7 juin au matin, des coupures de courant interviennent dans plusieurs gares parisiennes, sur une partie du réseau SNCF et sur des lignes de métro, au moment où les prolétaires doivent reprendre le chemin de leur travail par les transports en commun. Rien de tel pour donner une image négative de la lutte de classe. Pris à parti pour le "caractère illégal" de leur action, les syndicats se défendent pourtant d'en être responsables et déclarent que ce sont les agents d'EDF eux-mêmes, "à la base", qui ont décidé de ces actions "coups de poing" et qui en ont pris l'initiative dans des votes démocratiques au cours d'assemblées générales. Quelle hypocrisie alors que les syndicats depuis des lustres, et notamment la CGT, n'ont jamais hésité à prendre les autres ouvriers en otage dans ce type d'actions ! D'ailleurs, le secrétaire CGT d'EDF pour la région d'Ile-de-France n'hésite pas à revendiquer ces actions : "On s'est vite rendu compte de l'impact limité des manifestations festives dans la rue. Pour qu'on parle de notre lutte, il a fallu s'affranchir de certains tabous et reprendre l'outil de travail." (cité par Le Monde daté du 18 juin)
Ce type de manoeuvres, où la bourgeoisie n'a encore besoin que d'entretenir une agitation syndicale sporadique et limitée pour faire passer ses attaques constitue pourtant un poison redoutable pour l'avenir. Il est révélateur des obstacles que les prolétaires trouveront sur le difficile chemin de la reconquête de leur identité de classe. Au sein de la bourgeoisie, les syndicats sont appelés à jouer à nouveau un rôle de premier plan pour entraver et saper le développement nécessaire de la lutte de classe. A travers l'entretien d'une agitation sociale sur un terrain hyper corporatiste et pseudo-radical et par leurs petites actions minoritaires de sabotage, les syndicats divisent et dénaturent les luttes. Mais en renvoyant une image de repoussoir, une image négative et dévalorisante de la lutte de classe, les syndicats visent avant tout à empêcher une mobilisation massive de la classe ouvrière, discréditent la lutte de classe et alimentent un sentiment d'impuissance dans les rangs de la classe ouvrière.
Pour pouvoir s'opposer aux attaques de la bourgeoisie, les ouvriers doivent prendre conscience que les syndicats sont les plus indispensables auxiliaires de l'Etat bourgeois comme ils sont les véritables maîtres d'oeuvre de ces opérations de sabotage de la mobilisation et de la lutte.

Wim (25 juin)