La lutte des ouvriers en Pologne en 1980 : des leçons plus que jamais actuelles

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Les leçons du formidable mouvement de grève massive de l’été 1980 en Pologne demeurent d'une brûlante actualité. C'est à la lueur de celles-ci qu'il convient d'examiner des faiblesses importantes qui se sont manifestées dans le mouvement de grève du printemps dernier en France.

Dans le secteur des transports, et même à l’Education nationale, pourtant à la pointe de la mobilisation, la classe ouvrière n'a pas été en mesure de prendre sa lutte en mains, laissant ainsi toute latitude aux syndicats pour effectuer leur sale travail de sabotage.

En particulier, ceux-ci ont dénaturé la nature et les moyens de ce besoin vital de la lutte qu'est l'extension. En effet, c'est à un simulacre de solidarité prolétarienne et d'extension géographique de la lutte qu'a correspondu l'organisation de délégations composées de quelques syndicalistes ou d’éléments gauchistes entraînant derrière eux, ça et là, des minorités d'ouvriers plus ou moins nombreux. En 1980, en Pologne, c’est dès le début du mouvement que les ouvriers polonais sont sortis du cadre de l’usine et du secteur, envoyant des délégations massives, décidées et contrôlées par les assemblées générales, en direction des entreprises les plus proches géographiquement. C’est l’ensemble de la classe ouvrière en lutte, à travers le MKS, comité de grève à l’échelle nationale qui décidait des actions à mener en fonction des besoins de la lutte. A contrario, c'est l'absence d'un tel contrôle du mouvement de ce printemps qui a permis à toutes les forces hostiles à son réel développement de l'affaiblir de l'intérieur.

Ainsi, dans le mouvement de ce printemps en France, l'arme de la grève à répétition dans les transports, contrôlée par les syndicats, a été utilisée contre les intérêts généraux du mouvement. Largement handicapés dans leurs déplacements pour se rendre à leur travail des ouvriers ont, en nombre croissant, été animés par une hostilité grandissante vis-à-vis d'actions dont ils ne comprenaient pas le sens. De plus, la quasi-paralysie des transports pendant les manifestations a limité la participation ouvrière à celles-ci dans la mesure où le seul moyen de s'y rendre était bien souvent d'emprunter les cars syndicaux pour ensuite se trouver parqués derrière les banderoles de tel ou tel syndicat.

Pire encore. En laissant le contrôle du mouvement aux syndicats, les enseignants se sont laissés piéger dans une grève longue, isolées des autres secteurs, de plus en plus minoritaire.

Le 1er juillet 1980, à la suite de fortes augmentations du prix de la viande, des grèves éclatent à Ursus (banlieue de Varsovie) dans l'usine de tracteurs qui s'est trouvée au coeur de la confrontation avec le pouvoir en juin 1976, ainsi qu'à Tczew dans la région de Gdansk. A Ursus, les ouvriers s'organisent en assemblées générales, rédigent un cahier de revendications, élisent un comité de grève. Ils résistent aux menaces de licenciements et de répression et vont débrayer à de nombreuses reprises pour soutenir le mouvement. Entre le 3 et le 10 juillet, l'agitation se poursuit à Varsovie (usines de matériel électrique, imprimerie), à l'usine d'aviation de Swidnick, à l'usine d'automobiles de Zeran, à Lodz, à Gdansk. Un peu partout, les ouvriers forment des comités de grève. Leurs revendications portent sur des augmentations de salaires et l'annulation de la hausse des prix. Le gouvernement promet des augmentations : 10 % d'augmentation en moyenne accordées généralement aux seuls grévistes afin de calmer (!) le mouvement. A la mi juillet, la grève gagne Lublin. Les cheminots, les transports puis l'ensemble des industries de cette ville arrêtent le travail.

Le travail reprend dans certaines régions mais des grèves éclatent ailleurs. Krasnik, l'aciérie Skolawa Wola, la ville de Chelm (près de la frontière russe), Wroclaw sont touchées durant le mois de Juillet par la grève ; le département K-1 du chantier naval de Gdansk a débrayé, également le complexe sidérurgique de Huta-Varsovie. Partout les autorités cèdent en accordant des augmentations de salaires. Vers la fin juillet, le mouvement semble refluer; le gouvernement pense avoir stoppé le mouvement en négociant au coup par coup, usine par usine. Il se trompe car les ouvriers vont déjouer le piège des divisions en catégories professionnelles, en régions, par usines, avec prétendument leurs "problèmes propres". En effet, après une accalmie, la grève reprendra pour s'étendre géographiquement, et non par branches d'industrie.

 

L’élargissement rapide de la lutte au-delà des secteurs

Le 14 août, le renvoi d'une militante des syndicats "libres" provoque l'explosion d'une grève au chantier Lénine à Gdansk. L'assemblée générale dresse une liste de 11 revendications ; les propositions sont écoutées, discutées, votées. L'assemblée décide l'élection d'un comité de grève mandaté sur les revendications : réintégration des militants, augmentation des allocations sociales, augmentation des salaires de 2000 zlotys (salaire moyen : 3000 à 4500 zlotys), dissolution des syndicats officiels, suppression des privilèges de la police et des bureaucrates, publication immédiate des informations exactes sur la grève, etc. ! Tous les ouvriers licenciés du chantier naval depuis 1970 doivent pouvoir revenir à leurs postes. La direction stalinienne cède sur les augmentations de salaire et garantit même la sécurité aux grévistes.

Le 15 août, la grève générale paralyse la région de Gdansk. Les chantiers navals "La Commune de Paris" à Gdynia débrayent. Les ouvriers occupent les lieux et obtiennent 2100 zlotys d'augmentation immédiatement. Ils refusent cependant de reprendre le travail car "Gdansk doit gagner aussi". Le 18 août dans la région de Gdansk Gdynia Sopot, 75 entreprises sont paralysées Il y a environ 100 000 grévistes; on signale des mouvements à Szczecin et à Tarnow à 80 km au sud de Cracovie. Le comité de grève organise le ravitaillement : des entreprises d'électricité et d'alimentation travaillent à la demande du comité de grève. Les négociations piétinent, le gouvernement se refuse à parler avec le comité inter entreprises. Le 20 août, 300 000 ouvriers sont en grève. Le bulletin du comité de grève du chantier Lénine "Solidarité" est quotidien, des ouvriers de l'imprimerie aidant à imprimer des tracts et les publications.

Le 26 août, les ouvriers réagissent avec prudence aux promesses du gouvernement, restent indifférents aux discours de Gierek. Ils refusent de négocier tant que les lignes téléphoniques sont coupées à Gdansk. Le 28 août, les grèves s'étendent, elles touchent les usines de cuivre et de charbon en Silésie dont les ouvriers ont le niveau de vie le plus élevé du pays. Les mineurs se mettent en grève "pour les revendications de Gdansk". Trente usines sont en grève à Wroclaw, à Poznan (les usines qui ont commencé le mouvement en 1956), aux aciéries de Nowa-Huta et à Rzeszois, la grève se développe. Partout, des comités inter-entreprises se forment par région. Toute la classe ouvrière se dresse contre la classe capitaliste concentrée dans l'État.

 

La prise en mains de la lutte

En affirmant dès le début : "NOUS SOMMES TOUS NOS REPRÉSENTANTS", ou bien "NOUS N'AVONS CONFIANCE QU'EN NOUS-MÊMES", les ouvriers ont manifesté une conscience de classe aiguë. C'est pourquoi ils ont été capables de se doter d'organisations propres, à travers les assemblées générales et les comités de grève. Ainsi à Gdansk, le comité de grève rend compte de son mandat devant les ouvriers l'après-midi et les informe sur les réponses de la direction. L'assemblée décide la formation d'une milice ouvrière et de saisir l’alcool. Une seconde négociation avec la direction reprend. Les ouvriers installent un système de sonorisation pour que toutes les discussions puissent être entendues. Mais bientôt on installe un système qui permet aux ouvriers réunis en assemblée de se faire entendre dans la salle des négociations. Des ouvriers saisissent le micro pour préciser leurs volontés. Pendant la plus grande partie de la grève, et ce jusqu'au dernier jour avant la signature du compromis, des milliers d'ouvriers interviennent du dehors pour exhorter, approuver ou renier les discussions du comité de grève.

Peu après le 15 août, le mouvement des chantiers navals à Gdansk connaît un moment de flottement : des délégués d'atelier hésitent à aller plus loin et veulent accepter les propositions de la direction. Des ouvriers venus d'autres usines de Gdansk et de Gdynia les convainquent de maintenir la solidarité. On demande l'élection de nouveaux délégués plus à même d'exprimer le sentiment général. Les ouvriers venus de partout forment à Gdansk un comité inter-entreprises national dans la nuit du 15 août et élaborent un cahier de 21 revendications. Le comité de grève compte 400 membres, 2 représentants par usine; ce nombre atteindra 800 à 1000 quelques jours plus tard. Des délégations font le va et vient entre leurs entreprises et le comité de grève central, utilisant parfois des cassettes pour rendre compte de la discussion. Les comités de grève dans chaque usine se chargent de revendications spécifiques, l'ensemble se coordonne. Le comité d'usine des chantiers Lénine comporte par exemple 12 ouvriers, un par atelier, élus à main levée après débat. Deux sont envoyés au comité de grève central et rendent compte de ce qui se passe 2 fois par jour. Ces comités de grève inter-entreprises qui se créent et forment le MKS ne sont pas composés de "professionnels" de la lutte, comme les syndicalistes, mais ils englobent tous les ouvriers, quels que soient leur métier, leur qualification, leur secteur ou leur corporation. Ils sont la réelle émanation de la volonté ouvrière en lutte. Contre les idées galvaudées par les suppôts de la propagande bourgeoise, la constitution de ces comités de grève ne représentait pas l’anarchie mais un plus grand ordre, mettant en place des services de ravitaillement pour la population et une milice ouvrière contre les provocations et la répression de l’Etat. Dans la grève de masse, la volonté de tous –toute la classe- prédomine sur la volonté de quelques-uns. Le MKS avait toute prérogative pour conduire la grève. Il décidait si certaines entreprises devaient continuer à travailler pour assurer les besoins des grévistes. Ainsi, la raffinerie produisant au ralenti l’essence nécessaire aux transports, des bus et des trains circulaient ; l’industrie alimentaire dépassait quant à elle les plus hautes normes fixées par les bureaucrates auparavant, pour assurer l’approvisionnement de la population.

Outre les limites fondamentales imposées par le mouvement ouvrier international de l’époque qui laissaient les luttes en Pologne isolées, les illusions sur le "syndicalisme libre" ont participé à la défaite que subiront par la suite les ouvriers.

Ce sont en définitive les démocrates du KOR et les syndicalistes à la Walesa qui s’autoproclameront permanents et videront de toute sa substance le MKS pour en faire un organe permanent de la lutte, le MKZ, puis un syndicat, appelé cyniquement "Solidarité". On verra dans les années 1980 ce qu’il deviendra : un organe de gouvernement bourgeois, ouvertement anti-ouvrier.

Cependant, les leçons de la Pologne 1980 restent fondamentales pour le développement des luttes ouvrières dans le futur. C’est pourquoi la classe ouvrière doit dès aujourd’hui se les réapproprier et en faire une boussole dans son combat contre toutes les forces de la bourgeoisie.

D’après notre brochure "Grève de masse en Pologne"