Mouvement contre les retraites : la contribution des organisations gauchistes au sabotage de la lutte

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“Il faut défendre nos retraites et assurer leur financement en s’en prenant au profits capitalistes” (Rouge du 16 mai).

La solution est pourtant si évidente, comment ne pas y avoir pensé plus tôt ? Bien heureusement toute la clique gauchiste est là pour nous montrer le chemin des luttes en nous assurant que les attaques que subit la classe ouvrière (dont l’actuelle remise en cause des retraites) n’est pas le fruit de la faillite du capitalisme mais plus simplement celui d’une mauvaise répartition des richesses.

“Réformons, réformons le capitalisme des patrons pour un capitalisme social, un capitalisme à visage humain.”

Franchement, nous n’en attendions pas moins de la part des troupes gauchistes, qu’elles fardent la réalité du capitalisme, l’aggravation irréversible de sa crise pour empêcher que les ouvriers en arrivent à conclure que ce système est sans avenir.

Dès la fin du mois d’avril, Lutte Ouvrière endossait, en prévision du déclenchement de la lutte, sont rôle oh combien éprouvé de rabatteur des syndicats : “Les confédérations syndicales appellent à faire du 1er mai une protestation contre l’ensemble de ces attaques, et elles programment un certain nombre de journées de grève et de manifestations pendant le mois de mai. Les travailleurs, les retraités, les chômeurs, toutes les catégories de la population laborieuse ont intérêt à se saisir de chaque manifestation, de chaque grève pour en faire un succès… Lutte Ouvrière appelle chacun à se mobiliser et à participer à toutes ces initiatives pour en assurer partout le plus grand succès."

“Quelles que soient les motivations des différentes confédérations, il est indispensable que ces actions [de protestations] soient massivement suivies par tous les travailleurs.” (Lutte Ouvrière du 25 avril).

LO (tout comme la Ligue Communiste Révolutionnaire) nous rejoue le fameux couplet du soutien critique aux syndicats cherchant à persuader les prolétaires, que même si l’appareil syndical est pourri par sa direction bureaucratique, le syndicalisme reste une arme de la classe ouvrière, la seule forme de combat qui puisse aboutir à quelque chose alors qu’il est, en fait, le principal fossoyeur de la lutte de classe (lire notre brochure Les syndicats contre la classe ouvrière).

De surcroît, il est remarquable que durant tout le mois de mai, les forces gauchistes sont restées extrêmement discrètes au sein du mouvement.

Aucun cortège de LO, de la LCR ou du Parti des Travailleurs dans les différentes manifestations du 13, 19 ou 25 mai. Et pourtant tous les cortèges syndicaux étaient truffés de militants de ces organisations.

Si les officines trotskistes ne sont jamais apparues en tant qu’organisations politiques distinctes à l’intérieur du mouvement alors que leurs militants y étaient omniprésents, c’est pour mieux dissimuler le grand coup de main qu’elles ont donné dans la pratique aux “directions syndicales pourries” et à la bourgeoisie.

L’encartage syndical des trotskistes ne date pas d’hier, c’est même un véritable sacerdoce qui marque leur volonté de drainer un maximum d’illusions sur la nature des syndicats.

Ainsi, on sait qu’habituellement les trotskistes de la LCR se syndiquent chez les cheminots plutôt à la CGT et chez les postiers et les hospitaliers à SUD (syndicat “devenu le canal historique des revendications de l’extrême gauche”, Libération du 6 juin).

Plus fort, on retrouve les trotskistes jusque dans les directions syndicales honnies à l’instar de Monsieur Cyroulnik à la fois membre du secrétariat de la FSU, majoritaire chez les enseignants, et membre du comité central de la LCR.

C’est donc tapis dans l’ombre, dilués dans divers syndicats FSU, FO, CGT… et évidemment dans les syndicats dit “radicaux” comme SUD ou la CNT que trotskistes et anarcho-syndicalistes ont participé à la consolidation de l’encadrement syndical pour mieux canaliser la combativité ouvrière.

De ce point de vue, l’attitude des groupes trotskistes est tout à fait symptomatique.

Ces organisations n’ont eu de cesse de se faire passer pour les chantres de l’extension de la lutte : “Oui, c’est une bonne chose que des postiers en grève aillent vers les travailleurs d’une entreprise privée ou que des enseignants aillent vers les cheminots ou vers les agents de la RATP. Oui, c’est une bonne chose que se tissent ainsi des liens entre les uns et les autres et que, progressivement, se forge la conscience commune que les travailleurs ont tous les mêmes intérêt.” (allocution d’Arlette Laguiller à la fête de LO le 7 juin).

La chose est bonne, certes, on pourrait même ajouter vitale pour que la classe ouvrière puisse opposer à la bourgeoisie un rapport de force véritablement digne de ce nom.

Mais de quelle extension veut réellement nous parler Madame Laguiller ?

Si on y regarde d’un peu plus près, dans la pratique, la convergence d’ouvriers en lutte, promue par les gauchistes, se résume à la simple rencontre de délégations syndicales. Des syndicalistes allant retrouver les syndicalistes d’en face ! Nos champions de l’extension des luttes se révèlent n’être que les champions de l’encadrement syndical.

A La Courneuve, par exemple, “l’extension des contacts [s’est faite] quasiment exclusivement dans les réseaux CGT pour le moment.” Rouge du 5 juin. Le morceau est lâché mais ce n’est pas sans arrière-pensées. Ici, ce que critique la LCR n’est pas tant le contrôle syndical de “l’extension” que sa prise en charge “exclusivement dans les réseaux CGT”. Autrement dit, pour franchir un pas supplémentaire, il faut élargir le combat à d’autres “réseaux”… FSU, FO, SUD, etc. Et voilà nos gauchistes surpris en pleine promotion de l’intersyndicale comme summum de l’union des ouvriers en lutte !

Empêcher que la classe ouvrière prennent en charge ses luttes, qu’elle en contrôle le but et les moyens dans le cadre d’assemblées générales souveraines, on peut concevoir que “Oui, c’est une bonne chose” pour les gauchistes mais certainement pas pour les prolétaires.

Lorsque les enseignants (secteur le plus en pointe dans cette lutte) furent suffisamment épuisés par plus d’un mois (parfois deux) de grèves reconductibles, le moment était alors venu pour les gauchistes de sortir du bois pour impulser une "radicalisation" du mouvement.

Le but, ici, est très clairement de mettre à genoux les enseignants qui n’ont pas été vidés de toute leur combativité. Ce qu’avoue par maladresse, lors de la fête de LO, un de ses militants rennais dans un forum consacré à la grogne des enseignants en mettant en avant le fait que son organisation “milite pour relancer le mouvement alors que l’essoufflement se fait sentir” dans sa région. Ou bien cet autre affidé de LO qui affirme qu’on “emportera pas le morceau mais il faut aller jusqu’au bout” c’est-à-dire jusqu’à ce qu’épuisement s’ensuive.

Pour ce faire est fabriqué un climat d’euphorie comme nous avons pu le constater, lors de cette même fête, dans la totalité des forums traitant du mouvement social dans l’éducation nationale, chez les hospitaliers, à la SNCF ou à la RATP.

Le mot d’ordre trotskiste était de nier purement et simplement la réalité de l’état du mouvement c’est-à-dire l’essoufflement. “Ce n’est pas le mouvement qui s’essouffle, c’est le gouvernement qui manque d’air” exposé de LO au forum de l’Education nationale. Mieux encore dans Rouge du 12 juin, on peut lire “Depuis le 13 mai, la mobilisation va crescendo, la liaison s’est faite avec les enseignants. Le déclic semble en train de se produire […] Comme si l’inversion du rapport de forces était à portée de mains”. Ainsi en faisant croire aux enseignants que la grève se “généralise” et que le gouvernement est sur le point de céder ( ce qui est illustré par une soi-disant reculade sur le projet de décentralisation), les trotskistes compte emmener les prolétaires en lutte dans un voyage jusqu’au bout de la démoralisation.

Par ailleurs LO trouve, dans cette entreprise, un véhicule de choix avec la coordination nationale des enseignants, sous son influence depuis le début du mouvement, qui le 17 juin appelait toujours à “poursuivre la grève reconductible” et à faire “pression sur les exams”. C’est dans ce sens que sous la poussée des gauchistes, le mouvement éclate dans une multitude d’actions commandos “interprofessionnelles” plus stériles les unes que les autres, occupations de voies ferrées (Paris Nord, Saint-Lazare, Nice), blocage d’accès routiers, des dépôts de bus, incendie du siège du MEDEF à La Rochelle, échauffourée avec la maréchaussée à la manifestation du 12 juin à Paris ou menaces sur la tenue des épreuves du bac.

Comme elle l’a affirmé explicitement lors de sa traditionnelle fête au Château de Presles, LO “soutient les minorités qui font des opérations coup de poing” se hissant de la sorte à la hauteur de la CGT des années 1980 qui était particulièrement friande de ce type d’actions-commando. Actions désespérées, sans aucun effet si ce n’est d’ancrer chez les ouvriers un sentiment d’impuissance, d’inutilité de la lutte et d’alimenter la division en leur sein. Comme en 1984 lorsque la CGT poussait à la fois les métallos de Dunkerque a bloquer le port après l’annonce d’une charrette de licenciements et en même temps soufflait sur la colère des dockers réclamant la réouverture du port.

Aujourd’hui, les gauchistes font exactement la même politique que la CGT d’il y a une vingtaine d’années car, en poussant des minorités d’ouvriers à bloquer les transports et les examens, il cherchent essentiellement à monter les ouvriers les uns contre les autres.

Dans cet objectif, les grands cris gauchistes appelant à l'extension de la lutte aux autres secteurs, à l'image de ce tract de la LCR diffusé dans les manifestations du mois de juin : "Le 3 juin n'est qu'un début ; grève générale! ; c'est le moment : privé, public, par millions, jusqu'à satisfaction.", ne peuvent être compris autrement que comme la volonté d’amplifier le sentiment d’isolement des enseignants, les faire retomber de plus haut pour rendre la défaite la plus démoralisante possible.

Ainsi, la prochaine étape consistera certainement, avec la mise en place de la réforme des retraites, à suggérer aux ouvriers qui sont entrés en lutte que l’échec du mouvement est venu non pas de l’encadrement syndical mais du manque de soutien des ouvriers non grévistes. Voici une façon supplémentaire de diviser secteur public et privé, c’est-à-dire avec exactement le même discours que celui des syndicats qui ont toujours rejeté la responsabilité de la défaite sur le manque de mobilisation des ouvriers eux-mêmes.

Durant le conflit de ce printemps, à l’intérieur des syndicats comme au sein des coordinations, on peut dire que les forces gauchistes ont assumé leur part du travail dans l’œuvre d’épuisement et de division de la classe ouvrière.

Le prolétariat doit impérativement tirer les leçons de cette lutte, ce que par ailleurs les agents gauchistes tentent d’empêcher à tout prix via le piège du jusqu’auboutisme.

Pour développer son combat, la classe ouvrière ne pourra pas faire l'économie de l’affrontement avec ces fers de lance de la bourgeoisie que sont les syndicats et les gauchistes de tous poils.

Azel (15 juin)