Sur la nature et la fonction du parti politique du prolétariat (Internationalisme n° 38 – octobre 1948)

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail
 
 
 

Introduction du CCI

Le document que nous publions ci-dessous est paru pour la première fois en 1948 dans les pages d’Internationalisme, la presse du petit groupe Gauche Communiste de France, dont le CCI se réclame depuis sa formation en 1975. Il a été reproduit, au début des années 1970, dans le Bulletin d’études et de discussion publié par le groupe français Révolution internationale qui allait par la suite devenir la section en France du nouveau Courant Communiste International. Le Bulletin était lui-même le précurseur de l’organe théorique du CCI, la Revue internationale, et son but était d’ancrer plus solidement le nouveau groupe RI - et ses très jeunes militants - à travers une réflexion théorique et une meilleure connaissance de l’histoire du mouvement ouvrier, y compris l’histoire de ses confrontations avec les nouvelles questions théoriques posées par l’histoire. 1

Le principal objet de ce texte est d’examiner les conditions historiques qui déterminent la formation et l’activité des organisations révolutionnaires. L’idée même de “détermination” est fondamentale. Bien que la création et le maintien d’une organisation révolutionnaire soient le fruit d’une volonté militante cherchant à être facteur actif de l’histoire, la forme que cette volonté se donne n’existe pas indépendamment de la réalité sociale et surtout indépendamment du niveau de combativité et de conscience dans les larges masses de la classe ouvrière. La conception selon laquelle la création d’un parti de classe ne dépend que de la “volonté” des militants était celle du trotskisme dans les années 1930 mais aussi, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, du nouveau Partito Comunista Internazionalista, le précurseur des multiples groupes bordiguistes et de l’actuelle Tendance Communiste Internationale (ex-BIPR). L’article d’Internationalisme souligne, à juste raison selon nous, qu’il s’agit ici de deux conceptions fondamentalement différentes de l’organisation politique : l’une volontariste et idéaliste, l’autre matérialiste et marxiste. Au mieux, la conception volontariste ne pouvait mener qu’à un opportunisme congénital - comme ce fut le cas pour le PCInt et ses descendants ; au pire à la conciliation avec l’ennemi de classe et au passage dans le camp de la bourgeoisie.

L’importance de la réflexion théorique et historique sur cette question, pour la jeune génération de l’après-68, est évidente. Elle devait préserver le CCI (même si elle ne l’a pas immunisé, loin s’en faut) des pires effets de l’activisme effréné et de l’impatience typiques de cette période, et qui ont mené tant de groupes et de militants vers le néant politique.

Ce texte reste, nous en sommes profondément convaincus, tout autant d’actualité aujourd’hui pour une nouvelle génération de militants et, plus particulièrement, dans son insistance sur ce fait que la classe ouvrière n’est pas une simple catégorie sociologique mais une classe avec un rôle spécifique à jouer dans l’histoire : celui de renverser le capitalisme et d’édifier la société communiste 2. Le rôle des révolutionnaires dépend aussi des périodes historiques : lorsque la situation de la classe ouvrière fait qu’il lui est impossible d’influer sur le cours des évènements, le rôle des révolutionnaires n’est pas d’ignorer cette réalité et de s'illusionner sur le fait que leur intervention immédiate pourrait changer le cours des évènements, mais de s’atteler à une tâche bien moins spectaculaire, celle de préparer les conditions théoriques et politiques pour l’intervention déterminante dans les luttes de classes du futur.

Introduction d’Internationalisme

Notre groupe s’est donné comme tâche le réexamen des grands problèmes que pose la nécessité de reconstituer un nouveau mouvement ouvrier révolu­tionnaire. Il devait considérer 1’évolution de la société capitaliste vers le capitalisme d’État, et ce qui subsiste de 1ancien mouvement ouvrier, servant depuis un certain temps, d’appui à la classe capitaliste peur en­traîner le prolétariat derrière elle, il devait aussi examiner ce qui, dans cet ancien mouvement ouvrier, sert de matériel à cette classe dans ce but, et comment. Puis nous avons été amenés à reconsidérer ce qui, dans le mou­vement ouvrier, restait acquis et ce qui était dépassé depuis le Manifeste Communiste.

Enfin, il était normal que nous tendions à étudier les problèmes po­sés par la révolution et par le socialisme. C’est dans ce but que nous avons présenté une étude sur l’État après la révolution et que nous présentons aujourd’hui à la discussion une étude sur le problème du parti révolutionnaire du prolétariat.

Cette question est, rappelons-le, une des questions les plus importan­tes du mouvement ouvrier révolutionnaire. C’est elle qui opposa Marx et les marxistes aux anarchistes, à certaines tendances socialistes-démocratiques et ensuite, aux tendances syndicalistes-révolutionnaires. Elle est au centre des préoccupations de Marx qui a gardé surtout une attitude critique à l’égard des différents organismes qui se sont nommés partis “ouvriers”, “socialistes”, Internationales et autres. Marx, quoique participant acti­vement, dans des moments donnés, à la vie de certains de ces organismes, ne les considéra jamais que comme des groupes politiques au sein desquels, selon la phrase du Manifeste, les communistes peuvent se manifester comme “avant-garde du prolétariat”. Le but des communistes était de pousser plus loin 1’action de ces organismes et de garder en leur sein toute possibilité de critique et d’organisation autonome. Ensuite, c’est la scission au sein du parti ouvrier social-démocrate russe entre tendance menchevik et bolche­vik sur l’idée développée par Lénine dans Que faire ? C’est le problème qui opposa, dans les groupes marxistes ayant rompu avec la social-démocratie, Raden-kommunisten et le KAPD à la troisième Internationale. C’est aussi dans cet ordre de pensée que s’inscrit la divergence entre le groupe de Bordiga et Lénine au sujet de la politique de “front unique” préconisée par Lénine et Trotsky et adoptée par l’IC. C:est enfin sur ce problème que subsiste une des divergences essentielles entre différents groupes, au sein de l’op­position : entre “trotskystes”, “bordiguistes” et c’est ce problème qui fit l’objet des discussions de tous les groupes qui se manifestèrent à cette époque.

Aujourd’hui, nous avons à refaire 1’examen critique de toutes ces mani­festations du mouvement ouvrier révolutionnaire. Nous devons dégager dans son évolution - c!’est-à-dire dans la manifestation de différents courants d’idées à ce sujet - un courant qui, selon nous, exprime le mieux l’attitu­de révolutionnaire, et essayer de poser le problème pour le futur mouvement ouvrier révolutionnaire.

Nous devons également reconsidérer d’une façon critique les points de vue d’où l’on a abordé ce problème, voir ce qu’il y a de constant dans l’ex­pression révolutionnaire du prolétariat, mais aussi ce qu’il y a de dépassé et les problèmes nouveaux qui se posent.

Or, il est bien évident qu’un tel travail ne peut porter des fruits que s’il constitue un objet de discussion entre groupes et au sein des grou­pes qui se proposent de reconstituer un nouveau mouvement ouvrier révolu­tionnaire.

L’étude présentée aujourd’hui constitue donc une participation à cette discussion ; elle s’inscrit dans cet ordre de préoccupations et n’a donc pas d’autre prétention, quoique présentée sous la forme de thèses. Elle a sur­tout comme but de susciter la discussion et la critique, plus que d’appor­ter des solutions définitives. C’est un travail de recherche et qui vise moins à l’approbation ou au rejet pur et simple qu’à susciter d’autres tra­vaux de ce genre.

Cette étude a comme objet de préoccupation essentielle “la manifestation de la conscience révolutionnaire” du prolétariat. Mais il y a nombre de ques­tions qui s’inscrivent au programme de ce problème du parti et qui ne sont qu’effleurées : des problèmes organisationnels, des problèmes sur les rapports entre le parti et des organismes tels que les conseils d’ouvriers, des pro­blèmes concernant 1’attitude des révolutionnaires devant la constitution de plusieurs groupes se réclament DU parti révolutionnaire et œuvrant à sa construction, les problèmes que posent les tâches pré et postrévolutionnaires, etc. …

Il convient donc que les militants qui comprennent que la tâche de l’heure est l’examen de ces divers problèmes interviennent activement dans cette discussion, soit au travers de leurs propres journaux ou bulletins, soit dans ce bulletin, pour ceux qui ne disposent pas momentanément d’une telle possibilité d’expression.

Le rôle décisif de la conscience pour la révolution prolétarienne

1. L’idée de la nécessité d’un organisme politique agissant du prolétariat, pour la révolution sociale, semblait être acquise dans le mouvement ouvrier socialiste.

Il est vrai que les anarchistes ont toujours protesté contre le terme “politique” donné à cet organisme. Mais la protestation anarchiste prove­nait du fait qu’ils entendaient le terme de l’action politique dans un sens très étroit, synonyme pour eux, d’une action pour des réformes législatives : participation aux élections et au parlement bourgeois, etc... Mais ni les anarchistes, ni aucun autre courant dans le mouvement ouvrier ne nient la nécessité du regroupement des révolutionnaires socialistes dans des asso­ciations qui, par l’action et la propagande, se donnent pour tâche d’inter­venir et d’orienter la lutte des ouvriers. Or, tout groupement qui se donne pour tâche d’orienter dans une certaine direction les luttes sociales est un groupement politique.

Dans ce sens, la lutte d’idée autour du caractère politique ou non po­litique à donner à ces organisations n’est qu’un débat de mots, cachant au fond, sous des phrases générales, des divergences concrètes sur l’orienta­tion, sur les buts à atteindre et les moyens pour y parvenir. En d’autres termes, des divergences précisément politiques.

Si aujourd’hui surgissent à nouveau des tendances qui remettent en question la nécessité d’un organisme politique pour le prolétariat, c’est une conséquence de la dégénérescence et du passage au service du capi­talisme des partis qui furent autrefois des organisations du prolétariat : les partis socialistes et communistes. Les termes de politique et de partis politiques subissent actuellement un discrédit, même dans des milieux bour­geois. Cependant, ce qui a conduit à des faillites retentissantes n’est pas la politique mais CERTAINES politiques. La politique n’étant rien d’autre que l’orientation que se donnent les hommes dans l’organisation de leur vie sociale ; se détourner de cette action, c’est renoncer à vouloir orienter la vie sociale et par conséquent à vouloir la transformer, c’est subir et accepter la société présente.

2. La notion de classe est essentiellement une notion historico-politique, et non simplement une classification économique. Économiquement, tous les hommes font partie d’un et même système de production dans une période his­torique donnée. La division basée sur les positions distinctes que les hommes occupent dans un même système de production et de répartition et qui ne dépasse pas le cadre de ce système, ne peut devenir le postulat de la nécessité historique du dépassement de celui-ci. La division en catégo­ries économiques n’est alors qu’un moment de la contradiction interne cons­tante se développant avec le système, mais restant circonscrite à l’inté­rieur des limites de celui-ci. L’opposition historique est en quelque sorte extérieure, dans le sens qu’elle s’oppose à l’ensemble du système pris comme un tout, et cette opposition se réalise dans la destruction du système social existant et son remplacement par un autre basé sur un nouveau mode de produc­tion. La classe est la personnification de cette opposition historique en même temps qu’elle est la force sociale-humaine la réalisant.

Le prolétariat n’existe en tant que classe dans le plein sens du terme que dans l’orientation qu’il donne à ses luttes, non en vue de l’aménage­ment de ses conditions de vie à l’intérieur du système capitaliste, mais dans son opposition à l’ordre social existant. Le passage de la caté­gorie à la classe, de la lutte économique à la lutte politique, n’est pas un processus évolutif, un développement continu immanent, de façon que 1’opposition historique de classe émerge automatiquement et naturellement après avoir été longtemps contenue dans la position économique des ouvriers. De l’une à l’autre, il y a un bond dialectique qui s’effectue. Il consiste dans la prise de conscience de la nécessité historique de la disparition du système capitaliste. Cette nécessité historique coïncide avec l’aspiration du prolétariat à la libération de sa condition d’exploité et la contient.

3. Toutes les transformations sociales dans l’histoire avaient pour con­dition fondamentale déterminante le développement des forces productives devenues incompatibles avec la structure par trop étroite de l’ancienne société. C’est aussi dans l’impossibilité de dominer plus longtemps les forces productives qu’il a développées que le capitalisme accuse sa propre fin et la raison de son effondrement et apporte ainsi la condition et la justification historique de son dépassement par le socialisme.

Mais hormis cette condition, les différences dans le déroulement entre les révolutions antérieures (y compris la révolution bourgeoise) et la ré­volution socialiste, restent décisives et nécessitent une étude approfondie de la part de la classe révolutionnaire.

Pour la révolution bourgeoise, par exemple, les forces de production incompatibles avec le féodalisme, trouvent encore la condition de leur dé­veloppement dans un système de propriété d’une classe possédante. De ce fait, le capitalisme développe économiquement ses bases lentement et longtemps à l’intérieur du monde féodal. La révolution politique suit le fait économi­que et le consacre. De ce fait également, la bourgeoisie n’a pas un besoin impérieux d’une conscience du mouvement économique et social. Son action est directement propulsée par la pression des lois du développement écono­mique qui agissent sur elle comme des forces aveugles de la nature et dé­terminent sa volonté. Sa conscience demeure un facteur de second ordre. El1e retarde sur les faits. Elle est plus enregistrement qu’orientation. La révolution bourgeoise se situe dans cette préhistoire de l’humanité où les forces productives encore peu développées dominent les hommes.

Le socialisme au contraire est basé sur un développement des forces productives incompatible avec toute propriété individuelle ou sociale d’une classe. De ce fait le socialisme ne peut fonder des assises économiques au sein de la société capitaliste. La révolution politique est la première condition d’une orientation socialiste de l’économie et de la société. De ce fait également, le socialisme ne peut se réaliser qu’en tant que cons­cience des finalités du mouvement, conscience des moyens de leur réalisa­tion et volonté consciente de l’action. La conscience socialiste PRECEDE ET CONDITIONNE l’action révolutionnaire de la classe. La révolution socia­liste est le début de l’histoire où l’homme est appelé à dominer les forces productives qu’il a déjà fortement développées et cette domination est pré­cisément l’objet que se pose la révolution socialiste.

4. Pour cette raison, toutes les tentatives d’asseoir le socialisme sur des réalisations pratiquées au sein de la société capitaliste sont par la nature même du socialisme vouées à l’échec. Le socialisme exige, dans le temps un développement avancé des forces productives, pour espace la terre entière, et pour condition primordiale la volonté consciente des hommes. La démonstration expérimentale du socialisme au sein de la société capita­liste ne peut pas dépasser, dans le meilleur des cas, le niveau d’une utopie. Et la persistance dans cette-voie mène de l’utopie à une position de conservation et de renforcement du capitalisme 3. Le socialisme en régime capitaliste ne peut être qu’une démonstration théorique, sa matérialisation ne peut prendre que la forme d’une force idéologique, et sa réalisation que la lutte révolutionnaire du prolétariat contre l’ordre social existant.

Et puisque l’existence du socialisme ne peut se manifester d’abord que dans la conscience socialiste, la classe qui le porte et le personnifie n’a d’existence historique que par cette conscience. La formation du prolétariat en tant que classe historique n’est que la formation de sa conscience socia­liste. Ce sont là deux aspects d’un même processus historique inconcevables séparément parce qu’inexistants l’un sans l’autre.

La conscience socialiste ne découle pas de la position économique des ouvriers, elle n’est pas un reflet de leur condition de salariés. Pour cette raison, la conscience socialiste ne se forge pas simultanément et spontané­ment dans les cerveaux de tous les ouvriers et uniquement dans leurs cerveaux. Le socialisme en tant qu’idéologie apparaît séparément et parallèlement aux luttes économiques des ouvriers, tous les deux ne s’engendrent pas l’un l’au­tre quoique s’influençant réciproquement et se conditionnant dans leur déve­loppement, tous les deux trouvent leurs racines dans le développement histo­rique de la société capitaliste.

La formation du parti de classe dans l’histoire

5. Si les ouvriers ne deviennent “classe par elle-même et pour elle-même” (selon l’expression de Marx et Engels) que par la prise de conscience socialiste, on peut dire que le processus de constitution de la classe s’identi­fie au processus de formation des groupes de militants révolutionnaires so­cialistes. Le parti du prolétariat n’est pas une sélection, pas davantage une “délégation” de la classe, mais c’est le mode d’existence et de vie de la classe elle-même. Pas plus qu’on ne peut saisir la matière en dehors du mouvement, on ne peut saisir la classe en dehors de sa tendance à se consti­tuer en organismes politiques. “L’organisation du prolétariat en classe, donc en parti politique” (Manifeste Communiste) n’est pas une formule du ha­sard, mais exprime la pensée profonde de Marx-Engels. Un siècle d’expérience a magistralement’’ confirmé la validité de cette façon de concevoir la notion de classe.

6. La conscience socialiste ne se PRODUIT pas par génération spontanée mais se REPRODUIT sans cesse, et une fois apparue elle devient dans son opposition au monde capitaliste existant, le principe actif déterminant et accélérant, dans et par l’action, son propre développement. Toutefois ce développement est conditionné et limité par le développement des con­tradictions du capitalisme. Dans ce sens la thèse de Lénine de la “cons­cience socialiste injectée aux ouvriers” par le parti en opposition à la thèse de Rosa de la “spontanéité” de la prise de conscience engendrée au cours d’un mouvement partant de la lutte économique pour aboutir à la lutte socialiste révolutionnaire, est certainement plus exact. La thèse de la “spontanéité”, aux apparences démocratiques, a quant au fond, une tendance mécaniste d’un déterminisme économique rigoureux. Elle part d’une relation de cause à effet : la conscience socialiste ne serait que la résultante, l’effet d’un mouvement premier, à savoir, la lutte économique des ouvriers qui l’engendrerait. Elle serait en outre d’une nature fondamentalement passive par rapport aux luttes économiques, qui seront 1’élément actif. La conception de Lénine restitue à la conscience socia­liste et au Parti qui la matérialise leur caractère de facteur et de principe essentiellement actifs. Elle ne la détache pas mais l’inclut dans la vie et dans le mouvement.

7. La difficulté fondamentale de la révolution socialiste réside dans cette situation complexe et contradictoire : d’une part la révolution ne peut se réaliser qu’en tant quaction CONSCIENTE de la GRANDE MAJORITE de la classe ouvrière, d’autre part cette prise de conscience se heurte aux conditions qui sont faites aux ouvriers dans la société capitaliste, conditions qui empêchent et détruisent sans cesse la prise de conscience par les ouvriers de leur mission historique révolutionnaire. Cette difficulté ne peut abso­lument pas être surmontée uniquement par la propagande théorique indépen­damment de la conjoncture historique. Mais moins encore que dans la propa­gande pure, la difficulté ne saurait trouver la condition de sa solution par les luttes économiques des ouvriers. Laissées à leur propre développe­ment interne, les luttes des ouvriers contre les conditions d’exploitation capitaliste peuvent mener tout au plus à des explosions de révolte, c’est- à-dire à des réactions négatives mais qui sont absolument insuffisantes pour leur action positive de transformation sociale, uniquement possible par la conscience des finalités du mouvement. Ce facteur ne peut être que cet élé­ment politique de la classe qui tire sa substance théorique, non des con­tingences et du particularisme de la position économique des ouvriers, mais du mouvement des possibilités et des nécessités historiques. Seule 1’intervention de ce facteur permet à la classe de passer du plan de la réaction négative au plan de 1’action positive, de la révolte à la révolu­tion.

8. Mais il serait absolument erroné de vouloir substituer ces organismes, manifestations de la conscience et de 1’existence de la classe, à la classe elle-même et ne considérer la classe que comme une masse informe destinée à servir de matériau à ces organismes politiques. Cela serait substituer une conception militariste à la conception révolutionnaire du rapport entre la conscience et l’être, entre le parti et la classe. La fonction histori­que du parti n’est pas d’être un État-Major dirigeant 1!’action de la classe considérée comme une armée, et comme elle ignorant le but final, les objec­tifs immédiats des opérations, et le mouvement “d’ensemble des manœuvres”. La révolution socialiste n’est en rien comparable à l’action militaire. Sa réalisation est conditionnée par la conscience qu’ont les ouvriers eux-mêmes dictant leur décision et actions propres.

Le Parti n’agit donc pas à la place de la classe. Il ne réclame pas la “confiance” dans le sens bourgeois du mot, c’est-à-dire d’être une délégation à qui est confié le sort - et la destinée - de la société. Il a uniquement pour fonction historique d’agir en vue de permettre à la classe d’acquérir elle- même la conscience de sa mission, de ses buts et des moyens qui sont les fon­dements de son action révolutionnaire.

9. Avec la même vigueur que doit être combattue cette conception du Parti État-Major, agissant pour le compte et à la place de la classe, doit égale­ment être rejetée cette autre conception qui, partant du fait que “l’émanci­pation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes” (Adresse Inaugurale de la première Internationale) prétend nier le rôle du militant et du parti révolutionnaire. Sous le prétexte très louable de ne pas imposer leur volonté aux ouvriers, ces militants s’esquivent de leur tâche, fuient leur propre responsabilité et mettent les révolutionnaires à la queue du mouvement ouvrier.

Les premiers se mettent en dehors de la classe, en la niant et en se substituant à elle, les seconds se mettent non moins en dehors d’elle, en niant la fonction propre à l’organisation de classe qu’est le parti, en se niant comme facteur révolutionnaire et en s’excluant par l’interdiction qu’ils jettent sur leur propre action.

10. Une correcte conception des conditions de la révolution socialiste doit partir des éléments suivants et les englober :

a. Le socialisme n’est une nécessité que du fait que le développement atteint par les forces de production n’est plus compatible avec une société divisée en classes.

b. Cette nécessité ne peut devenir réalité que par la volonté et l’ac­tion consciente de la classe opprimée, dont la libération sociale se confond avec la libération de l’humanité de son aliénation aux forces de production auxquelles elle a été assujettie jusqu’à ce jour.

c. Le socialisme étant à la fois nécessité objective et volonté sub­jective, il ne peut s’exprimer que dans L’ACTION révolutionnaire consciente de sa finalité.

d. L’action révolutionnaire est inconcevable en dehors d’un programme révolutionnaire. De même l’élaboration du programme est inséparable de l’ac­tion. Et c’est parce que le Parti révolutionnaire est un “corps de doctrine et une volonté d’action” (Bordiga) qu’il est la concrétisation la plus ache­vée de la conscience socialiste, et l’élément fondamental de sa réalisation.

11. La tendance à la constitution du Parti du prolétariat se fait dès la naissance de la société capitaliste. Mais tant que les conditions histori­ques pour le socialisme ne sont pas suffisamment développées, l’idéologie du prolétariat comme la construction du Parti ne peuvent que rester au sta­de embryonnaire. Ce n’est qu’avec la “Ligue des Communistes” qu’apparaît pour la première fois un type achevé d’organisation politique du prolétariat.

Quand on examine de près le développement de la constitution des par­tis de classe, il apparaît immédiatement le fait que l’organisation en par­tis ne suit pas une progression constante, mais au contraire enregistre des périodes de grand développement alternant avec d’autres pendant lesquelles le Parti disparaît. Ainsi l’existence organique du Parti ne semble pas dé­pendre uniquement de la volonté des individus qui le composent. Ce sont les situations objectives qui conditionnent son existence. Le parti étant es­sentiellement un organisme d’action révolutionnaire de la classe, il ne peut exister que dans des situations où l’action de la classe se fait jour. En absence de conditions d’action de classe des ouvriers (stabilité économi­que et politique du capitalisme, ou à la suite de défaites profondes des luttes ouvrières), le parti ne peut subsister. Il se disloque organiquement ou bien il est obligé pour subsister, c’est-à-dire pour exercer une influ­ence, de s’adapter aux conditions nouvelles qui nient l’action révolution­naire, et alors le Parti inévitablement se remplit d’un contenu nouveau. Il devient-conformiste, c1est-à-dire qu’il cesse d’être le parti de la dévolution.

Marx, mieux que tout autre a compris le conditionnement de l’existen­ce du Parti. A deux reprises, il se fait l’artisan de la dissolution de la grande organisation, en 1851- au lendemain de la défaite de la révolution et du triomphe de la réaction en Europe, une seconde fois en 1873 après la défaite de la Commune de Paris, il se prononce franchement pour la disso­lution. La première fois, de la Ligue des Communistes, et la seconde fois, de la première Internationale.

La tâche de l’heure pour les militants révolutionnaires

12. L’expérience de la deuxième Internationale confirme l’impossibilité de maintenir au prolétariat son parti dans une période prolongée d’une situation non révolutionnaire. La participation finale des partis de la deuxième Internationale à la guerre impérialiste de 1914 n’a fait que révéler la longue corruption de 1’organisation. La perméabilité et pénétrabilité, toujours possibles, de l’organisation politique du prolétariat par l’idéologie de la classe capitaliste régnante, prennent dans des pé­riodes prolongées de stagnation et de reflux de la lutte de classe, une ampleur telle que l’idéologie de la bourgeoisie finit par se substituer à celle du prolétariat, qu’inévitablement le parti se vide de son contenu de classe primitif pour devenir l’instrument de classe de l’ennemi.

L’histoire des partis communistes de la troisième Internationale a de nou­veau démontré l’impossibilité de sauvegarder le parti dans une période de reflux révolutionnaire et sa dégénérescence dans une telle période.

13. Pour ces raisons, la constitution de partis, celle d’une Internationale par les trotskystes depuis 1935 et la constitution récente d’un Parti Commu­niste Internationaliste en Italie, tout en étant des formations artificiel­les, ne peuvent être que des entreprises de confusion et d’opportunisme. Au lieu d’être des moments de la constitution du futur Parti de classe, ces formations sont des obstacles et le discréditent par la caricature qu’elles présentent. Loin d’exprimer une maturation de la conscience, et un dépassement de 1’ancien programme qu’elles transforment en dogmes, elles ne font que reproduire l’ancien programme et se font prisonnières de ces dogmes. Rien d’étonnant que ces formations reprennent les positions arriérées et dépassées de 1:ancien Parti en les aggravant encore, comme la tactique du parlementarisme, syndicalisme, etc. ...

14. Mais la rupture de l’existence organisationnelle du Parti ne signifie pas une rupture dans le développement de l’idéologie de classe. Les reflux révolutionnaires signifient en premier lieu l’immaturité du programme révo­lutionnaire. La défaite est le signal de la nécessité de réexamen critique de positions programmatiques antérieures, et l’obligation de son dépassement sur la base de l’expérience vivante de la lutte.

Cette œuvre critique positive d’élaboration programmatique se poursuit au travers des organismes émanant de l’ancien Parti. Ils constituent l’élé­ment actif dans la période de recul pour la constitution du futur parti dans une période d’un nouveau flux révolutionnaire. Ces organismes, ce sont les groupes ou fractions de gauche issus du parti après sa dissolution or­ganisationnelle ou son aliénation idéologique. Telles furent : la Fraction de Marx dans la période allant de la dissolution de la Ligue à la constitu­tion de la première Internationale, les courants de gauche dans la deuxième Internatio­nale (pendant la Première Guerre mondiale) et qui ont donné naissance aux nouveaux partis et Internationale en 1919 ; tels sont les fractions de gau­che et les groupes qui poursuivent leur travail révolutionnaire depuis la dégénérescence de la troisième Internationale. Leur existence et leur dévelop­pement sont la condition de l’enrichissement du programme de la révolution et de la reconstruction du parti de demain.

15. L’ancien parti une fois happé et passé au service de la classe ennemie cesse définitivement d’être un milieu où s’élabore et chemine la pensée ré­volutionnaire, et où peuvent se former des militants du prolétariat. Aussi c’est ignorer le fondement de la notion de parti que d’escompter sur des courants venant de la social-démocratie ou du stalinisme, pour servir de matériaux de construction du nouveau parti de classe. Les trotskystes adhé­rant aux partis de la deuxième Internationale ou poursuivant 1’hypocrite pratique du noyautage en direction de ces partis, afin de susciter dans ces milieux anti-prolétariens des courants “révolutionnaires” avec qui ils veu­lent constituer le nouveau parti du prolétariat, montrent par là qu’eux-mêmes ne sont qu’un courant mort, expression d’un mouvement passé et non d’avenir.

De même que le nouveau Parti de la révolution ne peut se constituer sur la base d’un programme dépassé par les événements, de même il ne peut se construire avec des éléments qui restent organiquement attachés à des organismes qui ont cessé à jamais d’être de la classe ouvrière.

16. L’histoire du mouvement ouvrier n’a jamais connu de période plus sombre et un recul plus profond de la conscience révolutionnaire que la période pré­sente. Si l’exploitation économique des ouvriers apparaît comme condition absolument insuffisante pour la prise de conscience de leur mission histo­rique, il s’avère que cette prise de conscience est infiniment plus diffi­cile que ne 1e pensaient les militants révolutionnaires. Peut-être faut-il pour que le prolétariat puisse se ressaisir, que l’humanité connaisse le cau­chemar de la Troisième Guerre mondiale et l’horreur du monde en chaos, et que le prolétariat se trouve d’une façon tangible placé dans le dilemme : mourir ou se sauver par la révolution, pour qu’il trouve la condition de son ressai­sissement et de sa conscience.

17. Il ne nous appartient pas dans le cadre de cette thèse de rechercher les conditions précises qui permettront la prise de conscience du prolé­tariat, ni quelles seront les données de groupement et d’organisation unitaire que se donnera le prolétariat pour son combat révolutionnaire. Ce que nous pouvons avancer à ce sujet, et que l’expérience des trente dernières années nous autorise à affirmer, d’une façon catégorique, c’est que ni les revendications économiques, ni toute la gamme des revendications dites “démocratiques” (parlementarisme, droit des peuples à disposer d’eux- mêmes, etc...) ne peuvent servir de fondement à l’action historique du pro­létariat. Pour ce qui concerne les formes d’organisation, il apparaît avec encore plus d’évidence que ce ne pourront pas être les syndicats, avec leur structure verticale, professionnelle, corporatiste. Toutes ces formes d’or­ganisation devront être reléguées au musée de l’histoire et appartiennent au passé du mouvement ouvrier. Mais dans la pratique elles doivent être absolument abandonnées et dépassées. Les nouvelles organisations devront être unitaires, c’est-à-dire englober la grande majorité des ouvriers et dépasser le cloisonnement particulariste des intérêts professionnels. Leur fondement sera le plan social, leur-structure la localité. Les conseils ouvriers, tels qu’ils ont surgi en 1917 en Russie et en 1918 en Allemagne, apparaissent comme le type nouveau d’organisation unitaire de la classe, c’est dans ce type de conseils ouvriers et non dans un rajeunissement des syndicats que les ouvriers trouveront le forme la plus appropriée de leur organisation.

Mais quelles que soient les formes nouvelles d’organisation unitaire de la classe, elles ne changent en rien le problème de la nécessité de l’organisme politique qu’est le Parti, ni le rôle décisif qu’il a à jouer. Le parti restera le facteur conscient de l’action de classe. Il est la for­ce motrice idéologique indispensable à 1’action révolutionnaire du prolé­tariat. Dans l’action sociale il joue un rôle analogue à l’énergie dans la production. La reconstruction de cet organisme de classe est à la fois conditionnée par une tendance se faisant jour dans la classe ouvrière de rupture avec l’idéologie capitaliste et s’engageant pratiquement dans une lutte contre le régime existant en même temps que cette reconstruction est une condition d’accélération et d’approfondissement de cette lutte et la condition déterminante de son triomphe.

18. On ne saurait déduire du fait de l’inexistence, dans la période pré­sente, des conditions requises pour la construction du parti, à l’inutilité ou à l’impossibilité de toute activité immédiate des militants révolution­naires. Entre “l’activisme” creux des faiseurs de partis, et l’isolement individuel, entre un aventurisme et un pessimisme impuissants, le militant ne saurait faire un choix, mais les combattre comme étant également étran­gers à l’esprit révolutionnaire et nuisibles à la cause de la révolution. Rejetant également la conception volontariste de l’action militante qui se présente comme l’unique facteur déterminant le mouvement de la classe et la conception mécaniste du parti, simple reflet du passif du mouvement, le militant doit considérer son action comme un des facteurs qui, dans l’interaction avec les autres facteurs, conditionne et détermine l’action de la classe. C’est en partant de cette conception que le militant trouve le fondement de la nécessité et de la valeur de son activité, en même temps que la limite de ses possibilités et de sa portée. Adapter son activité aux conditions de la conjoncture présente, c’est le seul moyen de la rendre efficiente et féconde.

19. La volonté de construire, en toute hâte et à tout prix, le nouveau parti de classe, en dépit des conditions objectives défavorables et en les violentant, relève à la fois d’un volontarisme aventuriste et infantile et d’une fausse appréciation de la situation et de ses perspectives immé­diates, et finalement d’une totale méconnaissance de la notion de parti et des rapports entre le parti et la classe. Aussi, toutes ces tentatives sont fatalement vouées à l’échec, ne réussissant dans les meilleurs des cas qu’à créer des groupements opportunistes se traînant dans les sillages des grands partis de la deuxième et de la troisième Internationales. La seule raison qui justifie alors leur existence n’est plus que le développement en leur sein d’un esprit de chapelle et de secte.

Ainsi toutes ces organisations sont non seulement happées dans leur positivité par leur “activisme” immédiat dans 1’engrenage de l’opportunisme mais encore produisent dans leur négativité un esprit borné propre à des sectes, un patriotisme de clocher, un attachement craintif et superstitieux à ses “chefs”, à la reproduction caricaturale du jeu des grandes organisa­tions, à la déification de règles d’organisation et à la soumission a une discipline “librement consentie” d’autant plus tyrannique et plus intoléra­ble qu’elle est en proportion inverse du nombre.

Dans son double aboutissement, la construction artificielle et préma­turée du parti conduit à la négation de la construction de l’organisme poli­tique de la classe, à la destruction des cadres et à la perte, à échéance plus ou moins brève mais certaine, du militant, usé, épuisé, dans le vide et complètement démoralisé.

20. La disparition du Parti, soit par son rétrécissement et sa dislocation organisationnelle comme ce fut le cas pour la première Internationale, soit par son passage au service du capitalisme comme ce fut le cas pour les par­tis des deuxième et troisième Internationales, exprime dans l’un et l’autre cas la fin d’une période dans la lutte révolutionnaire du prolétariat. La disparition du parti est alors inévitable et aucun volontarisme ou la pré­sence d’un chef plus ou moins génial ne saurait l’en empêcher.

Marx et Engels ont vu à deux reprises l’organisation du prolétariat, à la vie de laquelle ils ont pris part de façon prépondérante, se briser et mourir. Lénine et Luxembourg ont assisté impuissants à la trahison des grands partis sociaux-démocrates. Trotsky et Bordiga n’ont rien pu trans­former de la dégénérescence des partis communistes et leur transformation en une monstrueuse machine du capitalisme que nous connaissons depuis.

Ces exemples nous enseignent, non pas l’inanité du Parti comme le pré­tend une analyse superficielle et fataliste, mais seulement que cette néces­sité qu’est le Parti de la classe n’a pas une existence basée sur une ligne uniformément continue et ascendante, que son existence même n’est pas toujours possible, que son développement et son existence sont en correspondance et étroitement liés à la lutte de classe du prolétariat, qui lui donne naissance et qu’il exprime. C’est pourquoi la lutte des militants ré­volutionnaires au sein du parti au cours de sa période de dégénérescence et avant sa mort en tant que parti ouvrier a un sens révolutionnaire, mais non celui vulgaire que lui ont donné les diverses oppositions trotskystes. Pour ces dernières, il s’agissait de redressements, et pour redresser il fallait avant tout que l’organisation et son unité ne soient pas mises en péril. Il s’agissait pour eux de maintenir 1’organisation dans sa splendeur passée alors que précisément les conditions objectives ne le permettaient pas et que la splendeur de l’organisation ne pouvait se maintenir qu’au prix d’une altération constante et croissante, de sa nature révolutionnaire et de classe. Ils cherchaient dans des mesures organisationnelles les remèdes pour sauver l’organisation, sans comprendre que l’effondrement organisationnel est toujours l’expression et le reflet d’une période de reflux révolutionnaire et souvent la solution de loin préférable à sa survivance et qu’en tout cas ce que les révolutionnaires avaient à sauver c’était non 1’organisation mais l’idéologie de la classe risquant de sombrer dans l’ef­fondrement de l’organisation.

Ne comprenant pas les causes objectives de l’inévitable perte de l’an­cien parti, on ne pouvait comprendre la tâche des militants dans cette pé­riode. De l’échec de la sauvegarde de l’ancien parti à la classe, on con­cluait à la nécessité de construire dans l’immédiat un nouveau parti. L’in­compréhension ne faisait que se doubler d’un aventurisme, le tout basé sur une conception volontariste du parti.

Une étude correcte de la réalité fait comprendre que la mort de 1’an­cien parti implique précisément l’impossibilité immédiate de construire un nouveau parti ; elle signifie l’inexistence dans la période présente des conditions nécessaires pour 1’existence de tout parti, aussi bien ancien que nouveau.

Dans une telle période, seuls peuvent subsister des petits groupes révolutionnaires assurant une solution de continuité moins organisationnelle qu’idéologique, condensant en leur sein l’expérience passée du mouvement et de la lutte de la classe, présentant le trait d’union entre le parti d’hier et celui de demain, entre le point culminant de la lutte et de la maturité de la conscience de classe dans la période de flux passé vers son dépassement dans la nouvelle période de flux dans l’avenir. Dans ces groupes se poursuit la vie idéologique de la classe, l’autocritique de ses luttes, le réexamen critique de ses idées antérieures, l’éla­boration de son programme, la maturation de sa conscience et la formation de nouveaux cadres de militants pour la prochaine étape de son assaut ré­volutionnaire.

21. La période présente que nous vivons est le produit, d’une part de la défaite de la première grandiose vague révolutionnaire du prolétariat in­ternational qui a mis fin à la Première Guerre impérialiste et qui a atteint son point culminant dans la révolution d:Octobre 1917 en Russie et dans le mouvement spartakiste de 1918-19, d’autre part par des transformations pro­fondes opérées dans la structure économico-politique du capitalisme évoluant vers sa forme ultime et décadente, le capitalisme d’État. Au surplus, un rapport dialectique existe entre cotte évolution du capitalisme et la dé­faite de la révolution.

Malgré leur combativité héroïque, malgré la crise permanente et insurmontable du système capitaliste et l’aggravation inouïe et croissante des conditions de vie des ouvriers, le prolétariat et son avant-garde ne purent tenir tête à la contre-offensive du capitalisme. Ils ne trouvèrent pas face à eux le capitalisme classique et furent surpris par ses transformations posant des problèmes auxquels ils n’étaient pas préparés ni théoriquement ni politiquement. Le prolétariat et son avant-garde qui, longtemps et couramment, avaient confondu capitalisme et possession privée des moyens de production, socialisme et étatisation, se sont trouvés déroutés et désempa­rés devant les tendances du capitalisme moderne à la concentration étati­que de l’économie et à sa planification. Dans leur immense majorité, les ouvriers se sont laissé gagner à l’idée que cette évolution présentait un mode de transformation original de la société du capitalisme vers le socialisme. Ils se sont associés à cette œuvre, ils ont abandonné leur mission historique et sont devenus les artisans les plus surs de la conser­vation de la société capitaliste.

Ce sont là les raisons historiques qui donnent au prolétariat sa phy­sionomie actuelle. Tant que ces conditions prévaudront, tant que l’idéolo­gie de capitalisme d’État dominera le cerveau des ouvriers, il ne saurait être question de reconstruction du parti de classe. Ce n’est que lorsqu’au travers des cataclysmes sanglants qui jalonnent la phase du capitalisme d’État, le prolétariat aura saisi tout 1’abîme qui sépare le socialisme libérateur du monstrueux régime étatique actuel, quand il se manifestera en son sein une tendance croissante à se détacher de cette idéologie qui 1’emprisonne et 1’annihile, que la voie sera à nouveau ouverte à “l’organi­sation du prolétariat en classe, donc en parti politique”. Cette étape sera d’autant plus vite franchie et facilitée par le prolétariat que les noyaux révolutionnaires auront su faire l’effort théorique nécessaire pour répon­dre aux problèmes nouveaux posés par le capitalisme d’État et aider le prolétariat à retrouver sa solution de classe et les moyens pour sa réa­lisation.

22. Dans la période présente, les militants révolutionnaires ne peuvent subsister qu’en formant des petits groupes se livrant à un travail patient de propagande forcément limité dans son étendue, en même temps qu’à un effort acharné de recherches et de clarification théorique.

Ces groupes ne s’acquitteront de leur tâche que par la recherche de contacts avec d’autres groupes sur le plan national et international, sur la base des critères délimitatifs des frontières de classe. Seuls de tels contacts et leur multiplication en vue de la confrontation des positions et la clarification des problèmes permettront aux groupes et militants de résister physiquement et politiquement à la terrible pression du capitalisme dans la période présente et permettre à ce que tous les efforts soient une contribution réelle à la lutte émancipatrice du prolétariat.

Le Parti de demain

23. Le Parti ne saurait être une simple reproduction de celui d’hier. Il ne pourra être reconstruit sur un modèle idéal tiré du passé. Aussi bien que son programme, sa structure organique et le rapport qui s’établit entre lui et l’ensemble de la classe sont fondés sur une synthèse de l’expérience passée et des nouvelles conditions plus avancées de l’étape présente. Le Parti suit l’évolution de la lutte de classe et à chaque étape de l’histoire de celle-ci correspond un type propre de l’organisme politique du proléta­riat.

À l’aube du capitalisme moderne, dans la première moitié du 19è Siècle, la classe ouvrière encore dans sa phase de constitution menant des luttes locales et sporadiques ne pouvait donner naissance qu’à des écoles doctri­naires, à des sectes et des ligues. La Ligue des Communistes était l’expres­sion la plus avancée de cette période en même temps que son Manifeste et son Appel de “prolétaires de tous les pays, unissez-vous”, elle annonçait la période suivante.

La première Internationale correspond à l’entrée effective du prolé­tariat sur la scène des luttes sociales et politiques dans les principaux pays d’Europe. Aussi groupe-t-el1e toutes les forces organisées de la clas­se ouvrière, ses tendances idéologiques les plus diverses. La première Internationale réunit à la fois tous les courants et tous les aspects de la lutte ouvrière contingente : économiques, éducatifs, politiques et théoriques. Elle est au plus haut point L’ORGANISATION UNITAIRE de la classe ouvrière, dans toute sa diversité.

La deuxième Internationale marque une étape de différenciation entre la lutte économique des salariés et la lutte politique sociale. Dans cette période de plein épanouissement de la société capitaliste, la deuxième In­ternationale est l’organisation de la lutte pour des réformes et des conquê­tes politiques, l’affirmation politique du prolétariat, en même temps qu’elle marque une étape supérieure dans la délimitation idéologique au sein du prolétariat, en précisant et élaborant les fondements théoriques de sa mission historique révolutionnaire.

La Première Guerre mondiale signifiait la crise historique du capita­lisme et l’ouverture de sa phase de déclin. La révolution socialiste passa dès lors du plan de la théorie au plan de la démonstration pratique. Sous le feu des événements, le prolétariat se trouvait en quelque sorte forcé de construire hâtivement son organisation révolutionnaire de combat. L’apport programmatique monumental des premières années de la troisième Internationale s’est avéré cependant insuffisant et inférieur à l’immensité des problèmes à résoudre posés par cette phase ultime du capitalisme et de sa transition révolutionnaire. En même temps, l’expérience a vite démontré l’immaturité idéologique générale de l’ensemble de la classe. Devant ces deux écueils, et sous la pression des nécessités surgies des événements et de leur rapi­dité, la troisième Internationale était amenée à répondre par des mesures organisationnelles : la discipline de fer des militants, etc...

L’aspect organisationnel devant suppléer 1’inachèvement programmati­que et le parti à l’immaturité de la classe aboutissaient à la substitution du parti à l’action de la classe elle-même et à l’altération de la notion du parti et des rapports de celui-ci avec la classe.

24. Sur la base de cette expérience, le futur parti aura pour fondement le rétablissement de cette vérité que : la révolution si elle contient un problème d’organisation n’est cependant pas une question d’organisation. La révolution est avant tout un problème idéologique de maturation de la conscience dans les larges masses du prolétariat.

Aucune organisation, aucun parti ne peut se substituer à la classe elle-même, car plus que jamais il reste vrai que “l’émancipation des tra­vailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes”. Le parti qui est la cristallisation de la conscience de la classe n’est ni différent ni syno­nyme de la classe. Le parti reste nécessairement une petite minorité ; son ambition n’est pas la plus grande force numérique. À aucun moment il ne peut ni se séparer, ni remplacer l’action vivante de la classe. Sa fonction reste celle d’inspiration idéologique au cours du mouvement et de l’action de la classe.

25. Au cours de la période insurrectionnelle de la révolution, le rôle du parti n’est pas de revendiquer le pouvoir pour lui, ni de demander aux mas­ses de lui faire “confiance”. II intervient et développe son. activité en vue de l’auto-mobilisation de la classe à l’intérieur de laquelle il tend à fai­re triompher les principes et les moyens d’action révolutionnaires.

La mobilisation de la classe autour du parti à qui elle “confie” ou plutôt abandonne la direction est-une conception reflétant un état d’immaturité de la classe. L’expérience a montré que, dans de telles conditions, la révolution se trouve finalement dans l’impossibilité de triompher et doit rapidement dégénérer en entraînant un divorce entre la classe et le parti. Ce dernier se trouve rapidement dans 1’obligation de recourir de plus en plus à des moyens de coercition pour s’imposer à la classe et devient ain­si un obstacle redoutable pour la marche en avant de la révolution.

Le parti n’est pas un organisme de direction et d’exécution, ces fonc­tions appartenant en propre à l’organisation unitaire de: la classe. Si les militants du parti, participent à ces fonctions, c’est en tant que mem­bres de la grande communauté du prolétariat.

26. Dans la période postrévolutionnaire, celle de la dictature du prolé­tariat, le parti n’est pas le parti unique, classique des régimes totali­taires. Ce dernier se caractérise par son identification et son assimila­tion avec le pouvoir étatique dont il détient le monopole. Au contraire, le parti de classe du prolétariat se caractérise en ce qu’il se distingue de l’État en face de qui il présente l’antithèse historique. Le parti unique totalitaire tend à s’enfler et à incorporer des millions d’individus pour en faire l’élément physique de sa domination et de son oppression. Le parti du prolétariat au contraire, de par sa nature, reste une sélection idéologique sévère, ses militante n’ont pas d’avantages à conquérir ou à défendre. Leur privilège est d’être seulement les combattants les plus clairvoyants et les plus dévoués à la cause révolutionnaire. Le parti ne vise donc pas à incorporer en son sein de larges masses car, au fur et à mesure que son idéologie deviendra celle des larges masses, la nécessité de son existence tendra à disparaître et l’heure de sa dissolution com­mencera à sonner.

Régime intérieur du parti

27. Les problèmes concernant les règles d’organisation qui constituent le régime intérieur du parti occupent une place aussi décisive que son contenu programmatique. L’expérience passée et plus particulièrement celle des par­tis de la troisième Internationale ont montré que la conception du parti constitue un tout unitaire. Les règles organisationnelles sont un aspect et une manifestation de cette conception. Il n’y a pas une question d’or­ganisation séparée de l’idée qu’on a sur le rôle et la fonction du parti et du rapport de celui-ci avec la classe. Aucune de ces questions n’existe en soi, mais constitue des éléments constitutifs et expressifs du tout.

Les partis de la troisième Internationale avaient telles règles ou tels régimes intérieure parce qu’ils se sont constitués dans une période d’imma­turité évidente de la classe, ce qui les a amenés à substituer le parti à la classe, 1’organisation a la conscience, la discipline à la conviction.

Les règles organisationnelles du futur parti devront donc être fonction d’une conception renversée du rôle du parti, dans une étape plus avancée de la lutte, reposant sur une maturité idéologique plus grande de la classe.

28. Les questions du centralisme démocratique ou organique qui occupèrent une place prépondérante dans la troisième Internationale perdront de leur acuité pour le futur parti. Quand l’action de la classe reposait sur l’ac­tion du parti, la question de l’efficacité pratique maxima de cette dernière devait nécessairement dominer le parti, qui d’ailleurs ne pouvait apporter que des solutions fragmentaires.

L’efficacité de l’action du parti ne consiste pas dans son action pra­tique de direction et d’exécution, mais dans son action idéologique. La force du parti ne repose donc pas sur la soumission disciplinaire des militants mais sur leur connaissance, leur développement idéologique plus grand, leurs convictions plus sures.

Les règles de l’organisation ne découlent pas des notions abstraites, hissées à la hauteur des principes immanents et immuables, démocratie ou centralisme. De tels principes sont vides de sens. Si la règle de décisions prises à la majorité (démocratie) apparaît, à défaut d’une autre, plus appropriée, être la règle à maintenir, cela ne signifie nullement que par définition la majorité possède la vertu d’avoir le monopole de la vérité et des positions justes. Les positions justes découlent de la plus grande connaissance de l’objet, de la plus grande pénétration et du serrement plus étroit de la réalité.

Aussi les règles intérieures de l’organisation sont fonction de l’objectif que se donne et qui est celui du parti. Quelle que soit l’importance de l’efficacité de son action pratique immédiate, qui peut lui donner l’exercice d’une discipline plus grande, elle demeure toujours moins importante que l’épanouissement maxima de la pensée des militants et en conséquence lui est subordonnée.

Tant que le Parti reste le creuset où s’élabore et s’approfondit 1’idéologie de la classe, il a pour règle, non seulement la liberté la plus grande des idées et des divergences dans le cadre de ses principes programmatiques, mais a pour fondement le souci de favoriser et d’entretenir sans cesse la combustion de la pensée, en fournissant les moyens pour la discussion et la confrontation des idées et des tendances en son sein.

29. Vue sous cet angle, rien n’est aussi étranger à la conception du Parti  que cette monstrueuse conception d’un parti homogène monolithique et monopoliste.

L’existence de tendances et de fractions au sein du parti n’est pas tolérance, un droit pouvant être accordé, donc sujet à discussion.

Au contraire, l’existence des courants dans le Parti - dans le cadre des principes acquis et vérifiés - est une des manifestations d’une conception saine de la notion du Parti.

Juin 1948, Marco.

 

1. Aujourd’hui encore nous partageons le fond de l’ensemble des idées présentes dans ce texte et souvent même nous les soutenons à la lettre. C’est le cas en particulier du rôle politique fondamental et irremplaçable du parti du prolétariat pour la victoire de la révolution, mais l’expression suivante du texte ne permet pas au mieux de rendre compte de la dynamique de développement de la lutte de classe et des relations entre la classe et le parti : "Laissées à leur propre développe­ment interne, les luttes des ouvriers contre les conditions d’exploitation capitaliste peuvent mener tout au plus à des explosions de révolte". En effet, le rôle des révolutionnaires doit ici être précisé. Il n'est pas d’apporter la conscience aux ouvriers mais d’approfondir et accélérer le développement de celle-ci dans ses rangs. Pour d’avantage d’éléments concernant notre position sur le sujet, nous renvoyons le lecteur aux articles suivants : "Le communisme n’est pas un bel idéal, il est à l’ordre du jour de l’histoire [1° partie]" dans la Revue internationale n° 90 ; "Question d’organisation ; sommes-nous devenus "léninistes"?" dans les n° 96 et 97 de la Revue internationale ; "1903-1904 : la naissance du bolchevisme (III). La polémique entre Lénine et Rosa Luxembourg" dans la Revue internationale n° 118.

Par ailleurs, nous signalons que nous avons tenté d’améliorer la lisibilité de la republication de cet article d’Internationalisme en corrigeant des coquilles ou des petites erreurs grammaticales et en introduisant des intertitres.

2. La même réflexion théorique sous-tend un autre article, “Les tâches de l’heure”, publié dans Internationalisme en 1946 et réédité dans la Revue internationale n°32 (http://fr.internationalism.org/rinte32/Internationalisme_1947_parti_ou_c...)

3. C’est ce qu’il est advenu de tous les courants du socialisme utopique qui, devenus des écoles, ont perdu leur aspect révolutionnaire pour se transformer en forces conservatives actives. Voir le Proudhonisme, le Fouriérisme, le coopérativisme, le réformisme et le socialisme d’État.