A propos du livre Rosa Luxemburg: "non aux frontières!": un matraquage idéologique à l’usage des jeunes générations

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À l’occasion de cette rentrée littéraire, est sorti un petit livre qui s’adresse aux adolescents, écrit par Anne Blanchard : Rosa Luxemburg : non aux frontières ! Il fait partie d’une collection Junior intitulé : Ceux qui ont dit non. On retrouve dans cette collection, des biographies de Federico Garcia Lorca, Lucie Aubrac, Simone Weil, Gandhi…

L’originalité de ce livre est que l’auteur fait parler Mimi, la chatte de Rosa Luxemburg. Le début du livre montre comment Mimi arrive à comprendre et enfin à écrire la biographie de sa maîtresse.

Dans un premier temps, le livre relate bien la vie, le combat qu’a mené Rosa Luxemburg. On y apprend que les dirigeants de la social-démocratie allemande ont écarté Rosa des instances dirigeantes du Parti en la nommant professeur à l’École du Parti, en charge des cours du soir. Mais comme le souligne Mimi : “Raté ! Ma maîtresse travaille deux fois plus ; elle fait classe, sans sécher pour autant aucune réunion.” On y apprend également que Rosa aurait tenté de se suicider quand elle apprit la mort de Jean Jaurès. Le livre évoque aussi la prison où elle écrivait sur les oiseaux, les fleurs, etc.

La lecture est plaisante. Mais derrière la fluidité du texte, par petites touches, progressivement, puis de façon grossière, l’auteur travestit (à travers Mimi, bien sûr) les propos de Rosa, notamment en affirmant qu’elle aurait considéré Lénine, Trotski et les bolcheviks comme des dictateurs sanguinaires. C’est ainsi qu’on peut lire page 53 : “Ma maîtresse a retrouvé sa capacité à s’insurger. Elle ne décolère plus contre ses amis russes, les Lénine, les Trotski et tous les communistes bolcheviques. En effet les événements en Russie se compliquent. Les communistes bolcheviques versent dans la terreur : après avoir écarté leurs alliés modérés, ils fusillent (…) Ma maîtresse trouve que réduire de la sorte ses contradicteurs au silence, c’est amorcer un terrible virage pour la révolution et pour l’humanité qui espère tant depuis que le mouvement est en marche.

Anne Blanchard véhicule sans surprise le mensonge selon lequel il y aurait une continuité entre la révolution d'Octobre et l'horreur du stalinisme. C'est ainsi qu'on peut lire page 64 : “Pourtant moi Mimi, je vous le dis, la “maladie” ne va pas se propager très vite, si on attend l’aide de Lénine. Cet égoïste se concentre sur son seul pays : la Russie.” De là à affirmer que Lénine ait théorisé “le socialisme dans un seul pays”, il n’y a qu’un pas… Il n’y a pas pire outrage à la mémoire de Lénine qui savait que la Révolution russe était condamnée si elle ne s’étendait pas à l’Europe et notamment à l’Allemagne !

L’auteur de ce mauvais conte pour enfants reprend aussi l’idée insidieuse que le Parti révolutionnaire du prolétariat est nuisible, un danger pour la classe ouvrière, et que Rosa Luxemburg aurait défendu cette position. C’est ainsi qu’on peut lire page 58 : “A force de faire grève et de manifester, les Allemands ont gagné une république toute neuve. A présent, ils s’affrontent pour savoir quel visage lui donner. Une “République des conseils”, où les plus humbles – qui sont aussi les plus nombreux, rappelle toujours ma maîtresse – auraient le pouvoir ? Rosa le voudrait. On débattrait librement, sans avoir à obéir à un parti, pas comme en Russie, où Lénine mènera bientôt tout le monde à la baguette.

Ainsi, en peu de phrases, à travers la chatte Mimi, l’auteur cherche à persuader ses jeunes lecteurs que Rosa Luxemburg était non seulement anti-­bolchevique, mais également anti-­Parti… Rien n’est plus faux !

Même si des débats et des combats théoriques, tout à fait ordinaires et légitimes au sein du mouvement ouvrier, eurent lieu entre révolutionnaires, Rosa et Lénine se retrouvaient sur l’essentiel dans la défense des principes politiques prolétariens. Vis-à-vis de la guerre, par exemple, au congrès de 1907 à Stuttgart, Rosa et Lénine combattaient côte à côte et proposèrent un amendement qui stipulait notamment : “Si néanmoins une guerre éclate, les socialistes ont le devoir d’œuvrer pour qu’elle se termine le plus rapidement possible et d’utiliser par tous les moyens la crise économique et politique provoquée par la guerre pour réveiller le peuple et de hâter ainsi la chute de la domination capitaliste.”

Concernant la révolution en Russie, il est vrai que Rosa fit des critiques à la politique des bolcheviks sur différentes questions : la réforme agraire, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la “terreur rouge” contre la “terreur blanche”, etc.  (). Tout en critiquant ces erreurs (qui, selon Rosa, auraient pu être dépassées si la Révolution russe avait pu s’étendre de façon victorieuse aux pays d’Europe), Rosa Luxemburg a soutenu et ainsi salué le combat titanesque des bolcheviks : “Lénine, Trotski et leurs amis ont été les premiers qui aient montré l’exemple au prolétariat mondial ; ils sont jusqu’ici encore les seuls qui puissent s’écrier avec Hutten : j’ai osé ! C’est là ce qui est essentiel, ce qui est durable dans la politique des bolcheviks. En ce sens, il leur reste le mérite impérissable d’avoir, en conquérant le pouvoir et en posant pratiquement le problème de la réalisation du socialisme, montré l’exemple au prolétariat international, et faire faire un pas énorme dans la voie du règlement de comptes final entre le capital et le travail dans le monde entier. En Russie, le problème ne pouvait qu’être posé. Et c’est dans ce sens que l’avenir appartient partout au “bolchevisme”” (Rosa Luxemburg, La Révolution russe)

Par rapport au rôle d’avant-garde du parti bolchevik lui-même, Rosa Luxemburg écrivait aussi : “Tout ce qu’un Parti peut apporter, en un moment historique, en fait de courage, d’énergie, de compréhension révolutionnaire et de conséquence, les Lénine, Trotski et leurs camarades, l’ont réalisé pleinement. L’honneur et la capacité d’action révolutionnaire, qui ont fait à tel point défaut à la social-démocratie, c’est chez eux qu’on les a trouvés. En ce sens, leur insurrection d’octobre n’a pas sauvé seulement la Révolution russe, mais aussi l’honneur du socialisme international.

Comment peut-on seulement imaginer que Rosa était anti-Parti quand on sait qu’elle participa à la fondation du Parti communiste d’Allemagne (le KPD), et en rédigea même le Programme à la fin du mois de décembre 1918 ? Ce que semble ignorer Madame Anne Blanchard (mais l’ignorance n’est pas un argument !)

Après avoir présenté Rosa Luxemburg comme une anti-bolchevik, une anti-Parti, l'auteur, à la fin de son livre, la présente de surcroit comme une réformiste. C'est ainsi qu'elle cherche à montrer que les différentes associations et organisations qui se sont créées pour lutter contre "le néo- libéralisme, la mondialisation" se situeraient dans la continuité du combat mené par Marx et Rosa Luxemburg (tout en remettant au passage une petite couche sur le prétendu anti-­bolchevisme de Rosa). A la page 79, on y apprend que : “Rosa Luxemburg prônait un communisme très différent de celui qui a été mis en pratique en Union Soviétique après la révolution de 1917. Là-bas, Lénine, le leader du parti bolchevik, considérait qu’un mouvement révolutionnaire n’avait pas de chance d’aboutir que s’il était dirigé par un Parti capable d’installer un État centralisé fort. Rosa Luxemburg, comme Marx, accordait une grande valeur à la spontanéité de la révolte ainsi qu’aux libertés. Son projet était celui d’un “communisme de conseils”, d’ouvriers et de paysans, moins dépendant qu’un Parti. Ce communisme de conseils, ne s’est jamais incarné dans un État ni même un Parti. Néanmoins, c’est être proche des convictions de Luxemburg que de parier sur la capacité des individus à inventer de nouvelle façon de lutter ou de vivre ensemble. Ce fut le cas de Mai 68 en France et dans le monde. Durant cette révolte déclenchée par la jeunesse étudiante, des milliers de personnes, rejetant les syndicats ou les partis traditionnels, jugés trop autoritaires, se sont initiés à la politique. Beaucoup ont ensuite continué à œuvrer au sein d’associations, d’ONG, de collectifs tels que RESF (Réseau Education Sans Frontières) et le GISTI (groupe d’information et de soutien des immigré-e-s)”. La fin du livre est un appel ouvert à la “mobilisation citoyenne”. Un document du CRIF  () (Conseil représentatif des Institutions juives de France) parlant du livre d’Anne Blanchard signale d’ailleurs qu’“en complément, l’auteur propose un chapitre Eux aussi, ils ont dit non et évoque l’action de la CIMADE, de RESF, du GISTI, ou encore du MRAP et, plus généralement, des altermondialistes” et pose la question “Rosa Luxemburg aurait-elle accepté cette filiation ?” La réponse est clairement : NON ! Cette pseudo-­continuité participe bien d’une grossière entreprise de manipulation et de récupération idéologique.

Les mouvements citoyens qui ont surgi et se sont insurgés, comme le dit l’auteur, contre la politique libérale mise en place par le FMI (Fonds monétaire international) et l’OMC (Organisation mondiale du commerce), n’ont rien à voir avec la lutte de classe que prônait Marx et Rosa Luxemburg. Ni avec le mouvement de Mai 68 qui fut l’expression de la reprise des combats de la classe ouvrière après un demi siècle de contre révolution triomphante et non une simple “révolte étudiante” (). Les organisations ou associations comme ATTAC (Association pour la taxation des transactions financière et pour l’action citoyenne) ne défendent pas le moins du monde le renversement du capitalisme par la lutte de classe, comme le défendaient Marx et Luxemburg. Elle revendique au mieux une utopique réforme du capitalisme, un capitalisme à “visage humain”. L’auteur s’efforce elle aussi de dénaturer et falsifier la pensée et l’engagement militant de Rosa Luxemburg, tout en cachant son combat impitoyable contre le réformisme, notamment à travers son ouvrage : Réforme sociale ou révolution, dans lequel elle dénonçait les idées révisionnistes de Bernstein qui prônait l’avènement du socialisme par des réformes et rejetait toute idée de révolution. Rosa Luxemburg a toujours défendu l’idée que ceux qui prônent la réforme du système capitaliste sont des mystificateurs au service de la bourgeoisie, une entrave à la lutte et à la réflexion politique au sein de la classe ouvrière.

Toute la bourgeoisie cherche aujourd’hui à nous faire oublier cette vérité historique : ce sont les Partis “socialistes” qui ont voté les crédits de guerre en 1914 et embrigadé des dizaines de millions de prolétaires dans cette infâme boucherie, non les véritables révolutionnaires. En trahissant les principes et le mot d’ordre du mouvement ouvrier : “Les prolétaires n’ont pas de patrie, prolétaires de tous les pays unissez-vous !”, ce sont les partis “socialistes” qui ont été les principaux responsables du massacre, non les véritables révolutionnaires.

Le livre d’Anne Blanchard, destiné à intoxiquer les adolescents, trouve sa place dans la campagne démocratique de récupération écœurante de Rosa Luxemburg pour en faire une arme contre Lénine et les bolcheviks. Une arme contre le prolétariat pour l’empêcher de comprendre que c’est bien la Révolution russe d’octobre 1917 et la révolution en Allemagne en 1918 qui ont obligé la bourgeoisie à mettre fin à la Première Guerre mondiale.

Cette campagne de récupération frauduleuse de Rosa Luxemburg, orchestrée sous l’égide des sociaux-démocrates à la phraséologie “radicale”, vise à faire oublier à la classe ouvrière (et à ses jeunes générations) que Rosa et les spartakistes, Lénine et les bolcheviks, en tant que militants révolutionnaires internationalistes, ont mené le même combat contre la barbarie guerrière, contre le capitalisme, contre la mystification pacifiste et réformiste, contre la dictature de l’Etat bourgeois (qu’il soit “démocratique” ou “totalitaire”).

Cealzo, 28 octobre 2014

() Voir la brochure de Rosa Luxemburg : La Révolution russe.

() Voir notre brochure sur Mai 68.