Retour sur le génocide de 1994 au Rwanda: la nature barbare et sanguinaire des grandes démocraties

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Le 14 mars dernier, 20 ans après les massacres perpétrés entre avril et juillet 1994 au Rwanda (dans un des conflits les plus meurtriers sur le continent africain), à l’issue de six semaines d’un procès retentissant, le capitaine Pascal Simbikwanga était condamné à 25 ans de réclusion criminelle. Tout cela à l’issue de 6 semaines de procès par la Cour d’assises de Paris pour génocide envers les tutsis et crime contre l’humanité. Et on nous promet que ce procès n’est que le premier d’une longue série sur le territoire français ! Cette condamnation dont tous les médias se sont unanimement félicités n’est une fois de plus que le paravent hypocrite permettant de désigner un lampiste servant de bouc-émissaire pour le charger de tous les crimes et de toutes les horreurs afin de masquer la nature criminelle d’un système capitaliste qui plonge l’humanité dans un océan de plus en plus irrationnel de barbarie et d’horreurs. Il s’agit non seulement de dédouaner la responsabilité particulière de l’impérialisme français, mais aussi celle des autres grandes puissances impérialistes qui dans leurs rivalités et pour protéger leurs sordides intérêts ont été les principaux responsables du déchaînement des massacres et de la barbarie.

Dans une nouvelle et écœurante débauche d’hypocrisie, la presse française, les médias, la LICRA, se sont tous félicités de ce qu’ils ont salué comme une “première”. Car pour la “première fois” en France, aura été activé un tribunal à compétence universelle, ce qui nous a été cyniquement présenté comme une “victoire des victimes”, un devoir de mémoire du génocide”, un moyen de “lutte contre l’oubli”. En réalité, cela n’a encore une fois que servi à masquer l’hypocrisie fondamentale et l’abjection morale de la classe dominante qui permet de dénaturer la vérité et d’occulter les faits réels. La réalité, c’est que la France tente aujourd’hui de redorer son blason en se présentant désormais comme un défenseur et champion de la justice alors qu’elle a été un des principaux commanditaires de ces tueries planifiées et programmées en protégeant l’ancien régime, en exhortant aux massacres des tutsis, mais aussi en étant complice direct à travers son opération militaire Turquoise qui a notamment permis le sinistre massacre de Biserero en juin 1994 où s’étaient réfugiés plus de 60 000 tutsis. Par ailleurs, cette parade cache le fait que les pires crimes et atrocités ont été commises à parts égales par les deux camps, notamment par le Front patriotique rwandais de l’actuel président. Pire, depuis la “pacification” du Rwanda et depuis 20 ans que s’exerce la dictature impitoyable de Kagame, le cauchemar continue ! Ses milices n’ont cessé d’exercer une féroce et impitoyable répression de toute opposition, que ce soit à l’intérieur du pays ou hors des frontières (notamment dans l’Est de la République Démocratique du Congo). Ces exactions ont fait encore plus de victimes et d’éliminations physiques qu’au cours des cent jours passés de massacres directs, sans compter les innombrables emprisonnements, tortures, disparitions, déportations... À leur tour, les hutus sont réduits à la pauvreté, à l’exclusion et à la répression exercée jusque dans les camps de réfugiés, si bien que près de la moitié de la population envisage et redoute le déclenchement probable d’un nouveau génocide. Ces abominations et ce climat de terreur ne pourront prendre fin tant que durera le capitalisme sur la planète.

Au milieu des années 1990, les rivalités franco-américaines se sont cristallisées autour d’une zone géostratégique majeure d’Afrique, la région des Grands Lacs. Par milices interposées, ces Etats se sont livrés une guerre sans merci, transformant un pan entier de ce continent en un véritable charnier à ciel ouvert. Le paroxysme de l’horreur fut atteint lors du génocide rwandais de l’été 1994. Un bain de sang effroyable. Des populations entières froidement assassinées, à coups de machettes et de gourdins à clous ; le lac Victoria charriant des milliers de cadavres putréfiés. Le nombre des victimes ? Plus de 800 000 en moins de 100 jours ! Et bien plus si l’on comptabilise les victimes de l’ensemble du conflit. En intégrant les morts des deux camps rivaux, hutu et tutsi, plus l’extension de cette guerre au Zaïre, le total dépasse selon les estimations les 5 millions de morts !

Aujourd’hui, les procès se multiplient. Les États diligentent des enquêtes. Des organismes internationaux, tel le tribunal de La Haye, enregistrent les plaintes des victimes. La vérité va-t-elle éclater au grand jour ? Évidemment, non ! Ce n’est absolument pas le but de tout ce barouf. Au contraire ! A coups de commissions et de mises en examen, les États français et rwandais sont en train de poursuivre sur le terrain judiciaire et médiatique la guerre qui les oppose depuis maintenant près de 13 ans. Ainsi, chacune de ces deux bourgeoisies brandit ses “dossiers” et menace de “révéler” les crimes de l’adversaire. Depuis avril, une commission d’enquête est officiellement chargée par l’Etat rwandais de “rassembler les preuves de l’implication de la France dans le génocide”. Dans ce but, une série d’auditions publiques a été diffusée en direct à la radio courant novembre. Des témoignages effroyables s’y sont succédés, décrivant les exactions de l’armée française et son soutien aux milices hutus. La contre-attaque de la bourgeoisie française fut immédiate. Sortant de ses tiroirs un vieux dossier judiciaire bouclé depuis mars 2004, elle a montré les crocs en accusant explicitement le président rwandais Paul Kagame d’être le commanditaire de l’attentat du 6 avril 1994, attentat qui a coûté la vie à son prédécesseur et déclenché les vagues de massacres. Ce jeu cynique de maîtres-chanteurs est résumé par le quotidien burkinabé Le Pays : “Cette action judiciaire a des allures d’épouvantail pour calmer les ardeurs de Kigali qui a de son côté diligenté une enquête pour établir la responsabilité de la France dans le génocide rwandais.” Mais ce pare-feu n’a absolument pas calmé les “ardeurs” du pouvoir rwandais. Au contraire, depuis, c’est l’escalade. Début décembre, le président Paul Kagame lui-même a martelé au micro de la BBC à Londres : “La France a soutenu les forces génocidaires, les a entraînées, les a armées.”

Comme le montre notre article de 2004 que nous republions ci-dessous, l’histoire du Rwanda révèle ce que sont vraiment les grandes démocraties : des Etats sanguinaires qui n’hésitent pas à massacrer des millions d’êtres humains pour défendre leurs sordides intérêts impérialistes.

1923-1990 : L’Etat belge crée des “ethnies” pour diviser et mieux régner

Le prétendu conflit ethnique entre hutus et tutsis fut en fait créé de toutes pièces. Avant la vague de colonisation, le Rwanda était l’une des rares régions d’Afrique possédant une langue, une culture et une religion communes. Tutsis et hutus correspondaient alors beaucoup moins à des critères “ethniques” qu’à des castes sociales. “Tutsi” désignait la caste féodale au pouvoir sur laquelle se sont d’abord appuyées les grandes puissances.

Héritant de la colonie rwandaise lors du dépeçage de l’empire allemand entre les vainqueurs de la Première Guerre mon­diale, c’est la Belgique qui introduit en 1926 la mention “ethnique” sur la carte d’identité des Rwandais, attisant la haine entre les deux castes.

En 1959, changeant son fusil d’épaule, Bruxelles soutient la majorité hutue qui s’était emparée du pouvoir. La fameuse carte d’identité “ethnique” est mainte­nue et les discriminations entre tutsis et hutus sont renforcées. Dès lors, plusieurs centaines de milliers de tutsis fuient le pays pour s’installer en Ouganda.

Ce dernier pays constituera une base arrière de la guérilla tutsie, le Front patriotique rwandais (FPR), pour préparer ses incursions armées contre le régime hutu, incursions qui deviendront massives à partir de 1990.

1990-1994 : L’avancée inexorable de l’impérialisme américain

Entre-temps, le contrôle de l’impérialisme belge sur Kigali a laissé la place à la France qui apporte un soutien militaire et économique sans faille au régime hutu d’Habyarimana. C’est grâce au soutien de l’impérialisme français qui l’arme acti­vement et qui envoie en renfort ses militaires lors de l’opération Noroît, que le régime repoussera l’attaque d’octobre 1990 du FPR, soutenu discrètement par les Etats-Unis, via l’Ouganda.

A partir de là, la guerre civile s’emballe, les pogroms anti-tutsis se multiplient en même temps que ceux menés par le FPR contre tous ceux qu’il soupçonne de “collaborer” avec le régime. La guérilla du FPR prend peu à peu la forme d’une véritable offensive américaine visant ouvertement à faire tomber le ré­gime pro-français de Kigali.

L’État français va alors défendre sa chasse gardée face à l’offensive américaine en faisant couler de plus en plus de sang. Dans les colonnes du Monde diplomatique de mars 1995, on peut lire : “Pendant trois ans (1990-1993), l’armée française a tenu à bout de bras les troupes d’un régime rwandais […] s’enfonçant dans le génocide […]. Engagée dans le combat contre le Front patriotique rwandais […], la France a massivement équipé les Forces armées rwandaises (FAR) ; elle les a instruites dans des camps où se pratiquaient la torture et le massacre de civils (à Bigogwe par exemple) ; elle a encouragé une stratégie “antisubversive” qui passait par la création de milices enivrées de haine, et enivrées tout court. Après la publication, en février 1993, du rapport d’une commission internationale dénonçant – déjà – des “actes de génocide”, le mot d’ordre, venu directement de l’Elysée, n’a pas changé : “Casser les reins du FPR”.”

Été 1994 : L’État français déchaîne sa rage destructrice

Malgré ses efforts guerriers, la France ne parvient pas à endiguer l’avancée du FPR et donc des Etats-Unis. L’assassinat du président Habyarimana, son plus fidèle allié, lors de l’attentat du 6 avril 1994, est le signe de la défaite de la fraction hutue et de la France. Dès lors, ces deux bourgeoisies vont se livrer une aveugle lutte à mort. La population hutue est d’autant plus facile à embrigader que durant des décennies, la Belgique puis la France leur ont bourré le crâne de cette haine anti-tutsi.

L’ambassade de France à Kigali devient le QG des partisans de l’épuration ethnique et du massacre des tutsis. Le Monde diplomatique décrit ces réunions comme des sortes “d’assemblées générales extraordinaires du “Hutu power”” et ce journal poursuit en affirmant que “d’avril à juin 1994, pendant que les massacres se poursuivaient et qu’étaient tués à la machette environ 500 000 tutsis, une fraction de l’armée française n’aura qu’une obsession : continuer de ravitailler et d’assister les FAR – sous la protection desquelles “travaillaient” les tueurs” (1). L’Etat français est allé jusqu’à constituer lui-même, toujours dans les locaux de son ambassade, le Gouvernement intérimaire rwandais (le GIR), tête “pensante” du génocide, et à financer l’achat des armes… machettes comprises ! Toute la bourgeoisie française est responsable de cette barbarie. En 1994, droite et gauche étaient au pouvoir. En pleine période de cohabitation, le président socialiste François Mitterrand et le Premier ministre RPR Edouard Balladur prirent ensemble les décisions exigées pour la défense de l’intérêt national. Quand François Mitterrand déclare “Dans ces pays-là, un génocide, ce n’est pas trop important” (2), il résume en une phrase toute la cruauté et le mépris de la bourgeoisie pour la vie humaine dès que les intérêts impérialistes de la nation sont en jeu.

Sachant la partie perdue avec l’avancée inexorable du FPR, l’État français assume alors une véritable politique de la “terre brûlée” pour ne laisser sur place à ses adversaires impérialistes qu’un champ de ruines et de désolation. Sous couvert d’une mission humanitaire (sic!) (3) nommée “opération Turquoise”, l’armée française va en effet organiser le repli des troupes génocidaires vers le Zaïre tout en laissant ces milices massacrer hommes, femmes et enfants sur leur passage, dans un déchaînement effroyable de sauvagerie.

Au Rwanda, en 1994, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants ont été violés, massacrés à la machette, sont morts de faim ou d’épidémies pour s’être retrouvés au milieu de la tourmente et de l’enfer de ce carnage inter-impérialiste. Il ne s’agit pas là d’une anomalie ou d’un dérapage. L’horreur du Rwanda révèle la vraie nature du capitalisme, cachée bien souvent derrière son masque démocratique. Comme l’écrivait déjà en 1915 Rosa Luxemburg :

Souillée, déshonorée, pataugeant dans le sang, couverte de crasse ; voilà comment se présente la so­ciété bourgeoise, voilà ce qu’elle est. Ce n’est pas lorsque, bien léchée et bien honnête, elle se donne les dehors de la culture et de la philosophie, de la morale et de l’ordre, de la paix et du droit, c’est quand elle ressemble à une bête fauve, quand elle danse le sabbat de l’anarchie, quand elle souffle la peste sur la civilisa­tion et l’humanité qu’elle se montre toute nue, telle qu’elle est vraiment” (Brochure de Junius).

Pawel, 15 décembre 2004


(1) Le Monde diplomatique de mars 1995.

(2) Propos recueillis par Patrick de Saint-Exupéry pour Le Figaro et reportés dans son livre L’Inavouable, la France au Rwanda, éd. Les Arènes, 2004.

(3) Il est à souligner que la politique menée par les fameuses organisations non gouvernementales (ONG) a suivi exactement la même logique en étant déterminée par leur appartenance nationale et la stratégie de leur gouvernement. Médecins sans frontières fut ainsi déchirée entre ses différentes sections nationales, la section française souhaitant intervenir aux côtés de l’armée française et les autres le refusant évidemment catégoriquement. La vraie signification de ONG est bien Organisations nationalistes gouvernementales.