Valls, Léonarda et les Roms: le capitalisme cultive la peur de l’autre

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"Indigne", "Rafle", "Sordide", "Chasse aux sans-papiers", "Populisme", "Révoltant", "Abomination", "Inhumain"…1 La gauche et l’extrême gauche n’ont pas eu de mots assez durs pour dénoncer ce qui est jugé comme le pas de trop de Manuel Valls. Après ses multiples déclarations anti-Roms, l’expulsion de la jeune kosovare Léonarda, sous les yeux de ses camarades de classe, a provoqué un tollé. Le ministre de l’Intérieur irait trop loin, trop vite, il perdrait le sens de la mesure, emporté par ses ambitions personnelles. Le but de toute cette propagande est clair : faire croire que Valls est un mouton noir, un traître, un vendu, un populiste déguisé en socialiste ; et que toute la gauche, si elle a mis le temps à réagir, est aujourd’hui décidée à défendre ses valeurs morales et son humanisme. Quelle manœuvre grossière ! Toutes ces indignations, ces protestations outrées, ces discours prononcés la main sur le cœur et la larme à l’œil…, tout, absolument tout sonne faux. L’air qui nous est joué ici n’est rien d’autre que celui qui ouvre le bal pour la valse des hypocrites2.

Les gouvernements changent, la chasse aux immigrés demeure

Quand il déclare qu'environ 20 000 hommes, femmes et enfants originaires de Roumanie et de Bulgarie "ne souhaitent pas s’intégrer dans notre pays pour des raisons culturelles ou parce qu’ils sont entre les mains de réseaux versés dans la mendicité ou la prostitution.", que "ces populations ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres et qui sont évidemment en confrontation avec les populations locales", qu’il "n'y a pas d'autre solution que de démanteler ces campements progressivement et de reconduire à la frontière", quand il prône une intransigeance vis-à-vis des sans-papiers qui aboutit à humilier une gamine de 15 ans devant ses amis, Manuel Valls ne fait rien d’autre que d’appliquer la même politique anti-immigrés féroce que ses prédécesseurs, de gauche comme de droite. Ni plus, ni moins. Le ministre socialiste s’inspire sans aucun doute d’Hortefeux ou de Guéant. Mais Hortefeux ou Guéant eux aussi suivaient les traces laissées par leurs prédécesseurs, comme Chevènement par exemple qui, en déclarant dans une circulaire ministérielle d’octobre 1999 : "L'activité en matière d'éloignement des étrangers se situe à un niveau anormalement bas. (...) J'attache aussi du prix à ce que, dans les derniers mois de 1999, une augmentation significative du nombre d'éloignements effectifs intervienne", inaugurait sous l’ère Jospin la culture du chiffre, du quota et du résultat dans le domaine de l’expulsion. Et tous ceux-là ont profité sans vergogne, les uns après les autres, pour mener à bien leur politique contre les sans-papiers, de la mise en place des charters collectifs par Edith Cresson, en 1991, dont le terrain avait été préparé par la célèbre déclaration de Rocard : "Notre pays ne peut pas accueillir toute la misère du monde" (prononcée en 1990 alors qu’il était Premier ministre d’un gouvernement socialiste)3. Depuis 1974, droite et gauche se relaient aux plus hautes responsabilités de l’État et la même politique anti-immigrés demeure. La raison en est simple. À la fin des années 1960, le retour de la crise économique a signifié la fin du plein emploi et la hausse du chômage. N'étant que de la chair à usine ne trouvant plus à être exploités, les immigrés sont devenus de plus en plus encombrants. C'est pourquoi le président français de l'époque, Giscard d'Estaing, avait décidé de "suspendre" l'immigration puis, trois ans plus tard, de créer une "aide au retour". Depuis lors, au fil des récessions, les lois anti-immigrés n'ont fait que se durcir, sous tous les gouvernements sans exception. Seule différence, traditionnellement, la droite se vante de sa "fermeté" vis-à-vis des étrangers vivant illégalement sur le territoire quand la gauche mène exactement la même politique en catimini, l’air de rien. Voici "l’originalité" de Valls : prôner une gauche décomplexée, qui affiche ses ambitions "sécuritaires" (c’est-à-dire anti-immigrés).

Pourquoi la peur de l’autre est-elle si répandue ?

Que Valls tienne des discours nauséabonds, il est dans son rôle, son rang de grand bourgeois défendant froidement les intérêts sordides de sa classe et donc du Capital national. Mais pourquoi ces propos trouvent-ils un écho au sein de la "population" ? Pourquoi un sale type comme lui est-il si "populaire" ? Pire : pourquoi des campements de Roms ont-ils été récemment incendiés par la foule ?4

Ces sentiments de peur de l’autre et de haine, cette tendance à chercher des individus ou groupes d’individus responsables de tous les maux de la terre, véritables boucs-émissaires à l’égard desquels se développe chaque fois un esprit pogromiste… tout ceci prend racine dans la société actuelle telle qu’elle est. La cause profonde de cette dynamique nauséabonde et destructrice est en effet le fonctionnement même du capitalisme et de son idéologie. Ce système jette les hommes les uns contre les autres, détruit les liens sociaux, met en concurrence et même en guerre chaque individu contre tous les autres. "La concurrence est l'expression la plus achevée de la guerre de tous contre tous dans la société bourgeoise moderne. Cette guerre (...) non seulement existe entre les différentes classes de la société mais également entre les membres individuels de ces classes. Chacun se trouve sur le chemin de quelqu'un d'autre et c'est pourquoi chacun essaie de pousser les autres de côté et de prendre leur place. Les ouvriers sont en concurrence les uns avec les autres, tout comme la bourgeoisie fait de la concurrence en son sein".5 Ce "chacun pour soi" bourgeois condamne la société moderne au malheur. Comme le remarquait Engels : "Nous travaillons tous, chacun pour son propre avantage, sans se soucier du bien-être des autres, bien qu'il soit assez clair, une vérité évidente, que l'intérêt, le bien-être, le bonheur de la vie de chaque individu dépendent inséparablement de ceux de ses semblables".6

Cette mise en concurrence fait d’autant plus de ravages que chaque individu est, sous le capitalisme, menacé par la précarité, incertain pour son avenir, insécurisé et surtout impuissant face aux lois économiques (qui semblent tenir des lois naturelles alors qu’elles sont le produit de l’activité humaine). Cette dernière idée est primordiale. L'aliénation de l'humanité sous le capitalisme conduit à ce que l'activité productive des membres de la société devienne une force aveugle qui échappe à leur contrôle et même à leur compréhension ; cette activité productive peut, de façon soudaine et inattendue, plonger l'individu, la classe ou l'ensemble de l'humanité dans des cataclysmes apparemment inexplicables. La peur pour soi engendre la peur de l’autre, puisqu’il est un concurrent ; quand cet autre est considéré comme une menace pour sa propre existence, la crainte peut se transformer en haine. Autrement dit, le capitalisme est à la racine de la peur sociale et des tendances au pogromisme.

La lutte contre la barbarie capitaliste

La bourgeoisie utilise la mise en concurrence de tous contre tous, la peur de l’avenir, la fragilité et l’insécurité ressentie par chaque individu pour distiller au sein des rangs ouvriers le poison de la division et de la méfiance. Autrement dit, elle retourne contre les exploités les effets pervers de son propre système, la pourriture idéologique qu’il engendre, pour maintenir sa domination. Cela dit, s’il n’est pas immunisé contre un tel poison, le prolétariat a la capacité d’y résister et même d’y opposer son propre principe d'association, édifié sur la confiance, l’unité et la solidarité. "Si les ouvriers décident de ne plus accepter d'être achetés et vendus, si, face à la détermination de ce qu'est en réalité la valeur du travail, ils s'affirment comme êtres humains qui en même temps que leur force de travail possède une volonté, il en sera fini de toute l'économie nationale de l'époque actuelle et des lois salariales. Ces lois salariales s'imposeraient en fait à nouveau à long terme si les ouvriers se satisfaisaient d'abolir la concurrence entre eux (...). La nécessité les oblige non seulement à abolir une partie de la concurrence, mais la concurrence comme telle."7 Le capitalisme a engendré une classe d’immigrés, le prolétariat, qui est l’antithèse de la division de l’humanité en nations. Le prolétariat est la seule classe aux intérêts internationaux unis qui, sur la base du travail associé et de la lutte de classe, intègre constamment des gens de différentes nationalités, de différentes races, différentes cultures, générations, personnalités et origines sociales en une unité. En tant que seule classe contemporaine économiquement active qui n'ait pas de propriété, le prolétariat a toujours eu à accueillir dans ses rangs les victimes ruinées et malheureuses du capitalisme. Travaillant pour le marché mondial dont il fait partie et sous le régime de la socialisation de la production qui rend chaque partie dépendante de l'ensemble, le travailleur salarié est obligé d'entrer en relation active avec le reste du monde. Potentiellement, ces qualités font du prolétariat une classe capable de lutter de façon désintéressée pour la libération de toute l’humanité. Faut-il encore, pour que ce potentiel se réalise, des conditions adéquates. Ces "conditions adéquates" sont le développement de la lutte de classe, de la conscience et la formation politique d'une classe, grâce auxquels le prolétariat a toujours été capable de développer la largeur d'esprit, la générosité chaleureuse et la solidarité.8

Le cri de ralliement "Les prolétaires n’ont pas de patrie. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !" comporte ainsi une dimension hautement morale, il indique que le but de la révolution communiste sera de "créer des conditions de vie pour tous les êtres humains telles qu'ils puissent développer leur nature humaine, vivre avec leurs voisins dans des conditions humaines et ne plus avoir peur que de violentes crises bouleversent leurs vies"9.

Pawel (21/10/2013)

 

1 Tous ces mots ont été prononcés par les plus hauts représentants du PS, d’Europe Ecologie-les Verts, du PCF, du Front de gauche ou de LO.

2 Les lycéens qui sont sortis dans la rue pour manifester leur colère, certains d’entre eux réalisant même une courte grève de la faim, étaient, eux, sincères. Leur colère est plus que légitime. Mais la FIDL, syndicat lycéen proche du PS, les a poussés à se mobiliser pour donner du crédit à cette thèse selon laquelle "les valeurs de gauche existent et doivent être défendues" afin de limiter la perte des illusions et la prise de conscience de ce qu’est réellement la social-démocratie une fois au pouvoir. Certains lycéens s’en sont d’ailleurs rendu compte. Au lycée Ravel à Paris, par exemple, les tracts de la FIDL ont été jetés au sol et des pancartes "Nous ne voulons pas être récupérés" ont commencé à fleurir.

3 Et il ne s’agit pas là d’une exception française. Partout la gauche au pouvoir apporte sa contribution à la politique anti-immigrés. Par exemple, en Espagne, l’ex- Premier ministre socialiste Zapatero n’avait pas hésité, dans la nuit du 1er octobre 2005, à donner l’ordre à l’armée marocaine de tirer sur tous ceux qui tentaient de pénétrer dans les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Les images d’hommes et de femmes littéralement empalés sur les grilles barbelées de la frontière ou fauchés par les balles de la police avaient à l’époque fait le tour du monde.

4 Sous l’œil bienveillant des forces de l’ordre.

5 F.Engels, La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, 1845.

6 F.Engels, Deux discours d’Eberfeld, 1845

7 F.Engels, La Situation de la classe laborieuse en Angleterre.

 

8Une preuve en négatif de ce potentiel sont les "conditions inadéquates" des années 1930 durant lesquelles les ouvriers étaient physiquement et idéologiquement écrasés (en particulier en Allemagne lors des répressions sanglantes de 1919 et du début des années 1920). En effet, une fois le prolétariat vaincu et la contre-révolution triomphante, plus rien ne pouvait résister aux tendances les plus barbares du capitalisme. Un prolétariat qui résiste, même de façon assez passive comme aujourd’hui, ou qui développe sa lutte et sa perspective comme en 1917, ou qui est défait et démoralisé,… voilà ce qui explique qu’à certaine période de l’histoire le "tous contre tous" capitaliste prenne plus ou moins d’ampleur, fasse plus ou moins de ravages.

9 F.Engels, Deux discours d’Eberfeld.

 

 
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