Égypte: seul le prolétariat est porteur d'avenir

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Dans notre précédent article analysant la situation en Égypte1, nous écrivions en conclusion : « Le capitalisme s'est donné les moyens de détruire toute vie sur la terre entière. L'effondrement de la vie sociale et le règne des bandes armées meurtrières – c'est ça, le chemin de la barbarie qui est illustré par ce qui se passe aujourd'hui en Syrie. La révolte des exploités et des opprimés, la lutte massive pour défendre la dignité humaine et un véritable avenir – c'est ça, la promesse des révoltes sociales en Turquie et au Brésil. ». Et nous ajoutions ceci : « L'Égypte se tient à la croisée des chemins de ces deux choix radicalement opposés, et dans ce sens il est symbolique du dilemme auquel est confrontée toute l'espèce humaine. » Les événements tragiques qui se sont déroulés et précipités durant le mois d'août en Égypte suite aux réactions face au coup d'État de l'armée contre l'ex-président élu Morsi, notamment la répression sanglante des Frères musulmans (dont un pic a été atteint le 14 août), témoignent de toute la gravité de cette situation historique et confirme cette idée de « croisée des chemins » pour l'ensemble de l'humanité.

L'engrenage d'une logique de guerre civile

L'enfoncement dans la décomposition, la crise économique et sociale, l'incurie et la politique désastreuse du gouvernement Morsi (élu en juin 2012) ont conduit les populations à poursuivre dans la rue leurs manifestations pour exprimer un mécontentement et un ras-le-bol face à la misère et l'insécurité galopantes. C'est cette situation dégradée, marquée de plus par l’irrationalité politique et les provocations multiples des Frères musulmans, qui a poussé l'armée égyptienne au coup d'État du 3 juillet dernier, destituant le président Morsi de ses fonctions. Parallèlement, l'agitation sociale n'avait fait que se poursuivre pour aboutir à des tensions vives et des convulsions extrêmement dangereuses, débouchant même sur des affrontements sanglants. Il s'agit là d'un engrenage qui n'est autre que celui de la guerre civile. La seule force de cohésion qu'est l'armée au sein de l'Etat se retrouve donc du coup aujourd'hui en première ligne, mise à contribution forcée pour tenter d'empêcher que toute la société égyptienne ne vole en éclats. L'homme « fort » du moment est donc sans surprise le chef de l'armée Abdel Fattah al-Sissi. Ce dernier n'a d'autre option que la répression brutale, répression sanglante assurée en grande partie par la police civile contre les Frères musulmans et les pro-Morsi. Durant tout l'été, les heurts entre ces pro-Morsi et forces de l'ordre ou entre pro- et anti-Morsi n'ont cessé de se multiplier, faisant de nombreux morts, notamment parmi les Frères musulmans. Les sit-in où les manifestants pro-Morsi se sont regroupés avec femmes et enfants, ont fini par être dispersés de manière sanglante. Les assauts de l'armée, comme celui du 14 août, ont fait plus d'un millier de morts ! L'instauration de la loi martiale a été décrétée par l'application de l'état d’urgence et un couvre-feu a été aussitôt mis en vigueur au Caire et dans treize provinces du pays ! De nombreux dirigeants des Frères musulmans et des activistes (plus de 2000) ont été arrêtés, parmi lesquels le « guide suprême » Mohammed Badie et bien d'autres, dont certains ont péri en prison après une tentative d'évasion. Depuis, les manifestants sont devenus moins nombreux, restant la cible des tirs de soldats et de la police. Pour ce maintien de l'ordre, l'armée et la police ont obtenu le soutien d'une majorité de la population qui perçoit les Frères musulmans comme des « terroristes ». Ce soutien teinté de nationalisme, accompagné d'un sentiment anti-intégriste croissant, conduit nécessairement à affaiblir davantage le prolétariat qui risque d'être de plus en plus dilué et happé par les miasmes de la situation. Ceci, d'autant que ce rejet de l'intégrisme religieux est alimenté par la mystification démocratique qui reste plus vive que jamais. À l’opposé des grandes manifestations de la Place Tahrir qui ont conduit au renversement de Moubarak, où la présence politique des femmes était tolérée et où elles étaient relativement protégées, la terreur qui tend à s'imposer aujourd'hui conduit par contre à des régressions morales spectaculaires, comme les viols collectifs sur des femmes signalés lors des manifestations, de même que l'atmosphère de pogrom qui se développe de plus en plus à l'égard des coptes (des centaines d'églises ont été incendiées cet été et de nombreux coptes ont été tués).

Bien entendu, comme nous l'écrivions dans notre précédent article : « la classe ouvrière en Égypte est une force bien plus formidable qu'en Syrie ou en Libye. Elle a une longue tradition de luttes combatives contre l'État et ses syndicats officiels qui remonte au moins jusqu'aux années 1970. En 2006 et en 2007, des grèves massives se sont étendues à partir des usines textiles hautement concentrées, et cette expérience de défiance ouverte envers le régime a alimenté le mouvement de 2011, fortement marqué par l'empreinte de la classe ouvrière à la fois dans ses tendances à l'auto-organisation qui sont apparues sur la Place Tahrir et dans les quartiers, comme dans la vague de grèves qui ont finalement convaincu la classe dominante de se débarrasser de Moubarak. La classe ouvrière en Égypte n'est pas immunisée contre les illusions démocratistes qui imprègnent tout le mouvement social, mais il ne sera pas facile non plus pour les cliques bourgeoises de la convaincre d'abandonner ses intérêts de classe et de l'attirer dans le cloaque de la guerre impérialiste. » Et il est vrai que dernièrement aussi, des expressions de la lutte de classe se sont à nouveau manifestées, notamment à Mahalla2 où 24 000 ouvriers se sont mis en grève pour n'avoir perçu que la moitié de leur prime. De même, des grèves et luttes ont été menées à Suez. Mais si certaines pancartes dans les manifestations ont pu proclamer « Ni Morsi ! Ni les militaires ! », ces voix très minoritaires sont de plus en plus étouffées, tout comme les luttes courageuses que mènent ces ouvriers sont de plus en plus isolées et donc affaiblies. Si la situation n'est pas arrivée à un point aussi tragique que la Syrie, il devient de plus en plus difficile de sortir d'un engrenage sournois qui peut mener à de telles issues barbares.

La menace de chaos sanglant et d'instabilité dans la région

L'instabilité intérieure accrue par les événements récents ne touche pas n'importe quel pays secondaire. Grand axe nilotique, l’Égypte constitue une zone charnière ouverte sur le Moyen-Orient, placée entre l'Afrique et l'Asie. Elle est le pays le plus peuplé du monde musulman en Afrique et sa capitale, Le Caire, la plus grande métropole du continent. Le pays s’intègre à un arc sunnite opposé aux nations chiites, notamment l'aire syro-libanaise et l'Iran, ennemi juré des États-Unis et d’Israël dans la région. D'un point de vue géographique, l’Égypte occupe donc une place géostratégique majeure, en particulier pour les intérêts de la première puissance mondiale mais déclinante que sont les États-Unis d'Amérique. Durant la Guerre froide, l’Égypte était d'ailleurs un pion essentiel garantissant en partie l'équilibre de la région au bénéfice des États-Unis. Cet avantage s'était consolidé avec les accords de Camp David signés en 1979, scellant le rapprochement de l’Égypte, d’Israël et des États-Unis. La stabilité relative liée à la logique des blocs militaires rivaux Est-Ouest permettait de contenir et tolérer les Frères musulmans, très surveillés, pourtant interdits à l'époque du président Gamal Abdel Nasser. Aujourd'hui, la disparition de la discipline des blocs et le développement du chacun pour soi, sur fond de décomposition sociale accélérée, accentue les forces centrifuges et notamment la fuite en avant des fractions radicalisées comme celles des salafistes et des Frères musulmans, déjà considérés par Moubarak comme étant « un État dans l'État ». Cette confrérie musulmane, constituée par Hasan Al Banna en Égypte, même en 1928, s'est implantée rapidement un peu partout au Moyen- Orient dans les pays arabes, avec un projet idéologique traditionaliste et rétrograde, celui du grand califat sunnite, dont la logique heurtait d'emblée les nations déjà constituées. Le contexte international et surtout le panier de crabes dans lequel sont plongées les grandes puissances occidentales aujourd'hui contribuent à exacerber les tensions multiples. Au Moyen-Orient même, les clivages accentués opposant par exemple le Qatar à l’Arabie saoudite, proche des États-Unis et de l’Égypte malgré son idéologie extrême wahhabite, contribuent à mettre de l'huile sur le feu. C'est pour cela que les États-Unis ne peuvent remettre en cause leur financement de l’armée égyptienne (à hauteur de 80% au moins) tout en constatant que la situation politique échappe de plus en plus à tout contrôle.

Le capitalisme n'a en fait rien d'autre à offrir que la misère et le chaos sanglant. Quelles que soient les cliques bourgeoises au pouvoir, le sort de la population ne peut que s'aggraver ! Mais contrairement à ce que laisse entendre la bourgeoisie et ses médias, pour qui l’échec en Égypte est la preuve indubitable que tout soulèvement des populations ne peut fatalement mener qu'à « l'obscurantisme religieux » ou à la « dictature », la perspective historique de la révolution prolétarienne, même si elle ne peut s'exprimer de manière immédiate, reste la seule et unique alternative réelle à la barbarie. Il est de la responsabilité du prolétariat d'en prendre conscience et de manifester sa solidarité de classe pour offrir une véritable perspective à toutes les luttes difficiles qui se mènent. Seule l'implication décidée du prolétariat mondial, notamment de ses fractions les plus expérimentées du vieux centre industriel européen, pourront ouvrir à terme la seule voie du futur, celle de la révolution mondiale.

WH (28 Août)

 

 

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