Révolution Internationale n° 418 - décembre 2010 - janvier 2011

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Après la Grèce, l'irlande... à qui le tour ?

La France n’est pas menacée”, selon la ministre de l’Economie, Christine Lagarde. “La France n’est pas dans la même catégorie que l’Irlande ou le Portugal”, affirme l’Elysée.

Ouf, nous voilà soulagés… Un instant, nous avions eu la douloureuse impression que le capitalisme était plongé tout entier dans une crise économique mondiale effroyable, que dans tous les pays, la misère se répandait comme la peste, qu’aucun de nous, travailleurs, ne serait épargné… mais si les Autorités nous assurent que tout ce fléau va s’arrêter aux frontières de l’hexagone… alors… nous sommes rassurés.

En cette fin d’année 2010, la bourgeoisie française veut nous faire croire au Père Noël. Très bien, il existe peut être. Mais en ce cas, c’est vraiment une ordure !

Dans tous les pays, la crise fait des ravages

Après la Grèce en mai, l’Irlande a sombré à son tour. Fin novembre, le “Tigre Celtique” a perdu ses griffes, ses crocs et sa queue. Le krach ! La faillite ! La banqueroute !

Durant les 20 dernières années, l’Irlande était pourtant sans cesse citée en exemple. Sa croissance était “époustouflante”, à l’image de celle des tigres asiatiques des années 1980-1990. D’où son surnom de Celtic Tiger. Un vrai petit modèle pour tous les gouvernements du monde. Mais, exactement comme ses cousins d’Orient, sa croissance était financée par… l’endettement. Et exactement comme ses cousins d’Orient qui se sont effondrés en 1997, le miracle s’est révélé être un mirage. L’Etat, les banques, les entreprises, les ménages, croulent tous aujourd’hui sous une montagne de dettes. Les familles ouvrières ont, en moyenne, un taux d’endettement de 190% ! En 2010, la totalité des engagements des banques irlandaises a atteint 1 342 milliards d’euros, soit plus de huit fois le PIB du pays (164 milliards d’euros en 2009) ! Or, ces créances que détiennent les banques ont perdu une grande partie de leur valeur avec la crise économique et l’explosion de la bulle immobilière. Les banques irlandaises se retrouvent donc aujourd’hui au bord du gouffre. Nombre de prêts qu’elles ont accordés ne pourront pas être honorés. La première d’entre elles, Anglo Irish Bank, a ainsi perdu 12,9 milliards d’euros en 2009 et presque autant rien qu’au premier semestre 2010.

Face au danger de faillites en cascade, l’Etat irlandais a déjà injecté 46 milliards de fonds propres dans ses banques mais au prix d’un déficit abyssal de 32 % du PIB (quand les critères européens fixent un maximum à 3 %). Et aujourd’hui, évidemment, c’est l’Etat lui-même qui sombre à son tour.

Cette situation économique catastrophique a donc contraint les pays de l’Union Européenne à se porter au chevet du malade. Ils ont débloqué 85 milliards d’euros d’aide. Cela ne soigne pas, certes, mais ça permet de gagner du temps, de prolonger l’agonie.

La bourgeoisie irlandaise n’a, dans toute cette histoire, qu’une seule consolation, elle n’est pas seule à sombrer. Le Portugal la suit de près, de très près. « Le Portugal devrait être le prochain sur la liste. Je ne sais pas si ce sera avant Noël, mais ce sera de toute façon inévitable l’année prochaine », a ainsi estimé Filipe Garcia, conseiller financier portugais au cabinet Informação de Mercados Financeiros. Là aussi, les dettes sont comme un boulet attaché aux pieds du pays qui l’entraîne inexorablement vers le fond. Et les gesticulations de la classe dominante portugaise n’y changeront rien. La dette publique ne cesse de gonfler et devrait, de l’aveu même du gouvernement, atteindre 82 % du PIB à la fin de l’année 2010.

Mais, à en croire José Socrates, le Premier ministre socialiste portugais les travailleurs peuvent être rassurés, “il n’y a aucun rapport entre le Portugal et l’Irlande” . Néanmoins, pour ceux qui auraient un doute envers la profonde honnêteté des grands dirigeants de la planète, continuons de voyager dans ce monde en crise.

Si des sueurs d’effroi coulent le long des tempes des dirigeants des pays européens, ce n’est ni pour l’Irlande, ni pour le Portugal… mais pour l’Espagne “L’Espagne est trop grande pour s’effondrer, et trop grande pour être renflouée”, a résumé l’économiste américain Nouriel Roubini, devenu l’une des voix les plus écoutées depuis qu’il a été le premier économiste, en 2007, à prédire la crise mondiale.

Selon le FMI, une bonne partie des banques espagnoles (plus d’une cinquantaine d’établissements) “souffrent” fortement de l’explosion de la bulle immobilière. “Un effondrement du système bancaire ne serait donc pas exclu”. Quand le FMI, cette grande institution internationale bourgeoise dont l’un des rôles est d’afficher les perspectives les plus optimistes possibles, commence à utiliser de tels euphémismes, “il n’est pas à exclure que…”, cela signifie que le pire est inévitable !

Le hic, c’est que la péninsule ibérique pèse 10 % du PNB européen. Le sauvetage de l’Espagne en cas de défaillance est ainsi estimé à 800 milliards d’euros, soit 10 fois l’aide apportée à la Grèce ! Inutile de dire qu’une telle débâcle serait synonyme d’une véritable tempête économique sur toute la zone euro.

Mais là encore, aucune crainte à avoir, les Autorités affirment quils ont tout sous contrôle. La preuve, le chef du gouvernement socialiste espagnol José Luis Rodriguez Zapatero a écarté “absolument” l’éventualité d’un plan de sauvetage financier à la grecque ou à l’irlandaise. Convaincant ? Non, n’est-ce pas ? Cette insistance pour dire, contre toute vraisemblance, que “tout va bien” est même plutôt inquiétante. Et la liste des pays en perdition est loin d’être terminée.

L’Italie croule tout simplement sous l’une des dettes publiques les plus élevées du monde, représentant près de 120 % de son PIB. Pour l’économiste canadien Robert Mundell, Prix Nobel d’économie, l’Italie constitue ainsi “la plus grande menace” qui soit pour la monnaie unique européenne.

Portugal, Irlande, Italie, Grèce, Espagne (Spain en anglais), ce quinté n’est pas une surprise, cela fait deux ans que tous les économistes pointent ces Etats du doigt comme des survivants en sursis. Le sigle qu’ils forment, PIIGS, est devenu un label pour “pays en faillite”. Mais aujourd’hui, fait nouveau, d’autres pays de la zone Euro sont ouvertement menacés par la banqueroute.

Si des doutes sur la solidité des Pays-Bas grandissent peu à peu, la Belgique est, elle, d’ores et déjà sur le sellette. Selon un article du journal britannique The Guardian, le plat pays serait en effet le prochain sur la liste des pays connaissant la plus forte crise économique.

Et la France, cette nation qui « n’est pas menacée”, où en est-elle vraiment  ? Comme souvent, le coup le plus meurtrier est porté involontairement par ceux là-même qui s’efforcent le plus de soutenir et rassurer. Le président de l’agence de notation Standard & Poor’s, Deven Sharma, a ainsi affirmé “A l’heure actuelle, la France mérite son ‘rating’ AAA1. Notez bien… “A l’heure actuelle”. Et voici le coup de grâce, “D’autres pays seront dégradés avant que la France ne le soit”. Les propos de Nouriel Roubini, “La France, par certains aspects essentiels, n’a pas l’air en bien meilleur état que la périphérie2”, sont finalement presque moins cruels.

Ces difficultés économiques profondes de l’Etat français se concrétisent déjà à travers des difficultés pour payer les fonctionnaires et les contractuels. Huit ministères (dont l’Education nationale) ont été contraints de contracter un prêt pour verser les payes de leurs agents en décembre. Et des milliers d’employés précaires (en CCD) en fin de contrat n’ont pas encore touchés leur prime de départ (10% du salaire) depuis le printemps !

Reste LE pillier de la Zone Euro, l’Allemagne. Avec près de 3 % de croissance, et un endettement étatique relativement limité, le pays d’outre-Rhin semble être actuellement le seul pays européen à tenir le coup. C’est en tout cas ce que disent les experts… Mais à y regarder de plus prêt, les fondations sont tout aussi pourries. L’Allemagne est le pays qui, après l’Irlande, a injecté, en 2008, le plus d’argent dans ces banques en difficulté avec 180,94 milliards d’euros. Le Financial Times a estimé, en septembre, que le système bancaire le plus menacé n’était ni portugais ni espagnol mais bel et bien allemand. « Il est dans son ensemble presque insolvable et le gouvernement doit se résoudre à sacrifier plusieurs établissements, sous peine de faire face à de graves problèmes », écrit le célèbre quotidien économique britannique. La chute de la maison irlandaise rend le problème d’autant plus urgent que les banques allemandes détiennent 205 milliards de dollars d’actifs irlandais… Un record au sein de la zone euro. De surcroit, l’appareil industriel est totalement dépendant des exportations alors que les débouchés extérieurs vont certainement se réduire fortement dans les mois et années à venir.

Bref, toute l’Union Européenne est mal en point. Mme Merkel, la chancelière allemande, a ainsi avoué, avant de se rétracter, que la zone euro était “dans une situation extrêmement sérieuse”. Avec Nicolas Sarkozy, ils ont commencé à annoncer la mise en place progressive de structure palliative permettant la mise en faillite officielle d’Etats européens avec, à la clef, une « restructuration de la dette ». Angela Merkel s’est alors empressée d’ajouter “Mais je ne vois pas d’Etat qui soit dans cette situation aujourd’hui”. « Aujourd’hui » mais demain ?

Hors de la Zone Euro, il n’y a pas non plus de salut.

En Grande-Bretagne, la dette publique est de 100%, bien plus que la moyenne de ses voisins européens. Et les différents plans d’austérité censés réduire les déficits n’y changent rien.

Le Japon est plongé depuis plus d’une décennie dans la récession et les dernières nouvelles montrent que son cas s’aggrave. Sa dette publique frôle les 200% !

La première puissance mondiale, les Etats-Unis, est sans aucun doute le malade le plus atteint. Un seul chiffre. Le taux de chômage réel est de 22% (lors de la Grande dépression des années 1930, ce taux était de 25%). Cela signifie que 33 millions de citoyens américains se retrouvent aujourd’hui sans emploi. 

Heureusement, il y a pour les économistes un espoir auquel s’accrocher, il se nomme la Chine. La Chine, c’est le Japon des années 1970/1980, les tigres asiatiques des années 1980/1990, l’Islande et l’Irlande des années 2000 : un dynamisme incroyable, une croissance époustouflante, un paradis pour golden boys, un Eldorado pour jeunes investisseurs… en un mot, une bulle qui finira comme les autres… par exploser ! Le boom chinois prendra alors un tout autre sens.

D’ailleurs, s’annoncent déjà les premiers signes de ce dénuement inévitable. L’empire du milieu a une immense bulle immobilière qui ne cesse de gonfler. L’inflation est en train de devenir galopante, 4,4% officiellement, le double officieusement. Les tensions entre yuans et dollars deviennent peu à peu insoutenables. Et la croissance s’avère au fil du temps de moins en moins élevé.

Comparer les tigres asiatiques et la Chine est abusif, nous rétorqueront les sceptiques. C’est vrai, sa chute va faire bien plus de bruit et de dégâts.

Le capitalisme est un système en faillite

« D’un pays à l’autre, les potions utilisées sont différentes – pour ne pas dire opposées – mais elles ont en commun d’être inefficaces. Essayant toutes les combinaisons de remèdes – panachant des interventions des banques centrales et des plans de relance, ou les proscrivant au contraire – les gouvernements tirent dans tous les sens […]. Une ère est en train de se clore, dans laquelle le crédit était facile, aussi bien pour les ménages que pour les Etats. L’ensemble dopait une croissance dont on ne se souciait pas trop de savoir de quoi elle était faite, tant qu’elle se poursuivait allégrement. » (François Leclerc, économiste français).

Tout est là. Le capitalisme a vécu à crédit. Et cette « ère est en train de se clore ».

Depuis les années 1960, ce système survit effectivement par l’injection de plus en plus massives de crédits. La paye des ouvriers ne pouvant suffire à tout absorber, le marché mondial est saturé de marchandises. Pour ne pas être paralysé par la surproduction, pour écouler les produits fabriqués, le capitalisme a dû ouvrir à chaque crise de plus en plus grand les vannes de l’endettement, en 1967, 1973, 1986, 1993, 1997, 2001, 2007…

Après des décennies d’une telle fuite en avant, le résultat était inévitable : les ménages, les entreprises, les banques et les Etats sont tous pris à la gorge par leurs gigantesques dettes.

Il n’y a aujourd’hui plus aucune bonne solution pour le capitalisme. La planche à billets des Etats-Unis, du Japon ou de la Grande-Bretagne, les plans d’austérité européens, les tricheries chinoises avec la valeur de leur monnaie… tous ces pays prennent des chemins différents mais tous se dirigent inexorablement vers le même gouffre.

Il y a aujourd’hui deux symboles à cette absence totale de perspective pour l’économie capitaliste : la montée du protectionnisme et la « guerre des monnaies ».

Depuis le krach de 1929 et la Grande dépression des années 1930, toutes les nations avaient retenu une leçon essentielle : le protectionnisme engendre un chaos mondial indescriptible. Et depuis lors, son interdiction était plus ou moins respectée. Aujourd’hui, toutes les grandes puissances se livrent un véritable bras de fer économique, et elles sont prêtes à tout. Pourtant, au dernier G20 de Séoul, Merkel a demandé un ferme engagement de tous :”Nous devons tout faire pour éviter le protectionnisme ». Mais si elle a dû rappeler cette loi d’airain, c’est que les pressions internationales pour limiter les exportations allemandes et chinoises de par le monde, Etats-Unis en tête, sont de plus en plus importantes. « Exporter ou mourir » est en train de redevenir le cri de guerre économique de toutes les les bourgeoisies nationales concurrentes !

A propos de guerre, celle des monnaies fait la Une des médias depuis plusieurs mois. De quoi s’agit-il ? En fait, sur le marché monétaire, ce ne sont pas les devises qui s’affrontent, comme on aimerait nous le faire croire, mais les nations. Un seul exemple. En faisant tourner leur planche à billets et en créant ainsi des quantités inimaginables de dollars afin de soutenir artificiellement leur économie, les Etats-Unis font baisser la valeur même de cette monnaie. Ils exportent d’ailleurs ainsi plus facilement. Mais les pays qui détiennent des milliers de milliards de la devise américaine, comme la Chine, voit leur trésor fondre comme neige au soleil. La livre anglaise, le yuan chinois, le yen japonais comme l’Euro, toutes ces monnaies sont elles-aussi des armes aux mains de chaque Etat pour soutenir la demande intérieure et essayer de favoriser leurs propres exportations. Seulement, une telle « guerre des monnaies » implique aussi des risques de déstabilisation internationale incontrôlable : dévaluation massive, inflation galopante, explosion de l’euro…

Faillites de banques, de caisses d’épargne, de multinationales, de régions ou d’Etats, éclatement de la bulle chinoise, montée du protectionnisme, fin de l’euro, dévaluation massive du dollar ou de la livre sterling… personne ne peut savoir quelle planche pourrie va craquer la première sous nos pieds, ni quand. Une seule chose est certaine : dans tous les pays, l’avenir nous réserve des secousses économiques dévastatrices. Le capitalisme est un système moribond. Il entraîne progressivement, mais inexorablement, toute l’humanité vers les affres de la misère et de la guerre.

Aujourd’hui, comme hier, les gouvernements de tous les pays, quelle que soit leur couleur politique, de gauche comme de droite, appellent les travailleurs à « se serrer la ceinture », à « accepter des sacrifices » pour « relancer l’économie et renouer avec la croissance ». Mensonges ! Les sacrifices d’aujourd’hui ne font que préparer… les sacrifices plus lourds encore de demain.

Seule la lutte de classe peut permettre de ralentir les attaques. Et seule la révolution prolétarienne internationale mettra fin au supplice qu’inflige ce système d’exploitation à une partie toujours plus importante de l’humanité.

Pawel (9 décembre)

 

1)  La note AAA est la plus élevée, elle signifie que l’agence estime que cette économie nationale a les reins solides.

2)  C’est à dire les PIIGS.