Révolution Internationale n° 410 - mars 2010

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Licenciements, suppressions de postes, retraites... luttons tous unis et solidaires !

L’accumulation d’un profond ras-le-bol s’est récemment traduite en France par une série de conflits sociaux quasi-simultanés dans beaucoup de secteurs, qui ont été les révélateurs d’une montée de la combativité dans le public comme dans le privé.

Le développement de la combativité ouvrière

Ainsi, la colère des enseignants a éclaté à travers des arrêts de travail et des manifestations touchant 46 établissements de l’académie de Créteil en région parisienne, suite à des agressions répétées vis-à-vis d’élèves ou de profs, face à la dégradation de leurs conditions de travail (voir article en page 3). La mobilisation a également gagné les ouvriers des raffineries, les salariés des magasins Ikea, le milieu hospitalier (en particulier les hôpitaux parisiens où des milliers de postes vont disparaître), la SNCF à travers plusieurs journées d’action, l’usine Philips à Dreux, les transports aériens avec la grève des aiguilleurs du ciel et une multitude de plus petites entreprises ou de sous-traitants (une centaine de salariés de l’ascensoriste Renolift ont par exemple brièvement séquestré leurs dirigeants ainsi que des salariés de la maison de vente par correspondance “la Maison de Valérie”). Mais en France comme en Espagne, en Grèce, en Allemagne, au Portugal, en Grande-Bretagne, etc., la classe dominante sait qu’elle doit désamorcer cette poudrière sociale. C’est ainsi que pour mieux l’isoler et la discréditer, elle a présenté la grève de quatre jours des contrôleurs aériens comme une grève de “nantis” (alors que le gouvernement allemand et les syndicats sont parvenus main dans la main à stopper rapidement une grève historique à la Lufthansa, votée à 94 % par les pilotes, en recourant à une “négociation inconditionnelle” acceptée par les syndicats).

Le sabotage de la lutte dans les raffineries

En France, la manœuvre conjointe du gouvernement, de la direction et des syndicats, lors de la grève dans les raffineries, a été particulièrement significative. Cette grève avait été lancée à l’initiative des ouvriers de l’usine des Flandres près de Dunkerque suite à l’arrêt de la production du site depuis septembre pour “écouler les stocks” et à la décision de la direction de fermer le site employant 370 salariés et 450 issus d’entreprises en sous-traitance. La grève à Dunkerque commencée le 12 janvier a entraîné un élan de solidarité spontané des autres ouvriers des autres raffineries, conscients qu’après la fermeture de Dunkerque, ils seraient à leur tour les prochaines victimes. Le 17 février, c’est non seulement les cinq autres sites des raffineries Total qui se sont mis en grève mais celle-ci a touché dès le 15 février deux sites d’ExxonMobil, à Gonfreville en Normandie et à Fos-sur-Mer près de Marseille concernés par des projets similaires. Les syndicats ont alors pris les devants en prenant en charge cette extension et en bloquant les ouvriers sur les dépôts au nom de la solidarité avec ceux de Dunkerque, empêchant ainsi tout lien autre que syndical entre les sites. Par exemple, dans la région du Havre, les usines Total et ExxonMobil sont restées isolées l’une de l’autre alors qu’elles se situent dans le même périmètre ainsi d’ailleurs que l’usine Renault de Sandouville où les hausses de cadence alternées avec des jours de chômage technique ont spontanément provoqué des arrêts de travail dans la même période.

Pendant ce temps, la CGT claquait spectaculairement la porte lors d’une rencontre avec la direction de Total, en clamant bruyamment qu’elle était venue pour négocier alors qu’il n’y avait pas de négociation à l’ordre du jour et en agitant la menace d’un blocage illimité en promettant une inquiétante pénurie de carburant sur le territoire. Le directeur adjoint de Total jouait alors le rôle du “méchant” en mettant en avant les contraintes de restructuration du groupe dès le 1er février (un mois avant les élections régionales) alors que ce plan était censé être dévoilé le 29 mars. Le gouvernement déclare aussitôt “mettre la pression” sur la direction pour ouvrir des négociations. Au bout de 9 heures de pourparlers (et seulement quelques heures après le début de la grève de solidarité annoncée et ainsi court-circuitée à ExxonMobil), un accord est “trouvé” le 24 avec la promesse de ne pas fermer d’autres sites en France d’ici 5 ans dans les raffineries. La mise en avant d’une “table ronde” du comité central d’entreprise réunissant syndicats et patronat “sur l’avenir du raffinage en France”, revendication derrière laquelle la CGT avait réussi à mobiliser les ouvriers, a été aussi avancée du 29 au 8 mars pour sceller le sort de l’usine de Flandres et organiser le reclassement des salariés de Dunkerque. Immédiatement après ce petit “recul” orchestré de la direction, la CGT annonce que cet accord est satisfaisant, comporte des avancées significatives et préconise “la suspension de la grève” dans le vote en AG du lendemain. Effectivement, tous les salariés votent la reprise du travail… sauf à Dunkerque où SUD, syndicat majoritaire, pousse les salariés à continuer à se battre “jusqu’au bout”. Ainsi, dans ce partage du travail, les syndicats ont pu redorer leur blason en mettant en avant une image combative et radicale, tout en prétendant avoir favorisé l’extension et la solidarité, le gouvernement a pu quant à lui se donner le beau rôle en jouant au “médiateur social”, en épargnant au pays la “menace” d’une pénurie d’essence et surtout de concert avec tous les syndicats en coupant l’herbe sous le pied à un mouvement de solidarité qui s’est retourné en son contraire : l’isolement complet des salariés de Dunkerque et le “chacun pour soi”. Quel jeu de dupes dont les ouvriers se retrouvent une fois de plus les dindons de la farce ! Ceux de Dunkerque se retrouvent maintenant isolés, seuls à vouloir continuer la grève derrière SUD mais avec le sentiment de se sentir lâchés par leurs camarades des autres raffineries. On comprend alors pourquoi les médias ont focalisé autant sur la grève à Total. La bourgeoisie a réussi à diviser les ouvriers de Total et à saboter la solidarité pour montrer que c’est le “chacun pour soi” qui domine aujourd’hui dans la classe ouvrière. Il s’agissait avant tout d’éviter une situation semblable à celle où s’est récemment confrontée la bourgeoisie en Espagne où des chômeurs et des ouvriers de la construction navale ont fait cause commune dans la lutte à Vigo (voir article page 4). En plus de provoquer l’amertume des ouvriers de Dunkerque, la bourgeoisie cherche ainsi à discréditer les travailleurs et le besoin d’extension de leur lutte. Mais comme le montre un article publié sur notre site Internet rédigé par nos camarades en Belgique (1), que la bourgeoisie recule ou pas dans ses attaques, le terrain de l’isolement et du corporatisme ne peut sauver aucun emploi et ne peut déboucher que sur la démoralisation des travailleurs. Tôt ou tard de nouveaux plans de licenciements seront remis en selle de connivence avec les syndicats. Le conflit qu’ont vécu les ouvriers des raffineries Total est à bien des égards révélateur des problèmes auxquels est confronté l’ensemble des prolétaires dans la situation actuelle. Restructurations, suppressions de postes, licenciements, fermetures de site, délocalisations, liquidations judiciaires, horaires ou heures sup’ imposés, blocage des salaires, hausse de cadences… : toute la classe exploitée est aujourd’hui embarquée dans la même galère face à l’accélération de la crise mondiale du capitalisme et aux attaques qu’elle subit.

Ce que la bourgeoisie veut dès à présent empêcher, c’est de voir germer chez les ouvriers l’idée de la nécessité d’étendre la lutte de proche en proche, au-delà des revendications spécifiques liées à la défense de leur usine, de leur entreprise, de leur secteur. C’est cette solidarité active de toute la classe ouvrière confrontée partout aux mêmes attaques contre leurs conditions de vie, que l’État et le patronat veulent à tout prix empêcher. C’est pour cela que les syndicats (qui ne sont rien d’autre que des organes d’encadrement au service du capital) enferment la colère des ouvriers dans des revendications purement corporatistes, derrière des revendications spécifiques à “leur” boîte et dans lesquelles les travailleurs des autres entreprises ne peuvent se rallier. Cette vieille stratégie de sabotage syndical où chaque secteur est appelé à lutter seul dans son coin a toujours conduit les grévistes à la démoralisation et à la défaite, paquet par paquet, usine par usine, entreprise par entreprise, secteur par secteur.

L’enjeu de l’attaque sur les retraites

C’est pourquoi au-delà des luttes actuelles, la bourgeoisie a commencé des manœuvres de bien plus grande envergure alors qu’elle s’apprête dans les mois prochains à porter une attaque concernant d’emblée tous les prolétaires, toutes générations et tous secteurs confondus, celle sur les retraites, précisément susceptible d’unifier le combat autour des mêmes intérêts et des mêmes revendications. La bourgeoisie est bien consciente qu’il s’agit là d’un enjeu majeur pour elle comme pour l’avenir de la mobilisation ouvrière.

Ainsi, la bourgeoisie a laissé entendre que le gouvernement allait porter son attaque sur les retraites à la veille des vacances ou en plein milieu de celles-ci. Cette provocation aurait inévitablement déclenché la colère générale des travailleurs et renforcé leur détermination, d’autant que la droite risque d’être confrontée au handicap de se retrouver en situation minoritaire après les élections régionales, ce qui n’est pas une position de force pour porter des attaques. Frapper fort d’emblée puis reculer un peu ou accorder des miettes pour faire passer l’essentiel, est une vieille tactique que la bourgeoisie avait déjà utilisée notamment dans les luttes de 1995 et de 2003. Et il est possible qu’elle soit de nouveau remise à l’ordre du jour C’est pour cela que Sarkozy s’est empressé de déclarer qu’on allait négocier et qu’il n’y aurait pas de “passage en force”. Toute la bourgeoisie s’attend en effet à une très large mobilisation autour des retraites. C’est là que les syndicats seront appelés à jouer un rôle de premier plan, de concert avec le gouvernement, en réutilisant des méthodes de sabotage éprouvées dans le passé afin de faire passer l’attaque sur les retraites.

La classe ouvrière doit se souvenir que c’est grâce au travail de sape des syndicats que l’ex-Premier ministre Raffarin avait pu faire passer le premier volet de cette attaque en affirmant que “ce n’est pas la rue qui gouverne.” Ce n’est qu’en développant un front massif et uni, en refusant de se laisser diviser, qu’elle pourra faire obstacle aux plans d’austérité de ses exploiteurs.

W (27 février)

 

1) “En Belgique, chez Opel et chez AB InBev, le même combat, le même sabotage syndical”.