Les conditions de vie de la classe ouvrière: des décennies de déclin

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Nous publions ci-dessous un article de World Revolution, organe de presse du CCI en Grande-Bretagne.

« Ce n'est certainement pas une bonne chose pour le niveau de vie qu'il chute comme il le fait aujourd'hui. Bien sûr que non, mais le niveau relativement élevé qu'il avait atteint à la veille de la crise était insoutenable, et le présent ajustement, bien qu'il soit sans doute douloureux pour beaucoup de ménages, est à la fois inévitable et nécessaire, car il contribue, une fois de plus, à rendre au Royaume-Uni son économie compétitive »1

Un des thèmes persistants de la classe dirigeante est l'idée que la crise actuelle est le résultat d'un consumérisme alimenté par le crédit. Les travailleurs sont censés avoir abusé de leur carte de crédit pendant le boom, et maintenant nous le paierions en devant nous serrer la ceinture.

Un 'boom' qui n'a jamais existé

Comme tous les meilleurs gros mensonges, celui-ci contient des éléments de vérité. Le crédit s'est certainement développé à un rythme insoutenable à tous les niveaux de l'économie et le dernier crach est arrivé parce que cette énorme accumulation de capital fictif ne pouvait plus être valorisée. La propagation folle de crédit était en réalité une politique consciente de la bourgeoisie et la dernière d'une longue lignée de tentatives pour surmonter la stagnation chronique qui a dominé le paysage économique depuis les années 1970.

Mais un mensonge particulièrement insidieux est que la classe ouvrière a joui d'une sorte de renaissance au cours du 'boom'. En fait, la croissance moyenne annuelle au Royaume-Uni pendant la période allant de 1992 à 2008 était de 2,68%, avec une croissance de pointe beaucoup plus faible que dans les décennies précédentes. Ceci est légèrement en dessous de la moyenne de 2,9% ,atteinte lors du boom d'après-guerre, la Grande-Bretagne était nettement en retard sur ses rivaux. L'idée d'un boom « insoutenable » est donc en contradiction avec l'évidence d'une expansion plus modérée. Le prétendu 'boom du crédit' n'est donc rien de plus qu'un boom dans l'expansion du crédit, et, en dépit de cette énorme injection de crédit, l'économie réelle elle-même n'a progressé que modestement.

Un 'boom de la consommation' sans prospérité

Si la croissance économique réelle ne correspondait pas exactement à l'idée d'un boom, qu'en est-il de la situation de la classe ouvrière? En l'an 2000, 4,5 millions de travailleurs âgés de plus de 22 ans subsistaient avec moins de 7 £ de l'heure2, soit environ 40% des travailleurs de cette tranche d'âge. En 2010, leur nombre était de 3,5 millions, soit 32% de la population active. Donc, le nombre de travailleurs avec de bas salaires payés sur une base horaire a baissé assez fortement, bien que 32% de la population active vivant avec des salaires très bas soit toujours une statistique surprenante pour un supposé boom.

La montée du travail à temps partiel obscurcit partiellement la réalité derrière les chiffres bruts de salaires légèrement en baisse. Le nombre de travailleurs à temps partiel et de travailleurs temporaires qui n'ont pas choisi ces conditions de travail parce qu'ils ne pouvaient pas trouver de travail à temps plein ou d'emploi permanent a culminé en 1994 avec, respectivement, environ 846 000 et 650 000 travailleurs. Le temps partiel non choisi avait atteint son plus faible niveau (environ 550 000) en 2004 avant de recommencer à augmenter. Le travail temporaire involontaire s'est porté un peu mieux, en restant juste en dessous de 400 000, avant de recommencer à augmenter en 2009. Dès le début de l'année 2010, le temps partiel non choisi a atteint un nouveau pic de plus d'un million. Le travail partiel involontaire n'a pas encore atteint le sommet précédent, mais la tendance est à la hausse3.

Les chiffres ci-dessus suggèrent peut-être de légères améliorations, du moins pour ceux qui travaillent, au moins jusqu'à ce que la récession ne frappe. Mais les indicateurs couvrant l'impact plus large de la pauvreté brossent un tableau plus déprimant. En 1992, le nombre de personnes à faible revenu (égal ou inférieur à 60% du salaire moyen, c'est à dire le point dans l'échelle des revenus la moitié de la population obtient plus et l'autre moitié reçoit moins) a culminé à environ 14,5 millions. Cela a légèrement baissé l'année suivante et une lente tendance à la baisse a suivi, pour finalement atteindre son plus bas niveau en 2004-2005, juste au-dessous de 12 millions. Depuis, ce chiffre est en hausse. Toutefois, ceux qui reçoivent moins de 40% du salaire moyen ne sont jamais descendus en dessous des 4 millions et leur nombre a lentement mais régulièrement augmenté4.

Pire encore, « Le salaire moyen au Royaume-Uni a stagné de 2003 à 2008, malgré une croissance du PIB de 11% au cours de cette période. Des tendances similaires sont évidentes dans d'autres économies avancées, des Etats-Unis à l'Allemagne. Depuis quelque temps, le salaire de ceux de la moitié inférieure dans la répartition des gains n'a pas réussi à suivre le chemin de la croissance économique globale.  »5

La part de la valeur générée dans l'économie qui revient aux travailleurs a considérablement baissé au cours des dernières décennies: « En 1977, sur 100 livres de valeur générée par l'économie britannique, 16 £ sont allées aux salaires des travailleurs qui sont dans la moitié inférieure ; en 2010 ce chiffre est tombé à 12 livres, soit une baisse de 26%. De façon contrastée, 39 £ sont allée aux salaires des travailleurs qui sont dans la moitié supérieure ... et 39 £ sont allées aux entreprises et aux propriétaires, sous forme de profits»6.

La situation actuelle

Le chômage a (selon les chiffres officiels) atteint un sommet, après 17 années de hausse, avec 2,57 millions de chômeurs représentant 8,1% de la population en âge de travailler. Le nombre de ceux recevant des prestations est de 1,6 millions. En 2008-2009 (les données les plus récentes), 13,5 millions vivaient en dessous du seuil de pauvreté, avec une prévision d'augmentation de ce chiffre, selon ce que l'IFS appelle «la plus grande chute du revenu moyen en trois ans, depuis 1974-19777».

Le taux d'inflation a atteint 5,2%, d'après l'indicateur de mesure CPI, ou 5,6%, selon l'indicateur RPI. Mais ces chiffres globaux névaluent pas l'impact de l'inflation sur les plus pauvres, pour lesquels la hausse du coût réel de la vie est considérablement plus élevée. Un rapport a démontré que, en 2008-2009, l'inflation subie en réalité par 20% de la population la plus pauvre est de 4,3%, au lieu du chiffre global de lindicateur RPI qui est de 2,4%8.

La classe ouvrière a connu une récession permanente

En conclusion, le prétendu 'boom' a eu un impact minime sur les conditions de vie réelles de la classe ouvrière. Les chiffres de la pauvreté globale ont légèrement baissé et ceux concernant les plus pauvres ont vraiment augmenté. Alors que le nombre de personnes ayant de bas salaires a légèrement baissé, le revenu moyen a stagné à nouveau, ce qui montre la pression salariale globale à la baisse du niveau de vie exercée sur la majorité de la classe ouvrière. Et ce peu d'amélioration qui a été constaté est destiné à être balayé par la nouvelle plongée dans la crise.

Si la dernière décennie a semblé être un boom pour la classe dirigeante et ses médias, c'est parce que sa part de la richesse sociale a augmenté énormément. L'augmentation « insoutenable » du niveau de vie, tellement déplorée par la classe dirigeante, a consisté en une légère réduction de lextrême pauvreté. Le plus petit nombre de gens réduits à la pauvreté depuis 1990 a été le chiffre de 12 millions en 2004-2005. Pour relativiser cebon résultat, il convient de rappeler qu'en 1982, à la fin d'une récession brutale, le nombre de personnes dans la pauvreté, avec la même mesure, était seulement de 8 millions. Pour la classe ouvrière et en particulier ses membres les plus pauvres, la période du prétendu 'boom' a été pire en termes de conditions de vie que les récessions des périodes précédentes !

Ce 'boom qui n'a jamais existé', avec lason prétenduesoi-disant «insoutenable» élévation du niveau de vie qu'il aurait apporté, est une illusion totale. Il devrait plutôt être considéré comme le faible grésillement du feu mourant du capitalisme, payé par l'exploitation massive et la perte de dignité pour des millions de personnes au sein de la classe ouvrière.

Ishamael (5 novembre)


1 Pourquoi la réduction du niveau de vie est très souhaitable, Telegraph, 10 novembre 2011.

3 Sources : Les Tendances dans le Temps Partiel et dans le Travail Temporaire, Institute of Publc Policy Research.

4 Sources : Suivi de la pauvreté et de l'exclusion sociale 2010, Joseph Rowntree Foundation.

5 Pourquoi les travailleurs ordinaires connaissent une croissance sans gain, The Resolution Foundation, juillet 2011. Epuisé.

6 Ibid.

7Au Royaume-Uni,, une forte hausse de la pauvreté, déclaration d'IFS, BBC New Online, 10 novembre 2011, http://www.bbc.co.uk/news/education-15242103

8 L'inflation est 'plus élevée pour les pauvres que pour les riches', BBC News Online.