La folie meurtrière du soldat Bales en Afghanistan reflète la folie du monde capitaliste

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Ces dernières semaines d’abominables actes de violence barbare ont choqué le monde. Début mars, le sergent américain Robert Bales s’est livré à des tirs frénétiques dans la province afghane du Kandahar. Il s'est rendu de maison en maison, tirant méthodiquement sur des civils afghans. En tout, il a tué 16 personnes, la plupart des femmes et des enfants. Mi-mars, il y a eu les meurtres commis par Mohammed Merah (voir RI 431). Ce dernier a déclaré vouloir se venger de l’interdiction de la burqa en France, de l’envoi de l’armée française en Afghanistan et de l’oppression des Palestiniens par l’État d’Israël.

La raison du délire meurtrier de Robert Bales est encore inconnue. Toutefois, il a perdu tout contrôle et, dans sa soif aveugle de destruction, il voulait lui aussi tuer le plus de gens possible.

Nous ne voulons pas dans cet article sembler nous apitoyer sur la trajectoire particulière de ce GI qui est sorti des clous du meurtre « légalisé » par les ordres de ses chefs. Pas plus que notre propos serait de balayer d’un revers de main les souffrances infinies que connaissent les populations victimes des multiples guerres dans le monde. Ce n’est pas une nouveauté que la guerre ouvre la porte grande ouverte aux pires exactions, collectives et individuelles. Toute l’histoire des sociétés de classe et au plus haut point celle de la bourgeoisie et du capitalisme débordent de témoignages en ce sens. Les deux guerres mondiales du 20e siècle, mais aussi toutes les autres horreurs et abominations qui ont jalonné la barbarie des massacres et qui se sont multipliés depuis 60 ans ont prouvé que cette tendance ne fait que s’accélérer. Nous voulons surtout illustrer à travers le soldat Bates (à l’instar de Mohamed Merah) jusqu’à quel point de décervelage les individus sont amenés dans un contexte de nationalisme exacerbé et soumis pieds et poings liés à la logique du meurtre planifié et justifié par et pour une idéologie de haine alimentée quotidiennement par tous les camps de la bourgeoisie.

« Je vais aider mon pays… »

Le New York Times a rapporté le 17 mars que Bales s’était engagé dans l’armée tout de suite après le 11 septembre. « Je vais aider mon pays » était sa justification. Cependant, quand il a été envoyé sur les champs de bataille, il est devenu conscient que la vie des soldats américains (comme celle de toutes les troupes de la FISA) était en danger 24 heures sur 24. Chaque jour, ils devaient s’attendre à une attaque à tout moment, la plupart par surprise, hideuses et criminelles. La veille de la tuerie, il avait été témoin d’une scène d’horreur au cours de laquelle un de ses collègues avait perdu une jambe sur une mine terrestre. Nous ne savons pas combien il avait vu de victimes civiles ou parmi les combattants ennemis, ni à combien de fusillades il avait participé. Le cas de Robert Bales n’est pas une exception.

C’est un fait avéré que la guerre crée des dommages psychologiques terribles. « Plus de 200 000 personnes (c'est-à-dire un cinquième de tous les vétérans de la guerre en Irak et en Afghanistan) depuis le début de la guerre dans ces pays, ont reçu des traitements dans les hôpitaux militaires – tous étant traités pour des troubles de stress post-traumatiques (SSPT). ‘USA Today’ a publié des données en novembre 2011 se référant à des archives de l’Association des Vétérans. Le nombre estimé de cas non répertoriés d’anciens combattants malades est probablement beaucoup plus élevé. (…) L’armée ne reconnaît que 50 000 cas de PTSD (Post Traumatic Syndrom Disorder»1.

Un tiers environ des soldats de la guerre du Vietnam sont revenus chez eux avec des troubles psychologiques très importants. Bien qu’il n’y ait eu que 1 % de la population qui ait servi dans l’armée américaine, les suicides des soldats représentent 20 % de tous les suicides. Presque 1000 vétérans font des tentatives de suicide chaque mois. Comme ils le disent: « C’est une horreur. La guerre change votre cerveau. Entre la guerre et la vie à la maison, il y un abîme. Vous changez, que vous le vouliez ou non. Une fois retourné chez vous, vous ne pouvez plus trouver un équilibre.»2

Le cas de Robert Bales en est une illustration : si on met le doigt dans le patriotisme et le nationalisme, on est happé par une machinerie de destruction, qui ne fait pas qu’endommager ou détruire la vie de l’ennemi et de sa population civile, mais les soldats eux-mêmes sont démembrés, mutilés mentalement et émotionnellement déstabilisés et profondément blessés. Alors que la classe dominante et ses idéologues embellissent les guerres, en parlant de « mission humanitaire », de « missions de stabilisation », la réalité sur le théâtre de la guerre est complètement différente. Sur le terrain de la guerre, les soldats sont précipités dans les abysses, dans lesquels leur méfiance initiale inévitable évolue en haine et paranoïa. S’ils n’étaient pas déjà enclins à l’usage facile de la violence avant leur engagement, ou s’ils n’étaient pas déjà psychologiquement instables, beaucoup d’entre eux reviennent chez eux profondément déstabilisés psychologiquement. Ce qui est dépeint comme une intervention « humanitaire » s’avère en réalité être l’exercice de la terreur sur la population, avec des humiliations et des tortures. Les soldats développent un sentiment de satisfaction/compensation s’ils peuvent abîmer ou détruire des symboles que la population locale a en haute estime, ou s’ils peuvent humilier des êtres humains directement et ouvertement. La population locale qui a été poussée dans une impasse ne ressent souvent rien d'autre que du mépris pour les « libérateurs » et, parmi elle, beaucoup peuvent être facilement mobilisés pour des attaques suicides. Bref, la machine à tuer tourne à plein régime.

Après tant d’expériences traumatisantes, le soldat Bales ne pouvait plus se dire « je veux aider mon pays » parce qu’il était particulièrement outré qu’après 4 campagnes, il ait été encore renvoyé en Afghanistan. Selon sa femme, les troupes auraient préféré être stationnées dans des pays plus paisibles, Allemagne, Italie ou Hawaï. Le corps et l’esprit de tant de soldats sont mutilés. La brutalité se développe. Une fois revenus à la maison, la plupart d’entre eux doivent faire face au chômage et au sentiment de n’être chez eux nulle part. L’exemple de la ville de Los Angeles est révélateur : « A Los Angeles, il y a beaucoup de vétérans sans domicile. Ils ont tout perdu : leur travail, leur partenaire, leur maison. Tout cela à cause de leurs troubles psychologiques et parce qu’ils ne reçoivent aucune aide. A peu près un tiers de tous les sans abris de Los Angeles sont des vétérans. » 3

NAPO, l'Association Nationale Britannique des Agents de Probation « estimait que 12 000 (engagés précédemment) sont en liberté surveillée et 8500 de plus derrière les barreaux en Angleterre et au Pays de Galles. Ce total de plus de 20 000 est plus du double du nombre d'engagés actuellement en service en Afghanistan. »4.

Aux Etats-Unis, le soldat Bales peut maintenant être condamné à la peine de mort. Au lieu de chercher et d’expliquer pourquoi le patriotisme et le nationalisme conduisent nécessairement à des orgies de violence et à la destruction de victimes, le système judiciaire américain qui en est l’instigateur, agit maintenant comme procureur et « juge ». Il veut se laver les mains de sa responsabilité, après que la guerre et l’armée ont tellement molesté les soldats que ceux-ci finissent par perdre leur contrôle et « s’effondrent ». Le « bien-être » des psychologues de l’armée n’a qu’un seul but : les soldats doivent être aptes au combat. Le psychologue et metteur en scène Jan Haaken a montré dans son documentaire « Mind Zone » quel rôle jouent les psychologues : « Nous ne sommes pas ici pour réduire le nombre de soldats. En cas de doute, les soldats sont déclarés aptes au combat, aussi longtemps qu’ils peuvent faire le travail.»5

Alors que la plupart des soldats (qui se voyaient au début comme participant à la « libération » du pays du joug des talibans) tout autant que la population locale subissent de grandes souffrances (physiques et psychologiques), le système lui-même est asphyxié par le fardeau économique de la guerre. Les Etats-Unis, qui ont déclenché la plus longue guerre de leur histoire, ont accumulé une dépense gigantesque pour celle-ci. « La facture finale s’élèvera au moins à 3,7 milliards de dollars, selon le projet de recherche « Costs of War » (Coûts de la guerre) de l’Institut Watson des Etudes Internationales de l’Université Brown. »6

La guerre, en tant que mécanisme de « survie » du système requiert sans cesse un prix plus élevé. La survie de ce mode de production décadent devient une affaire totalement irrationnelle.

Combattre la barbarie avec des moyens barbares ?

La spirale de la violence, la machinerie de destruction, qui éliminent tout ce qui est humain, ne peuvent être brisées avec les moyens du système capitaliste. Pour renverser ce système inhumain, le but et les moyens doivent être en harmonie l’un avec l’autre.

« La révolution prolétarienne n'a nul besoin de la terreur pour réaliser ses objectifs. Elle hait et abhorre l'assassinat. Elle n'a pas besoin de recourir à ces moyens de lutte parce qu'elle ne combat pas des individus, mais des institutions, parce qu'elle n'entre pas dans l'arène avec des illusions naïves qui, déçues, entraîneraient une vengeance sanglante. Ce n'est pas la tentative désespérée d'une minorité pour modeler par la force le monde selon son idéal, c'est l'action de la grande masse des millions d'hommes qui composent le peuple, appelés à remplir leur mission historique et à faire de la nécessité historique une réalité. » (Rosa Luxembourg, Que veut la Ligue Spartakus ? )

Dv (25 mars)