Des étudiants californiens combattent les plans d’austérité

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Nous publions ci-dessous de larges extraits de la traduction d'un article réalisé par Internationalism, section du CCI aux États-Unis, et diffusé sur notre site en anglais le 18 avril.

Le 4 mars 2010, après des mois de restrictions budgétaires draconiennes et de congés imposés dans le système d'enseignement supérieur à travers les États-Unis, diverses organisations, y compris un certain nombre d'organisations gauchistes, mais aussi anarchistes, ont appelé à une journée nationale d’action. Le slogan adopté était « sauvez l'éducation », une façon trompeuse de définir les questions en jeu, car il est utilisé pour maintenir le mouvement étudiant dans l'illusion du réformisme démocratique et aussi pour caractériser les coupes dans l'éducation publique comme  « spécifiques » à ce secteur, comme si c'était le seul soumis à des attaques. C'est pourquoi il y a souvent une mauvaise définition de la question, comme si l’éducation était victime d’une émasculation politique. En fait, la crise de l'éducation est une conséquence directe de l'aggravation de la crise généralisée du capitalisme et la lutte des étudiants doit être comprise dans ce contexte. Le positionnement correct du mouvement étudiant dans un conflit de classe plus large est essentiel pour comprendre le dynamisme de la lutte alors que les contradictions du capitalisme s’exacerbent. Il est également important de comprendre les faiblesses, les limites, mais aussi les potentialités du mouvement étudiant, si l’on veut que ce potentiel se concrétise au maximum.

Le contexte : la crise économique

Personne ne sera surpris d’apprendre que la Californie est le théâtre des actions les plus nombreuses, les plus populaires et les plus préparées du mouvement étudiant. La Californie est le siège de trois systèmes d'enseignement supérieur : University of California (UC), California State University (CSU) et California Community College (CCC), le CCC étant le plus grand système d'enseignement supérieur au monde. Ces trois systèmes englobent respectivement 160 000, 433 000 et 3 000 000 d’étudiants, soit environ 10% de l’ensemble de la population de la Californie. La grave crise financière de l'État, avec un déficit de 20 milliards de dollars, a entraîné des restrictions que le gouvernement tente désespérément de conjurer en ne remboursant pas ses prêts. La situation en Californie est si grave que les grands dirigeants financiers, comme le directeur de la banque JP Morgan Chase, ont caractérisé la situation budgétaire de la Californie comme étant pire que celle de la Grèce. Cette situation a conduit « L'État du Soleil Brillant » à faire subir aux trois systèmes d'enseignement supérieur des réductions drastiques de plus en plus importantes. Pour l'année scolaire 2009-2010, il y a eu une réduction budgétaire totale de 1,7 milliard de dollars répartie de façon à peu près égale entre les trois systèmes, chacun d’entre eux devant trouver sa propre façon de s'y adapter. UC et la CSU ont augmenté leurs frais de scolarité de 30% et ont institué des réductions de salaires et de congés pour leurs employés, tandis que les campus du CCC ont réduit leur nombre de classes, au point que les étudiants ne peuvent pas s'inscrire dans les classes nécessaires au transfert ou à l'obtention d’un diplôme.

Cette situation est particulièrement toxique lorsqu'elle se combine avec la dette qui pèse souvent sur les diplômés de ces systèmes d'enseignement supérieur. La California Postsecondary Education Commission, une institution fédérale, a déclaré en 2007 que « la hausse des frais de scolarité et le coût élevé de la vie mettent la pression sur les familles à faible revenu et sur celles à revenu moyen, ce qui pousse les élèves et les parents à contracter des dettes importantes. » Il est à noter que ceci a été écrit en 2007, avant la crise financière, alors que depuis l’économie dégringole en spirale. Au moment du rapport, les dettes moyennes pour les diplômés des systèmes d'enseignement supérieur de Californie étaient de 12 459 $ pour une scolarité sur quatre années et de 9 214 $ pour une scolarité sur deux années. Ce n'est toutefois pas la fin de l'histoire, dans la mesure où, souvent, ces prêts sont encore aggravés par les prêts des parents des étudiants du premier cycle (PLUS), qui sont souscrits pour payer l'éducation de leurs enfants et qui se montaient respectivement en moyenne à 12 066 $ et 12 742 $. Cela permet de mieux percevoir le poids de la dette pour une multitude d'élèves dans le système éducatif de Californie.

C'est dans ce cadre que la nature de classe des attaques à l’encontre de l'éducation commence à prendre forme. La hausse du coût de l'éducation, qui se manifeste dans les fractions les plus vulnérables de la population étudiante comme le fardeau d’une dette croissante et les restrictions budgétaires aggravées par cette hausse forment le cadre des agressions généralisées et directes à l’encontre du niveau de vie de la classe ouvrière. Pour beaucoup, l’éducation fonctionnait comme un moyen de parvenir à une meilleure situation matérielle et le système public d'éducation en Californie fut jadis l'un des plus accessibles. Le mécanisme de la dette étudiante est utilisé pour incorporer la population étudiante dans l'appareil d'État et pour dissuader de prendre des mesures radicales. À bien des égards, les prêts aux étudiants d'aujourd'hui relèguent la condition d'étudiant à une forme moderne d'esclavage de la dette et cette condition tend à encourager la docilité. Alors que la crise du capitalisme s'approfondit, c'est la classe ouvrière qui est invitée à supporter le poids de ces mesures d'austérité pour résister à la tempête de la crise capitaliste. Cette opération se trouve répétée dans l’ensemble de l'économie. Comme la réalité de la crise assombrit les lunettes habituellement teintés de rose des économistes, même des plus optimistes, de la bourgeoisie, la classe ouvrière est de nouveau appelée à subir la force de la récession à travers des licenciements, des mises en congés, des réductions de salaire, et des suppressions de salaire social, comme l’illustre l’assaut actuel sur l'éducation publique.

Cette situation ne se limite pas aux États-Unis. Les mesures d'austérité sont annoncées dans tout le monde industrialisé. L'attaque de l'éducation en Californie est en lien direct avec les attaques portées contre la classe ouvrière à l'échelle mondiale..

Faiblesses et potentialités du mouvement étudiant

Le mouvement étudiant de Californie se comprend mieux non pas comme une entité en soi mais comme une constellation de mouvements. Bien qu'il existe de nombreuses idées présentes dans le mouvement étudiant, la plupart des étudiants organisateurs sont inévitablement inexpérimentés et souvent leurs actions font le jeu des syndicats. Avec les restrictions budgétaires qui affectent directement les travailleurs, sur chaque campus séparément, les syndicats sont dans une position de force pour maintenir une influence solidement établie. Les étudiants sont mobilisés par les syndicats, souvent par groupes sur le campus, pour promouvoir une soi-disant solidarité « ouvrier-étudiant » et sont ensuite canalisés dans des actions visant à promouvoir le jeu syndical - d'où le slogan populaire dans les manifestations d'étudiants « Nous avons le pouvoir / Quel pouvoir? / Le pouvoir du syndicat ! » Au-delà de manifestations symboliques et inoffensives sur les campus isolés, les syndicats et leurs alliés dans la population étudiante font aussi la promotion de l'idéologie électoraliste qui invite les élèves à écrire à leurs députés à Sacramento et à faire pression pour une suppression des restrictions budgétaires. Ces demandes qui sont souvent formulées à partir d’une conception mystifiée de l'université et à travers la promotion de l'appareil syndical, empêchent la prise de conscience de la nature de classe de la crise elle-même. Les étudiants ignorent aussi bien le fait que l'État de Californie est tout simplement incapable de fournir le moindre financement dans le contexte d'un déficit massif et que le rétablissement des budgets des différents systèmes d'enseignement supérieur nécessiterait de l'État des réductions dans d'autres secteurs prétendument au service de la population : il n’y a rien à espérer du cadre étroit du chauvinisme syndical. Semblant se détacher de ce cadre, il y a un camp constitué de leaders étudiants qui appellent à une responsabilisation des syndicats, mais à travers l'utilisation d'une rhétorique très idéologiquement raciste qui vise en réalité à remplacer la classe par la race. Lors d'une récente réunion de défenseurs de cette idée,, l'un d'eux a parlé de « recadrer le débat afin de comprendre que l'idéologie anti-noir a créé du capital ». L'accent est celui d’une rhétorique "anti-noir", mais développée dans le cadre d’une hiérarchie des opprimés, elle est présentée comme une forme d'analyse de la crise de l'éducation, comme une « crise raciale ». Ce cadre est incroyablement réactionnaire et il aggrave les divisions au sein du mouvement étudiant selon des critères raciaux. Ce groupe est numériquement marginal, mais il est influent, dans sa capacité à exploiter les divisions encouragées par la classe dirigeante depuis plus d'un siècle.

Il y a cependant des étudiants qui s’en libèrent et reconnaissent cette dichotomie comme deux manifestations bourgeoises qui se disputent les restes d'un système malade... Ces étudiants fonctionnent en suivant une ligne de valeurs largement communiste-libertaire et leur faveur va à une variété de tactiques souvent décriées par les syndicats et leurs partisans comme étant trop "incendiaires". Les tactiques de lutte populaire qu’ils préconisent sont l’occupation de bâtiments et diverses formes de protestations conflictuelles comme le blocage des autoroutes. Un slogan adopté dans ce camp est « tout occuper, ne rien demander », et ils sont fortement influencés par le situationnisme. Ils s'inspirent également dans une certaine mesure des luttes étudiantes grecques dans ce qu’ils décrivent comme leur assaut contre la « marchandisation de la vie » (bien que, si l'on considère que les étudiants grecs se sont également décrits comme appartenant à la «génération 400 euros », nous ne pouvons que nous demander quel accès aux «marchandises» les étudiants de Californie ont vraiment !) Théoriquement, ce regroupement est le plus susceptible d’avoir compris la crise de l'éducation comme faisant partie de la crise permanente du capitalisme. La base de leur slogan est que le capital ne peut pas se permettre la moindre concession, la moindre réforme, et qu’il reste donc à prendre en charge ce qui existe et à le réorienter pour une utilisation par tous. Ce groupe, bien que très habile à faire sa publicité, est encore une très petite fraction au sein du mouvement étudiant.

Ces divisions sont profondes et sont un gros handicap pour la dynamique portée par le mouvement étudiant. Une forme populaire d'organisation apparue sur les campus est constituée par des assemblées générales à la composition variée. Dépendant souvent entièrement de qui les a réunies, elles sont dominées par l'un des camps présentés ci-dessus et il devient très difficile d’aller de l’avant en présentant une opinion dissidente. C'est encore dû à l'inexpérience des nombreux étudiants qui se sont impliqués dans ce mouvement, ce qui permet aux bureaucrates syndicaux les plus expérimentés et à leurs partisans de transformer ces espaces en des plates-formes pour leurs organisations.

Toutefois, de nombreux étudiants sont de plus en plus conscients de la présence d’éléments opportunistes au sein du mouvement. Comme les contradictions de la démocratie capitaliste sont progressivement démasquées par l'arrogance de ses représentants et par leur incapacité à faire la moindre concession, une grande partie de la discussion au sein des assemblées générales les plus libres s’est orientée vers les idées concernant la solidarité étudiants-travailleurs par-delà les syndicats et la législation. Une certaine ambivalence existe toujours sur la question des grèves et sur celle d’un engagement plus militant dans la classe ouvrière, mais il y a une augmentation notable de la radicalisation de la population étudiante depuis le 4 mars.

Il y a un intérêt accru pour toucher non seulement les travailleurs mais aussi les élèves et leurs enseignants des lycées et collèges. Le succès arraché avec le rassemblement du 4 mars à Oakland où plus de 1000 étudiants sont sortis de leurs écoles et ont participé à un rassemblement - de nombreux orateurs n’avaient encore jamais parlé devant un public, mais de façon vraiment encore enfantine, ils gueulaient dans des porte-voix des slogans contre la casse du système d'éducation public. Il y a beaucoup d'énergie potentielle au sein du mouvement étudiant en Californie parce que, malgré les efforts de ceux qui cherchent à masquer la nature de classe de la crise, il y a un nombre croissant d’étudiants qui rejette l'ensemble de ce discours et cherche d'autres explications. Il y a une compréhension croissante que le problème auquel sont confrontés les étudiants n'est pas un problème de mauvaise gestion, mais de profonde crise du système de production qui affecte le monde entier.

AS (5 avril)

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