Le mécontentement des ouvriers britanniques paralysé par des manœuvres juridiques et syndicales

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La classe dirigeante, confrontée à une crise économique insondable, attaque de plus en plus brutalement les exploités.

Tous les partis politiques capitalistes conviennent que la seule façon de faire face au fardeau de la dette du Royaume-Uni est de procéder à des coupes sans précédent dans les services publics. Dans leurs efforts pour extraire la dernière goutte de profit de la force de travail des ouvriers, les patrons ont partout recours à l'intimidation. Cela est d'autant plus évident lorsque les travailleurs montrent qu’ils sont disposés à résister à l'attaque sur leurs conditions de vie et de travail.

Les mesures anti-grèves

Face à la menace d'une grève du rail à l'échelle nationale contre le projet de supprimer les emplois de 1500 travailleurs d'entretien des voies ferrées, Network Rail s’est mis d’accord avec les tribunaux pour déclarer que le scrutin en faveur de la grève était illégal. Aujourd’hui, ceci devient de plus en plus une réplique classique aux prochaines grèves nationales, surtout quand elles surviennent dans les secteurs économiques clé. La grève de British Airways (BA), prévue initialement à Noël, a elle aussi été retardée après que la Cour suprême eut trouvé des irrégularités dans la procédure de vote. Etant donné que de telles irrégularités peuvent être découvertes dans pratiquement n'importe quel vote de grève, l'utilisation des injonctions pour interdire la grève érode progressivement toute possibilité d'action de grève légale -en particulier parce qu'un autre facteur est pris en compte dans la décision du tribunal : l'impact ‘négatif’ pour "l'intérêt public" de la grève des chemins de fer.

Le bulletin de vote a été initialement rendu obligatoire par les lois ‘antisyndicales’ introduites dans les années 1980 sous le dernier gouvernement conservateur. Leur but essentiel était d'empêcher les travailleurs de prendre la décision de faire grève dans les réunions massives, où la solidarité de classe est la plus forte, de faire du vote de la grève un choix purement individuel, comme le vote aux élections, et d'amener des retards interminables qui peuvent saper la volonté de combattre des ouvriers. Tout comme les règles qui interdisent les piquets de grève et les grèves de solidarité, ces lois rendent déjà pratiquement impossible à toute forme efficace d’action de classe d’être dans la légalité. Mais loin d'être ‘antisyndical’, l’objectif de cette législation a toujours été de renforcer la capacité de la machine syndicale à contrôler les actions non-officielles et l'auto-organisation des travailleurs au niveau de l'atelier et de la rue. Maintenant, des restrictions légales similaires sont imposées même à des grèves syndicales officielles au niveau national. Face à la crise, la très démocratique classe dirigeante ne fait même plus semblant de prétendre que les syndicats sont indépendants. Ils se voient de plus en plus attribuer le même rôle que celui des syndicats des régimes staliniens ou fascistes comme étant ouvertement chargés de faire respecter l’ordre et la discipline au travail. L'acceptation par le syndicat RMT de ce cadre juridique s’est manifestée dans le fait qu’il a immédiatement annulé la grève.

Le harcèlement moral à British Airways

A BA, la majorité du personnel de cabine (hôtesses de l’air et stewards) est entrée dans une deuxième semaine de grève pour s’opposer au harcèlement moral et à l’intransigeance de la direction. BA a dépouillé de leurs « avantages voyage » 2000 membres du personnel de cabine en grève, « avantages » dont ils ont énormément besoin pour travailler, et a supprimé près de quinze jours de paye au personnel des vols long-courrier afin de les pousser à ne pas s’engager dans la grève. BA a aussi imposé un règlement disciplinaire qui empêche le personnel de cabine de communiquer avec les autres travailleurs ou avec les passagers, d'organiser des forums de discussion sur Internet ou même de faire une plaisanterie sous peine de licenciement ou de suspension. La plus grande crainte de BA est que le personnel de cabine étende la lutte à d'autres secteurs tels que celui des bagagistes ou des pilotes. Il a ainsi encouragé de façon inédite les actions pour briser la grève, surtout parmi les pilotes qui se sont vus « offrir » une formation comme personnel de cabine temporaire.

BA a aussi essayé de supprimer certains « privilèges » pour les cadres syndicaux, tels que des bureaux pour les délégués syndicaux et des congés pour activités syndicales. Cela a permis au syndicat Unite de présenter la lutte comme étant contre des tactiques ‘antisyndicales’. Les travailleurs de BA sont appelés à défendre leur droit démocratique de s'organiser en syndicats. Bob Crow, le leader de l'aile gauche du RMT, va dans le même sens après l'injonction : «Ce jugement ... tord les lois antisyndicales encore davantage en faveur des patrons" (The Guardian, 2 avril). Pour le RMT, la décision du tribunal était «une attaque contre l’ensemble du mouvement syndical» (ibid.). L'appel à défendre les syndicats contre cette attaque se trouve répétée à longueur de colonnes dans la presse de gauche.

Mais les syndicats sont-ils réellement en train de défendre les travailleurs ?

En apparence, les luttes actuelles semblent être un exemple de syndicats combatifs menant la lutte contre des patrons intransigeants. Le syndicat Unite, avec sa filiale personnel de cabine BASSA, a tenté de susciter le soutien du syndicat US Teamsters et il a levé un trésor de guerre de 700.000 £, en imposant un prélèvement de 2% aux membres de Unite pour soutenir cette grève. Mais en y regardant mieux, on s’aperçoit que BASSA a déjà dit très clairement, alors qu’on le consultait, qu'il était prêt à accepter des réductions de salaires « afin de sauver des emplois ». Le directeur général de BA depuis 2005, Willie Walsh (personnalité irlandaise du monde des affaires surnommé «  Willie le sabreur » - NDT), a déclaré tout net qu’il était en guerre et serait inflexible avec le personnel de cabine avec pour objectif de faire payer la récession actuelle aux travailleurs de BA. La réponse des syndicats de BA a été de concéder immédiatement une réduction des salaires. Ainsi, on a vu l'image écœurante de piquets de grève portant des pancartes syndicales officielles disant « nous avons accepté une réduction des salaires ».

Il ne fait aucun doute qu'il existe une réelle volonté chez les travailleurs de l'équipage de cabine de lutter contre ces attaques : lors d'une réunion massive, plus de 80% d'entre eux ont voté pour la grève. Toutefois, à moins que les travailleurs soient en mesure de dépasser les limites de la présente action et d’étendre la grève à d'autres travailleurs de BA et au-delà, il y a un réel danger qu’ils soient broyés dans une grève de longue haleine stérile similaire à celle récente chez les travailleurs des postes. Après que le Communication Workers Union (CWU - syndicat des postiers) ait épuisé les postiers dans une série de grèves qui étaient strictement divisées région par région et catégorie par catégorie, et isolées dans le secteur postal, l'accord final convenu entre le CWU et Royal Mail donne plus de raisons de douter que les syndicats offrent véritablement aux travailleurs les moyens de défense contre les attaques des patrons.

Les postiers recevront une augmentation de salaire de 6,9% sur trois ans, un versement totalisant 1400 £ lorsque toutes les modifications adoptées auront été apportées, et une semaine de 39 heures de travail. Tous les postiers savent qu’avec l'inflation (qui est appelée à s’aggraver encore plus), il s'agit clairement d'une diminution de salaire sur trois ans. En échange, le CWU a accepté le plan de modernisation à grande échelle mis en avant par Royal Mail, qui verra le nombre de postiers travaillant à plein temps réduit de 75%, les autres travaillant à temps partiel. L'introduction de nouvelles machines de tri qui a été au cœur du différend a entraîné d'importantes réductions d'emplois. La réponse du CWU a été de faire l’éloge du règlement en disant qu'il s'agissait d'une « bonne affaire pour ses membres, en particulier dans le climat financier actuel » Un représentant du CWU a également poursuivi en disant que « de nombreux travailleurs, en particulier dans le secteur public, sont confrontés à des gel des salaires, à des licenciements et même, dans le cas des membres de Unite à la British Airways, à la perspective de réductions de salaires. Nous pensons que l'opération envisagée pour nos membres de Royal Mail est comparativement très avantageuse » (BBC News, 23/3/10).

La nécessité pour les travailleurs de s'organiser eux-mêmes

Compte tenu du fait que les grèves légales sont de plus en plus impossibles, les travailleurs seront de plus en plus confrontés à des campagnes pour qu’ils entrent dans l’enceinte des tribunaux sur le terrain procédurier, afin de rétablir le « droit démocratique de grève » à travers les syndicats. Ces campagnes rendront certainement difficile pour les travailleurs de prendre conscience du rôle véritable et de la nature des syndicats. En fait, la tendance pour les syndicats à devenir des rouages de l'Etat capitaliste remonte à loin et est irréversible. C'est cette réalité fondamentale qui, maintes et maintes fois, conduit les syndicats à diviser les luttes des travailleurs et à la fin à vendre des négociations pourries. Étouffer la lutte de classe et imposer l'austérité est devenu la tâche principale des syndicats dans la période du capitalisme d'Etat. Mais le grand avantage de la démocratie comme forme de domination de la bourgeoisie, c'est qu'il peut permettre un certain degré d'indépendance de l'appareil syndical, ce qui est vital pour entretenir l'illusion chez les travailleurs qu'il s'agit de leur propre organisation. Dans les régimes staliniens et fascistes, les travailleurs ont peu d'illusions sur les syndicats officiels et sont souvent contraints de prendre la lutte directement dans leurs propres mains. Un exemple excellent est donné par les assemblées de masse et les comités de grève révocables, qui sont apparus spontanément en Pologne pendant la grève de masse de 1980. En détruisant l’illusion que les travailleurs peuvent utiliser les syndicats existants pour organiser une résistance efficace, la bourgeoisie court le risque que les travailleurs des pays démocratiques en viennent à la conclusion que la seule façon d'avancer est de prendre les choses en mains, de défier la loi et les syndicats, et de s’auto-organiser pour mener et généraliser la lutte.

Melmoth / Amos, le 3 avril

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