Réunion publique à Budapest

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Crise économique mondiale et perspective de la lutte de classe

La librairie Gondolkodo Antikvàrium à Budapest a initié une série de débats publics sur les perspectives de la lutte de classe et a invité le CCI, le 5 novembre, à animer une discussion sur le thème "Crise économique mondiale et perspective de la lutte de classe".

Notre exposé introductif avait pour axes principaux la mise en évidence de :

  • l'extrême gravité de la crise dans tous les pays du monde signant la faillite irrémédiable du mode de production capitaliste

  • la dégradation inexorable des conditions d'existence du prolétariat et sa paupérisation croissante sur tous les continents;

  • le développement lent, heurté, mais incontestable des luttes ouvrières à l'échelle internationale;

  • les causes principales des difficultés actuelles du prolétariat à hisser ses combats à la hauteur des enjeux de la situation historique actuelle, et notamment ses difficultés à retrouver son identité de classe et à affirmer sa propre perspective révolutionnaire (suite aux campagnes de la bourgeoisie consécutives à l'effondrement du bloc de l'Est et des régimes staliniens);

  • le rôle de sabotage des luttes des syndicats en Europe comme dans tous les pays;

  • le surgissement de minorités de la classe ouvrière à la recherche d'une perspective révolutionnaire face à l'impasse de plus en plus évidente du capitalisme.

C’est la première fois que nous avons pu participer à une telle rencontre en Hongrie et pour la plupart des personnes présentes, c’était aussi la première fois qu’ils rencontraient le CCI. La réunion a donc, presque inévitablement, pris un aspect « question/réponse », les participants cherchant à situer et à comprendre les idées et les analyses du CCI et plus largement de la gauche communiste. De notre côté, nous avons beaucoup apprécié la possibilité qui nous a été offerte de mieux comprendre les débats en cours dans le milieu révolutionnaire en Hongrie, et la façon dont les questions politiques sont posées.

La discussion s'est polarisée essentiellement sur la perspective révolutionnaire de la lutte de classe, et notamment autour des questions suivantes :

La révolution prolétarienne va poser le problème de l'affrontement violent avec la bourgeoisie. Le CCI développe-t-il une intervention en direction des soldats afin de les convaincre (comme le préconisait Engels) et de les agréger à la lutte révolutionnaire du prolétariat ?

Notre réponse a mis essentiellement en évidence les arguments suivants: 

Il est évident que le renversement du capitalisme ne sera pas possible sans une décomposition des forces de répression. Mais ce processus ultime ne peut intervenir que dans une période où le rapport de forces entre la bourgeoise et le prolétariat mondial sera en faveur de la classe révolutionnaire, lorsque cette dernière sera suffisamment forte pour arracher le pouvoir à la bourgeoisie et ouvrir à toute la société la perspective du communisme. Dans une telle situation, les militaires, et même des membres de la police, seront amenées à choisir le camp le plus fort. Nous avons rappelé comment Trotsky, en 1917, est allé convaincre les cosaques, démoralisés, de ne pas se retourner contre la révolution. Nous avons également rappelé que, aujourd'hui, les soldats, dans les principales armées du monde, ne sont pas des ouvriers en uniforme embrigadés dans la guerre (comme c'était le cas lors de la première guerre mondiale), mais des engagés volontaires dans des armées de métier. De ce fait, les forces de répression ont pour objectif de maintenir l'ordre social capitaliste. Même si les soldats et les policiers sont salariés, ils n'appartiennent pas à la classe ouvrière, ils mettent leur force de travail au service du capital contre la classe ouvrière. Les organisations révolutionnaires n'ont donc pas pour vocation aujourd'hui de "convaincre" les forces de répression, mais de développer leur intervention afin de permettre au prolétariat d'affirmer sa propre perspective contre toute la classe dominante, contre l'État bourgeois et contre ses forces de répression dont la seule fonction est le maintien de l'ordre capitaliste.

Aujourd'hui, nous sommes confrontés à un problème très grave : le capitalisme est en train de détruire l'environnement. Il y a une certaine urgence pour sauver la planète. Mais la classe ouvrière ne se mobilise pas autour de cette question. Elle est réformiste et veut seulement améliorer sa condition dans le système capitaliste. Elle n'a pas une conscience révolutionnaire. Aurons-nous le temps de construire le communisme avant que la planète ne soit détruite par la catastrophe écologique ?

A cette intervention, le CCI a répondu que la destruction de notre écosystème est effectivement un vrai problème pour le devenir de l'espèce humaine, et que le temps ne joue pas en faveur du prolétariat. Mais nous ne pouvons pas aller plus vite que la musique puisque la lutte du prolétariat se joue à l'échelle historique. La bourgeoisie elle-même est très inquiète. Elle a conscience du problème mais est incapable d'y remédier.

Le prolétariat (comme l'ensemble de, la population) est aussi très préoccupé, mais la question écologique (tout comme la question de la guerre) n'est pas un facteur de mobilisation des luttes ouvrières. Le prolétariat aujourd’hui se mobilise essentiellement à partir des questions économiques, des attaques immédiates de ses conditions matérielles d'existence. Ce n'est qu'en développant ses luttes contre la misère et l'exploitation qu'elle pourra développer sa conscience et englober dans sa lutte révolutionnaire toutes les autres questions (la guerre, l'écologie et tous les autres fléaux engendrés par le mode de production capitaliste).

D'autres participants sont intervenus pour critiquer certains aspects de notre analyse. L'un d'entre eux a affirmé qu'il n'était pas convaincu par la conception du CCI concernant la maturation actuelle de la conscience de classe. Il a donné comme argument que même s'il y a aujourd'hui des grèves, les masses prolétariennes sont passives et ne sont pas révolutionnaires.

Un autre intervenant a également affirmé que l'analyse du CCI de la conscience de classe n'est pas matérialiste car elle n'est pas basée sur les buts finaux du mouvement prolétarien : mettre la production au service de la société.

A ces objections, nous avons rappelé que notre exposé a souligné l'existence de luttes ouvrières significatives dans de nombreux pays du monde. Face aux attaques capitalistes, les masses ouvrières ne sont donc pas passives. En témoigne aujourd'hui encore la mobilisation du prolétariat en France contre la réforme du système des retraites où ce sont plus de 3 millions de prolétaires (salariés de tous les secteurs, précaires, chômeurs, étudiants, lycéens) qui sont descendus massivement dans la rue dans les manifestations. Nous avons également rappelé que les révolutionnaires doivent avoir une vision historique et faire preuve de patience. Un mouvement révolutionnaire international ne peut pas surgir du jour au lendemain du fait de l'immensité de la tâche du prolétariat. Nous pensons également qu’il faut se garder de toute vision idéaliste suivant laquelle la conscience révolutionnaire du prolétariat serait introduite subitement, ex nihilo, c'est-à-dire indépendamment d'une maturation des conditions matérielles et subjectives dans lesquelles vivent les masses prolétariennes. La conscience révolutionnaire des masses se forme dans un processus historique nécessairement lent et heurté qui ne peut se développer qu'à partir des luttes de plus en plus massives face aux attaques économiques du capital.

Face à l'argument suivant lequel le but du prolétariat serait la socialisation de la production, nous avons surtout mis en évidence qu'il fallait rompre avec la logique de la loi du profit. Il ne s’agit pas seulement de la question de l’appropriation sociale ou privée, mais surtout du but de la production et de sa distribution : production pour la satisfaction des besoins humains de tous au lieu de l’accumulation de valeurs d’échange, de l’argent (avec son corollaire : la misère et la paupérisation pour un nombre croissant de prolétaires).

D' autres participants ont posé les questions suivantes : quel est le but de la production communiste ? Comment concevez-vous l'organisation de cette production ?

Faute de temps, notre réponse n'a pu être que très succincte (car elle se réfère aux questions économiques posées par l'analyse du CCI de la période de transition du capitalisme vers le communisme). Nous avons simplement affirmé que le but de la production dans la société communiste est la satisfaction des besoins de toute l'humanité. Une production qui mettra fin au règne de la marchandise et du profit. Cette production de biens de consommation (et leur distribution) devra nécessairement être centralisée à l'échelle mondiale.

Un autre participant est intervenu pour affirmer que le mouvement de Mai 68 en France était un mouvement révolutionnaire car c'était un mouvement massif impliquant toute la classe ouvrière et les étudiants. Les usines et les universités étaient occupées, les manifestations étaient massives, les grévistes se sont affrontés aux forces de répression, etc.

Dans notre réponse, nous avons affirmé que Mai 68 en France, fut, certes, la plus grande grève de l'Histoire qui a ouvert une nouvelle période historique dans la lutte de classe. Mais ce n'était pas un mouvement révolutionnaire. Il n'y avait pas de conseils ouvriers et la question de la prise du pouvoir était loin d'être posée.

Enfin, un intervenant nous a posé la question suivante : comment se fait-il que, malgré votre critique du syndicalisme, le CCI ait noué des relations avec un groupe anarcho-syndicaliste comme la CNT en France ?

A cette question, tout à fait pertinente, nous avons apporté la réponse suivante.

Pour le CCI, le critère essentiel de l'appartenance au camp prolétarien est aujourd'hui la question de l'internationalisme. C'est la raison pour laquelle nous nous gardons de tout ostracisme, de toute attitude sectaire à l'égard de groupes qui ne partagent pas nos positions sur la question de l’anarcho-syndicalisme. Nos liens récents avec la CNT ne concernent que le groupe CNT-AIT de Toulouse (et non pas la CNT Vignolles) du fait de sa position clairement internationaliste et également de son attitude fraternelle à l'égard du CCI. Nous avons également rappelé que dans d'autres pays (tel la Russie par exemple), le CCI entretient également des rapports fraternels (au-delà des divergences) avec des groupes se réclamant du courant anarcho-syndicaliste.

Cette première réunion publique animée par le CCI à Budapest et organisé par la librairie G., fut très riche et animée. Malgré un certain scepticisme dans le débat sur les potentialités révolutionnaires du prolétariat, les participants qui ont pris la parole ont manifesté leur conviction que le capitalisme doit céder la place à un autre système social : le communisme. Toutes les interventions ont convergé dans le même sens : face à la gravité de la situation mondiale, l'avenir de la société humaine est plus que jamais entre les mains de la classe ouvrière.

Le débat s'est déroulé dans un climat très sérieux et fraternel où chacun a pu exprimer son point de vue, ses divergences, ses questionnements et préoccupations. C’est d’autant plus significatif dans un pays où la classe ouvrière a encore d'énormes difficultés à engager la lutte contre les attaques du capital, et qui est encore très fortement marqué par le poids de l'idéologie nationaliste et par les conséquences de l'effondrement des régimes staliniens, notamment par la subsistance d'idéologies réactionnaires (xénophobie à l'égard des minorités ethniques, exactions de groupuscules d'extrêmes droite…).

Nous tenons ici à remercier chaleureusement la librairie Gondolkodo Antikvàrium d'avoir pris l'initiative d'inviter le CCI à animer cette réunion publique.

Nous tenons également à remercier les organisateurs de cette réunion pour les traductions en deux langues qui ont permis à tous les participants de suivre l'exposé du CCI et à nous-mêmes de participer activement au débat.

Le fait que notre organisation ait pu, grâce à cette invitation, exposer publiquement ses analyses dans la capitale hongroise est, à notre avis, une nouvelle manifestation d’une maturation en profondeur de la conscience de classe. Cette maturation s'exprime aujourd'hui par l'existence de minorités et éléments politisés à travers le monde qui cherchent à nouer des liens pour rompre l'isolement et clarifier à la fois leurs divergences et leurs points d’accord.

CCI (8 novembre)