Prises de position depuis le Pérou : le massacre de Bagua est une manifestation du pourrissement du capital !

See also :

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

Des voix prolétariennes se sont élevées contre le massacre de Bagua 1. Les camarades du Noyau Prolétarien du Pérou (également nommé Cercle scientifique d'analyse sociale) nous ont envoyé une prise de position dénonçant le brutal massacre d’indigènes perpétré par l’Etat péruvien dans un conflit lié à l’expropriation de terres d’anciennes communautés amazoniennes sous le prétexte « d’apporter le progrès », d’implanter de nouvelles exploitations à grande échelle pour extraire les hypothétiques ressources naturelles de cette région.

Dans le même temps, nous avons reçu, sous la forme de commentaire sur notre site, un tract signé d’un groupe de Lima se réclamant de l'anarchisme, « Jeunes Prolétaires », qui contient également des positions très valables.

Ces deux tracts ne sont pas qu’une simple prise de position ; ils ont été activement diffusés dans la manifestation qui a eu lieu le 11 juin dernier à Lima contre cette répression.

Nous saluons chaleureusement ces deux initiatives. Nous apprécions beaucoup le courage et l’engagement prolétarien que cela exprime. Face à des événements comme le massacre de Bagua, il est nécessaire que se fassent entendre des voix qui expriment des analyses et qui montrent des perspectives prolétariennes clairement opposées aux visions nationalistes, en défense du capitalisme d’Etat ou de l’inter-classisme comme au nom de la « citoyenneté » ainsi que de la « lutte pour la démocratie », que mettent en avant Ollanta2, les syndicats et tous les adorateurs du « Socialisme du XXIe siècle », cette grande escroquerie montée par Chavez et ses disciples.

Nous publions ci-dessous une nouvelle prise de position internationaliste provenant également de camarades du Pérou qui rejoint les deux précédentes et contient la même vision internationaliste. 3

Le point commun de ces trois documents réside dans le fait qu’ils abordent les événements du point de vue du prolétariat :

  • Comment développer la lutte ? Comment manifester sa solidarité envers les victimes du massacre ?
  • Comment maintenir l’autonomie de classe des prolétaires ?
  • Comment dénoncer non seulement la répression barbare du gouvernement mais aussi les pièges et les fausses orientations des partis d’opposition ?

Ce qu’ont en commun les trois documents c’est, en définitive, la défense des positions internationalistes et prolétariennes et en même temps la dénonciation des positions nationalistes, capitalistes d’Etat, interclassistes, etc., qui amènent avec elles la division, la dislocation et, en fin de compte, la défaite du prolétariat avec, pour finir, celle de l’ensemble de l’humanité.

Ce cadre commun est le plus important et c’est ce qui unit tous les internationalistes.

Ceci étant dit, il existe un thème qui est posé dans les trois textes et qui, à notre avis, devrait être objet d’un débat du plus grand intérêt.

Ce thème nous pourrions le résumer de la façon suivante : quelle attitude doit adopter le prolétariat face aux luttes des autres couches sociales non exploiteuses mais dont la condition sociale n’est pas prolétarienne ?

Ce problème s’est posé de façon brûlante dans la Russie de 1917 dans laquelle il y avait à peine 3 ou 4 millions de prolétaires immergés dans une masse hétérogène de 100 millions de paysans. Le prolétariat avait réussi à rallier à son combat ce gigantesque secteur social. Nous pensons qu’il a réussi à le faire à partir de son propre terrain de classe : la lutte pour en finir avec la guerre impérialiste, la révolution mondiale, la lutte pour réclamer tout le pouvoir aux soviets ou conseils ouvriers. Ceci étant dit, face aux revendications paysannes, il y avait eu un débat très large, tant dans les rangs bolcheviques que dans le mouvement révolutionnaire international, débat dans lequel ressortait notamment la position critique adoptée par Rosa Luxembourg vis-à-vis de la politique bolchevique envers la paysannerie .

Nous pensons qu’il serait très important de reprendre ce débat pour qu’il nous aide à nous orienter dans la situation actuelle qui ne se déroule cependant pas dans le même contexte. Par exemple, le poids de l’agriculture s’est considérablement réduit durant les 40 dernières années dans la majorité des pays, notamment en Amérique latine où, alors qu’au début des années 1960 la population paysanne représentait plus de la moitié de la population totale, elle atteint aujourd’hui à peine 20 %.

Les paysans ont été arrachés à leurs communautés ancestrales dans la montagne ou dans les forêts par la voracité de l’expansion capitaliste. Cela s’est réalisé à travers l’introduction de la production marchande, principalement à travers le rôle de l’Etat, au moyen d’une brutale pression fiscale comme à travers le développement du mouvement coopératif 4, les contraignant à abandonner le travail de la terre qui avait l’inconvénient de l’archaïsme, de l’isolement et de la pauvreté endémique mais qui offrait l’avantage de préserver encore un certain équilibre économique et communautaire.

Et cela, pour quelle perspective ? Soit celle de l’émigration vers l’Europe et l’Amérique du Nord, soit la fuite désespérée vers les grandes villes qui se sont vues inondées de terribles ceintures de misère dans lesquelles s’entassent des millions de personnes dans des conditions de survie épouvantables.

Ce problème nous devons l’aborder au moyen du débat en nous posant des questions telles que :

  • Est-ce que le processus de dépeuplement qui continue à se développer dans les zones agraires spoliées par l’aiguisement de la crise capitaliste pourrait s’arrêter ?
  • Est-ce qu’il y aurait des revendications qui garantiraient une stabilité minima à ces communautés ?
  • Sur quel terrain et sur quelles bases la solidarité du prolétariat peut elle s’exprimer ?
CCI (23 juillet 2009)

 

 


Prise de position depuis le Pérou :

Bagua est une manifestation du pourrissement du capital !

Le capitalisme nous confronte actuellement aux pires moments de son existence et les évènements de Bagua en sont une tragique expression. Quand le capitalisme s’exprime à travers des faits comme ceux de Bagua avec à leur suite des rivières de sang partout, on a là un symptôme de plus qui manifeste qu’il traverse son pire moment historique de décadence. Cette décomposition de la société est la caractéristique la plus importante et la plus saillante de cette décadence capitaliste.

Bagua est une manifestation qui montre que le capitalisme traverse actuellement ce processus d’effondrement et les scènes de tuerie et de barbarie en sont les conséquences permanentes. Les guerres sont une menace constante, les grands massacres comme celui de Bagua aujourd’hui, ne sont qu’une manifestation de la barbarie capitaliste qui peut être tout près et mettre en danger l’ensemble de l’humanité à n’importe quel moment.

Il est possible que cela n’apparaisse pas clairement de prime abord, et beaucoup diront que le capitalisme continue à être tout puissant et, malgré sa crise, à être un système qui va de l’avant. Mais ce n’est pas le cas ; depuis la Première Guerre mondiale, le capitalisme est entré dans sa période de décadence et, aujourd’hui, il est dans cette nouvelle phase de la décadence capitaliste qu’est la décomposition, phase qui a pris son plein essor à partir de la fin des années 1980 5.

Pour quelle raison luttaient les communautés indigènes de Bagua ?

Le motif principal de la lutte a été la défense de la petite propriété (indigène, paysanne), laquelle était une revendication juste pour ces secteurs exploités, condamnés à la misère et à la marginalisation. S’il est bien clair que le caractère prolétarien n’était pas présent dans cet affrontement, il appartient au prolétariat en tant que classe de faire son possible pour se joindre à ces secteurs vu que beaucoup d’indigènes et de paysans sont condamnés à la prolétarisation uniquement en tant que force de travail. Nous sommes d’accord avec la nécessité pour le prolétariat d’être solidaire avec ces luttes des communautés indigènes de Bagua et de n’importe où ailleurs.

Ces couches sociales doivent être gagnées par le prolétariat dans sa lutte finale contre le capital. Pour autant, nous ne devons pas mélanger cela avec l’idée que ces secteurs pourraient être les protagonistes d’une lutte similaire à celle du prolétariat, ou que tous nous serions une masse égale et indistincte de prolétaires. Seulement la lutte du prolétariat 6, avec ses revendications de classe, avec ses méthodes de classe, avec la perspective qu’elle porte en elle, peut offrir un avenir, un futur aux autres couches sociales exploitées et à l’humanité dans son ensemble et, pour cela, le prolétariat doit créer une plate-forme dans laquelle les communautés indigènes doivent intégrer leurs problèmes et leurs revendications.

Par contre, si nous prenions les choses à l’envers, si nous prenions comme point de départ une lutte indifférenciée dans laquelle le prolétariat se diluerait dans d’autres couches sociales, nous courrions le risque que ni le prolétariat ne puisse développer sa force, pas plus que ces couches sociales, c’est-à-dire que les deux s’affaibliraient et seraient défaites et écrasées.

L’antagonisme entre la petite et la grande propriété est mis en relief ici à travers le fait que la grande propriété s’impose pour extraire les ressources de la zone, arrachant « leurs terres » aux habitants des forêts et aux paysans. Pour le prolétariat, il ne s’agit pas de défendre la propriété, mais de l’abolir pour mettre toutes les ressources de la nature à la disposition de l’ensemble de l’humanité.

La lutte pour l’abrogation des décrets et pour la demande d’aides budgétaires, pour les écoles, les routes, l’eau, la lumière, pour le développement de cette région, cache que le problème de fond est le capitalisme. Mais, plus particulièrement, cela crée une illusion, celle que le capitalisme à travers l’Etat pourrait être l’agent du progrès (et il ne s’agit pas ici d’une dichotomie modernité contre arriération, comme le prétend le président Alan Garcia 7). Non. Ce que nous mettons en évidence avec ce qui est arrivé à Bagua, c’est la perspective désespérante du capitalisme qui mène à la destruction environnementale et à de grands massacres de populations, dont la perspective n’est pas le travail salarié mais la disparition des vieilles communautés poussant ces populations à s’entasser dans les grandes villes et dans leurs banlieues dans des conditions misérables.

Mais l’idéologie dominante du capitalisme est ici présente avec « l’indigénisme », la « culture de l’ancestralité », le nationalisme, et cette idéologie remplit un rôle de dévoiement des tentatives prolétariennes au moment de se solidariser avec les protestations des communautés indigènes. Cette idéologie, nous l’avons vue quand ils portaient des drapeaux du « tahuantinsuyo » ou le chiffon bicolore. Ils ne comprennent pas non plus que lorsque le gouvernement les massacre, ce n’est pas un acte « autoritaire », « génocidaire » ou « antidémocratique » mais que c’est précisément LA DEMOCRATIE ELLE-MEME QUI LES MASSACRE.

Face à ce qui est arrivé avec la tuerie de Bagua, il est nécessaire que se fassent entendre des voix qui expriment l’analyse et les perspectives prolétariennes en claire opposition avec les prises de position nationalistes, l’idéologie du capitalisme d’état, de l’inter-classisme, du pacifisme et de la « citoyenneté », de « la lutte pour la démocratie », que mettent en avant Ollanta, les syndicats, les ONG, les fronts et tous les adorateurs du « Socialisme du XXIe siècle », la grande escroquerie de Chavez et de ceux qui adoptent sa politique. Ceci implique de dénoncer radicalement la gauche et l’extrême gauche du capital.

Finalement, nous devons réaffirmer clairement que, pendant que le capitalisme est dans ce processus d’effondrement, il entraînera avec lui toujours davantage de massacres, de guerres, et de manifestations de barbarie propres à cette phase de décomposition qui le traverse aujourd’hui. Le prolétariat est appelé à dépasser tout cela en mettant en avant sa perspective de futur, en la montrant à toute l’humanité, alors que sa force, actuellement, est en train de se développer.

Socialisme ou barbarie !


1 Au matin du 5 juin, la police péruvienne s'est déchaînée contre les populations indigènes de la province d'Amazonas (représentant une communauté indienne de plus de 600 000 personnes) qui bloquaient une route en appui à leurs revendications pour défendre leur territoire. Depuis le 15 avril, les communautés indiennes du Pérou amazonien s’étaient soulevées contre des mesures d’expropriation de leurs terres au profit des entreprises minières ou pétrolières dans le Nord-Est du pays. A la mi-mai, ils étaient considérés en « état d’insurrection ». Le bilan des affrontements, extrêmement lourd, est de plusieurs morts, sans doute plus d’une trentaine, peut-être des centaines de blessés et une quarantaine d’arrestations. Les informations sont restées confuses, la zone est depuis bouclée par la police.

2 Ollanta Moisés Humala Tasso est un homme politique et militaire (commandant en retraite) péruvien. Il est membre fondateur et président du parti nationaliste péruvien.

3 Pour les deux prises de position précédentes, voir sur notre site en espagnol : Perú : Voces proletarias contra la matanza de Bagua.

4 Des projets monstrueux de « développement » comme celui projeté par l’Etat péruvien à Bagua nous en voyons dans beaucoup d’autres pays. Par exemple, au Brésil et en Argentine, le développement d’une production « verte » de combustibles « écologiques » conduit à des cultures extensives gigantesques qui non seulement provoquent l’émigration des communautés qui habitent ces terres mais qui, de plus, entraînent de terribles désastres écologiques.

5 pour une analyse plus détaillée de ce phénomène, lire http://es.internationalism.org/rint/2001/107_descomposicion.htm

6 Nous rejetons la vision réductrice et partielle du prolétariat réduit uniquement aux ouvriers des usines. Le prolétariat est une classe sociale qui regroupe des couches très larges tant à la ville que dans les campagnes.

7 Seize ans après avoir terminé un premier mandat catastrophique (1985-1990), le chef de file de l’APRA (social-démocrate) Alan Garcia a été réélu président du Pérou en 2006 dans le duel qui l’opposait au candidat nationaliste Ollanta Humala.

See also :