13e Congrès du CCI : RAPPORT SUR LA LUTTE DE CLASSE

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  • Introduction

Ce rapport a avant tout pour but de combattre les campagnes idéologiques de la bourgeoisie sur “la fin de la lutte des classes” et “la disparition de la classe ouvrière”, et de défendre que, malgré ses difficultés actuelles, le prolétariat n'a pas perdu son potentiel révolutionnaire. Dans les premières parties de ce rapport, non publiées ici pour des raisons de place, nous avons montré que le rejet par la bourgeoisie de ce potentiel se fonde sur une conception purement immédiatiste qui prend l'état de la lutte de classe à n'importe quel moment pour la vérité essentielle du prolétariat à tout moment. A cette démarche superficielle et empirique, nous opposons la méthode marxiste qui défend que “le prolétariat ne peut exister qu'en tant que force historique et mondiale, de même que le communisme, action du prolétariat, n'est concevable qu'en tant que réalité historique et mondiale.” (Marx, L'idéologie allemande) Ce rapport sur la lutte de classe se situe donc dans le contexte du mouvement historique de la classe, depuis sa première tentative (épique) pour renverser le capitalisme en 1917-23, puis durant les décennies de contre-révolution qui ont suivi. Nous ne publions ici que la partie du rapport qui se centre plus particulièrement sur l'évolution du mouvement depuis la reprise des combats de classe à la fin des années 1960. Certains passages traitant de situations récentes et à court terme ont aussi été coupés ou résumés.

  • 1968-89 : Le réveil du prolétariat

(...) Et c’est là que réside toute la signification des événements de mai-juin 1968 en France : l’émergence d’une nouvelle génération d’ouvriers qui n'avait pas été écrasée ni démoralisée par les misères et les défaites des décennies précédentes, qui avait été habituée à un niveau de vie relativement élevé pendant les années du “boom” d’après la guerre et qui n’était pas prête à se soumettre aux exigences d’une économie nationale une nouvelle fois entraînée dans la crise. La grande grève générale de 10 millions d’ouvriers en France -allant de pair avec une énorme fermentation politique au sein de laquelle la notion de révolution, de transformation du monde, devenait à nouveau un sujet de discussion sérieux- a marqué la nouvelle entrée de la classe ouvrière sur la scène de l’histoire, la fin du cauchemar de la contre-révolution qui lui avait coupé le souffle depuis si longtemps. L’importance du “mai rampant” en Italie et de “l’automne chaud” l’année suivante réside dans le fait que ces événements ont apporté une preuve formelle de cette interprétation, principalement contre tous ceux qui tentaient de ne voir en mai-68 rien de plus qu’une révolte étudiante. L’explosion de la lutte au sein du prolétariat italien, qui est le plus avancé politiquement au monde, avec sa puissante dynamique antisyndicale, a clairement montré que mai 1968 n’était pas un éclair dans un ciel d'azur mais constituait bien l’ouverture de toute une période de luttes de classe se développant à une échelle internationale. Les mouvements massifs ultérieurs (Argentine 1969, Pologne 1970, Espagne et Angleterre 1972, etc.) en apportèrent une confirmation supplémentaire.

Les organisations révolutionnaires existantes n'ont pas toutes été capables de le voir : les plus anciennes, particulièrement dans le courant bordiguiste, atteintes d'une myopie croissante au cours des années, ont été incapables de voir le profond changement qui s’opérait dans le rapport de force global entre les classes ; mais celles qui sont parvenues à la fois à saisir la dynamique de ce nouveau mouvement et à réassimiler la “vieille” méthode de la gauche italienne qui constitua un pôle essentiel de clarté dans la pénombre de la contre-révolution, ont déclaré l’ouverture d’un nouveau cours historique, fondamentalement différent de celui qui avait prévalu à l'apogée de la contre-révolution, dominé par le cours vers la guerre. La réouverture de la crise économique mondiale allait certainement amener à une exacerbation des antagonismes impérialistes qui, s'ils suivaient leur dynamique propre, entraîneraient l’humanité vers une troisième et très probablement dernière guerre mondiale. Mais, parce que le prolétariat avait commencé à répondre à la crise sur son propre terrain de classe il agissait comme un obstacle fondamental à cette dynamique. Plus encore, en développant ses luttes de résistance, il se montrait capable de mettre en oeuvre sa propre dynamique vers un deuxième assaut révolutionnaire et mondial contre le système capitaliste.

La nature ouverte et massive de cette première vague de luttes, et le fait qu’elle avait à nouveau permis de faire parler de la révolution, a entraîné que beaucoup des éléments les plus impatients surgis avec ce mouvement ont fini par “prendre leurs désirs pour des réalités” et par penser que le monde était au bord d’une crise révolutionnaire dès le début des années 1970. Cette forme d’immédiatisme était fondée sur une incapacité à comprendre :

  • que la crise économique qui avait donné l'impulsion à la lutte n'en était qu'à sa phase initiale et que, contrairement aux années 30, cette crise s'imposait à une bourgeoisie armée des leçons de l'expérience et détenant des instruments qui la rendaient capable de “gérer” la descente dans l'abîme, c'est-à-dire le capitalisme d'Etat, l'utilisation d'organes constitués au niveau du bloc, la capacité à contenir les effets les plus néfastes de cette crise par le recours au crédit et à repousser son impact vers la périphérie du système ;
  • que les effets politiques de la contre-révolution avaient toujours un poids considérable sur la classe ouvrière, à travers la rupture quasi totale de la continuité avec les organisations politiques du passé, le faible niveau de culture politique dans le prolétariat dans son ensemble et sa méfiance invétérée pour “la politique” résultant de son expérience traumatisante du stalinisme et de la social-démocratie.

Ces facteurs apportaient la certitude que la période de lutte prolétarienne ouverte en 1968 ne peut être que longue. Contrastant avec la première vague révolutionnaire, qui était née en réponse à une guerre et s'était donc rapidement portée sur le plan politique -trop rapidement en quelque sorte, comme Luxemburg le nota par rapport à la révolution de novembre en Allemagne 1918-, les batailles révolutionnaires du futur ne peuvent être préparées que par toute une série de combats de défense économique qui -et c’est de toutes façons une caractéristique fondamentale de la lutte de classe en général- sont forcés de suivre un processus, difficile et inégal, fait d’avancées et de reculs.

La réponse de la bourgeoisie française à Mai 68 a donné le ton à la contre-offensive de la bourgeoisie mondiale : le piège électoral a été utilisé pour disperser la lutte de classe (après que les syndicats aient réussi à l'enfermer) ; on a agité au nez des ouvriers la promesse d’un gouvernement de gauche et l'aveuglante illusion que celui-ci résoudra tous les problèmes ayant motivé la vague de lutte et qu'il instituera un nouveau règne de prospérité et de justice, voire un petit peu de “contrôle ouvrier”. Les années 1970 pouvaient donc être caractérisées comme “années d'illusion” dans le sens où la bourgeoisie, confrontée à un développement relativement limité de la crise économique, était bien mieux placée pour vendre ces illusions à la classe ouvrière. Cette contre-offensive de la bourgeoisie a brisé l’élan de la première vague internationale de luttes.

L’incapacité de la bourgeoisie à tenir dans les faits la moindre de ses promesses signifiait que le resurgissement des luttes n’était qu’une question de temps. Les années 1978-80 ont connu une explosion d’importants mouvements de classe : Longwy-Denain en France, avec des efforts d’extension au delà du secteur de la sidérurgie et la confrontation à l’autorité syndicale ; la grève des dockers de Rotterdam, où a surgi un comité de grève autonome ; en Grande-Bretagne, “l’hiver du mécontentement” qui a vu une explosion simultanée de luttes dans de nombreux secteurs et la grève dans la sidérurgie en 1980 ; enfin, la Pologne 1980, point culminant de cette vague et en quelque sorte de toute la période de reprise.

A la fin de cette turbulente décennie, le CCI avait déjà annoncé que les années 1980 seraient des “années de vérité”. Par là nous n’entendions pas, comme c’est souvent mal interprété, que ce serait la décennie de la révolution mais une décennie au cours de laquelle les illusions des années 1970 seraient balayées par l’accélération brutale de la crise et par les attaques drastiques contre les conditions de vie de la classe ouvrière qui en résulteraient ; une décennie au cours de laquelle la bourgeoisie elle-même parlerait le langage de la vérité, celui qui promet “du sang, de la sueur et des larmes” ou comme celui de Thatcher affirmant avec arrogance : “Il n’y a pas d’alternative”. Ce changement de langage correspondait aussi à un changement dans la ligne politique de la classe dominante, avec la mise en place d'une droite dure au pouvoir menant les attaques nécessaires et une gauche faussement radicalisée dans l’opposition, chargée de saboter de l’intérieur et dévoyer la riposte des ouvriers. Enfin, les années 1980 seraient les années de vérité parce que l’alternative historique qui se posait à l’humanité -guerre mondiale ou révolution mondiale- non seulement deviendrait plus claire mais serait en un sens décidée par les événements de la décennie qui s'ouvrait. Et, effectivement, les événements inaugurant la décennie l'ont montré concrètement : d’un côté l’invasion russe en Afghanistan mettait cruellement en lumière la “réponse” de la bourgeoisie à la crise et ouvrait une période de tensions particulièrement aiguës entre les blocs (illustrée par les avertissements de Reagan contre l’Empire du Mal et par les budgets militaires gigantesques alloués à des programmes tel que le projet “Guerre des étoiles”), d'un autre côté la grève de masse en Pologne faisait clairement entrevoir la réponse prolétarienne.

Le CCI a toujours reconnu l’importance cruciale de ce mouvement : “En effet, cette lutte a donné une réponse à toute une série de questions que les luttes précédentes avaient posée sans pouvoir y répondre ou le faire clairement :

  • La nécessité de l'extension de la lutte (grève des dockers de Rotterdam) ;
  • La nécessité de son auto-organisation (sidérurgie en Grande-Bretagne) ;
  • L’attitude face à la répression (lutte des sidérurgistes de Longwy/Denain).

Sur tous ces points, les combats de Pologne représentent un grand pas en avant de la lutte mondiale du prolétariat et c’est pour cela que ces combats sont les plus importants depuis plus d'un demi-siècle.” (Résolution sur la lutte de classe, 4e Congrès du CCI, 1981, publiée dans le Revue internationale n°26)

En somme, le mouvement polonais a montré comment le prolétariat pouvait se poser en force sociale unifiée capable non seulement de résister aux attaques du capital mais aussi de dresser la perspective du pouvoir ouvrier, un danger bien identifié par la bourgeoisie qui mit de côté ses rivalités impérialistes pour étouffer le mouvement, en particulier par la mise en place du syndicat Solidarnosc.

Ayant répondu à la question comment étendre et organiser la lutte dans le but de l’unifier, la grève de masse polonaise a posé une autre question : celle de la généralisation de la grève de masse au delà des frontières nationales comme condition préalable au développement d’une situation révolutionnaire. Mais comme notre résolution l’a dit à l'époque, cela ne pouvait être une perspective immédiate. La question de la généralisation avait été posée en Pologne mais c’était au prolétariat mondial, et particulièrement au prolétariat de l’Europe de l’ouest, qu'il revenait d’y répondre. En essayant de garder l’esprit clair sur la signification des événements en Pologne, nous devions combattre deux types de déviation : d’un côté, une sous-estimation sérieuse de l’importance de la lutte (par exemple, au sein de la section du CCI en Grande Bretagne, chez les partisans des comités de lutte syndicaux dans la grève de la sidérurgie britannique, qui considéraient le mouvement en Pologne comme moins important que ce qui s’était passé en Angleterre) et d’un autre côté, un dangereux immédiatisme qui exagérait le potentiel révolutionnaire à court terme de ce mouvement. Afin de combattre ces erreurs symétriques, nous avons été amenés à développer la critique de “la théorie du maillon faible” (mise en avant par Lénine, entre autres, reprise notamment par les groupes bordiguistes, et exploitée au profit de la bourgeoisie par les tiers-mondistes de tous bords).

L’élément central de cette critique est une reconnaissance du fait que la percée révolutionnaire requiert un prolétariat concentré et surtout politiquement expérimenté ou “cultivé”. Le prolétariat des pays de l’Est a un passé révolutionnaire glorieux mais qui a été complètement effacé par les horreurs du stalinisme, ce qui explique l’énorme fossé entre le niveau d’auto-organisation et d’extension du mouvement en Pologne et sa conscience politique (la prédominance de la religion et surtout de l’idéologie démocratique et syndicale). Le niveau politique du prolétariat en Europe de l’Ouest, qui a fait pendant des décennies l'expérience des “délices” de la démocratie, est considérablement plus élevé (un fait illustré entre autre, par la présence en Europe de la majorité des organisations révolutionnaires internationales). C’est en Europe de l’Ouest, d’abord et avant tout, que nous devons chercher la maturation des conditions pour le prochain mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière.

De même, la profonde contre-révolution qui a déferlé sur la classe ouvrière dans les années 1920 a désarmé le prolétariat dans son ensemble. On pourrait dire que le prolétariat d’aujourd’hui a un avantage sur la génération révolutionnaire de 1917 : aujourd’hui il n’y a pas de grandes organisations prolétariennes qui viennent juste de passer dans le camp de la classe dominante et qui soient de ce fait capables de continuer à susciter une forte loyauté de la part d'une classe qui n'a pas eu le temps d’assimiler les conséquences historiques de leur trahison. Cela avait constitué, avec la social-démocratie, une raison majeure de l’échec de la révolution allemande en 1918-19. Mais cette situation comporte une autre facette. La destruction systématique des traditions révolutionnaires du prolétariat, la méfiance qu'en a tiré le prolétariat envers toute organisation politique, son amnésie croissante envers sa propre histoire (un facteur qui s’est accéléré considérablement au cours de la dernière décennie en gros) constituent une grave faiblesse pour la classe ouvrière de toute la planète.

A tous points de vue, le prolétariat d’Europe de l’Ouest n’était pas prêt à relever le défi posé par la grève de masse en Pologne. La seconde vague de luttes avait été émoussée par la nouvelle stratégie de la bourgeoisie consistant à placer la gauche dans l’opposition; quant aux ouvriers polonais, ils se sont retrouvés isolés au moment même où ils avaient le plus besoin que la lutte éclate ailleurs. Cet isolement (imposé sciemment par la bourgeoisie mondiale) a ouvert les portes aux chars de Jaruzelski. La répression de 1981 en Pologne marqua la fin de la seconde vague de luttes.

Les événements historiques de cette ampleur ont des conséquences à long terme. La grève de masse en Pologne a apporté la preuve définitive que la lutte de classe est la seule force qui peut contraindre la bourgeoisie à mettre de côté ses rivalités impérialistes. En particulier, elle a montré que le bloc russe -historiquement condamné, par sa position de faiblesse, à être “l’agresseur” dans toute guerre- était incapable de répondre à la crise économique croissante par une politique d’expansion militaire. Il était clair que les ouvriers du bloc de l’Est (et, très probablement, de la Russie elle-même) ne pouvaient absolument pas être enrôlés comme chair à canon dans une quelconque guerre future pour la gloire du “socialisme”. Ainsi la grève de masse en Pologne a été un facteur important dans l’implosion ultérieure du bloc impérialiste russe.

Bien qu’incapable de poser la question de la généralisation, la classe ouvrière occidentale n'a pas battu en retraite longtemps. Avec une première série de grèves dans le secteur public en Belgique en 1983, elle s'est lancée dans une “troisième vague” de lutte très longue qui, bien que ne démarrant pas au niveau de la grève de masse, contenait une dynamique globale vers celle-ci.

Dans notre résolution de 1980 citée plus haut, nous comparions la situation actuelle de la classe à celle de 1917. Les conditions de la guerre mondiale faisaient que toute résistance de la classe était immédiatement amenée à se confronter directement et pleinement à l’Etat et de ce fait à poser la question de la révolution. En même temps, les conditions de la guerre contenaient de nombreux inconvénients (la capacité de la bourgeoisie à semer des divisions entre les ouvriers des pays “vainqueurs” et des pays “vaincus” ; à couper l’herbe sous les pieds de la révolution en arrêtant la guerre, etc.). Par contre, une crise économique longue et mondiale non seulement tend à uniformiser les conditions de l'ensemble de la classe mais donne aussi au prolétariat plus de temps pour développer ses forces, pour développer sa conscience de classe à travers toute une série de luttes partielles contre les attaques du capitalisme. La vague internationale des années 1980 avait clairement cette caractéristique ; si aucune des luttes n’a eu le caractère spectaculaire de 1968 en France ou 1980 en Pologne, elles ont néanmoins combiné leurs efforts pour apporter d’importantes clarifications sur le pourquoi et le comment lutter. Par exemple, l’appel très répandu à la solidarité au delà des limites sectorielles en Belgique en 1983 et en 1986, ou au Danemark en 1985, a montré concrètement comment le problème de l’extension pouvait être résolu ; les efforts des ouvriers pour prendre le contrôle de la lutte (les assemblées des cheminots en France en 1986, les assemblées des travailleurs de l’enseignement en Italie en 1987) ont montré comment s’organiser en dehors des syndicats. Il y a eu aussi des tentatives maladroites pour tirer des leçons des défaites comme en Grande-Bretagne par exemple, à la suite de la défaite des longues luttes combatives mais épuisantes et isolées qu'ont menées les mineurs et les imprimeurs au milieu des années 1980 ; des luttes de la fin de la décennie ont montré que les ouvriers ne voulaient pas être entraînés dans les mêmes pièges (les ouvriers de British Telecom qui se sont mis en grève et sont ensuite rapidement retournés au travail avant d'avoir été paralysés ; les luttes simultanées dans de nombreux secteurs pendant l’été 1988). En même temps l’apparition de comités de lutte ouvriers dans divers pays a apporté des réponses à la question de savoir comment les ouvriers les plus combatifs peuvent agir vis-à-vis de la lutte dans son ensemble. Tous ces ruisseaux, apparemment sans liens les uns avec les autres, avaient un point de convergence qui, s'il avait été atteint, aurait représenté un approfondissement qualitatif de la lutte de classe internationale.

Cependant, à un certain niveau, le facteur temps a commencé à moins jouer en faveur du prolétariat. Confrontée à l’approfondissement de la crise de tout un mode de production, d’une forme historique de civilisation, la lutte de classe, bien que continuant à avancer, n'a pas réussi à tenir le rythme de l’accélération générale de la situation, ne parvenant pas au niveau requis pour que le prolétariat s'affirme en tant que force révolutionnaire positive. Cependant cette lutte de la classe n'en continuait pas moins à bloquer la marche vers la guerre mondiale. Ainsi, pour la grande majorité de l’humanité et pour celle du prolétariat lui-même, la réalité de la troisième vague est restée plus ou moins dissimulée, certes du fait du black-out de la bourgeoisie, mais aussi par sa progression lente et non spectaculaire. La troisième vague était même “cachée” pour la majorité des organisations politiques du prolétariat qui tendaient à ne voir que ses expressions les plus ouvertes; et de plus, à ne les voir que comme des phénomènes séparés, sans connexions

Cette situation, dans laquelle, malgré une crise sans cesse plus profonde, la classe dominante n’était pas non plus capable d’imposer sa “solution”, a donné naissance au phénomène de décomposition, qui est devenu de plus en plus identifiable, au cours des années 1980, à plusieurs niveaux en lien les uns avec les autres : au niveau social (atomisation croissante, gangstérisme, consommation de drogues, etc.), idéologique (développement d’idéologies irrationnelles et fondamentalistes), écologique, etc. Etant le produit d'un blocage de la situation, un blocage qui est dû au fait qu'aucune des deux classes fondamentales de la société n'est arrivée à imposer sa “solution”, la décomposition agit à son tour pour miner la capacité du prolétariat à se forger lui-même en une force unifiée ; à la fin de la décennie, la décomposition a de plus en plus pris le devant de la scène, culminant dans les gigantesques événements de 1989 qui ont marqué l’ouverture définitive d’une nouvelle phase dans la longue chute du capitalisme en faillite, une phase durant laquelle tout l’édifice social a commencé à craquer, trembler et s’écrouler.

  • 1989-99 : la lutte de classe face à la décomposition de la société bourgeoise

L’effondrement du bloc de l’Est s'est donc imposé à un prolétariat qui, quoique toujours combatif et développant lentement sa conscience de classe, n’avait pas encore atteint le niveau pour être capable de réagir sur son propre terrain de classe à un événement historique d'une telle importance.

L'effondrement du stalinisme et l'énorme campagne idéologique mensongère sur la “mort du communisme” que la bourgeoisie a développé à cette occasion ont donné un coup d'arrêt à la troisième vague et (sauf pour une très faible minorité politisée de la classe ouvrière) a eu un impact profondément négatif sur l’élément clé que représente la conscience de classe, en particulier au niveau de sa capacité à développer une perspective, à mettre en avant un but global à la lutte ce qui est plus vital que jamais à une époque où il peut de moins en moins y avoir de séparation entre les luttes défensives et le combat offensif et révolutionnaire du prolétariat.

L’effondrement du bloc de l’Est a porté un coup à la classe de deux façons :

  • il a permis à la bourgeoisie de développer toute une série de campagnes autour du thème de la “mort du communisme” et de la “fin de la lutte de classe” qui a profondément affecté la capacité de la classe à placer ses luttes dans la perspective de la construction d'une nouvelle société, à se présenter en force autonome et antagonique au capital, ayant ses propres intérêts à défendre. La classe ouvrière, qui n'a absolument joué aucun rôle spécifique dans les événements de 1989-91, était atteinte profondément au niveau de la confiance en soi. Sa combativité et sa conscience ont toutes les deux subi un recul considérable, certainement le plus profond recul depuis la reprise de 68. Les syndicats ont tiré le plus grand profit de cette perte de confiance en faisant un retour triomphal comme “seul et véritable moyen qu'ont les ouvriers” pour se défendre ;
  • Dans le même temps, l’effondrement du bloc de l’Est a ouvert les vannes à toutes les forces de la décomposition qui étaient déjà à son origine, soumettant de plus en plus la classe à l’atmosphère putride du “chacun pour soi”, aux influences néfastes du gangstérisme, du fondamentalisme, etc. En outre, la bourgeoisie, tout en étant autant sinon plus affectée par la décomposition de son système, se montrait capable de retourner les manifestations de celle-ci contre la classe. Un exemple typique de cette façon d'agir de la classe dominante a été l’affaire Dutroux en Belgique où les pratiques sordides de cliques bourgeoises furent utilisées comme prétexte pour entraîner la classe ouvrière dans une vaste campagne démocratique pour un “gouvernement propre”. En fait, l’utilisation de la mystification démocratique est devenue de plus en plus systématique parce qu'elle est à la fois la “conclusionlogique à tirer de l’échec du communisme” (selon la bourgeoisie) et qu'elle constitue l’instrument idéal aujourd'hui pour accroître l'atomisation de la classe et l’enchaîner pieds et poings liés à l’Etat capitaliste. Les guerres provoquées par la décomposition - le massacre du Golfe en 1991, l'ex-Yougoslavie, etc. - ont certes permis à une minorité de voir plus clairement la nature militariste et barbare du capitalisme mais ont eu aussi pour effet plus général d’augmenter le sentiment d’impuissance dans le prolétariat, le sentiment de vivre dans un monde cruel et irrationnel dans lequel il n’y a d’autre solution que de se cacher la tête dans le sable.

La situation des chômeurs a mis clairement en lumière les problèmes qui se posaient maintenant à la classe. A la fin des années 1970 et au début des années 1980, le CCI avait considéré les chômeurs comme une source potentielle de radicalisation pour l’ensemble du mouvement, ayant un rôle comparable à celui joué par les soldats durant la première vague révolutionnaire. Mais sous le poids de la décomposition, il s'est avéré qu'il était de plus en plus difficile pour les chômeurs de développer leurs propres formes collectives de lutte et d’organisation, étant eux-mêmes particulièrement vulnérables aux effets les plus destructeurs de celle-ci (atomisation, délinquance, etc.). Cela est vrai surtout pour les chômeurs de la jeune génération qui n’ont jamais fait l’expérience de la discipline collective et de la solidarité du travail. En même temps, ce poids négatif n’a pas été allégé par la tendance du capital à “désindustrialiser” ses secteurs “traditionnels” - les mines, les chantiers navals, la sidérurgie, etc. - où les ouvriers ont une longue expérience de la solidarité de classe. Au lieu d’être en mesure d’apporter leur force collective à leur classe, ces prolétaires ont eu tendance à se noyer dans une masse inerte. Les dégâts dans ce secteur ont eu bien sûr des effets sur la lutte des ouvriers ayant un emploi, dans le sens où cela a participé à la perte de sources importantes d'identité et d'expérience de classe.

Les dangers contenus dans la nouvelle période pour la classe ouvrière et l'avenir des ses luttes ne peuvent être sous-estimés. Si le combat de la classe ouvrière a clairement barré la voie à la guerre mondiale dans les années 1970 et 1980, il ne peut stopper ni ralentir le processus de décomposition. Pour engager une guerre mondiale, la bourgeoisie aurait dû infliger une série de défaites majeures aux bataillons centraux de la classe ouvrière. Aujourd’hui, le prolétariat est confronté à une menace à plus long terme mais non moins dangereuse d’une “mort à petit feu” où la classe ouvrière est toujours plus écrasée par ce processus de décomposition jusqu’à perdre sa capacité à s’affirmer en tant que classe, tandis que le capitalisme s’enfonce de catastrophe en catastrophe (guerres locales, catastrophes écologiques, famine, maladie, etc.). Cela peut aller jusqu’à ce que les prémisses même d’une société communiste aient été détruites pour des générations, sans parler de possibilité même de la destruction totale de l’humanité.

Pour nous, cependant, malgré les problèmes posés par la décomposition, malgré le reflux de la lutte de classe que nous avons vécu ces dernières années, la capacité du prolétariat à lutter, à réagir au déclin du système capitaliste, n’a pas disparu et le cours vers des affrontements massifs de classe reste ouvert. Pour montrer cela, il est nécessaire d’examiner à nouveau la dynamique générale de la lutte de classe depuis le début de la phase de décomposition.

  • L’évolution de la lutte depuis 1989

Comme le CCI l’avait prévu à l'époque, au cours des deux ou trois années qui ont suivi l’effondrement du bloc de l’Est, le recul de la classe ouvrière a été très marqué, à la fois au niveau de sa conscience et de sa combativité. La classe ouvrière subissait pleinement la campagne sur la mort du “communisme”.

Au cours de l’année 1992, les effets de cette campagne ont commencé sinon à s’effacer tout au moins à diminuer et on a pu discerner les premiers signes d’un renouveau de la combativité, en particulier à travers les mobilisations des ouvriers italiens contre les mesures d’austérité du gouvernement D'Amato en septembre 1992. Ces mobilisations ont été suivies en octobre par les manifestations des mineurs contre la fermeture de mines en Angleterre. La fin de 1993 a vu de nouveaux mouvements en Italie, en Belgique, en Espagne et surtout en Allemagne avec des grèves et des manifestations dans de nombreux secteurs, notamment dans le bâtiment et l’automobile. Le CCI, dans un éditorial opportunément intitulé “La difficile reprise de la lutte de classe” (Revue internationale n°76), déclarait que “le calme social qui régnait depuis près de quatre ans est définitivement rompu”. Tout en saluant cette reprise de la combativité dans la classe, le CCI soulignait les difficultés et obstacles importants auxquels elle devait faire face : la force retrouvée des syndicats ; la capacité de la bourgeoisie à manoeuvrer contre elle, en particulier sa capacité à choisir le moment et les thèmes sur lesquels les mouvements les plus importants éclateraient ; la capacité de la classe dominante à utiliser pleinement le phénomène de décomposition pour renforcer l’atomisation de la classe (à ce moment là, il y avait une grande utilisation des scandales dont un exemple fut la campagne “mains propres” en Italie).

En décembre 1995, le CCI (et le milieu révolutionnaire en général) a subi une épreuve importante. Dans le sillage d'un conflit dans les chemins de fer et suite à une attaque très provocatrice contre la protection sociale de tous les ouvriers, tout se passait comme si la France était au bord d'un mouvement de classe majeur, avec des grèves et des assemblées générales dans de nombreux secteurs, avec des mots-d'ordre avancés par les syndicats et scandés par les ouvriers qui soulignaient que la seule façon d’avoir gain de cause sur ses revendications était de “lutter tous ensemble”. Un certain nombre de groupes révolutionnaires, d'habitude sceptiques sur la lutte de classe en général, se sont particulièrement enthousiasmés pour ce mouvement. Par contre, le CCI a mis en garde les ouvriers sur le fait que ce “mouvement” était avant tout le produit d’une gigantesque manoeuvre de la classe dominante, consciente du mécontentement grandissant au sein de la classe qui cherchait à déclencher préventivement l’explosion avant que la colère latente puisse s’exprimer dans une vraie lutte, avant qu'elle ne se transforme en une vraie volonté d’en découdre. En particulier, en présentant les syndicats comme les champions de la lutte, comme les meilleurs défenseurs des méthodes ouvrières de lutte (assemblées, délégations massives vers les autres secteurs, etc.), la bourgeoisie cherchait à renforcer la crédibilité de son appareil syndical, en préparation de confrontations futures plus importantes. Bien que le CCI ait été beaucoup critiqué pour sa vision “conspiratrice” de la lutte de classe, cette analyse a été confirmée dans la période qui suivit. Les bourgeoisies allemande et belge, par leurs syndicats, ont en effet déclenché des sortes de copies conformes du “mouvement français”, tandis qu’en Grande-Bretagne (la campagne sur les dockers de Liverpool) et aux Etats-Unis (la grève à UPS), plusieurs tentatives de renforcement de l’image des syndicats avaient lieu.

L’ampleur de ces manoeuvres n'a pas remis en question la réalité sous-jacente de la reprise de la lutte de classe. En fait, on pourrait dire que ces manoeuvres, du fait que la bourgeoisie a habituellement un temps d'avance sur les ouvriers, provoquant des mouvements dans des conditions défavorables et souvent sur des revendications fausses, constituent une mesure du danger que la classe ouvrière représente.

La grande grève au Danemark au début de l'été 1998 a apporté la confirmation la plus importante de nos analyses. A première vue, ce mouvement comportait beaucoup de ressemblances avec les événements de décembre 1995 en France. Mais, comme nous l’avons écrit dans l’éditorial de notre Revue Internationale n°94, ce n’était pas le cas : “Malgré l’échec de la grève et les manoeuvres de la bourgeoisie, ce mouvement n’a pas exactement la même signification que celui de décembre 1995 en France. En particulier, alors que la reprise du travail s’était faite en France dans une certaine euphorie, avec un sentiment de victoire qui ne laissait pas de place à une remise en cause du syndicalisme, la fin de la grève danoise s’est faite avec un sentiment d’échec et peu d’illusion sur les syndicats. Cette fois, l’objectif de la bourgeoisie n’était pas de lancer une vaste opération de crédibilisation des syndicats au niveau international comme en 1995, mais de "mouiller la poudre", d’anticiper sur un mécontentement et une combativité croissante qui s’affirment petit à petit tant au Danemark que dans les autres pays d’Europe et ailleurs.”

L’éditorial montre aussi d’autres aspects importants de la grève : sa massivité (un quart du prolétariat en grève pendant deux semaines) qui témoignait véritablement du niveau grandissant de colère et de combativité dans la classe, et l’utilisation intensive du syndicalisme de base pour absorber la combativité et le mécontentement ouvriers envers les syndicats officiels.

Par dessus tout, c’est le contexte international qui avait changé : une atmosphère de combativité montante qui s’exprimait dans de nombreux pays et qui s'est poursuivie :

  • aux Etats-Unis, pendant l’été 1998, avec la grèves de presque 10 000 ouvriers à la General Motors, celle de 70 000 ouvriers de la compagnie de téléphone Bell Atlantic, celle des ouvriers du secteur de la santé à New York, sans parler des violents affrontements avec la police pendant une manifestation massive de 40 000 ouvriers du bâtiment à New York ;
  • en Grande-Bretagne, avec les grèves non officielles des ouvriers de la santé en Ecosse, des postiers à Londres, ainsi que les deux grèves des électriciens dans la capitale qui ont montré une claire volonté de se battre malgré l’opposition de la direction syndicale ;
  • en Grèce, pendant l’été, où des grèves dans le secteur de l'enseignement sont allées jusqu’à l’affrontement avec la police ;
  • en Norvège où une grève comparable en ampleur à celle du Danemark a eu lieu durant automne ;
  • en France où toute une série de luttes dans différents secteurs se sont déroulées, dans l'enseignement, dans la santé, à la Poste et dans les transports, notamment la grève des chauffeurs de bus de Paris à l'automne où les ouvriers ont répondu sur leur terrain de classe à une des conséquence de la décomposition - le nombre croissant d’agressions qu'ils subissent - en revendiquant des emplois supplémentaires plutôt que la présence dans les bus de policiers ;
  • en Belgique où une lente mais claire montée de la combativité, illustrée par les grèves dans l’industrie automobile, les transports, les communications, a été contrée par une gigantesque campagne autour du thème du “syndicalisme de combat”. Cela a pris une forme résolument explicite avec la promotion d’un “mouvement pour le renouveau syndical” qui utilise un langage très radical et “unitaire” et dont le leader, D'Orazio, s'est vu paré d’une auréole de radicalisme en étant poursuivi en justice pour “violence” ;
  • dans le tiers-monde, avec des grèves en Corée, des rumeurs sur un mécontentement social massif et grandissant en Chine et, plus récemment, au Zimbabwe où une grève générale a été lancée pour canaliser la colère des ouvriers non seulement contre les mesures d’austérité du gouvernement mais aussi contre les sacrifices exigés par la guerre en République Démocratique du Congo ; cette grève a coïncidé avec des désertions et des protestations au sein des troupes.

D’autres exemples pourraient être donnés, bien qu’il soit difficile d’obtenir des informations en raison du fait que -contrairement aux grandes manoeuvres syndicales largement répercutées par les médias en 1995 et 1996- la bourgeoisie a répondu à la plupart de ces mouvements par la politique du black-out, ce qui est une preuve supplémentaire du fait que ces mouvements sont l’expression d’une véritable et croissante combativité que la bourgeoisie ne veut certainement pas encourager.

  • Les réponses de la bourgeoisie et les perspectives de la lutte de classe

Face à la montée de la combativité, la bourgeoisie ne peut pas rester inactive. Elle a déjà lancé ou intensifié toute une série de campagnes sur le terrain même de la lutte tout comme sur un plan politique plus général, et cela pour saper la combativité de la classe et empêcher le développement de sa conscience. On connaît aujourd'hui un regain des syndicats “de combat” (comme en Belgique, Grèce ou dans la grève des électriciens britanniques), en même temps que se développent la propagande sur la “démocratie” (la victoire des gouvernements de gauche, l'affaire Pinochet, etc.), les mystifications sur la crise (la “critique” de la mondialisation, les appels à une soi-disant “troisième voie” qui utiliserait l'Etat pour tenir les rênes d'une “économie de marché” débridée) et que se poursuivent les calomnies contre la révolution d'Octobre, le bolchevisme et la Gauche communiste, etc.

En plus de ces campagnes, nous allons voir certainement la classe dominante utiliser au maximum toutes les manifestations de la décomposition sociale pour aggraver les difficultés auxquelles la classe ouvrière doit faire face. Il reste encore un très long chemin à parcourir entre le genre de mouvement que nous avons vu au Danemark et le développement d’affrontements massifs de classe dans les pays du coeur du capital, affrontements qui offriront à nouveau la perspective de la révolution à tous les exploités et opprimés de la terre.

Néanmoins, le développement de la lutte durant la période récente a montré que, malgré toutes les difficultés auxquelles elle a été confrontée durant la dernière décennie, la classe ouvrière n’en sort pas défaite et conserve même un énorme potentiel pour combattre ce système moribond. En effet, il existe plusieurs facteurs importants qui peuvent permettre la radicalisation des mouvements actuels de la classe et les porter à un niveau supérieur :

  • Le développement de plus en plus ouvert de la crise économique mondiale. En dépit de toutes les tentatives de la bourgeoisie pour minimiser sa signification et déformer ses causes, la crise reste “l’alliée du prolétariat” en ce sens qu’elle tend à mettre à nu les limites réelles du mode de production capitaliste. L’an dernier; nous avons déjà assisté à un approfondissement majeur de la crise économique et nous savons cependant que le pire est encore devant nous ; avant tout, les grands centres capitalistes commencent seulement à ressentir les effets de ce dernier plongeon ;
  • L’accélération de la crise signifie l’accélération des attaques capitalistes contre la classe ouvrière. Mais elle signifie aussi que la bourgeoisie est de moins en moins en mesure d’étaler dans le temps ces attaques, de les reporter ou de les concentrer sur certains secteurs. De plus en plus, c'est toute la classe ouvrière qui sera visée et tous les aspects de ses conditions de vie qui seront menacés. Ainsi la nécessité d’attaques massives de la bourgeoisie mettra de plus en plus en lumière la nécessité d’une réponse massive de la classe ouvrière.
  • En même temps, la bourgeoisie des principaux centres du capitalisme sera aussi contrainte de s’engager de plus en plus dans des aventures militaires ; la société sera de plus en plus imprégnée d’une atmosphère de guerre. Nous avons noté qu’en certaines circonstances (cela a été le cas immédiatement après l’effondrement du bloc de l’Est), le développement du militarisme peut augmenter le sentiment d’impuissance du prolétariat. En même temps nous avons noté, même au moment de la guerre du Golfe, que de tels événements peuvent aussi avoir un effet positif sur la conscience de classe, particulièrement au sein d’une minorité plus politisée ou plus combative. Il reste que la bourgeoisie est incapable de mobiliser massivement le prolétariat pour ses aventures militaires. Un des facteurs qui explique la large “opposition” au sein de la classe dominante aux récents raids sur l’Irak était la difficulté à “vendre” cette politique guerrière à la population en général et à la classe ouvrière en particulier. Ces difficultés vont croître pour la classe dominante, parce qu'au niveau militaire elle sera de plus en plus obligée de montrer les dents.

***

Le Manifeste Communiste décrit la lutte de classe comme une “guerre civile plus ou moins voilée”. La bourgeoisie, tout en essayant de créer l’illusion d’un ordre social au sein duquel les conflits de classe appartiendraient au passé, est néanmoins obligée d’accélérer les conditions mêmes qui polarisent la société autour de deux camps opposés par des antagonismes irréconciliables. Plus la société bourgeoisie sombre dans son agonie mortelle, plus le voile qui cache cette “guerre civile” s’écartera. Confrontée à des contradictions économiques, sociales et militaires toujours plus fortes, la bourgeoisie est obligée de resserrer son étau politique totalitaire sur la société, de proscrire toute atteinte à son ordre, de demander toujours plus de sacrifices et de donner toujours moins en retour. Comme au siècle dernier, quand le Manifeste fut écrit, la lutte des ouvriers tend à redevenir la lutte d’une classe “hors-la-loi”, une classe qui n’a pas d’intérêt à défendre dans le système actuel, dont toutes les rebellions et les protestations sont effectivement interdites par la loi. En cela réside l’importance de trois aspects essentiels de la lutte de classe aujourd’hui :

  • la lutte pour construire un rapport de forces en faveur des ouvriers, c'est la clé pour que la classe ouvrière soit capable de réaffirmer son identité de classe contre toutes les divisions imposées par l'idéologie bourgeoise en général et les syndicats en particulier et contre l'atomisation aggravée par la décomposition du capitalisme. C'est surtout une clé dans la pratique parce qu'elle surgit comme nécessité immédiate dans chaque lutte: les ouvriers ne peuvent se défendre qu'en élargissant le front de leur lutte le plus largement possible ;
  • la lutte pour sortir de la prison syndicale ; ce sont en effet les syndicats qui mettent en avant partout la “légalité” capitaliste et les divisions corporatistes dans la lutte, qui cherchent à empêcher les ouvriers de constituer un rapport de force en leur faveur. La capacité des ouvriers à se confronter aux syndicats et à développer leurs propres formes d’organisation sera donc un critère d’évaluation crucial de la maturation véritable de la lutte dans la période future, quelles que soient la difficulté de ce processus ;
  • l’affrontement aux syndicats est en même temps l’affrontement à l’Etat capitaliste ; et l’affrontement à l’Etat capitaliste -qui est assumé en permanence par les minorités les plus avancées- est la clé de la politisation de la lutte de classe. Dans bien des cas, c’est la bourgeoisie qui prend l’initiative de faire de “toute lutte de classe une lutte politique” (Le Manifeste) parce qu’elle ne peut pas, en fin de compte, intégrer la lutte de classe dans son système. La démarche de la “confrontation” a été et sera de plus en plus engagée par la classe dominante. Mais la classe ouvrière devra répondre, pas simplement sur le terrain de défense immédiate, mais avant tout en développant une perspective générale pour ses luttes, en replaçant chaque lutte partielle dans le contexte plus large du combat contre tout le système. Cette conscience sera nécessairement limitée pendant encore longtemps à une minorité. Mais cette minorité grandira et cette croissance se manifestera dans l'augmentation de l’influence des organisations politiques révolutionnaires sur un nombre de plus en plus important d’ouvriers radicalisés. De là découle la nécessité vitale pour ces organisations de suivre de très près le développement du mouvement de la classe et d’être capables d’intervenir en son sein dans la mesure de leurs moyens.

La bourgeoisie peut chercher à nous vendre le mensonge selon lequel la lutte de classe est morte. Mais elle est déjà en train de se préparer à la “guerre civile dévoilée” qui est sûrement contenue dans le futur d’un ordre social qui est dos au mur. La classe ouvrière et ses minorités révolutionnaires doivent, elles aussi, s'y préparer.

28/12/98