Le communisme n'est pas un bel idéal, il est à l'ordre du jour de l'histoire [8° partie] II

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Comprendre la défaite de la révolution russe, 2

  • 1921 : le prolétariat et l'Etat de transition

Dans le précédent article de la série, nous avons examiné les principaux débats qui ont eu lieu dans le parti communiste de Russie sur l'orientation que prenait le nouveau pouvoir prolétarien à ses débuts -en particulier les mises en garde contre la montée du capitalisme d'Etat et le danger de dégénérescence bureaucratique. C'est au début de 1918 que ces débats furent les plus nombreux. Mais durant les deux années suivantes, la Russie soviétique s'est engagée dans un combat à mort contre l'intervention impérialiste et la contre-révolution à l'intérieur du pays. Confronté aux immenses besoins de la guerre civile, le parti a resserré les rangs pour combattre l'ennemi commun, tout comme la majorité des ouvriers et des paysans qui, malgré les souffrances grandissantes, s'est ralliée à la défense du pouvoir soviétique contre les tentatives des anciennes classes exploiteuses de restaurer leurs privilèges perdus.

Comme on l'a noté dans un article précédent (voir la Revue internationale n°95), le programme du parti, établi à son 8e congrès en mars 1919, exprimait cet esprit d'unité au sein du parti sans abandonner les espoirs les plus radicaux générés par l'élan initial de la révolution. C'était aussi le reflet du fait que les courants de gauche dans le parti -ceux qui avaient été les protagonistes principaux des débats de 1918- avaient encore une influence considérable, et n'étaient absolument pas séparés de façon radicale de ceux qui tenaient plus ouvertement la barre du parti, comme Lénine ou Trotsky. En fait, certains anciens communistes de gauche comme Radek et Boukharine avaient commencé à totalement abandonner tout point de vue critique puisqu'ils tendaient à prendre les mesures d'urgence du “Communisme de guerre” adoptées pendant la guerre civile pour un processus réel de transformation communiste (voir l'article sur Boukharine dans la Revue internationale n°96).

Mais d'autres communistes de gauche ne se sont pas aussi facilement satisfaits des nationalisations à grande échelle et de la disparition apparente des formes monétaires qui ont caractérisé le communisme de guerre. Il n'avaient pas perdu de vue que les abus bureaucratiques contre lesquels ils avaient mis en garde en 1918, non seulement s'étaient pérennisés mais s'étaient consolidés pendant la guerre civile, tandis que leur antidote -les organes de masse de la démocratie prolétarienne- avaient perdu leur énergie vitale à un degré alarmant à cause des nécessités militaires et de la dispersion de bien des ouvriers les plus avancés sur les fronts de guerre. En 1919, le groupe “Centralisme démocratique” s'est formé autour d'Ossinski, Sapranov, V. Smirnov et d'autres ; son but principal était de lutter contre la bureaucratisation des soviets et du parti. Il était en lien étroit avec “L'Opposition militaire” qui menait un combat similaire dans l'armée. Il devait s'avérer le courant le plus durable de l'opposition de principe au sein du parti bolchevik.

Néanmoins, tant que la priorité était la défense du régime soviétique contre ses ennemis les plus évidents, les débats sont restés dans certaines limites ; et, de toutes façons, puisque le parti restait un creuset vivant de la pensée révolutionnaire, il n'y avait pas de difficulté fondamentale à poursuivre la discussion par les canaux normaux de l'organisation.

La fin de la guerre civile en 1920 a apporté un changement capital à cette situation. L'économie était en ruine. La famine et la maladie ravageaient le pays à un degré horrible, en particulier dans les villes, réduisant ce qui avait été le centre nerveux de la révolution à un niveau de désintégration sociale telle que la lutte quotidienne, désespérée pour la survie pouvait facilement l'emporter sur toute autre considération. Les tensions qui étaient restées limitées par la nécessité de s'unir contre l'ennemi commun, commençaient à faire surface et, dans ces circonstances, les méthodes rigides du communisme de guerre non seulement ne parvenaient pas à contenir ces tensions mais les aggravaient encore plus. Les paysans étaient de plus en plus exaspérés par la politique de réquisition du blé qui avait été introduite pour nourrir les villes affamées ; les ouvriers acceptaient de moins en moins la discipline militaire dans les usines ; et, sur un autre plan, plus impersonnel, les rapports marchands qui avaient été suspendus de force par l'Etat mais dont les racines matérielles étaient restées intactes, réclamaient leur dû de façon de plus en plus insistante : le marché noir qui avait prospéré sous le communisme de guerre comme des algues toxiques, n'avait que partiellement allégé la pression montante, avec des effets délétères sur la structure sociale.

Par dessus tout, l'évolution de la situation internationale avait apporté peu de soulagement à la forteresse ouvrière russe. 1919 a constitué le sommet de la vague révolutionnaire mondiale de l'issue de laquelle le pouvoir soviétique en Russie était totalement dépendant. Mais la même année a été témoin de la défaite des soulèvements prolétariens les plus décisifs, en Allemagne et en Hongrie, et de l'incapacité des grèves de masse dans les autres pays (comme en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis) à passer au niveau de l'offensive politique. 1920 voit le dévoiement effectif de la révolution en Italie à travers l'enfermement des ouvriers dans les usines tandis qu'en Allemagne, pays le plus déterminant entre tous, la dynamique de la lutte de classe se pose déjà en termes défensifs comme le montre la réponse de la classe ouvrière au putsch de Kapp (voir la Revue internationale n°90). La même année, la tentative de rompre l'isolement de la révolution russe à la force des baïonnettes de l'Armée rouge en Pologne a abouti à un fiasco total. En 1921 -en particulier après que l'“Action de mars” en Allemagne eut abouti à une nouvelle défaite (voir la Revue internationale n°93), les révolutionnaires les plus lucides avaient déjà commencé à comprendre que le flux révolutionnaire s'étiolait, bien qu'il ne fût pas encore possible ni même approprié de dire qu'il était définitivement en reflux.

La Russie était donc une cocotte minute surchauffée, et une explosion sociale ne pouvait être retardée plus longtemps. A la fin de 1920, des soulèvements paysans s'étendent à travers la province de Tambov, la moyenne Volga, l'Ukraine, la Sibérie occidentale et d'autres régions. La démobilisation rapide de l'Armée rouge met de l'huile sur le feu avec le retour dans leurs villages des paysans en uniforme. La revendication centrale de ces révoltes porte sur l'arrêt des réquisitions de blé et sur le droit des paysans à disposer de leurs produits. Comme nous le verrons, au début de 1921, l'esprit de révolte s'est étendu aux ouvriers des villes qui avaient été l'épicentre de l'insurrection d'Octobre : Petrograd, Moscou... et Cronstadt.

Face à la crise sociale qui mûrit, il était inévitable que les divergences dans le parti bolchevik atteignent aussi un point critique. Les désaccords ne portaient pas sur le fait que le régime prolétarien en Russie soit dépendant de la révolution mondiale ; tous les courants du parti, quelle que soit la diversité de leurs nuances, partageaient toujours la conviction fondamentale que sans l'extension de la révolution, la dictature du prolétariat en Russie ne pourrait survivre. En même temps, comme le pouvoir soviétique russe était considéré comme un bastion crucial conquis par l'armée prolétarienne mondiale, il y avait aussi un accord général sur le fait qu'il fallait tenter de “tenir” et que cela nécessitait la reconstruction de l'édifice économique et social ruiné de la Russie. Les divergences se développent alors sur les méthodes que le pouvoir soviétique pouvait et devait utiliser s'il voulait rester sur le droit chemin et éviter de succomber au poids des forces de classe étrangères dans et hors de la Russie. La reconstruction était une nécessité pratique : la question était comment la mener d'une façon qui assure le caractère prolétarien du régime. Le point central de ces divergences en 1920 et au début de 21 fut “le débat sur les syndicats”.

  • Trotsky et la militarisation du travail

Ce débat a en fait surgi tout à la fin de 1919, quand Trotsky a dévoilé ses propositions pour restaurer le système industriel et celui des transports, ravagés, de la Russie. Ayant accompli des succès extraordinaires en tant que chef de l'Armée rouge pendant la guerre civile, Trotsky (malgré un ou deux moments d'hésitation où il a envisagé une démarche très différente) prit position pour appliquer les méthodes du communisme de guerre au problème de la reconstruction : en d'autres termes, afin de regrouper la classe ouvrière qui courait le danger de se décomposer en une masse d'individus isolés vivant de petit commerce, de petits vols, ou se mélangeant à la paysannerie, Trotsky défendait la militarisation totale du travail. Il a d'abord formulé ce point de vue dans les “Thèses sur la transition de la guerre à la paix” (Pravda, 16 décembre 1919), et l'a ensuite défendu au 9e congrès du parti en mars-avril 1920. “Les masses ouvrières ne peuvent errer à travers toute la Russie. Elles doivent être envoyées ici, là, dirigées, commandées, tout comme des soldats”. Ceux qui étaient accusés de “déserter le travail”, devaient être mis dans des bataillons punitifs ou des camps de travail. Dans les usines devait prévaloir une discipline militaire ; comme Lénine en 1918, Trotsky exaltait les vertus de la direction par un seul homme et les aspects “progressifs” du taylorisme. En ce qui concerne les syndicats, ils devaient dans ce régime se subordonner totalement à l'Etat : “Les syndicats sont en effet nécessaires à l'Etat socialiste en construction, non afin de lutter pour de meilleures conditions de travail -c'est la tâche de l'ensemble de l'organisation sociale et étatique- mais afin d'organiser la classe ouvrière pour la production, afin de la discipliner, de la répartir, de la grouper, de l'éduquer, de fixer certaines catégories et certains ouvriers à leur poste pour un laps de temps déterminé, -en un mot pour incorporer autoritairement les travailleurs, en plein accord avec l'Etat, dans les cadres du plan économique unique.” (Terrorisme et communisme, 1920 Ed. Prométhée 1980)

Les vues de Trotsky -bien qu'au départ, Lénine les ait largement partagées- provoquèrent de vigoureuses critiques dans le parti et pas seulement de la part de ceux qui étaient habituellement à sa gauche. Ces critiques ne firent que pousser Trotsky à durcir et théoriser son point de vue. Dans Terrorisme et communisme -qui semble être autant une réponse aux critiques bolcheviks de Trotsky qu'aux partisans de Kautsky, sa cible polémique principale- Trotsky va jusqu'à argumenter que, puisque le travail forcé a joué un rôle progressif dans des modes de production précédents comme le despotisme asiatique ou l'esclavage classique, défendre que l'Etat ouvrier ne devrait pas utiliser de telles méthodes à grande échelle est du pur sentimentalisme. En fait, Trotsky ne recule même pas devant l'argument selon lequel la militarisation serait la forme spécifique de l'organisation du travail dans la période de transition au communisme : "Sans les formes de coercition étatique qui constituent le fondement de la militarisation du travail, le remplacement de l'économie capitaliste par l'économie socialiste ne serait qu'un mot creux." (Idid.)

Dans le même ouvrage, Trotsky révèle à quel degré l'idée que la dictature du prolétariat n'est possible que comme dictature du parti, est devenue une question de théorie et presque de principe : “On nous a accusés plus d'une fois d'avoir substitué à la dictature des soviets la dictature du parti. Et cependant on peut affirmer, sans risquer de se tromper, que la dictature des soviets n'a été possible que grâce à la dictature du parti : grâce à la clarté de sa vision théorique, grâce à sa forte organisation révolutionnaire, le parti a assuré aux soviets la possibilité de se transformer, d'informes parlements ouvriers qu'ils étaient, en un appareil de domination du travail. Dans cette "substitution" du pouvoir du parti au pouvoir de la classe ouvrière, il n'y a rien de fortuit et même, au fond, il n'y a là aucune substitution. Les communistes expriment les intérêts fondamentaux de la classe ouvrière. Il est tout à fait naturel qu'à l'époque où l'histoire met à l'ordre du jour ces intérêts dans toute leur étendue, les communistes deviennent les représentants reconnus de la classe ouvrière dans sa totalité.” (Ibid.)

On est loin de 1905 quand Trotsky définissait les soviets comme des organes de pouvoir dépassant les formes parlementaires bourgeoises ; tout comme on est loin de la position de Lénine dans L'Etat et la révolution rédigé en 1917, et de la démarche pratique adoptée par les bolcheviks en Octobre quand l'idée de la prise du pouvoir par le parti constituait plus une concession inconsciente au parlementarisme qu'une théorie élaborée, et que, de toutes façons, les bolcheviks avaient montré leur volonté de former un partenariat avec d'autres partis. Maintenant le parti détenait un “droit de naissance historique” d'exercer la dictature du prolétariat, “même si cette dictature entrait temporairement en conflit avec l'état d'esprit instable de la démocratie prolétarienne.” (Trotsky au 10e congrès du parti, cité par Isaac Deutscher dans Le prophète armé)

Le fait que ce débat se soit essentiellement développé autour de la question syndicale peut paraître étrange étant donné que l'émergence de nouvelles formes d'auto-organisation des ouvriers en Russie même -les comités d'usine, les soviets, etc.- avait rendu ces organes obsolètes, conclusion que beaucoup de communistes des pays de l'occident industrialisé avait déjà tirée, car les syndicats y avaient déjà traversé un long processus de dégénérescence bureaucratique et d'intégration à l'ordre capitaliste. Le fait que le débat soit centré sur les syndicats en Russie était donc partiellement le reflet de “l'arriération” de la Russie, d'une condition où la bourgeoisie n'avait pas développé un appareil d'Etat sophistiqué capable de reconnaître la valeur des syndicats en tant qu'instruments de la paix sociale. Pour cette raison, on ne peut pas dire que tous les syndicats qui s'étaient formés avant et même pendant la révolution de 1917, étaient des organes de l'ennemi de classe. Il y a eu notamment une forte tendance à la création de syndicats industriels qui exprimaient toujours un certain contenu prolétarien.

Quoi qu'il en soit, la vraie question dans le débat provoqué par Trotsky allait bien plus loin. Dans son essence, c'était un débat sur le rapport entre le prolétariat et l'Etat de la période de transition. La question qu'il posait était la suivante : le prolétariat ayant renversé le vieil Etat bourgeois pouvait-il s'identifier totalement au nouvel Etat “prolétarien”, ou existait-il des raisons de force majeure pour lesquelles le prolétariat devait protéger l'autonomie de ses propres organes de classe -si nécessaire contre les sollicitations de l'Etat ?

La réponse de Trotsky avait le mérite de fournir une réponse claire : oui, le prolétariat devait s'identifier à “l'Etat prolétarien” et même s'y subordonner (de même que le parti prolétarien en fait qui devait fonctionner comme le bras exécutif de l'Etat). Malheureusement, comme on peut le voir dans ses théorisations du travail forcé comme méthode de construction du communisme, Trotsky avait grandement perdu de vue ce qui est spécifique de la révolution prolétarienne et du communisme -le fait que cette nouvelle société ne peut être créée que par l'activité consciente, auto-organisée des masses prolétariennes elles-mêmes. Sa réponse aux problèmes de la reconstruction économique ne pouvait qu'accélérer la dégénérescence bureaucratique qui menaçait déjà d'engloutir toutes les formes concrètes de l'auto-activité de la classe jusques et y compris le parti lui-même. Aussi c'est à d'autres courants au sein du parti qu'est revenue la tâche de faire entendre une réaction de classe à cette dangereuse tendance dans la pensée de Trotsky et aux principaux dangers qui menaçaient la révolution elle-même.

  • L'Opposition ouvrière

Le fait que de graves questions étaient en jeu dans ce débat se reflète dans le nombre de positions et de groupes qui surgirent autour d'elles. Lénine lui-même qui a écrit à propos de ces divergences que “le parti est malade. Le parti frissone de fièvre” (“La crise du parti”, Pravda 21 janvier 1999) faisait partie d'un groupe -appelé “le groupe des dix” ; le groupe Centralisme démocratique et le groupe d'Ignatov avaient leurs propres positions ; Boukharine, Préobrajensky et d'autres essayèrent de former un “groupe tampon” et ainsi de suite. Mais à côté du groupe de Trotsky, les démarches les plus significatives étaient celle de Lénine d'un côté et celle de l'Opposition ouvrière menée par Kollontai et Chliapnikov de l'autre.

L'Opposition ouvrière exprimait sans aucun doute une réaction prolétarienne à la fois contre les théorisations bureaucratiques de Trotsky et contre les véritables distorsions bureaucratiques qui étaient en train de ronger le pouvoir prolétarien. Face à l'apologie du travail forcé par Trotsky, ce n'était pas du tout de la démagogie ou de la phraséologie de la part de Kollontai d'insister dans sa brochure L'opposition ouvrière, rédigée en vue du 10e congrès du parti en mars 1921, sur le fait que “pourtant, si claire qu'elle soit pour tout homme pratique, cette idée est perdue de vue par les dirigeants du parti. Il est impossible de décréter le communisme. Il ne peut naître que dans un processus de recherche pratique, avec des erreurs peut-être, mais à partir des forces créatrices de la classe ouvrière elle-même.” (dans Socialisme ou Barbarie n°35, janvier-mars 1964) En particulier, l'Opposition rejetait la tendance du régime à imposer la dictature d'un gestionnaire dans les usines au point que la situation immédiate de l'ouvrier industriel devenait de moins en moins distincte de celle qu'il avait connue avant la révolution. Elle défendait donc le principe de la gestion collective par les ouvriers contre le suremploi de spécialistes et la pratique de la direction par un seul homme.

A un niveau plus général, l'Opposition ouvrière offrait un point de vue pénétrant sur les rapports entre la classe ouvrière et l'Etat soviétique. Pour Kollontai c'était en fait la question centrale : “Qui développera les puissances créatrices dans la reconstruction de l'économie ? Est-ce que ce sera les organes de classe unis à l'industrie par des liens vitaux -c'est-à-dire les syndicats d'industrie- ou bien l'appareil des soviets qui est séparé de l'activité industrielle et dont la composition sociale est mélangée ? Voilà la racine de la divergence. L'Opposition ouvrière défend le premier principe ; les dirigeants du parti, eux, quelles que soient leurs divergences sur divers points secondaires, sont complètement d'accord sur le point essentiel, et défendent le second principe”. (Ibid)

Dans un autre passage du texte, Kollontai explicite cette notion de la nature de classe hétérogène de l'Etat soviétique : “N'importe quel parti à la tête d'un Etat soviétique hétérogène est obligé de prendre en considération les aspirations des paysans, leurs tendances petites-bourgeoises et leur hostilité au communisme, de prêter une oreille aux nombreux éléments petits-bourgeois, restes de l'ancien capitalisme russe, à toutes sortes de commerçants, d'intermédiaires, de fonctionnaires qui se sont très vite adaptés aux institutions soviétiques, occupent des places responsables dans les centres, font partie de divers commissariats, etc. ...

Voilà les éléments -les éléments de la petite-bourgeoisie largement répandus dans les institutions soviétiques, les éléments de la classe moyenne avec leur hostilité au communisme, leur prédilection pour les coutumes immuables du passé, leur haine, leur peur des actes révolutionnaires -voilà les éléments qui apportent la dégénérescence dans nos institutions soviétiques, et y créent une atmosphère qui écoeure en fin de compte la classe ouvrière.” (Ibid.)

Cette reconnaissance que l'Etat soviétique -à la fois parce qu'il a besoin de réconcilier les intérêts de la classe ouvrière et ceux des autres couches sociales, et parce qu'il est vulnérable au virus de la bureaucratie- ne pouvait pas jouer lui-même de rôle dynamique et créateur dans la mise en oeuvre de la nouvelle société, exprime une perception importante, quoique non développée. Mais ces passages mettent aussi en lumière les principales faiblesses de l'Opposition ouvrière. Dans ses polémiques avec le groupe, Lénine le traite de courant petit-bourgeois dans le fond, anarchiste et syndicaliste. C'était faux : malgré toutes ses confusions, il représentait une réponse prolétarienne authentique aux dangers qui assiégeaient le pouvoir soviétique. Mais l'accusation de syndicalisme n'est pas tout à fait fausse non plus. On le voit quand l'Opposition ouvrière considère les syndicats industriels comme les principaux organes de la transformation communiste de la société, et quand elle propose que toute la gestion de l'économie soit mise entre les mains d'un “Congrès pan-russe des producteurs”. Comme on l'a déjà dit, la révolution russe avait montré que la classe ouvrière avait dépassé la forme syndicale d'organisation, et que, dans la nouvelle époque de la décadence capitaliste, les syndicats ne pouvaient que devenir des organes de conservation sociale. Les syndicats industriels en Russie ne constituaient certainement pas une garantie contre la bureaucratie et la dépossession organisationnelle des ouvriers ; l'émasculation des comités d'usine qui avaient surgi en 1917, avait pris en grande partie la forme de leur intégration dans les syndicats, et par conséquent dans l'Etat. Cela vaut aussi la peine de souligner que, lorsqu'ils sont entrés en action l'année même du débat sur les syndicats -pendant les grèves à Moscou et à Petrograd- les ouvriers russes ont encore une fois confirmé l'obsolescence des syndicats, puisque pour défendre leurs intérêts matériels les plus fondamentaux, ils ont eu recours aux méthodes classiques de la lutte prolétarienne dans la nouvelle époque : les grèves spontanées, les comités de grève élus et révocables à tout moment, les délégations massives aux autres usines, etc. Plus important encore, l'insistance de l'Opposition ouvrière sur les syndicats exprimait une désillusion totale envers les organes de masse les plus importants du prolétariat -les soviets ouvriers qui étaient capables d'unir les ouvriers par delà les frontières sectorielles et de combiner les tâches économiques et les tâches politiques de la révolution[1]. Cet aveuglement envers l'importance des conseils ouvriers se retrouvait logiquement dans une sous-estimation totale de la primauté du politique sur l'économique dans la révolution prolétarienne. La grande obsession du groupe de Kollontai était la gestion de l'économie, au point qu'il proposait presque un divorce entre l'Etat politique et “le congrès des producteurs”. Mais dans une dictature prolétarienne, la direction de l'appareil économique par les ouvriers n'est pas une fin en soi, mais seulement un aspect de la domination politique d'ensemble sur la société. Lénine a aussi fait la critique du fait que cette idée de “Congrès de producteurs” était plus applicable à la société communiste du futur quand il n'y a plus de classe et que tout le monde est producteur. En d'autres termes, le texte de l'Opposition suggère fortement que le communisme pourrait être réalisé en Russie si la question de la gestion économique était résolue correctement. Cette impression est renforcée par les rares références dans les textes de Kollontai au problème de l'extension de la révolution mondiale. En fait, le groupe semble n'avoir pas eu grand chose à dire sur la politique internationale du parti bolchevik à l'époque. Toutes ces faiblesses sont en fait l'expression de l'influence de l'idéologie syndicaliste, même si on ne peut réduire l'Opposition ouvrière à une simple déviation anarchiste.

  • Le point de vue de Lénine dans le débat sur les syndicats

Comme nous l'avons vu, Lénine considérait que le débat sur les syndicats exprimait un profond malaise dans le parti ; étant donné la situation critique à laquelle était confronté le pays, il pensait même que le parti avait carrément eu tort d'autoriser ce débat. Il était particulièrement furieux contre Trotsky et la manière dont ce dernier avait provoqué la discussion, et l'accusait d'agir de façon fractionnelle et irresponsable sur un certain nombre de questions liées au débat. Lénine semblait aussi insatisfait du sujet même du débat, pensant que “nous avions mis au premier plan un problème qui, de par les conditions objectives, ne pouvait pas s'y trouver” (Rapport d'activité politique du comité central du parti communiste de Russie, 8 mars 1921, Oeuvres complètes, Tome 32). Peut-être que sa plus grande peur était que le désordre apparent dans le parti ne fasse qu'exacerber le désordre social croissant en Russie ; mais peut-être pensait-il aussi que l'essentiel de la question était ailleurs.

Quoi qu'il en soit, l'apport le plus important que Lénine a fait dans ce débat, porte certainement sur le problème de la nature de classe de l'Etat. Voici comment il a posé le cadre de la question dans un discours à une réunion de délégués communistes à la fin de 1920 : “D'ailleurs, tout en se rendant coupable de cette légèreté, le camarade Trotsky commet lui-même aussitôt une erreur. Il prétend que, dans un Etat ouvrier, le rôle des syndicats n'est pas de défendre les intérêts matériels et moraux de la classe ouvrière. C'est une erreur. Le camarade Trotsky parle d'un "Etat ouvrier". Mais c'est une abstraction. Lorsque nous parlions de l'Etat ouvrier en 1917, c'était normal ; mais aujourd'hui, lorsque l'on vient nous dire : "Pourquoi défendre la classe ouvrière, et contre qui, puisqu'il n'y a plus de bourgeoisie, puisque l'Etat est un Etat ouvrier", on se trompe manifestement car cet Etat n'est pas tout à fait ouvrier, voilà le hic. C'est l'une des principales erreurs du camarade Trotsky. (...) En fait, notre Etat n'est pas un Etat ouvrier, mais ouvrier-paysan, c'est une première chose. De nombreuses conséquences en découlent. (Boukharine : "Comment ? Ouvrier-paysan ") Et bien que le camarade Boukharine crie derrière : "Comment ? Ouvrier -paysan ?", je ne vais pas me mettre à lui répondre sur ce point. Que ceux qui en ont le désir se souviennent du Congrès des soviets qui vient de s'achever ; il a donné la réponse.

Mais ce n'est pas tout. Le programme de notre parti, document que l'auteur de l' "ABC du communisme" connaît on ne peut mieux, ce programme montre que notre Etat est un Etat ouvrier présentant une déformation bureaucratique. Et c'est cette triste, comment dirais-je, étiquette, que nous avons dû lui apposer. Voilà la transition dans toute sa réalité. Et alors, dans un Etat qui s'est formé dans ces conditions concrètes, les syndicats n'ont rien à défendre ? On peut se passer d'eux pour défendre les intérêts matériels et moraux du prolétariat ? C'est un raisonnement complètement faux du point de vue théorique.(...) Notre Etat est tel aujourd'hui que le prolétariat totalement organisé doit se défendre, et nous devons utiliser ces organisations ouvrières pour défendre les ouvriers contre leur Etat, et pour que les ouvriers défendent notre Etat.” (“Les syndicats, la situation actuelle et les erreurs de Trotsky”, 30 décembre 1920, ibid.)

Dans un discours ultérieur, Lénine a un peu reculé par rapport à cette fomulation, admettant que Boukharine avait eu raison de poser la question en ces termes : “J'aurais dû lui dire : "Un Etat ouvrier est une abstraction. En réalité nous avons un Etat ouvrier, premièrement avec cette particularité que c'est la population paysanne et non ouvrière qui prédomine dans le pays et, deuxièmement, c'est un Etat ouvrier avec une déformation bureaucratique." Le lecteur qui voudra bien relire tout mon discours constatera que cette rectification ne modifie en rien ni le cours de mon argumentation, ni mes conclusions.” (“La crise du parti”, Op cit.)

En fait, Lénine montrait une grande sagesse politique en posant la question de “l'Etat ouvrier”. Même dans les pays où n'existe pas une vaste majorité de paysans, l'Etat de transition aura toujours pour tâche d'inclure et de représenter les besoins de toutes les couches non exploiteuses de la société et ne peut donc être considéré comme un organe purement prolétarien ; en plus et partiellement à cause de cela, son poids conservateur tendra à s'exprimer dans la formation d'une bureaucratie envers laquelle la classe ouvrière devra être particulièrement vigilante. Lénine avait eu cette intuition, même à travers le miroir déformant du débat sur les syndicats.

Cela vaut la peine de noter que sur cette question de la nature de classe de l'Etat de transition, il existe une réelle convergence entre Lénine et l'Opposition ouvrière. Mais la critique de Trotsky par Lénine ne l'a pas conduit à sympathiser avec cette dernière. Au contraire, il considérait l'Opposition ouvrière comme le principal danger, les événements de Cronstatdt en particulier le convainquirent qu'ils exprimaient le même danger de contre-révolution petite-bourgeoise. A l'instigation de Lénine, le 10e congrès du parti adopta une résolution sur “la déviation anarchiste et syndicaliste dans notre parti” qui stigmatise explicitement l'Opposition ouvrière : “Aussi les idées de l'"Opposition ouvrière" et des éléments analogues sont-elles fausses, non seulement du point de vue théorique, elles sont l'expression pratique des flottements petits-bourgeois et anarchistes ; elles affaiblissent pratiquement les fermes principes directeurs du parti communiste et aident pratiquement les ennemis de classe de la révolution prolétarienne.” (Avant-projet de résolution du 10e congrès du parti communiste de Russie sur la déviation syndicaliste et anarchiste dans notre parti, ibid.)

Comme on l'a déjà dit, ces accusations de syndicalisme ne sont pas totalement dénuées de fondement. Mais le principal argument de Lénine sur ce point est très insuffisant : pour lui, le syndicalisme de l'Opposition ouvrière ne réside pas dans le fait qu'elle insiste sur la gestion économique par les syndicats plutôt que sur l'autorité politique des soviets, mais dans le prétendu changement dans la domination du parti communiste : “Ces thèses de l' "Opposition ouvrière" rompent en visière à la résolution du 2e congrès de l'Internationale communiste sur le rôle du parti communiste et l'exercice de la dictature du prolétariat.” (Conclusion sur le rapport d'activité du comité central du parti communiste de Russie, 9 mars 1921, ibid.)

A l'instar de Trotsky, Lénine a abouti au point de vue suivant : “Mais il est impossible d'exercer la dictature du prolétariat par l'intermédiaire de l'organisation qui est le groupe tout entier. Car ce n'est pas seulement chez nous, l'un des pays capatalistes les plus arriérés, mais aussi dans tous les autres pays capitalistes que le prolétariat est encore si morcelé, humilié, corrompu ça et là (précisément par l'impérialisme dans certains pays), que l'organisation qui est le groupe tout entier est incapable d'exercer directement sa dictature. Seule le peut l'avant-garde qui a absorbé l'énergie révolutionnaire de la classe.” (“Les syndicats, la situation actuelle et les erreurs de Trotsky”, Op. cit.)

Face à Trotsky, c'était un argument pour que les syndicats agissent comme des “courroies de transmission” entre le parti et l'ensemble de la classe. Mais face à l'Opposition ouvrière, c'était un argument pour déclarer que le point de vue de cette dernière était tout à fait en dehors du marxisme -comme tous ceux qui mettraient en question la notion de parti exerçant la dictature. En fait, l'Opposition ouvrière n'a pas fondamentalement mis en cause la notion que le parti exerce la dictature : le texte de Kollontai propose que “... le comité central du parti devienne le centre suprême de notre politique de classe, l'organe de la pensée de classe et de contrôle de la politique concrète des soviets et la personnification spirituelle de notre programme fondamental...” (Op cit)

Pour cette raison même, l'Opposition ouvrière a soutenu l'écrasement de la révolte de Cronstadt ; et c'est celle-ci qui a mis le plus explicitement en cause le monopole du pouvoir des bolcheviks.

  • La tragédie de Cronstadt

1. La vision officielle et ses soutiens peu enthousiastes

Dans le sillage des vastes grèves à Moscou et Pétrograd, la révolte de Cronstadt explose au moment même où le parti bolchevik tenait son 10e congrès[2]. Les grèves avaient surgi sur des sujets essentiellement économiques et s'étaient confrontées à un mélange de concessions et de répression de la part des autorités régionales de l'Etat. Mais les ouvriers et les marins de Cronstadt, entrés en action au départ en solidarité avec les grévistes, en étaient venus à poser, en même temps que des revendications pour alléger le dur régime économique du Communisme de guerre, une série de revendications politiques clés : de nouvelles élections aux soviets, la liberté de la presse et de l'agitation pour toutes les tendances de la classe ouvrière, l'abolition des départements politiques dans les forces armées et ailleurs, “car aucun parti ne doit pas avoir de privilèges pour la propagande de ses idées ni recevoir de l'Etat des ressorces dans ce but” ( tiré de la “Résolution” adoptée par l'équipage du bâtiment de guerre Petropavlovsk et à l'Assemblée générale des marins de Cronstadt le 1er mars, in La commune de Cronstadt, Ida Mett, Ed. Spartacus). Cela déboucha sur l'appel à remplacer le pouvoir du parti-Etat par le pouvoir des soviets. Lénine -rapidement repris par les porte-parole officiels de l'Etat- dénonça cette insurrection comme le résultat d'une conspiration de la Garde blanche, bien qu'il ait dit que les réactionnaires manipulaient le mécontentement réel de la petite bourgeoisie et même d'un secteur de la classe ouvrière qui était sujette à son influence idéologique. De toutes façons, “cette contre-révolution petite bourgeoise est sans nul doute plus dangereuse que Dénikine, Ioudénitch et Koltchak réunis, parce que nous avons affaire à un pays où le prolétariat est en minorité, nous avons affaire à un pays où la ruine a atteint la propriété paysanne, et où, par surcroît, nous avons une chose comme la démobilisation de l'armée qui fournit une quantité invraisemblable d'éléments insurrectionnels.” (Rapport d'activité politique du comité central du parti communiste de Russie, 8 mars 1921, Op cit.)

L'argument initial selon lequel la mutinerie avait été dès le départ menée par des généraux de la Garde blanche sur place devait rapidement s'avérer sans fondement. Isaac Deutscher, dans sa biographie de Trotsky, note le malaise qui s'établit parmi les bolcheviks après l'écrasement de la rébellion : “Les communistes étrangers qui se rendirent à Moscou, quelques mois plus tard, en pensant que Kronstadt n'avait été qu'un épisode quelconque de la guerre civile, furent "surpris et troublés" de découvrir que les dirigeants bolcheviks parlaient des rebelles, sans la colère et sans la haine qu'ils témoignaient pour les gardes blancs et les interventionnistes. Ils en parlaient avec des "réticences pleines de sympathie", avec des allusions désolées et énigmatiques qui étaient, pour le visiteur, le signe de la conscience troublée du parti.”

De plus, selon Victor Serge dans son livre Mémoires d'un révolutionnaire : “Lénine, en ces journées noires, dit textuellement à l'un des mes amis : "C'est Thermidor. Mais nous ne lous laisserons pas guillotiner. Nous ferons Thermidor nous-mêmes !"” (Ed. du Seuil, 1978) Il est certain que Lénine a très rapidement vu que la révolte démontrait l'impossibilité de maintenir les rigueurs du communisme de guerre : en un sens, la NEP a constitué une concession à l'appel lancé par Cronstadt à mettre fin aux réquisitions de blé, bien que les revendications centrales de la révolte -les revendications politiques centrées sur la réanimation des soviets- aient été totalement rejetées. Elles étaient considérées comme le véhicule par lequel la contre-révolution pourrait renverser les bolcheviks et détruire tous les restes de la dictature du prolétariat : “L'exploitation par les ennemis du prolétariat de toute déviation de la stricte ligne communiste a été illustrée, de la façon la plus saisissante sans doute, par l'émeute de Cronstadt, où la contre-révolution bourgeoise et les gardes blancs de tous les pays du monde se sont aussitôt montrés prêts à accepter même les mots d'ordre du régime soviétique, pourvu que fût enversée la dictature du prolétariat en Russie ; où les socialistes-révolutionnaires et, de façon générale, la contre-révolution bourgeoise, ont utilisé à Cronstadt les mots d'ordre d'insurrection, soi-disant au nom du pouvoir des soviets, contre le gouvernement soviétique de Russie. De tels faits prouvent pleinement que les gardes blancs veulent et savent se camoufler en communistes, et même en communistes d'extrême gauche, à seule fin d'affaiblir et de renverser le rempart de la révolution prolétarienne en Russie.” (Avant-projet de résolution du 10e congrès du parti communiste de Russie sur l'unité du parti, ibid.)

Même une fois que la thèse selon laquelle la mutinerie avait été menée par des généraux de la Garde blanche, ait été pratiquement abandonnée, les arguments principaux sont restés : c'était une révolte petite-bourgeoise qui ouvrirait la voie aux forces de la contre-révolution ouverte. De façon littérale parce que Cronstadt était un port vital aux portes de Petrograd, et de façon générale parce qu'on avait peur que le “succès” de la révolte n'inspire une jacquerie paysanne à l'échelle nationale. La seule alternative possible pour les bolcheviks était d'agir comme gardiens du pouvoir prolétarien même si le prolétariat dans son ensemble ne participait plus à ce pouvoir et si des parties de ce dernier sympathisaient avec les révoltés. Ce point de vue, il faut le dire, n'était pas du tout restreint à la direction bolchevique. Nous avons déjà dit que l'Opposition ouvrière s'était mise en première ligne des forces envoyées pour reprendre la forteresse. En fait, comme V. Serge le souligne : “Le congrès mobilisa ses membres -et parmi eux beaucoup d'opposants- pour la bataille contre Cronstadt ! L'ex-marin de Cronstadt, Dybenko, d'extrême gauche et le leader du groupe du "Centralisme démocratique", Boubnov, écrivain et soldat, vinrent se battre sur la glace contre des insurgés auxquels en leur for intérieur ils donnaient raison.” (Op cit)

Au niveau international, la Gauche communiste se trouvait également prise dans un dilemme. Au troisième congrès de l'Internationale communiste, le délégué du KAPD Hempel soutint l'appel de Kollontai à une plus grande initiative et auto-activité des ouvriers russes, mais en même temps il argumentait sur la base de la théorie de “l'exception russe”, que “Nous disons cela parce que nous avons pour l'Allemagne et pour l'Europe occidentale une autre conception de la dictature de parti du prolétariat. Selon notre conception il est vrai, la dictature était juste en Russie, à cause de la situation russe, parce qu'il n'y a pas de forces suffisantes, de forces suffisamment développées à l'intérieur du prolétariat et que la dictature doit être exercée plus par le haut.” (La gauche allemande, Invariance/La vieille taupe, 1973). Un autre délégué, Sachs, protestait contre l'accusation de Boukharine selon laquelle Gorter ou le KAPD auraient pris parti pour les insurgés de Cronstadt même s'ils semblaient reconnaître le caractère prolétarien du mouvement : “après que le prolétariat se soit soulevé à Cronstadt contre vous, parti communiste, et après que vous ayez dû décréter l'état de siège contre le prolétariat à Saint Pétersbourg..! Cette logique interne dans la succession des événements non seulement ici dans la tactique russe, mais aussi dans les résistances qui se manifestent contre elle, cette nécessité, le camarade Gorter l'a toujours reconnue et soulignée. Cette phrase est la phrase que l'on doit lire pour savoir que le camarade Gorter ne prend pas parti pour les insurgés de Cronstadt et qu'il en est de même pour le KAPD...” (Ibid.)

Peut-être la meilleure description de l'état d'esprit ambigu de ces éléments qui, tout en étant critiques envers l'orientation que prenait la révolution en Russie, décidèrent de soutenir l'écrasement de Cronstadt, est fournie par Victor Serge dans les Mémoires d'un révolutionnaire. Serge montre très bien comment, pendant la période du communisme de guerre, le régime de la Tcheka, de la Terreur rouge était devenu sans frein, engloutissant ceux qui soutenaient la révolution comme ceux qui la combattaient. Il rend compte de la façon désastreuse et injuste dont avaient été traités les anarchistes, en particulier le mouvement de Makhno entre les mains de la Tcheka. Et il rapporte sa honte face aux mensonges officiels qui étaient répandus sur les grèves de Petrograd et la mutinerie de Cronstadt -car c'était la première fois que l'Etat soviétique avait recours au mensonge systématique qui est devenu plus tard la marque du régime stalinien. Néanmoins, Serge comme il le rapporte : “Avec bien des hésitations et une angoisse inexprimable, mes amis communistes et moi, nous nous prononcions finalement pour le parti. Voici pourquoi. Cronstadt avait raison. Cronstadt commençait une nouvelle révolution libératrice, celle de la démocratie populaire. "La 3e révolution !", disaient certains anarchistes bourrés d'illusions enfantines. Or, le pays était complètement épuisé, la production presque arrêtée, il n'y avait plus de réserves d'aucune sorte, plus même de réserves nerveuses dans l'âme des masses. Le prolétariat d'élite, formé par les luttes de l'ancien régime, était littéralement décimé. Le parti, grossi par l'afflux des ralliés au pouvoir, inspirait peu de confiance.(...) La démocratie soviétique manquait d'élan, de têtes, d'organisations et elle n'avait derrière elle que des masses affamées et désespérées.

La contre-révolution populaire traduisait la revendication des soviets librement élus par celle des "soviets sans communistes". Si la dictature bolchevik tombait, c'était à brève échéance le chaos, à travers le chaos la poussée paysanne, le massacre des communistes, le retour des émigrés et finalement une autre dictature antiprolétarienne par la force des choses.” (Op cit)

Et il souligne la menace que les gardes blancs utilisent la garnison de Cronstadt comme tremplin d'une nouvelle intervention et l'extension de la révolte paysanne à la campagne.

2. Les voix dissidentes

Cela ne fait aucun doute que les forces actives de la contre-révolution bavaient à la pensée d'utiliser Cronstadt idéologiquement, politiquement et même militairement comme arme pour battre les bolcheviks. Et en fait elles continuent à le faire jusqu'à aujourd'hui : pour les principaux idéologues du capital, l'écrasement de la révolte de Cronstadt constitue une preuve de plus que le bolchevisme et le stalinisme sont blanc bonnet et bonnet blanc. Au moment des événements, c'est cette peur accablante du danger que les gardes blancs tirent avantage de la révolte pour régler leur compte aux bolcheviks qui a amené bien des voix les plus critiques du communisme à soutenir la répression, beaucoup mais pas toutes.

Evidemment, il y avait les anarchistes. En Russie à cette époque, l'anarchisme était un vrai marais de divers courants : certains autour de Makhno exprimaient les meilleurs aspects de la révolte paysanne ; certains étaient le produit d'une intelligentsia profondément individualiste ; certains étaient des bandits complets et des lunatiques ; certains, comme les “anarchistes des soviets”, les anarcho-syndicalistes et d'autres étaient prolétariens par essence malgré le poids de cette vision petite-bourgeoise qui constitue le véritable coeur de l'anarchisme. Cependant, il n'y a aucun doute sur le fait que bien des anarchistes avaient raison dans leurs critiques envers la Tcheka et l'écrasement de Cronstadt. Le problème, c'est que l'anarchisme n'offre aucun cadre pour comprendre la signification historique de tels événements. Pour eux, les bolcheviks ont fini par écraser les ouvriers et les marins parce qu'ils étaient, selon les termes de Voline, “marxistes, autoritaires et étatistes”. Parce que le marxisme défend la formation d'un parti politique prolétarien, appelle à la centralisation des forces du prolétariat et reconnaît l'inévitabilité de l'Etat de la période de transition vers le communisme, il est condamné à finir comme exécuteur des masses. De telles “vérités” éternelles n'ont aucune utilité pour la compréhension des processus historiques réels et mouvants et pour en tirer des leçons.

Mais il y a eu aussi des bolcheviks qui ont refusé de soutenir la répression de la révolte. A Cronstadt même, la majorité des membres du parti a en fait pris le parti des insurgés (comme l'a fait un certain nombre de troupes envoyées pour reconquérir Cronstadt). Certains des bolcheviks de Cronstadt démissionnèrent simplement du parti pour protester contre les calomnies répandues sur la nature des événements. Mais un certain nombre d'entre eux formèrent un Bureau provisoire du parti qui fit paraître un appel niant les rumeurs selon lesquelles les insurgés de Cronstadt tueraient les communistes. Il exprimait sa confiance dans le Comité révolutionnaire provisoire formé par le soviet de Cronstadt nouvellement élu et terminait par ces mots : “Vive le pouvoir des soviets, le vrai défenseur des droits des travailleurs !” (cité dans La commune de Cronstadt, Op cit)

Il est aussi important de mentionner la position adoptée par Gavil Miasnikov qui a formé plus tard le Groupe ouvrier du parti communiste russe en 1923. A l'époque, Miasnikov avait déjà commencé à dénoncer le régime de plus en plus bureaucratique qui dominait le parti et l'Etat bien qu'il semble qu'il n'était pas encore membre d'un groupe oppositionnel au sein du parti. Selon Paul Avrich dans un article qui s'intitule “Bolshevik Opposition to Lenin : GT Miasnikov and the Workers'Group” (The Russian Review, vol. 43, 1984), Miasnikov était très profondément affecté par les grèves de Petrograd et la mutinerie de Cronstadt (il se trouvait à Petrograd à ce moment-là). “Contrairement au groupe Centralisme démocratique et à l'Opposition ouvrière, il refusa de dénoncer les insurgés. Il n'aurait pas non plus participé à leur répression si on l'avait appelé à le faire.” Avrich cite ensuite directement Miasnikov :“si quelqu'un ose avoir le courage de ses convictions, alors il est un égoïste ou, pire, un contre-révolutionnaire, un menchevik ou un SR. Tel a été le cas avec Cronstadt. Tout était bien et calme. Puis tout-à-coup, sans un mot, ça vous éclate au visage : "qu'est-ce que Cronstadt ? Quelques centaines de communistes nous combattent". Qu'est-ce-que ça veut dire ? Qui faut-il blâmer si les cercles dirigeants n'ont pas de langage commun non seulement avec les masses sans parti, mais avec les communistes de base ? Ils se comprennent si peu l'un l'autre qu'ils se ruent sur leurs armes. De quoi s'agit-il alors ? Est-ce le bord de l'abîme ?”[3]

Malgré ces intuitions, cela a pris longtemps pour que les leçons politiques des événements de Cronstadt soient tirées avec une véritable profondeur. A notre point de vue, les conclusions les plus importantes ont été élaborées dans les années 1930 par la Fraction italienne de la Gauche communiste. Dans le contexte d'une étude appelée “La question de l'Etat” (Octobre n°2, 1938) elle écrivait à propos de Cronstadt : ils se peut que "des circonstances se produisent où un secteur prolétarien -et nous concédons même qu'il ait été la proie inconsciente de manoeuvres ennemies- passe à la lutte contre l'Etat prolétarien. Comment faire face à cette situation ? En partant de la question principielle que ce n'est pas par la force et la violence qu'on impose le socialisme au prolétariat. Il valait mieux perdre Cronstadt que de le garder au point de vue géographique. Cette victoire ne pouvait avoir qu'un seul résultat : celui d'altérer les bases mêmes, la substance de l'action menée par le prolétariat.”

Ce passage soulève un certain nombre de questions importantes. Pour commencer, il affirme clairement que le mouvement de Cronstadt avait un caractère prolétarien. Il y avait certainement des influences petites-bourgeoises, anarchistes en particulier dans plusieurs des points de vue exprimés par les insurgés. Mais argumenter comme l'a fait Trotsky dans une justification rétrospective, (“Hue and cry over Cronstadt” New International, avril 1938) que les marins du Cronstadt rouge de 1917 avaient été remplacés par une masse petite-bourgeoise qui ne pouvait supporter les rigueurs du communisme de guerre, qui réclamait des privilèges spéciaux pour elle-même, et “repoussait” ainsi les ouvriers de Petrograd, est en opposition totale avec la réalité. La mutinerie a commencé comme expression de la solidarité de classe avec les ouvriers de Petrograd, et des délégués de Cronstadt furent envoyés aux usines de Petrograd pour expliquer leur cas et solliciter leur soutien. “Sociologiquement”, son noyau était aussi prolétarien. Quels que soient les changements qui s'étaient opérés dans le personnel de la flotte depuis 1917, un coup d'oeil superficiel aux délégués élus au Comité révolutionnaire provisoire montre que la majorité était des marins ayant un gros dossier de services et qu'ils avaient clairement des fonctions prolétariennes (électriciens, téléphonistes, chauffeurs, techniciens, etc.) D'autres délégués venaient des usines locales et en général, les ouvriers des usines, en particulier ceux des arsenaux de Cronstadt, ont joué un rôle clé dans le mouvement. Il est également faux qu'ils aient demandé des privilèges pour eux-mêmes : le point 9 de la “plate-forme” de Cronstadt demande “des rations égales pour tous les travailleurs, à l'exception de ceux qui sont employés dans des métiers nuisibles à la santé”. Par dessus tout, les revendications politiques avaient un caractère clairement prolétarien et correspondaient intuitivement à un besoin désespéré de la révolution : celui de faire revivre les soviets et d'en finir avec l'étranglement du parti par l'Etat ce qui non seulement mutilait les soviets mais détruisait le parti de l'intérieur.

La compréhension que c'était un véritable mouvement prolétarien est centrale dans la conclusion tirée par la Gauche italienne : pour celle-ci, toute tentative de supprimer une réaction prolétarienne face aux difficultés que la révolution affronte, ne peut qu'altérer la substance même du pouvoir prolétarien. Aussi la Fraction italienne tira la conclusion qu'au sein du camp prolétarien, tout rapport de violence doit être exclu, que ce soit envers des mouvements spontanés d'autodéfense ou envers des minorités politiques. Se référant explicitement au débat sur les syndicats et aux événements de Cronstadt, elle reconnaît également la nécessité pour le prolétariat de maintenir l'autonomie de ses propres organes de classe (conseils, milices, etc.) pour empêcher qu'ils soient absorbés dans l'appareil général de l'Etat et même pour les dresser contre l'Etat si nécessaire. Et bien qu'elle n'ait pas encore rejeté la formule de “dictature du parti”, la Fraction insistait plus que toute autre sur la nécessité que le parti reste tout-à-fait distinct de l'Etat. Nous reviendrons sur le processus de clarification mené par la Fraction dans un article ultérieur.

La conclusion audacieuse tirée du passage d'Octobre -il aurait mieux valu perdre Cronstadt d'un point de vue géographique que mener une action qui défigure le sens même de la révolution- constitue aussi la meilleure réponse aux préoccupations de Victor Serge. Il semblait à ce dernier que l'écrasement de la révolte constituait la seule alternative à la montée d'une nouvelle “dictature anti-prolétarienne” qui “massacrerait les communistes”. Mais avec l'avantage du recul, nous pouvons voir que malgré l'écrasement de la révolte, une dictature anti-prolétarienne a surgi et a massacré les communistes : la dictature stalinienne. En fait, il faut dire que l'écrasement de la révolte n'a fait qu'accélérer le déclin de la révolution et a ainsi, sans le savoir, participé à ouvrir la voie au stalinisme. Et le triomphe de la contre-révolution stalinienne devait avoir des conséquences bien plus tragiques que la restauration de la Garde blanche n'en aurait jamais eues. Si les généraux blancs étaient revenus au pouvoir, alors au moins la question aurait été claire, comme ce fut le cas dans la Commune de Paris où le monde entier a vu que les capitalistes avaient gagné et les ouvriers perdu. Mais la chose la plus horrible dans la façon dont est morte la révolution en Russie, c'est que la contre-révolution qui a gagné s'est appelée elle-même socialisme. Nous vivons toujours avec les conséquences néfastes de cette situation.

  • Le parti se passe la corde au cou

Le conflit entre le prolétariat et “l'Etat prolétarien” qui s'était manifesté ouvertement dans les événements de 1921 a placé le parti bolchevik à une croisée des chemins historique. Etant donné l'isolement de la révolution et les conditions terribles qui étaient imposées au bastion russe, il était inévitable que sa machine étatique se transformât irrésistiblement en organe du capitalisme contre la classe ouvrière. Les bolcheviks pouvaient donc soit tenter de rester à la tête de cette machine -ce qui voulait dire en réalité lui être de plus en plus soumis- ou “aller dans l'opposition”, prendre leur place aux côtés des ouvriers, défendre leurs intérêts immédiats et les aider à regrouper leurs forces en préparation d'un renouveau possible de la révolution internationale. Mais bien que le KAPD ait posé sérieusement cette question à l'automne 1921[4], il était bien plus difficile pour les bolcheviks de voir la question à l'époque. En pratique, le parti était déjà si profondément englouti dans la machine étatique et si envahi par l'idéologie et les méthodes substitutionnistes qu'il n'existait pas de possibilité que le parti comme un tout accomplisse ce pas audacieux. Mais ce qui se posait de façon réaliste dans la période qui a suivi, c'était la lutte des fractions de gauche contre la dégénérescence du parti, pour le maintien de son caractère prolétarien. Malheureusement, le parti a aggravé l'erreur qu'il avait faite envers Cronstadt en concluant, selon les termes de Lénine que “maintenant, ce n'est pas le moment pour des oppositions”, en déclarant un état de siège au sein du parti et en bannissant les fractions comme il l'a fait dans la conclusion du 10e congrès. La résolution du congrès sur l'unité du parti demandait la dissolution de tous les groupes d'opposition à un moment où le parti était entouré d'“un cordon d'ennemis”. Ce ne devait pas être permanent, ni ne devait mettre fin à toute critique dans le parti : la résolution appelle aussi à une publication plus régulière du bulletin interne de discussion du parti. Mais en ne voyant que “l'ennemi extérieur”, il ne parvint pas à accorder un poids suffisant à l'“ennemi intérieur” : le développement de l'opportunisme et de la bureaucratie dans le parti qui rendait de plus en plus nécessaire que l'opposition prenne une forme organisée. En fait, en bannissant les fractions, le parti se passait le noeud coulant autour du cou : dans les années qui ont suivi, quand le cours dégénérescent est devenu de plus en plus évident, la résolution du 10e congrès devait encore être utilisée pour étouffer toute critique et toute opposition à ce cours. Nous reviendrons sur cette question dans le prochain article de cette série.

CDW


[1] Dans son article “L'opposition bolchevique à Lénine : G.T. Miasnikov et le Groupe ouvrier”, Paul Avrich montre que Miasnikov, tout en ne faisant pas partie d'une tendance organisée dans ce débat, était déjà parvenu à des conclusions très similaires :“Pour Miasnikov, au contraire, les syndicats n'avaient plus d'utilité, à cause de l'existence des soviets. Les soviets, défendait-il... étaient révolutionnaires et non des organes réformistes. A la différence des syndicats, ils l'embrassaient pas tel ou tel secteur du prolétariat, tel ou tel métier ou telle ou telle activité, mais "tous les ouvriers", et selon des "branches de production" et non de métiers. Les syndicats doivent donc être démantelés, disait Miasnikov, ainsi que les Conseils de l'économie nationale où régnait "la bureaucratie et le scotch rouge" ; les soviets ouvriers devaient investir la direction de l'industrie, disait-il.” Les sources d'Avrich sont Zinoviev, ed. Partiia y Soyuzy, 1921.

[2] Pour un rapport plus détaillé des événements de Cronstadt, voir notre article dans la Revue internationale n° 3. Il a été récemment republié en anglais avec une nouvelle introduction.

[3] Avrich cite Socialtischeskii vestnik, 23 février 1922, comme source de cette citation.

[4] Voir l'article “La Gauche communiste et le conflit grandissant entre l'Etat russe et les intérêts de la révolution mondiale” dans la Revue internationale n° 97.