III - Fascisme, Fronts populaires - La bourgeoisie prépare la seconde Guerre mondiale

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En Italie et en Allemagne le fascisme est l'instrument de la transformation brutale du capital national en vue de la guerre. En France, c'est au Front populaire qu'échoit la tâche d'assumer les préparatifs guerriers et d'embrigader la classe ouvrière, au moyen de l'antifascisme. Le "Frente popular" qui, en Espagne, a la même fonction vis-à-vis du prolétariat, envoie les ouvriers se faire massacrer sur le front de la guerre civile contre le franquisme. Cet affrontement guerrier constituera une répétition générale du futur conflit mondial.
Les textes que nous publions dans cette partie illustrent les différents chemins empruntés par le capitalisme dans ces pays pour sa marche à la guerre.

 

Le fascisme des années 20 en Italie : Le début d'une tendance non encore achevée

L'arrivée du fascisme au pouvoir en Italie, dans les années 20, n'est pas aussi pleinement représentative que le nazisme en Allemagne dans les années 30 du phénomène d'instauration du fascisme. En effet, le cours vers une deuxième guerre mondiale n'est pas encore ouvert au niveau international. De ce fait, la prise en charge sous sa tutelle de toute la société pour sa transformation dans le sens d'un renforcement du capitalisme d'Etat, en y assujettissant toutes les fractions de la bourgeoisie et le prolétariat, y est beaucoup plus progressive qu'en Allemagne. Néanmoins, dès cette époque sont perceptibles en Italie les fonctions essentielles de l'Etat fasciste :

  • maintenir la cohésion de la société mise à mal par les conséquences de la première guerre mondiale ;
  • assumer la solution militaire aux problèmes du capital national, en particulier son besoin de revanche par rapport aux impérialismes rivaux. En effet, appartenant au camp des vainqueurs du premier conflit mondial, l'Italie, contrairement à l'Allemagne, n'a pas à subir les humiliations et les conditions draconiennes sur le plan économique et militaire d'un traité de paix en sa défaveur, soldant sa défaite dans la guerre. Cependant, elle n'a pas reçu sa part du butin impérialiste et demeure à ce moment là privée de toute colonie. Seule l'expansion impérialiste préconisée alors ouvertement par le fascisme est à même de lui faire espérer compenser un tel handicap.

La défaite de la vague révolutionnaire ouvre la porte à des offensives anti-ouvrière

Les années 20-30 sont celles d'une longue série de défaites de la classe ouvrière qui impriment une inversion du cours de la lutte de classe et permettent le développement de la contre-révolution. Ses expressions en sont l'instauration du stalinisme en Russie, la dégénérescence de l'IC et des PC, l'opportunisme croissant de ces derniers les conduisant dans le camp de la bourgeoisie. Cette situation de défaite profonde de la classe ouvrière va permettre à la bourgeoisie d'imposer sa solution face au retour en 29 de la crise du capitalisme : attaques profondes et généralisées des conditions de vie de la classe ouvrière et marche vers la seconde guerre mondiale. Chaque recul des luttes ouvrières est suivi à chaque fois d'une offensive encore plus forte de l'Etat capitaliste. Ouverte brutalement en 29, la crise économique se poursuit, entraînant fermetures d'usines et chômage massif qui touche, selon les pays, de 20 à 30 % de la classe ouvrière.

En Allemagne, l'offensive anti-ouvrière avait commencé bien avant la venue de Hitler au pouvoir. Dés 1929, la police du social démocrate Zörgiebel avait tiré sur la foule ouvrière manifestant pour le premier mai.

En Belgique, en 1932, lors de la grève générale des mineurs, le gouvernement envoie des automitrailleuses et des chars d'assaut pour occuper les carreaux des mines. L'aviation de reconnaissance est utilisée pour localiser immédiatement les concentrations de grévistes et dépêcher les gendarmes. La grève est brisée essentiellement par les syndicats et le POB (Parti Ouvrier Belge).

Dans les pays moins industrialisés, comme l'Autriche, l'Espagne, et ceux d'Europe centrale, l'offensive du patronat et de l'Etat prend une forme plus brutale. En Pologne, s'appuyant sur ses "légionnaires", Pidulsky fait un coup d'Etat en 1926 et supprime le régime parlementaire. En Hongrie,  le régime du général Horty se rapproche de l'Allemagne, avec la montée des milices fascistes des "croix fléchées". En Roumanie, la dictature s'appuie sur des milices fascistes appelées les "gardes de fer". En Autriche, c'est l'armée, appuyée par le parti nazi local, qui écrasa en février 1934 l'insurrection désespérée des ouvriers viennois. La même année le gouvernement républicain espagnol envoyait les troupes de Franco écraser dans le sang la farouche résistance des mineurs asturiens.

Le développement du capitalisme d'Etat

L'année 1933 est celle du New Deal aux Etats Unis et du réarmement allemand. Elle initie une longue série de mesures économiques qui relancent peu ou prou la production par l'instauration d'une économie de guerre dans tous les pays. Cette offensive économique du capitalisme mondial se traduit politiquement par une transformation progressive ou brutale des régimes les plus démocratiques en régimes autoritaires ou dictatoriaux. Le législatif, c'est-à-dire le parlement, perd de son importance, au profit de l'exécutif. Un contrôle rigoureux de la vie sociale en est la conséquence. Des lois d'arbitrage sont mises en place pour contrôler et limiter les grèves, qui risqueraient de surgir massivement avec le gel des salaires. Les syndicats, dans des pays comme la Belgique et la France, deviennent, à l'exemple des pays anglo-saxons, les partenaires privilégiés de l'Etat et, en cas de conflits généralisés, sa digue ultime.

L'Etat, dernier recours de l'économie, apparaît comme l'ultime défenseur du système capitaliste. Le "planisme" en France, comme en Belgique (avec A. De Man comme promoteur) commence à se développer. Répondant aux mêmes exigences, l'Etat hitlérien et l'Etat fasciste ont établi un contrôle direct de toute l'économie. En Russie, les plans quinquennaux, puis bientôt le stakhanovisme visent à développer l'industrie lourde de l'acier, de l'énergie dans le but avoué de développer la puissance militaire russe. Partout, en URSS, se développent de véritables camps de travaux forcés qui font surgir des chantiers pharaoniques au prix de l'épuisement, et bientôt de la mort de millions d'hommes.

La préparation à la guerre

Dans un monde qui semblait devenu trop étroit pour contenir l'expansion des appareils de production les plus modernes, après une période de reconstruction qui avait duré à peine six années (1923-1929), la guerre devenait pour chaque Etat l'ultime recours à la faillite de l'économie mondiale. En l'absence de nouveaux marchés à conquérir, il n'y avait désormais de place que pour le repartage du marché mondial, et les Etats capitalistes disposant des moins bonnes parts de celui-ci étaient nécessairement les plus agressifs.

C'était le cas de l'Allemagne. Sanctifiant sa défaite dans la Première Guerre mondiale, le traité de Versailles l'avait privée de ses maigres colonies et lui avait infligé de lourdes dettes de guerre. Une fois achevée la reconstruction de son économie, se pose à elle la nécessité impérieuse de trouver des débouchés pour ses marchandises. Mais, étouffée au centre de l’Europe, son expansion ne pourra se faire qu’à l’intérieur du cadre européen.

Si la période des années 20 avait été celle de la limitation des armements, celle des années 30 fut placée sous le signe de l'économie de guerre. Celle-ci, surtout en Allemagne et en Russie, fut rapidement mise en place dès 1933-34. En 1933, l’arrivée d’Hitler au pouvoir accélère les événements. Les nécessités économiques qui poussent l’Allemagne vers la guerre trouvent leur expression politique dans l’idéologie nazie : la remise en cause du Traité de Versailles, l’exigence d’un "espace vital" qui ne peut être que l’Europe. Tout cela va précipiter chez certaines fractions de la bourgeoisie d'autres pays d'Europe, la conviction que la guerre ne pourra être évitée et que la Russie soviétique dans ce cas serait un bon allié pour faire échec aux visées pangermanistes. D’autant plus qu’au niveau international, la situation évolue : à la même période où l’Allemagne quitte la Société des Nations, l’U.R.S.S y entre.

A partir de 1936, tous les autres pays suivaient la même voie de l'économie de guerre, quelle que fut la forme de leur régime politique. Le retard qu'ils ont néanmoins pris par rapport à l'Allemagne résulte du fait que d’importantes fractions de la bourgeoisie des pays occidentaux croient très longtemps qu’il est possible d’éviter la guerre avec ce pays, en faisant quelques concessions et surtout en orientant sa nécessaire expansion vers l’Est. Le traité de Munich, en 1938, traduit pour certains cette incompréhension de la situation et de la guerre qui vient, pour d'autres c'est un moyen de retarder les échéances afin de rattraper le retard pris dans le réarmement.

Quand il est "minuit dans le siècle"

La terrifiante image de Victor Serge illustre cette situation où le monde semble en proie à une véritable folie et à une chute dans la barbarie la plus primitive, dissimulée sous les produits les plus sophistiqués de la technique moderne.

Dans tous les pays européens se développent des partis se réclamant soit de Hitler, soit de Mussolini, dont le programme est le renforcement et la concentration du pouvoir politique et économique aux mains d'un parti unique dans l'Etat. Leur développement se conjugue avec une vaste offensive anti-ouvrière de l'Etat, appuyée sur un appareil répressif renforcé par l'armée, et sur les troupes fascistes quand il le faut.

De la Roumanie à la Grèce, on voit se développer des organisations de type fasciste qui, avec la complicité de l'Etat national, se chargent d'empêcher toute réaction ouvrière. La dictature, quelle que soit sa forme constitutionnelle, devenait ouverte, et prenait le plus souvent la forme du modèle mussolinien ou hitlérien.

Néanmoins les prévisions de La Gauche italienne, qui ne pensait pas que ce renforcement du fascisme signifiât une orientation définitive du capitalisme vers le système nazi ou mussolinien, se sont avérées justes. Le maintien du cadre de la démocratie, dont le contenu se vidait progressivement avec le développement vertigineux des organismes étatiques, est néanmoins rendu possible dans les pays industrialisés les moins touchés par la crise. Mais dans tous les cas, le planisme, les nationalisations, manifestaient la même tendance à un renforcement de l'Etat, s'appuyant sur une base économique singulièrement étroite.

Le maintien du cadre démocratique constitue une nécessité pour mystifier le prolétariat. Et le fascisme, en ayant fait naître "l'antifascisme", a renforcé les capacités de mystification des "puissances démocratiques".