Contribution à une histoire du mouvement ouvrier en Afrique du Sud

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De l’élection du président Nelson Mandela en 1994 à 2014

Dans l’introduction de l’article précédent[1], nous attirions d’emblée l’attention du lecteur sur l’importance des questions traitées en ces termes : "Si, face à de nouveaux mouvements sociaux la bourgeoisie s’appuie sur ces armes traditionnelles les plus barbares, à savoir ses forces policières et militaires, la dynamique de la confrontation entre les classes porte en elle des développements inégalés dans ce pays : la classe ouvrière n’y avait jamais encore fait preuve d’une telle combativité et d’un tel niveau de conscience ; face à une bourgeoisie qui, elle non plus, n’avait jamais à ce point sophistiqué ses manœuvres, notamment en ayant largement recours à l’arme du syndicalisme de base animé par l’extrême gauche du capital. Dans cet affrontement entre les deux véritables classes historiques, la pugnacité du prolétariat ira jusqu’à provoquer objectivement le démantèlement du système d’apartheid se traduisant par la réunification de toutes les fractions de la bourgeoisie en vue de faire face à la déferlante de la lutte de classe ouvrière."

Et par la suite nous avons pu montrer en détail l’ampleur de la combativité et du développement de la conscience de classe au sein du prolétariat sud-africain s’exprimant, par exemple, par la prise en main de ses luttes à travers des comités de lutte dits "CIVICS" (Community Based Organisations) par centaines. De même que nous avons illustré comment la bourgeoisie a pu parvenir finalement à bout de la magnifique combativité de la classe ouvrière sud-africaine en s’appuyant sur ses principaux piliers à savoir le "pouvoir blanc" (sous l’apartheid), l’ANC et le syndicalisme radical. En effet, le bilan global de ce combat entre la classe ouvrière et la bourgeoisie montre le rôle de premier plan joué par le syndicalisme de base dans le détournement des luttes véritablement prolétariennes sur le terrain bourgeois[2] :

Parlant du syndicalisme radical, nous disions "Mais sa contribution principale fut incontestablement le fait d’avoir réussi à construire sciemment le piège "démocratique/unité nationale" dans lequel la bourgeoisie put entraîner la classe ouvrière. D’ailleurs, en profitant de ce climat d’ "euphorie démocratique" résultant largement de la libération de Mandela et compagnie en 1990, le pouvoir central dut s’appuyer sur son "nouveau mur syndical" que constitue le COSATU et son "aille gauche" pour dévoyer systématiquement les mouvements de lutte sur des revendications d’ordre "démocratique", "droits civiques", "égalités raciales", etc. (…) Et de fait, entre 1990 et 1993 où d’ailleurs un gouvernement d’ "union nationale de transition" fut formé, les grèves et les manifestations se faisaient rares ou restaient sans effets sur le nouveau pouvoir. (…) D’ailleurs, tel était l’objectif central du projet de la bourgeoisie quand elle décida le processus qui aboutit au démantèlement de l’apartheid et à la "réconciliation nationale" entre toutes ses fractions qui s’entretuaient sous l’apartheid.

Ce projet sera mis en œuvre fidèlement par Mandela et l’ANC entre 1994 et 2014, y compris en massacrant nombre d’ouvriers résistant à l’exploitation et à la répression."

Dans cet article, nous allons nous efforcer de montrer comment le projet de l’ANC a été mis en œuvre méthodiquement par ses dirigeants successifs, en premier lieu Nelson Mandela. Nous montrerons, bien sûr, dans quelle mesure la classe ouvrière sud-africaine a pu faire face au nouveau "pouvoir noir" après avoir combattu l’ancien "pouvoir blanc", car comme nous le verrons plus loin, le prolétariat sud-africain n’avait pas perdu sa combativité se heurtant cependant à de nombreuses et lourdes difficultés. Ainsi, en plus de sa lutte quotidienne pour l’amélioration de ses conditions de vie, il doit alors se confronter aussi à la maladie, comme le SIDA avec ses ravages terribles, à la corruption du pouvoir en place, aux multiples violences sociales liées à la décomposition du système capitaliste, sous forme de meurtres, de pogroms, etc. D’autre part, comme avant Mandela, il continue à faire face à un pouvoir répressif, sanguinaire, celui-là même qui a causé la mort de nombreux mineurs de Marikana en 2012. Il n'en reste pas moins que le prolétariat sud-africain a d’ores et déjà montré sa capacité à jouer un rôle important en tant que fraction du prolétariat mondial en vue de la révolution communiste.

L’ANC dans l’exercice du pouvoir sud-africain

Au terme de la période du "gouvernement de transition", des élections générales furent organisées en 1994 et remportées triomphalement par l’ANC qui accéda ainsi à tous les leviers du pouvoir pour gouverner le pays selon les orientions du capital national sud-africain avec le soutien, ou la bienveillance, des principaux dirigeants sud-africains blancs qui l’avaient combattu.

Dès lors les choses sérieuses purent commencer pour Mandela, à savoir le redressement de l’économie nationale rudement malmenée par la crise économique à cette époque, mais aussi par les conséquences de la résistance ouvrière à l’exploitation. De fait, dès sa première année d’exercice en 1995, le gouvernement Mandela décida une série de mesures d’austérité dont une baisse de 6 % des salaires des fonctionnaires et de 10 % du budget de la santé. Dès cet instant, la question se posait de savoir comment la classe ouvrière allait réagir face aux attaques du nouveau pouvoir.

Premier mouvement de grèves sous l’ère du président Mandela

Contre toute attente et bien qu’assommée par la propagande autour de "l’union nationale" ou encore de la "nouvelle ère démocratique", la classe ouvrière ne put laisser passer sans réaction une attaque si agressive. En clair, on assista ainsi à l’éclatement des premiers mouvements de grève sous le gouvernement Mandela, notamment dans les transports et dans la fonction publique. Pour sa part, comme elle s’y attendait, la nouvelle bourgeoisie au pouvoir ne tarda pas à montrer son vrai visage de classe dominante en réprimant violemment les grévistes dont un millier d’entre eux furent arrêtés sans compter le nombre des blessés par les chiens policiers. Par ailleurs, parallèlement à la répression policière gouvernementale, le Parti communiste sud-africain et la centrale syndicale COSATU (Congress of South Africa Trade Unions), tous deux membres du gouvernement, à défaut de pouvoir empêcher l’éclatement des grèves, se mirent à dénoncer violemment les grévistes en les accusant de saboter la politique du "redressement" et de "réconciliation" du pays. À noter à ce propos un fait important : pendant que les dirigeants syndicaux du COSATU en compagnie du gouvernement dénonçaient et réprimaient les grévistes, des syndicalistes de base restaient "collés" aux ouvriers en prétendant les défendre contre la répression qui s’abattait sur eux. Il faut voir là une certaine habilité du nouveau pouvoir car, tout en associant le COSATU à la gestion des affaires du capital, il n’a pas oublié l’importance de s’appuyer sur un solide instrument d’encadrement des luttes ouvrières que constitue le "syndicalisme de base" dont un grand nombre de ceux qui gouvernent avaient fait l’expérience pratique[3].

L’ANC déploie un nouveau dispositif idéologique pour détourner combativité ouvrière

Tout en poursuivant l’application de ses mesures d’austérité, la nouvelle équipe gouvernementale se lançait dans des manœuvres idéologiques dans le but de mieux les faire accepter en créant des structures prétendant donner une légitimité à son orientation économique et politique. Ainsi, sous couvert de la "Truth and Reconciliation Commission" (TRC"Commission Vérité et Réconciliation"), le gouvernement Mandela présenta en 1996 un programme intitulé "reconstruction négociation et réconciliation", puis un autre l’année suivante appelé (SCER - "stratégie de croissance, d’emploi et de redistribution"). En fait, derrière ces gadgets, se cachait la même orientation économique initiale dont l’application ne pouvait qu’aggraver les conditions de vie de la classe ouvrière. Dès lors, pour le pouvoir en place, la question était de savoir comment faire passer la "pilule" auprès des masses ouvrières dont une partie venait de manifester énergiquement son refus de telles mesures d’austérité. Et dans ce sens, devant la crainte d’une réaction ouvrière en opposition au plan gouvernemental, on assista d’abord à l’expression ouverte de divergences (tactiques) au sein de l’ANC :

"(…) La ligne politique de l’ANC est-elle encore vraiment au service de ses anciens partisans, au service du plus grand nombre, en particulier les plus démunis, comme il le revendique ? Le COSATU et le SACP (Parti communiste sud-africain) le mettent en doute de plus en plus, souvent, même si ce n’est pas frontalement. Ils reprochent à l’ANC de ne pas représenter les intérêts des plus pauvres, en particulier les ouvriers, de se désintéresser de la création d’emplois et de ne pas prêter suffisamment d’attention à l’accès de tous les citoyens à des conditions de vie correctes. (…) Cette critique a été abondamment relayée par les intellectuels de gauche et souvent de manière virulente. (…) Ces divergences de points de vue suscitent néanmoins des interrogations et des débats. Faut-il un parti ouvrier pour représenter en propre les intérêts ouvriers ? Le SACP (South African Communit Party ) a ainsi évoqué un temps la perspective d’une candidature autonome aux élections et certains au sein du COSATU ont même ébauché un projet de parti des ouvriers."[4]

Comme on peut le voir avec cette citation, l’équipe gouvernementale étale publiquement ses divisions. Mais il s’agit avant tout d’une manœuvre ou plus classiquement d’une division du travail entre la droite et la gauche au sommet du pouvoir dont le but principal était de faire face aux éventuelles réactions ouvrières[5]. Autrement dit, les menaces de scission pour créer un "parti ouvrier pour représenter les intérêts ouvriers" relevaient avant tout du cynisme politique trompeur visant à dévoyer la réflexion et la combativité de la classe ouvrière.

Toujours est-il que le gouvernement de Mandela décida de poursuivre sa politique d’austérité en prenant avec vigueur toutes mesures nécessaires pour le redressement de l’économie sud-africaine. Autrement dit, plus question de lutte de "libération nationale" ou de "défense des intérêts des plus pauvres" prônée hypocritement par la gauche de l’ANC. Et, dans un premier temps, cette politique d’austérité économique, de répression et d’intimidation de la part du "nouveau pouvoir du peuple" a eu un impact sur la classe ouvrière en provoquant de grandes désillusions et de l’amertume dans ses rangs. Il s’en est alors suivi une période de relative paralysie de la classe ouvrière face à la persistance des attaques économiques du gouvernement de l’ANC. En effet, d’un côté, une bonne partie des ouvriers africains, qui espéraient accéder plus vite aux mêmes droits/avantages que leurs camarades blancs, se lassaient d’attendre. D’un autre côté, ces derniers, avec leurs syndicats racistes (certes très minoritaires) menaçaient de prendre les armes pour la défense de leurs "acquis" (divers privilèges accordés sous l’apartheid).

Voilà une situation qui ne put favoriser objectivement la lutte et encore moins l’unité de la classe ouvrière. Heureusement, cette période ne fut que de courte durée, car trois ans après sa première réaction contre les premières mesures d’austérité du gouvernement de l’ANC sous Mandela, la classe ouvrière finit de nouveau par réagir en reprenant le combat mais beaucoup plus massivement que précédemment.

En 1998 : premières luttes massives contre le gouvernement de Mandela

En effet, encouragé sans doute par la manière dont il avait maîtrisé la situation face au premier mouvement de grèves de son règne contre ses premières mesures d’austérité, le gouvernement de l’ANC en remit une couche plus rude. Mais sans s’en rendre compte, il créa alors les conditions d’une riposte ouvrière plus vaste[6] :

  • "(…) En 1998, on estime que près de 2 825 709 journées de travail ont été perdues du début du mois de janvier à la fin du mois d’octobre. Les grèves ont essentiellement pour objet des revendications économiques mais elles traduisent aussi le mécontentement politique des grévistes à l’égard du gouvernement. En effet, loin de vivre mieux, beaucoup d’ouvriers sud-africains ont vu leur situation économique se dégrader, contrairement aux engagements du RDP (Programme de Reconstruction et de Développement). Quant aux chômeurs, de plus en plus nombreux en l’absence de créations de nouveaux emplois et alors que de nombreuses industries (notamment dans le textile et de l’industrie minière) ferment ou se délocalisent, leur situation devient de plus en plus critique. On peut donc penser qu’en plus des revendications financières exprimées par les syndicats, les grèves manifestent aussi les premiers signes d’effritement de l’enthousiasme national à l’égard de la politique du gouvernement.

Le mouvement est large puisque les grèves touchent des secteurs aussi variés que le textile, la chimie, l’industrie automobile ou encore les universités ou les sociétés de sécurité et le commerce, souvent longues, deux à cinq semaines en moyenne, et parfois marquées par des violences policières[7] (une douzaine de grévistes tués) et des incidents sérieux, elles réclament presque toutes des hausses de salaire. (…) Face aux grèves, le patronat a initialement adopté une "ligne dure" et menacé de réduire sa main-d’œuvre ou de remplacer les grévistes par d’autres ouvriers, mais dans la plus part des cas, il a été forcé d’honorer les revendications des grévistes". (Judith Hayem, ibid.)

Comme on le voit, la classe ouvrière sud-africaine n’a pas attendu longtemps pour reprendre ses luttes contre le pouvoir de l’ANC, comme à l'époque où elle s’opposait aux attaques de l’ancien régime d’apartheid. C’est d’autant plus remarquable que le gouvernement de Mandela procéda de la même manière que son prédécesseur en faisant tirer sur un grand nombre de grévistes, pour tuer, dans le seul but (bien sûr inavoué) de défendre les intérêts du capital national sud-africain. Et ce sans provoquer la moindre protestation publique de la part des "démocrates humanistes". En effet, il est significatif de constater que rares ont été les médias (et mêmes les chercheurs-enquêteurs de terrain) qui commentaient, ou évoquaient simplement, les crimes commis par le gouvernement de Mandela dans les rangs des manifestants grévistes. En clair, pour le grand monde bourgeois et médiatique, Mandela fut à la fois "l’icône" et le "prophète intouchable", même quand son gouvernement massacrait des ouvriers.

Et, de son côté, le prolétariat sud-africain a démontré par là sa réalité de classe exploitée en luttant courageusement contre son exploiteur quelle que soit la couleur de sa peau. Et, par sa pugnacité, il assez souvent parvenu à faire reculer son ennemi, comme le patronat acculé à honorer ses revendications. Bref, il y a là l’expression d’une classe internationaliste dont la lutte constitue une démystification flagrante du mensonge selon lequel les intérêts des ouvriers noirs se confondraient avec ceux de leur propre bourgeoisie noire, en l’occurrence la clique de l’ANC.

Précisément, en réunissant l’ANC, le PC et la centrale syndicale COSATU dans le même gouvernement, la bourgeoisie sud-africaine voulait, d’un côté, convaincre les ouvriers (noirs) qu’ils avaient leurs propres "représentants" au pouvoir pour les servir, tout en prévoyant par ailleurs de laisser la base syndicale du COSATU dans l’opposition dans le cas où ce serait nécessaire pour encadrer les luttes. En clair, le gouvernement de l’ANC pensait avoir tout fait pour se prémunir contre toutes réactions conséquentes de la part de la classe ouvrière. Mais au bout du compte, c'est plutôt le contraire que Mandela et ses compagnons durent constater.

En 1999 : Mandela se fait remplacer par son dauphin Mbeki mais les luttes se poursuivent

Cette année-là, suite aux élections présidentielles remportées par l’ANC, Mandela cède sa place à son "poulain" Thabo Mbeki qui décide de poursuivre et d’amplifier la même politique d’austérité initiée par son prédécesseur. Pour commencer, il forme son gouvernement avec les mêmes fractions que précédemment, à savoir : l’ANC, le PC et la centrale syndicale COSATU. Et aussitôt son gouvernement formé, il décrète une vague de mesures d’austérité touchant de plein fouet les principaux secteurs économiques du pays et se traduisant par des réductions de salaire et la dégradation des conditions de vie de la classe ouvrière. Mais, là aussi, comme sous Mandela, dès le lendemain, des centaines de milliers d’ouvriers se mirent en grève et descendirent massivement dans la rue et, comme à l’époque de l’apartheid, le gouvernement de l’ANC envoya sa police pour réprimer violemment les grévistes, faisant un grand nombre de victimes. Mais surtout il est remarquable de voir la rapidité avec laquelle la classe ouvrière sud-africaine prend conscience de la nature capitaliste et anti-ouvrière des attaques que l’équipe l’ANC au pouvoir lui fait subir. Le plus significatif encore dans la riposte ouvrière est le fait que, dans plusieurs secteurs industriels, les ouvriers décidaient de prendre en charge leurs propres luttes sans attendre les syndicats ou d’emblée contre eux :

  • "(…) la grève d’Autofirst, qui débute hors du syndicat et malgré lui, est un bon exemple ; d’autant que, loin d’être un cas isolé, ce type de grève tend à se généraliser depuis 1999, y compris dans des grandes usines où les ouvriers se mettent en grève en dépit de l’avis défavorable du syndicat, voire son opposition formelle au conflit". (Judith Hayem, ibid.)

Voilà une démonstration éclatante du retour de la combativité s’accompagnant d’une tentative de prise en main des luttes que la classe ouvrière avait déjà expérimentée sous le régime d’apartheid. En conséquence de quoi, l’ANC dût réagir en réajustant son discours et sa méthode.

L’ANC sort une vieille ficelle de l’idéologie "racialiste" face à la nouvelle combativité ouvrière

Pour contrecarrer la pugnacité des ouvriers tendant à déborder les syndicats, le gouvernement de Mbeki et l’ANC décidèrent de recourir aux vieilles ficelles idéologiques héritées de la "lutte de libération nationale", en reprenant (entre autres) le discours "anti-blancs" de cette époque :

  • "Le retour sous une forme renouvelée dans le discours politique gouvernemental de la question de la couleur, en particulier dans un certain nombre de déclarations fustigeant les Blancs - notion dont il faut examiner si elle agit (et dans ce cas comment) comme un marqueur racial, social, historique ou bien d’un autre registre et si elle opère également dans les formes de pensée des gens.

Corollaire de cette nouvelle politique présidentielle, les tensions au sein de la triple alliance (ANC, COSATU, SACP - Parti communiste sud-africain), toujours en place après de nombreuses menaces de scission, notamment à la veille des élections de 2004, sont de plus en plus manifestes et de plus en plus vives. Elles manifestent la difficulté de l’ANC, ancien parti de libération nationale, de conserver sa légitimité populaire une fois parvenu au pouvoir et en charge de gouverner pour le bénéfice, non plus de seuls opprimés d’antan mais pour tous les habitants du pays." (Judith Hayem, ibid.)

Mais pourquoi le gouvernement "arc-en-ciel", "garant de l’unité nationale", détenant tous les leviers du pouvoir, se trouve-t-il soudain acculé à recourir à une des vieilles recettes de l’ANC d’antan, à savoir fustiger le "pouvoir des Blancs" (qui empêcherait le pouvoir des Noirs) ? L’auteur du propos cité nous semble bien indulgent avec les dirigeants de l’ANC, quand il cherche à savoir à propos de cette "notion qu’il faut examiner pour savoir si elle agit comme marqueur racial, social, historique ou bien d’un autre registre…". En réalité cette "notion", derrière laquelle se cache l’idée suivant laquelle les "Blancs détiennent toujours le pouvoir au détriment des Noirs", l’ANC l’a utilisée ici en vue d’une énième tentative de diviser la classe ouvrière. Autrement dit, en agissant ainsi, le gouvernement espérait détourner les revendications visant l’amélioration des conditions de vie sur les questions raciales.

Effectivement, une partie de la classe ouvrière, notamment la base militante de l’ANC, ne peut s’empêcher d’être "sensibilisée" par ce discours sournois anti-Blanc, voire "anti-étranger". On sait par ailleurs que l’actuel président Zuma, avec ses accents populistes, instrumentalise fréquemment la "question raciale" en particulier quand il se trouve en difficulté face au mécontentement social.

L’idéologie altermondialiste au secours de l’ANC

Pour faire face à l’agitation sociale et à l’érosion de sa crédibilité, l’ANC décidait en 2002 d’organiser un sommet mondial sur le développement durable à Johannesburg (le "Durban Social Forum"), auquel participèrent toute la galaxie altermondialiste de la planète et plusieurs associations sud-africaines dont celles caractérisées de "radicales" comme le TAC (Traitement Action Campaign) et le Landless People’s Movement ("Mouvement des sans-terres"), très actives dans les grèves des années 2000. Autrement dit, c’est dans un contexte de radicalisation des luttes ouvrières que l’appareil de l’ANC sollicitait l’apport idéologique du mouvement altermondialiste :

  • "Par ailleurs, des grèves ouvrières hors cadre syndical ont éclaté comme à Volkswagen Port Elizabeth, en 2002 ou à Engen à Durban, en 2001. Certaines de ces actions, comme celles du TAC, remportent régulièrement des victoires face à la politique du gouvernement. Cependant, d’une part, aucun parti d’opposition ne relaie encore réellement ces points de vue dans l’arène parlementaire ; de l’autre, la capacité de ces organisations à infléchir durablement les décisions de l’État demeure encore fragile, en comptant sur leurs propres forces (sans s’institutionnaliser, ni entrer au gouvernement)." (Judith Hayem, ibid.)

On voit ici un double problème pour le gouvernement de l’ANC : d’une part, comment empêcher ou détourner les grèves tendant à échapper au contrôle des syndicats proches de lui, et d’autre part, comment trouver une opposition parlementaire "crédible" quant à sa prétendue capacité d’ "infléchir durablement" les décisions de l’État. Pour ce qui concerne ce dernier aspect on verra plus loin que le problème ne sera pas résolu au moment de la rédaction de cet article. En revanche, pour le premier l’ANC, put s’appuyer habilement sur l’idéologie altermondialiste bien incarnée par certains des groupes poussant à la radicalisation des luttes en particulier le TAC et le "Landless People’s Movement".

En effet, l’idéologie "altermondialiste" arrivait à point nommé pour le gouvernement de l’ANC en quête d’un nouveau "souffle idéologique", ce d’autant plus que cette mouvance avait le vent en poupe au niveau médiatique mondialement. Signalons aussi que, dans ce même contexte (en 2002), l’ANC menait campagne pour la réélection de ses dirigeants, pour lesquels il était alors opportun d’afficher leur proximité avec la mouvance altermondialiste. Mais cela n’a pas suffi à redorer la crédibilité des dirigeants de l’ANC auprès des masses sud-africaines. Et pour cause…

Une classe dirigeante issue de la "lutte de libération nationale" profondément corrompue

La corruption, l’autre "maladie suprême" du capitalisme, est une caractéristique largement partagée au sein des dirigeants de l’ANC. Certes, le monde capitaliste est très riche en exemples de corruption, de ce fait on pourrait penser qu'il est inutile de rajouter celui-ci.  En fait c’est le contraire, dans la mesure où nombreux sont encore les "croyants" dans la "valeur symbolique exemplaire" et dans "la probité" des anciens héros de la lutte de libération nationale que sont les dirigeants de l’ANC.

Pour introduire le sujet, les passages suivants extraits d’un article intitulé " Système de ‘corruption légalisée’" et émanant d’un organe de presse bourgeois, à savoir Le Monde diplomatique, un des plus grands "anciens soutiens" de l’ANC, sont on ne peut plus éloquents :

  • "Depuis la présidence de M. Thabo Mbeki (1999-2008), la collusion entre le monde des affaires et classe dirigeante noire est patente. Ce mélange des genres trouve son incarnation dans la personne de M. Cyril Ramaphosa, 60 ans, successeur désigné de M. Zuma, élu vice-président du Congrès national africain (African National Congress) en décembre 2012. A la veille du massacre de Marikana (…), M. Ramaphosa avait envoyé un message électronique à la direction de Lonmin, lui conseillant de résister à la pression exercée par les grévistes, qu’il qualifiait de "criminels".

Propriétaire de McDonald’s Afrique du Sud et président, entre autres, de la société de télécommunications MTN, M. Ramaphosa est aussi l’ancien secrétaire général de l’ANC (1991-1997) et du Syndicat national des mineurs (National Union of Mineworkers – NUM-, 19821991). Acteur central des négociations de la transition démocratique, entre 1991 et 1993, il sera évincé par M. Mbeki de la course à la succession de M. Nelson Mandela. En 1994, le voici recyclé dans les affaires, patron de New African Investment (NAIL), première société noire cotée à la bourse de Johannesburg, puis premier milliardaire noir de la "nouvelle" Afrique du Sud. Il dirige aujourd’hui sa propre société, Shanduka, active dans les mines, l’agroalimentaire, les assurances et l’immobilier.

Parmi ses beaux-frères, figurent M. Jeffrey Radebe, ministre de la justice, et M. Patrice Motsepe, magnat des mines, patron d’African Rainbow Minerals (ARM). Celui-ci a tiré profit du Black Economic Empowerment (BEE) mis en œuvre par l’ANC : censé profiter aux masses "historiquement désavantagées", selon la phraséologie de l’ANC, ce processus de "montée en puissance économique des Noirs" a en fait favorisé la consolidation d’une bourgeoisie proche du pouvoir. M. Moeletsi Mbeki, le frère cadet de l’ancien chef d’État, universitaire et patron de la société de production audiovisuelle Endemol en Afrique du Sud, dénonce un système de "corruption généralisée". Il souligne les effets pervers du BEE : promotion "cosmétique" de directeurs noirs (fronting) dans les grands groupes blancs, salaires mirobolants pour des compétences limitées, sentiment d’injustice chez les professionnels blancs dont certains préfèrent émigrer.

Si l’adoption d’une charte de BEE dans le secteur minier, en 2002, en a fait passer 26 % entre des mains noires, elle a aussi promu nombre de barons de l’ANC à des postes de direction importants. M. Mann Dipico, ancien gouverneur de la province du Cap-Nord, occupe ainsi la vice-présidence des opérations sud-africaines du groupe diamantaire De Beers. Le BEE a aussi favorisé des anciens de la lutte contre l’apartheid, qui ont renforcé leur position d’influence au sein du pouvoir. M. Mosima ("Tokyo") Sexwale, patron du groupe minier Mvelaphanda, a pris en 2009 la direction du ministère des  ‘human settlements’ (bidonvilles).

Quant à M. Patrice Motsepe, il se distingue dans le classement Forbes 2012 au quatrième rang des fortunes d’Afrique du Sud (2, 7 milliards de dollars). Il a rendu un grand service à l’ANC en annonçant le 30 janvier le don de la moitié de ses avoirs familiaux (100 millions d’euros environ) à une fondation qui porte son nom, pour aider les pauvres. Même s’il ne fait pas d’émules, on ne pourra plus reprocher à l’élite noire de ne pas partager son argent".[8]

Voilà un descriptif impitoyable du système de corruption instauré par les dirigeants de l’ANC dès leur arrivée au sommet du pouvoir sud-africain post-apartheid. En clair, comme des gangsters, il s’agit de se partager les "gains" et "butins" que détenaient exclusivement leurs anciens rivaux blancs sous l’ancien régime, en se distribuant les postes selon les rapports de force et les alliances au sein de l’ANC. De ce fait, la lutte pour le "pouvoir du peuple noir" a été très vite oubliée, l’heure étant à la course aux postes qui mènent au "paradis capitaliste", en s’enrichissant plus vite et plus fort jusqu’à devenir (symboliquement) multimillionnaires en un petit nombre d’années, comme  cet ancien grand dirigeant syndical et éminent membre de l’ANC, Monsieur Ramaphosa.

  • "La bourgeoisie noire vit loin des ‘townships’, où elle ne distribue pas - ou peu - ses richesses. Ses goûts de luxe et son opulence ont éclaté au grand jour sous la présidence de M. Mbeki (1999-2008), à la faveur de la croissance des années 2000. Mais depuis l’arrivée au pouvoir de M. Zuma, en 2009, l’archevêque Desmond Tutu et le Conseil des églises d’Afrique du Sud ne cessent de dénoncer un "déclin moral" bien plus grave que le prix mirobolant des lunettes de soleil de ceux que l’on surnomme les Gucci révolutionnaires. Les relations peuvent se tisser de manière ouvertement vénale, sourit un avocat d’affaires noir qui préfère garder l’anonymat. On parle de sexe à table, et pas seulement à propos de notre président polygame ! La corruption s’étale…. A tel point que lorsqu’un ancien cadre de De Beer est accusé de corruption par la presse, il lance : "You get nothing for mahala" … (On n’a rien sans rien)." (Le Monde diplomatique, ibid.)

C’est hallucinant ce que rapporte cette citation, notamment l’implication des présidents successeurs de Mandela dans la construction du système de corruption sous leur règne respectif. Mais il faut aussi savoir que la corruption dans  l’ANC  existe à tous les niveaux et à tous les endroits, donnant lieu à des luttes sournoises et violentes comme chez les groupes mafieux. Ainsi, M. Mbeki a profité de sa présidence de l’appareil d’État et de l’ANC pour, au moyen de "coups bas", évincer son ex-premier rival Cyril Ramaphosa en 1990 et a ensuite limogé Zuma, son vice-président, poursuivi en justice pour viol et corruption. Evidemment, ces deux derniers (tout en se combattant mutuellement) ont pu répliquer par des moyens aussi violents qu’obscurs contre leur rival commun. Notamment Zuma, qui a eu beau jeu de se faire passer pour la victime d’un énième complot ourdi par son prédécesseur Mbeki "connu pour ses intrigues" (Le Monde, ibid.). Par ailleurs, on peut mentionner cet acte de violence caractéristique qui a eu lieu en décembre 2012 au Parlement, où en pleine préparation de leur congrès, les membres de l’ANC en sont venus aux mains pour imposer leurs candidats respectifs en faisant voler les chaises et en échangeant des coups de poing.

Et pendant ce temps-là, le "peuple libéré" de l’apartheid reste immergé dans la misère : un sud-africain sur quatre ne mange pas à sa faim et la maladie. "En attendant le niveau de désespoir se voit à l’œil nu. A Khayelitsha, on noie son chagrin dans le gospel, une musique en vogue qui retentit partout, mais aussi dans la dagga (cannabis), le Mandrax ou le tik (méthamphétamine), une drogue qui ravage le ‘township’" (Le Monde diplomatique, ibid.)

Quelle sinistre plongée dans l’horreur d’un système économique moribond poussant ainsi ses populations dans l’abime sans issue !

Le SIDA s’invite au milieu de la misère et de la corruption du pouvoir de l’ANC

Entre le milieu des années 1990 et le début des années 2000, la classe ouvrière ne se battait pas seulement contre la misère économique, mais devait aussi faire face à l’épidémie du SIDA. Ce d’autant plus que le chef du gouvernement d’alors, Thabo Mbeki, avait pendant longtemps refusé de reconnaître la réalité de cette maladie, allant ainsi jusqu’à refuser cyniquement de s’investir véritablement contre son développement.

  • "Un autre élément majeur de la situation en Afrique du Sud à partir de 2000 est précisément le déploiement avéré et dévastateur, enfin reconnu publiquement, de l’épidémie de VIH/SIDA. L’Afrique du Sud arbore désormais le triste record de pays le plus contaminé au monde. En décembre 2006, le rapport de l’ONUSIDA et de l’OMS indiquait qu’on estimait à près de 5,5 millions le nombre de personnes séropositives en Afrique du Sud, soit un taux de 18,8 % parmi les adultes âgés de 15 à 49 ans et de 35 % chez les femmes- ce sont elles les plus touchées- qui consultent dans les cliniques anténatales. La mortalité totale dans le pays, toutes causes confondues, a ainsi augmenté de 79 % entre 1997 et 2004 et ce, essentiellement, en raison de l’impact de l’épidémie.
    (…) Au-delà de ce bilan sanitaire calamiteux, le SIDA est devenu l’un des grands problèmes du pays. Il décime la population, laisse orphelins des générations entières d’enfants mais son impact est tel qu’il menace aussi la productivité et l’équilibre social du pays. En effet, la population active est la frange la plus touchée par la maladie et l’absence de revenus générée par l’incapacité d’un adulte de travailler, même de manière informelle, plonge parfois des familles entières dans la misère quand la survie dépend parfois de ces seuls revenus. Des aides sociales sont désormais accordées par l’État aux familles touchées par la maladie mais elles demeurent insuffisantes. (…) Le SIDA a en effet envahi toutes les sphères de la vie sociale et le quotidien de chacun : on est soi-même infecté par la maladie et/ou affecté par la mort d’un proche, d’un voisin, d’un collègue…
    (…) Il me semble que la clôture de la séquence de la négociation qui se dessinait déjà en 1999, avec la publication du GEAR (Growth Employement and Redistribution Program, Programme de croissance, d'emploi et de redistribution) s’est confirmée avec le déni de Thabo Mbeki de reconnaître le lien entre VIH et SIDA en avril 2000. Non pas tant en raison de l’immense controverse que cette déclaration a suscité dans le pays et dans le monde entier mais en raison de l’épidémie, qui représentait pourtant un défi majeur pour la construction du pays et son unité, marquant par-là que celle-ci ne devait plus être, à ses yeux, les principales préoccupations de l’État." (Judith Hayem, ibid.,)

Comme l’illustre ce propos, d’un côté, l’épidémie du SIDA faisait (et continue de faire) des ravages terribles dans les rangs du prolétariat sud-africain et dans les populations (surtout pauvres) en général, de l’autre côté, les responsables gouvernementaux ne se souciaient pas ou seulement partiellement du sort des victimes, alors même que des rapports officiels (de l’ONU) illustraient amplement la présence massive du virus dans le pays. En réalité, le gouvernement de Mbeki était dans le déni en ne voulant même pas voir que le SIDA avait envahi toutes les sphères de la vie sociale, y compris donc le quotidien des forces productives du pays, en l’occurrence la classe ouvrière. Mais le plus cynique dans cette affaire a été la ministre de la santé d’alors :

  • "Fidèle du président d’alors, M. Thabo Mbeki, la ministre de la santé Manto Tshabalala-Msimang (…) n’a aucune intention d’organiser la distribution d’ARV dans le secteur public de santé. Elle argue qu’ils sont toxiques, ou qu’on peut se soigner en adoptant un régime nutritif à base d’huile d’olive, d’ail et de citron. Le conflit aboutit en 2002 devant la Cour constitutionnelle : l’hôpital public est-il autorisé à administrer aux mères séropositives un comprimé de névirapine qui réduit drastiquement le risque que l’enfant soit infecté lors de l’accouchement ? Le gouvernement est condamné. D’autres procès suivront, imposant en 2004 un début de stratégie nationale de traitement.". (Manière de voir, novembre 2015, supplément du Monde diplomatique).

Voilà l’attitude abjecte d’un gouvernement irresponsable face aux millions de victimes du SIDA livrées à elles-mêmes et où il fallut attendre l’intervention de la Cour suprême pour arrêter la folie criminelle des responsables de l’ANC et du gouvernement Mbeki face au développement fulgurant du SIDA qui a largement contribué à la chute de l’espérance de vie qui passait de 48 ans en 2000 à 44 ans en 2008 (où les malades infectés mouraient par centaines chaque jour).

La décomposition du capitalisme aggrave la violence sociale

Les lecteurs de la presse du CCI savent que notre organisation traite régulièrement des conséquences de la décomposition, phase ultime de la décadence du capitalisme sur tous les aspects de la vie de la société. Celles-ci se manifestent plus crument dans certaines zones, en particulier dans l’ancien "Tiers-Monde", où se situe l’Afrique du Sud.

Malgré son statut de première puissance industrielle du continent avec un relatif développement économique, l’Afrique du Sud est un des pays au monde où l’on meurt le plus "facilement" par homicide et les agressions violentes de toutes sortes sont le lot quotidien des populations et, bien entendu, en son sein, de la classe ouvrière. Par exemple, en 2008 l’Afrique du Sud a connu 18148 assassinats, soit un taux de 36,8 pour 100 000 habitants, ce qui place ce pays en sinistre deuxième place derrière le Honduras (en tête avec un taux de 61 pour 100 000 habitants). En 2009, une étude du Conseil sud-africain de la recherche médicale indique que le taux d’homicides de femmes commis par des partenaires de sexe masculin était 5 fois plus élevé que la moyenne mondiale.

Les meurtres s’effectuent de nuit comme de jour en tous lieux, à la maison, dans la rue comme dans les transports, les terrasses de café, les lieux de loisirs (terrains de sports).

Parallèlement aux homicides il y a l’explosion d’autres violences : les violences sexuelles contre les femmes et les enfants se chiffraient en 2008 à 50 265.

Le plus sordide dans cette situation est sans doute le fait que le gouvernement sud-africain s’avère au mieux impuissant, au pire indifférent ou complice quand on sait que des membres de sa propre police participent à ces violences. En effet, en Afrique du Sud, la police est aussi corrompue que les autres institutions du pays et, de ce fait, nombre de flics sont impliqués dans les assassinats crapuleux. En effet, quand la police ne participe pas directement aux meurtres, elle se comporte comme les gangs qui rackettent et tabassent les populations. À tel point que ces dernières, qui subissent quotidiennement les violences, n’ont que peu de confiance dans les forces de l’ordre pour les protéger. Quant à la grande bourgeoisie, nombre de ses membres préfèrent se faire protéger (dans leurs demeures bien barricadées) par des vigiles et autres "agents de sécurité " surarmés, dont des sources indiquent qu’aujourd’hui leur nombre dépasse largement celui de la police nationale.

Le pogrom, summum de la violence

Le pogrom, l’autre volet barbare de la violence sociale, sévit épisodiquement en Afrique du Sud et encore récemment, en 2017. C’est d’autant plus grave que c’est directement la classe ouvrière sud-africaine, très composite depuis plusieurs générations, qui en est affectée. Les pogromistes sont qualifiés par les médias, pêle-mêle, de "laissés-pour compte", de "délinquants/trafiquants", de "précaires/chômeurs…". Bref, un mélange de " déclassés", de "nihilistes" et de simples frustrés, sans espoir et sans conscience prolétarienne. À titre d’exemple, nous rapportons un événement qui s’est produit en 2008. En juin de cette année-là, près d’une centaine de travailleurs immigrés sont morts, victimes de pogroms perpétrés par des bandes armées dans les bidonvilles de Johannesburg. Des groupes munis de couteaux et d’armes à feu s’introduisent à la nuit tombée dans les quartiers délabrés à la recherche de "l’étranger" et se mettent à frapper, à tuer, même à brûler vifs des habitants et chasser des milliers d’autres.

Les premiers massacres ont eu lieu à Alexandra, dans un immense bidonville (township) se situant au pied du quartier d’affaires de Johannesburg, capitale financière de l’Afrique du Sud. Les attaques xénophobes se sont étendues progressivement aux autres localités sinistrées de cette région dans l’indifférence totale des autorités du pays. En effet, il a fallu 15 jours de tueries pour que le gouvernement du président Mbeki se décide à réagir mollement (cyniquement en fait) en envoyant les forces de l’ordre s’interposer dans certaines localités tout en laissant les massacres se poursuivre à d’autres endroits. La plupart des victimes sont originaires des pays voisins (Zimbabwe, Mozambique, Congo, etc.). Il y a près de 8 millions d’immigrés en Afrique du Sud, dont 5 millions de Zimbabwéens qui travaillent (ou à la recherche d’un travail), notamment dans les métiers pénibles comme les mines. Tandis que d’autres sont des précaires qui vivotent en se lançant dans des commerce de survie. Mais ce qu'il y a de plus terriblement inhumain dans ces pogroms est le fait que nombre des victimes se trouvaient sur place parce qu’elles mouraient de faim dans leurs pays d’origine, comme ce zimbabwéen (rescapé) cité par l’hebdomadaire Courrier international du 29 mai 2008 : "Nous mourons de faim et nos voisins sont notre seul espoir. (…) Cela ne sert à rien de travailler au Zimbabwe. On n’y gagne même pas assez pour se loger dans les pires banlieues de Harare (la capitale). (…) Nous sommes prêts à prendre des risques en Afrique du Sud ; c’est notre vie à présent. (…) Mais si nous ne le faisons pas, nous mourrons quand même. Le pain coûte aujourd’hui 400 millions de dollars zimbabwéens (0,44 euros) et un kilo de viande 2 milliards (2,21 euros). Il n’y a plus de bouillie de maïs dans les magasins, et les gens qui travaillent ne peuvent plus vivre de leur salaire."

Voilà l’enfer dans lequel les responsables politiques zimbabwéens et sud-africains ont plongé leurs populations respectives, eux, "panafricanistes" et anciens champions de "la lutte de libération nationale" et de la "défense des peuples opprimés". En effet, non content d’avoir laissé les pogroms se dérouler longtemps avant d’intervenir, l’intervention du gouvernement de l’ANC a en fait consisté à expulser massivement les "travailleurs illégaux" vers leurs pays d’origine, le Zimbabwe en particulier, où ils sont livrés à la répression et à la famine.

Ces épisodes illustrent la destruction des liens sociaux et de la solidarité de classe entre prolétaires propre à la décomposition du capitalisme. Ainsi, on n’a pas entendu parler de manifestations de solidarité de la part la classe ouvrière sud-africaine envers ses frères de classe victimes des pogroms.

Le poids de la crise économique dans les tueries pogromistes et au Zimbabwe

Le gouvernement sud-africain avait sans doute les yeux rivés sur la conjoncture économique où il ne pouvait que faire le constat de son impuissance à sortir de la crise, en dépit de ses multiples et successifs plans d’austérité.

  • "On aurait tort de penser que cette explosion de xénophobie est une simple réaction face à une immigration incontrôlée. C’est aussi la conséquence de l’envol des prix des produits alimentaires, de la chute du niveau de vie, d’un taux de chômage dépassant 30 % et d’un gouvernement qui paraît aveugle à la situation des plus pauvres." (Jeune Afrique du 25 mai 2008)

C’est donc dans ce contexte, où les effets de la crise faisaient des ravages dans les rangs ouvriers et de la population sud-africaine la plus pauvre, que l’on a vu surgir ces actes pogromistes commis par des éléments haineux "anti-étranger", ne trouvant d’autre solution à leur détresse morale et matérielle que la violence aveugle déchainée contre des bouc-émissaires.

Mais surtout comment qualifier la situation économique du Zimbabwe ? Simple crise "économique" passagère ou le signe avant-coureur du futur d’un système en voie de décomposition avancée ? Le caractère inqualifiable de ce qui se passait dans ce pays dans les années 2000 dépasse l’imagination : pour acheter une baguette de pain il fallait remplir un chariot de billets de banque pour l’obtenir ! Certes "l’hyperinflation" a disparu depuis lors, mais la misère est plus que jamais présente. Comme le montre Le bilan économique annuel de 2017 du quotidien français Le Monde : "Près des trois quarts des Zimbabwéens vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté et 90 % de la population active n’a pas d’emploi formel. Un tiers des enfants sont en retard de croissance. Le SIDA frappe 14,7 % de la population, un chiffre cependant en baisse."

En clair, il s’agit de l’enfer pour les populations, la classe ouvrière en particulier, le même enfer qui dure depuis des décennies dans ce pays totalement ruiné.

Une autre cause importante de la ruine du Zimbabwe se trouve dans l’engagement de ses dirigeants dans la guerre de conquête d’influence que se livrent les puissances impérialistes.

L’importance du facteur impérialiste dans la situation

En effet, l’autre facteur qui vient affecter le budget de ces deux États, c’est la recherche d’influence impérialiste de leurs dirigeants. D’ailleurs, si nous évoquons la "question impérialiste", ici, c’est avant tout parce qu’elle a une incidence sur les rapports entre les classes, alors que la bourgeoisie fait subir à la classe ouvrière le poids de l'économie de guerre à l’intérieur et, à l’extérieur, avec les tueries. En clair, les gouvernements respectifs de l’Afrique du Sud et du Zimbabwe rivalisent avec les puissances impérialistes (grandes et petites) qui cherchent à contrôler les régions d’Afrique Australe et des Grands Lacs, en s’autoproclamant "gendarmes locaux". Ainsi, ces deux pays se sont massivement impliqués dans les guerres qui ont ravagé cette zone dans les années 1990/2000 et qui ont engendré plus de 8 millions de morts. C’est dans cette optique que le président zimbabwéen Robert Mugabe s’est lancé dans la guerre en République Démocratique du Congo qui a duré des années, où il expédié quelque 15 000 hommes, avec un coût exorbitant évalué à 1 million de dollars par jour (représentant sur une année 5, 5 % du PIB). Cette aventure militaire désastreuse fut sans doute un élément accélérateur de la ruine totale de l’économie du Zimbabwe, alors que ce pays était considéré jusque dans les années 1990 comme le "grenier" de l’Afrique australe. Par ailleurs, parmi les causes de la dégradation de la situation économique du Zimbabwe il faut aussi souligner l’embargo total imposé par les puissances impérialistes occidentales contre "le régime dictatorial" de Robert Mugabe. En effet, celui-ci a refusé de se conformer au "modèle de gouvernance démocratique" occidental en ayant tout fait pour s’accrocher au pouvoir du pays qu’il a dirigé pendant 37 ans jusqu’à l’âge de 93 ans, entre 1980 et fin 2017 où il est forcé de démissionner.[9] De fait, le régime de Mugabe n’avait que la Chine (et l’Afrique du Sud dans une moindre mesure) comme partenaire décisif qui lui fournit tout et le protège militairement et politiquement sans "s’ingérer" dans ses affaires internes.

En ce qui concerne le rôle spécifique de l’Afrique du Sud dans les guerres impérialistes en Afrique, nous renvoyons à la Revue internationale n° 155 et 157. Rappelons que, déjà avant leur arrivée au pouvoir, Mandela et ses compagnons s’impliquaient pleinement dans des menées impérialistes. Ils ont ensuite continué, par exemple, en allant jusqu’à disputer à la France, dans les années 1990/2000, son influence en Centrafrique dans la région des Grands Lacs.

Retour sur les grèves et autres mouvements sociaux

Une des caractéristiques majeures de l’Afrique du Sud depuis l’époque de l’apartheid est que, même en l'absence de grèves, la tension sociale débouche soit sur des manifestations, soit d’autres types d’affrontements violents. Par exemple, selon les données de la police, le pays a connu trois émeutes par jour (en moyenne) entre 2009 et 2012. D’après un chercheur sud-africain cité par Le Monde diplomatique, cela correspond une augmentation de 40 % par rapport à la période 2004-2009. Cette situation est sans doute en lien avec la violence des rapports qui existaient déjà entre les empires coloniaux et les populations de ce pays, et cela bien avant l’instauration officielle de l’apartheid, où les dirigeants successifs à la tête de l’État sud-africain ont toujours eu recours à la violence pour imposer leur ordre, ordre bourgeois bien entendu[10]. Cela se vérifie amplement à travers l’histoire de la lutte de classe en Afrique du Sud, sous l’ère du capitalisme industriel. En effet, la classe ouvrière a connu ses premiers morts (4 mineurs d’origine britannique) lorsqu’elle déclencha sa première grève à Kimberley, "capitale diamantaire", en 1884.

De son côté, la population, en l’occurrence la partie noire très majoritaire de la classe ouvrière, a toujours été acculée à la violence, notamment pendant l’apartheid, où sa dignité humaine fut simplement niée sous prétexte hérité des rapports esclavagistes qu’elle appartiendrait à une "race inférieure". De ce fait, au regard de tous ces facteurs, on peut parler de "culture de la violence" comme élément constitutif des rapports entre la bourgeoisie et la classe ouvrière en Afrique du Sud. Et le phénomène persiste et s’amplifie aujourd’hui, c'est-à-dire sous le règne du pouvoir de l’ANC.

Répression sanglante du mouvement de grève à Marikana en 2012

Ce mouvement fut précédé par d’autres grèves plus ou moins significatives, comme celle de 2010, impliquant les ouvriers chargés de construire les stades pour accueillir la Coupe du monde de football. Un mouvement de grève fut lancé par les syndicats du secteur en menaçant de ne pas terminer les travaux avant le début officiel des compétitions. Par ce "chantage syndical", les ouvriers grévistes purent obtenir des augmentations de salaire conséquentes (de 13 à 16 %). Il y avait un fort mécontentement dans tout le pays face à la dégradation des conditions de vie de la population et c’est dans ce contexte, deux ans après le coup de sifflet final de la coupe du monde, que la grève a éclaté à Marikana. En effet, depuis le 10 août 2012, les employés du puits de Marikana se sont mis en grève afin de soutenir les moins payés d’entre eux en réclamant que soit porté le salaire minimum à 1250 euros. Une revendication rejetée par le patronat minier et par le NUM (le plus important des syndicats affiliés au Cosatu).

  • "La tension sociale est palpable depuis que, le 16 août 2012, la police a tué trente-quatre mineurs (et soixante-dix-huit blessés) en grève à Marikana, une mine de platine proche de Johannesburg. Pour la population, quel symbole ! Les forces d’un État démocratique et multiracial, dirigé depuis 1994 par le Congrès national africain (African National Congress, ANC), tiraient sur des manifestants, comme au temps de l’apartheid ; sur ces travailleurs qui constituent sa base électorale, l’écrasante majorité noire et démunie de l’Afrique du Sud. Dans ce pays industrialisé, seul marché émergent au sud du Sahara, les ménages pauvres, à 62 % noirs et à 33 % métis, représentent plus de vingt-cinq millions de personnes, soit la moitié de la population du pays, selon des chiffres publiés fin novembre par les institutions nationales.
    L’onde de choc est comparable à celle du massacre de Sharpeville, dont les événements de Marikana ont réveillé le souvenir. Le 21 mars 1960, la police du régime d’apartheid (1948-1991) avait tué soixante-neuf manifestants noirs qui protestaient dans un township contre le "pass" imposé aux non Blancs" pour se rendre en ville. Quand la nouvelle du drame était arrivée au Cap, la population de Langa, un township noir, avait réduit les bâtiments publics en cendres.
    Les mêmes réactions en chaîne se produisent aujourd’hui. Dans le sillage de Marikana, les employés des secteurs des mines, des transports et de l’agriculture multiplient les grèves sauvages. (…) Résultat : vignobles incendiés, magasins pillés et épreuve de force avec la police. Le tout sur fond de licenciement des grévistes. (…) Chez Lonmin, les mineurs ont décroché, après six semaines d’action, une augmentation de 22 % et une prime de 190 euros.
    (…) Aujourd’hui, les syndicats noirs, forts de plus de deux millions d’adhérents, réclament au gouvernement une vraie politique sociale et des meilleures conditions de travail pour tous. Mais, particularité sud-africaine, ils sont… au pouvoir. Avec le Parti communiste sud-africain et l’ANC, ils constituent depuis 1990 une alliance tripartite "révolutionnaire" censée œuvrer à la transformation de la société. Communistes et syndicalistes représentent l’aile gauche de l’ANC, que le parti s’efforce de brider en distribuant le pouvoir. Les dirigeants communistes occupent ainsi régulièrement des postes ministériels, tandis que ceux du Cosatu siègent au comité exécutif national de l’ANC. Leur contestation de la gestion libérale de l’économie par l’ANC y perd en crédit.
    (…) Pour la première fois, à Marikana, le Syndicat national des mineurs (National Union of Minworkers, NUM), affilié au Cosatu et parmi les plus importants du pays, a été débordé par un conflit social
    [11]. (Pour un entrepreneur), " la politisation des conflits sociaux, qui entraînent la remise en cause de l’ANC ou de ses dirigeants, fait peur aux grands groupes miniers ". (Le Monde diplomatique, ibid.)

Il s’agit là d’un récit implacable des événements tragiques de Marikana. À travers cette grève, on a assisté, une nouvelle fois, à une vraie confrontation de classes, entre la nouvelle bourgeoisie au pouvoir et la classe ouvrière sud-africaine. En effet, déjà, sans provoquer beaucoup de bruit, lors d’un mouvement de grève en 1998-99, le gouvernement de Mandela en personne, avait massacré une douzaine d’ouvriers. Mais cette fois la tragédie de Marikana est d’une ampleur sans précédent et riche d’enseignements que nous ne pouvons pas tous tirer dans le cadre de cet article. Ce nous voulons commencer par dire, c'est que les mineurs qui sont morts ou ont été blessés en se soulevant contre la misère imposée par leur ennemi de classe méritent hommage et grand salut de la part leurs frères de classe. Par ailleurs, aucun des donneurs d’ordre de cette tuerie n’a été condamné et le président de l’ANC M. Jacob Zuma s’est contenté de nommer une commission d’enquête qui a attendu deux ans pour rendre son rapport en préconisant simplement (cyniquement) : "Une enquête criminelle sous la direction du parquet à l’encontre de la police qui pointe les responsabilités de Lonmin. Elle exonère en revanche les responsables politiques de l’époque. " (Manière de voir, supplément du Monde diplomatique)

Ce conflit nous montre l'ancrage profond et définitif de l’ANC dans le giron du capital national sud-africain, pas seulement au niveau de l’appareil d’État, mais aussi pour ses membres à titre individuel. Ainsi, on avait précédemment montré (voir notre chapitre sur la "corruption") que nombre de dirigeants de l’ANC se trouvaient à la tête de grandes fortunes ou d’entreprises prospères. Ainsi, lors du mouvement de Marikana, les mineurs durent se heurter aux intérêts de grands patrons dont Doduzane Zuma (fils de l’actuel chef d’État sud-africain), à la tête de "JLC Mining Services", très présent dans cette filière. Dès lors, on comprend mieux pourquoi ce patron et sa compagnie rejetaient catégoriquement d’admettre le bien-fondé des revendications des grévistes en misant d’abord sur la répression policière et le travail de sape des syndicats proches de l’ANC pour venir à bout de la grève. En effet, dans ce conflit, on a pu voir le comportement abject et totalement hypocrite du Cosatu et du Parti communiste, faisant semblant de "soutenir" le mouvement de grève, alors même que le gouvernement dont ils sont des membres décisifs lançait ses chiens sanguinaires sur les grévistes. En réalité, la gauche gouvernementale était préoccupée avant tout par l’irruption dans le mouvement d’une minorité radicalisée de sa base syndicale tendant à échapper à son contrôle.

  • "Le président Jacob Zuma ne s’est déplacé que quelques jours après les faits. Et il n’a pas rencontré les mineurs, mais la direction de Lonmin. Son ennemi politique, M. Julius Malema, 31 ans, ex-président de la ligue des jeunes de l’ANC, exclu du parti en avril pour "indiscipline", en a profité pour occuper le terrain. Se faisant le porte- parole de la base déçue, il a pris le parti des grévistes. Il les a accompagnés au tribunal, où ils ont dans un premier temps été eux-mêmes, accusés de meurtre, en vertu d’une ancienne loi anti-émeute de l’apartheid. Cette loi permettait de retourner une accusation de meurtre contre de simples manifestants, en leur reprochant d’avoir provoqué les forces de sécurité. Au vu du tollé, le chef d’inculpation visant deux cent soixante-dix mineurs a finalement été levé et une commission d’enquête nommée. M. Malema a saisi cette occasion pour appeler une énième fois à la nationalisation des mines et pour dénoncer la collusion entre pouvoir, bourgeoisie noire, syndicats et "grand capital "". (Le Monde diplomatique, ibid.)

En clair, d’un côté, on voit le président Zuma sans pitié contre les grévistes en évitant même de les rencontrer, de l’autre côté, on voit ce jeune Malema[12] profiter de son exclusion de l’ANC pour se radicaliser à outrance dans le seul but de récupérer les ouvriers scandalisés et révoltés par l’attitude des forces gouvernementales dans ce conflit. Pour ce faire, il a poussé à la création du nouveau syndicat des mineurs (AMCU) en opposition radicale au NUM (lié au pouvoir). Ceci explique l’attitude hautement manœuvrière et très acrobatique de l’aile gauche de l’ANC qui voulait simultanément assumer ses responsabilités gouvernementales et préserver de sa "crédibilité" auprès des grévistes syndiqués, en particulier sa base militante. De même que, sur le fond, il s’agit là d’une "division du travail" entre les dirigeants de l’ANC dans le but de briser le mouvement au cas où les morts n’y auraient pas suffi.

Que dire aussi de l’aspect symbolique de cette tuerie ? En effet, comme l’a fait remarquer la citation ci-avant, quel symbole pour la population ! Les forces d’un État démocratique et multiracial, tiraient sur des manifestants comme au temps de l’apartheid ! En effet, comme le montre ce témoin (visiblement un rescapé du carnage) : "Je me souviens qu’un de nos gars nous a dit : "Rendons-nous" en levant les bras en l’air, déclare un témoin. Une balle l’a touché aux deux doigts, là. Il est tombé à terre. Puis il s’est relevé et a répété : "Messieurs, rendons-nous". Une deuxième fois, les flics l’ont touché à la poitrine, et il est tombé à genoux. Il a essayé de se lever encore une fois, et une troisième balle l’a touché au flanc. Là, il s’est écroulé, mais il tentait encore de bouger…L’homme juste derrière lui, qui voulait lui aussi se rendre, a alors pris une balle en pleine tête, et s’est effondré à côté de l’autre gars." (Manière de voir –Le Monde diplomatique)

La voilà, la police de l’ANC, face à la classe ouvrière en lutte, reprenant la même méthode, la même cruauté que le régime d’apartheid.

Pour nous, révolutionnaires marxistes, ce que montre en définitive le comportement des dirigeants sud-africains actuels dans cette boucherie est qu’avant d’être de telle ou telle couleur de peau, les oppresseurs des grévistes sont avant tout des barbares capitalistes défendant les intérêts de la classe dominante, ce pourquoi Mandela et ses compagnons ont été mis à la tête de l’État sud-africain par tous les représentants du grand capital du pays. On peut également voir dans cet événement tragique pour la classe ouvrière un autre aspect bien plus symbolique (dans cet ex-pays d’apartheid) : le fait que le chef de la police qui a dirigé les opérations sanglantes contre les grévistes était une femme noire. Cela nous montre, une fois de plus, que le vrai clivage n’est nullement racial ou de genre mais de classes, entre la classe ouvrière (de toutes couleurs) et la classe bourgeoise. Et n’en déplaise à tous ceux qui prétendaient (ou croient encore) que les dirigeants de l’ANC (Mandela compris) auraient et défendraient les mêmes intérêts que la classe ouvrière sud-africaine noire.

Quant à cette dernière, noire ou blanche, elle doit savoir qu’avant et après la tragédie de Marikana, elle a toujours sur son chemin le même ennemi, à savoir la classe bourgeoise qui l’exploite, la matraque et n’hésite pas à l’assassiner le cas échéant. C’est ce que font les dirigeants actuels de l’ANC et c’est ce qu’avait fait Nelson Mandela quand il gouvernait lui-même le pays. Certes ce dernier est mort  en 2014, mais son héritage est bien assuré et assumé par ses successeurs. Autrement dit, jusqu’à sa mort, Mandela fut la référence et l’autorité politique et "morale" des responsables de l’ANC. De même, il fut l’icône de tous les régimes capitalistes de la planète qui, d’ailleurs, l’avaient honoré et adoubé en lui attribuant "Le Prix Nobel de la Paix", en plus d’autres titres comme "héros de la lutte anti-apartheid et d’homme de paix et de réconciliation des peuples d’Afrique du Sud". Par conséquent, ce fut tout ce beau monde capitaliste (du représentant de la Corée du Nord jusqu’au président américain Obama en passant par le représentant du Vatican) qui était présent à ses obsèques pour lui rendre un dernier hommage pour "service rendus".

Au terme de cet article, mais aussi de la série qui en comprenait quatre, il s’agit à présent de conclure ce que nous avons voulu être une "contribution à une histoire du mouvement ouvrier".

Quel bilan tirer ?

Étant donné l’ampleur des questions posées et traitées dans cette série, il faudrait au moins un article supplémentaire pour tirer tous les enseignements qui s’imposent. Nous nous limiterons ici à n'exposer succinctement que quelques éléments de bilan en essayant de mettre en exergue les plus importants.

La question de départ était : existe-t-il une histoire de luttes de classes en Afrique du Sud ?

Nous pensons l’avoir mis en évidence en fouillant dans l’histoire du capitalisme en général et dans celle du capitalisme sud-africain en particulier. Pour ce faire, nous avons sollicité d’emblée l’éclairage de la révolutionnaire marxiste Rosa Luxemburg sur les conditions de naissance du capitalisme sud-africain (cf. L’Accumulation du capital, tome 2), et par la suite, nous nous sommes appuyés sur diverses sources de chercheurs dont les travaux nous semblent cohérents et crédibles. Le capitalisme existait bel et bien en Afrique du Sud dès le 19e siècle et il avait engendré deux classes historiques, à savoir la bourgeoisie et la classe ouvrière qui n’ont jamais cessé de s’affronter, depuis plus d’un siècle de face à face. Le problème ensuite était qu’on n’entendait jamais parler de luttes de classes, du fait notamment du système monstrueux que fut l’apartheid contre lequel Nelson Mandela et ses compagnons s’opposaient au nom de la "lutte pour la libération nationale". Et nous écrivions ceci dans le premier article de la série[13] : "L’image médiatique de Mandela voile tout le reste, à tel point que l’histoire et les combats de la classe ouvrière sud-africaine avant et pendant l’apartheid sont carrément ignorés ou déformés en étant systématiquement catégorisés dans la rubrique "luttes anti-apartheid ou "luttes de libération nationale.""

Les lecteurs qui ont pu lire l’ensemble de cette contribution peuvent constater la réalité patente de luttes de classes véritables et de nombreux combats victorieux ou glorieux de la classe ouvrière en Afrique du Sud. Dans ce sens, nous voulons insister plus particulièrement sur deux temps forts de la lutte de classe menée par le prolétariat sud-africain : d’une part, pendant et contre la Première Guerre mondiale et, d’autre part, ses combats décisifs au moment de la reprise internationale de la lutte de classe dans les années 1960/70, ce après la longue période contre-révolutionnaire.

Dans le premier cas, une minorité de la classe ouvrière manifesta, dès l’éclatement de la guerre 1914/18, son esprit internationaliste et son activité en appelant à s’opposer à cette boucherie impérialiste[14]. "En 1917, une affiche fleurit sur les murs de Johannesburg, convoquant une réunion pour le 19 juillet : "venez discuter des points d’intérêt commun entre les ouvriers blancs et les indigènes". Ce texte est publié par l’International Socialist League (ISL), une organisation syndicaliste révolutionnaire influencée par les IWW américains (…) et formée en 1915 en opposition à la Première Guerre mondiale et aux politiques racistes et conservatrices du parti travailliste sud-africain et des syndicats de métiers". C’était là un acte exemplaire de solidarité de classe face à la première boucherie mondiale. Ce geste prolétarien et internationaliste est d’autant plus fort quand on sait par ailleurs que cette même minorité fut à l’origine de la création du Parti communiste sud-africain, véritablement internationaliste avant d’être "stalinisé" définitivement à la fin des années 1920.

Dans le second cas, des luttes massives dans les années 1970/80 vont jusqu'à ébranler le système d’apartheid, avec un point d’orgue : le mouvement de Soweto de 1976[15]. "Les événements de Soweto, de juin 1976, allaient confirmer le changement politique en cours dans le pays. La révolte des jeunes du Transvaal s’ajouta à la renaissance du mouvement ouvrier noir pour déboucher sur les grands mouvements sociaux et politiques des années quatre-vingt. Après les grèves de 1973, les affrontements de 1976 ferment ainsi la période de la défaite."

À un moment donné, le niveau de la combativité et de la conscience ouvrière avait fait "bouger les lignes" du rapport des forces entre les deux classes historiques. Et la bourgeoisie en prit acte lorsqu’elle décida le démantèlement du système d’apartheid, se traduisant par la réunification de toutes les fractions du capital en vue de faire face à la déferlante de la lutte de la classe ouvrière. Très concrètement, pour parvenir à ce stade de développement de sa combativité et de sa conscience de classe, la classe ouvrière dut prendre en main ses luttes en se dotant, par exemple, de comités de lutte (les tonitruants CIVICS ) par centaines dans lesquels s’exprimaient son unité et sa solidarité de classe durant la lutte en dépassant, de fait et dans une large mesure, la "question raciale" en son sein. Ces CIVICS, une haute expression du mouvement de Soweto, sont l’aboutissement d’un processus de maturation commencé dans la foulée des luttes massives des années 1973/74.

Pour faire face à ce magnifique combat ouvrier, la bourgeoisie, elle, a pu compter, particulièrement, sur la redoutable arme du "syndicalisme de base", sans jamais oublier pour autant son arsenal répressif.

Bien qu’éloigné géographiquement des bataillons les plus expérimentés et concentrés du prolétariat mondial dans les vieux pays capitalistes, le prolétariat sud-africain a fait la preuve, dans la pratique, de sa capacité à assumer un rôle très important dans le chemin qui mène au renversement du capitalisme et à l’instauration du communisme. Certes, on sait que le chemin sera long et chaotique et les difficultés énormes. Mais il n’en existe pas d’autre.

Lassou (fin 2017)


[1] Voir Revue internationale n° 158, l’article « Du mouvement de Soweto en 1976 à l’arrivée au pouvoir de l’ANC en 1993 ».

[2] Revue internationale, n° 158, ibid.

[3] Il s’agit notamment des dirigeants ou membres du COSATU issus de la FOSATU (Federation of South African Trade Unions), comme on peut le lire dans la Revue internationale n° 158 : "En effet, la COSATU fit usage de son "génie" pernicieusement efficace au point de se faire entendre simultanément par l’exploité et l’exploiteur en parvenant ainsi à "gérer" astucieusement les conflits entre les deux véritables protagonistes, mais au service, en dernière analyse, de la bourgeoisie. (…) Il (ce courant syndical) a développé au début des années quatre-vingt un projet syndical original et ce, à partir d’une conception explicitement indépendante des principales forces politiques ; il s’est formé à partir de réseaux d’intellectuels et d’étudiants (…) en se voulant à la fois "gauche syndicale" et "gauche politique" et que nombre de ses dirigeants furent influencés par l’idéologie trotskiste et stalinienne critique."

[4] Judith Hayem, La figure ouvrière en Afrique du Sud, Editions Karthala, 2008, Paris. Selon son éditeur, Judith Hayem est anthropologue, maître de conférences à l’Université de Lille 1 et membre du CLERSE-CNRS. Spécialiste des questions ouvrières, elle a réalisé des enquêtes d’usine en Afrique du Sud, mais aussi en Angleterre, aux États-Unis et en France. Depuis 2001, elle poursuit ses recherches en Afrique du Sud autour des mobilisations en faveur de l’accès aux soins du VIH/SIDA dans les mines.

[5] D’ailleurs, 10 ans après cet épisode, les diverses composantes de l’ANC sont encore ensemble à la tête du gouvernement sud-africain, du moins au moment où nous écrivons ces lignes à l’automne 2017.

[6] Judith Hayem, Iibid.

[7] C’est en note de bas de page que l’auteur cité précise le nombre des victimes en ces termes : "On estime que 11 à 12 personnes ont perdu la vie, et que de nombreuses autres, grévistes ou non-grévistes, et main d’œuvre de remplacement furent blessés". Et le tout sans aucun commentaire, comme si l’auteur cherchait à minimiser l’importance du massacre ou à préserver l’image du responsable en chef Mandela, "l’icône des démocrates".

[8]Le Monde diplomatique, mars 2013.

[9] Encore actuellement (début août 2018), au moment de sa publication et donc postérieurement à la rédaction de cet article, lors des élections législatives, le Zimbabwe est en proie à une nouvelle flambée de violences et à une répression sanglante de l’armée contre les manifestations des "opposants" aux dignes successeurs du régime massacreur de Mugabe.

[10] Voir le premier article de cette série dans la Revue internationale, n°154 qui montre (entre autres exemples), que pour venir à bout d’un mouvement de grève des mineurs en 1922, le gouvernement sud-africain décréta la loi martiale et regroupa environ 60 000 hommes équipés de mitrailleuses, canons, chars et même des avions. Lors de la répression de cette grève, 200 ouvriers ont été tués et des milliers d’autres blessés ou emprisonnés.   

[11] En fait, le NUM a été débordé par une nouvelle organisation indépendante, à savoir l’association des travailleurs des mines et de la construction l'AMCU (Association of Mineworkers and Construction) créée à l'initiative d'un certain Malema. Un syndicat de base qui a pris l’initiative de la grève en opposition frontale avec le NUM et le gouvernement de l’ANC en se révélant très combatif, y compris dans les affrontements armés avec les forces de l’ordre.  Il s’agissait au départ d’un groupe d’ouvriers qui ne supportaient plus la dégradation de leurs conditions de travail mais aussi et surtout la complicité entre le NUM et le patronat minier et, ce faisant, ils ont été massivement suivis par leurs camarades mineurs, ralliant même des membres du syndicat officiel.

[12] Le même Julius Malema a créé depuis lors son propre mouvement politique dit « Combattants pour la liberté économique » (Economique Freedom Fighters), un mélange de populisme radical, de nationalisme (noir) et de « socialisme » (de type stalinien) en projetant de nationaliser l’économie au « profit des pauvres ». Par ailleurs, il est souvent à la tête des manifestations contre le gouvernement Zuma, comme celle du 12 avril 2017 à Pretoria réunissant plus de 100 000 personnes (selon la presse), "une grosse foule à dominante noire vêtue de rouge, la couleur des EFF". 

[13] Voir Revue internationale n° 154, l’article « De la naissance du capitalisme à la veille de la Seconde Guerre mondiale ».

[14] Voir Revue internationale n° 154, ibid.

[15] Voir Revue internationale n° 158, ibid.

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Histoire du mouvement ouvrier