Black blocs: la lutte prolétarienne n’a pas besoin de masque

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1 200 “individus cagoulés et masqués”, vêtus de noir, cassant du mobilier urbain, des commerces et affrontant les forces de l’ordre : c’est l’image spectaculaire qui a marqué le défilé du 1er mai à Paris. Presse, personnalités politiques, syndicats, sociologues, chacun y a été de son analyse, de sa dénonciation de la violence, de sa tentative pour “comprendre” ces black blocs : “voyous” et “violence gratuite” pour les uns, “militants” et “tactique de lutte” contre le capitalisme pour les autres.

Une expression de la décomposition

Ce mouvement n’est pas nouveau : l’origine des blacks blocs est à chercher à la fin des années 1980 où la police de Berlin-Ouest invente l’expression schwarze block (bloc noir) pour désigner certains manifestants d’extrême-gauche cagoulés et armés de bâtons, eux-mêmes s’inspirant du mouvement Autonomia, né en Italie dans les années 1960. Leurs actions spectaculaires se répètent en 1999, à Seattle contre la conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ; à Gênes, en juillet 2001, en se fondant dans des marches pacifiques d’opposants au G8 ; à Strasbourg, en 2009, en marge du 60anniversaire de l’OTAN ; en octobre 2011, à Rome, lors de la journée mondiale des Indignés contre la crise et la finance mondiale ; en février 2014, aux côtés des opposants à l’aéroport de Notre-Dame des Landes ; en juillet 2017, à Hambourg, dans les manifs anti-G20 ; à l’occasion des manifestations contre la “loi travail” en France, cette même année...

La mouvance black blocs affirme s’opposer au capitalisme, aux gouvernements, aux forces policières et à la mondialisation, refusant les expressions politiques classiques de gauche ou d’extrême-gauche comme leurs slogans anarchisants l’expriment : “Marx attack !” “Sous les k-ways, la plage !” (en référence à Mai 68), À bas la hess !(la misère, en arabe). Selon eux, “casser, c’est récupérer l’argent que les multinationales volent au peuple. Faire payer les assurances, les agent(e)s de privatisations, les propriétaires lucratif(ve)s et tou(te)s ceux qui monopolisent les richesses, par les inégalités qu’ils instaurent”. (extrait de tract diffusé le 1er mai)

Les méthodes black blocs, les actions coups de poing ultra-minoritaires d’affrontement avec les forces de l’ordre et le vandalisme n’offrent, en réalité, aucune perspective réelle, aucune alternative à la société capitaliste. En cela, elles s’inscrivent pleinement dans une phase historique qui est celle de la décomposition du capitalisme, où l’action immédiate, nihiliste et destructrice prend le pas sur toute vision politique à long terme, basée sur une expérience historique, sur la prise en charge réellement consciente d’un projet révolutionnaire par les masses ouvrières. Casser, détruire, faire table rase du passé, tout cela est l’antithèse de la lutte du prolétariat pour un autre monde qui s’appuie au contraire de manière consciente sur l’histoire et le meilleur de l’expérience de toute l’humanité.

Ce mode d’action, ces aventures “grisantes” se veulent “héroïques et exemplaires”, méprisant les formes de lutte collectives du prolétariat. Ces révoltes, individualistes, volontaristes, impatientes ne sont que l’expression du poids des couches sociales petites bourgeoises sans avenir. Elles ne sont pas dirigées contre le système capitaliste mondial mais seulement contre des formes et des symboles les plus grossiers de ce système, en prenant l’aspect d’un règlement de comptes, de la vengeance de petites minorités frustrées et non celui d’un affrontement révolutionnaire d’une classe contre une autre.

Exploser un abribus, un fast food ou une vitrine de banque n’a jamais fragilisé le capitalisme, ni financièrement, ni idéologiquement. Cela sert encore moins à “récupérer l’argent volé des multinationales” : les prolétaires seront seulement davantage ponctionnés pour payer le mobilier urbain inutilement détruit et les hausses des assurances ! Les black blocs n’ont donc strictement aucun effet positif sur la lutte du prolétariat et, au contraire, ne servent qu’à faire naître les pires illusions parmi la jeune génération ouvrière sur la possibilité d’emprunter une prétendue autre voie, plus rapide, plus simple, que celle de la lutte de classe.

En réalité, les black blocs constituent même un terrain de prédilection pour les manigances des flics et de l’État. Leurs actions spectaculaires et violentes sont judicieusement exploitées par la classe dominante pour renforcer le flicage et la répression. Ces groupuscules sont d’ailleurs eux-mêmes régulièrement victimes d’infiltrations policières, de flics déguisés qui excitent encore plus ceux qui les entourent afin de faire le maximum de casse et contenir les colères dans des confrontations stériles. Pourquoi ? Parce que la bourgeoisie a parfaitement conscience que ce type d’action renforce son système, en faisant peur, en légitimant la répression, en dégoûtant de la lutte qui “ne sert qu’à casser et non à construire”, à diviser, et plus encore à empêcher de réfléchir aux besoins d’unité de la lutte prolétarienne.

Quand lors d’une fin de manifestation, au lieu de voir les ouvriers les plus combatifs et conscients se rassembler pour discuter, réfléchir, par exemple, sur le mouvement qui vient d’avoir lieu, sur la stérilité des actions proposées par les syndicats, sur comment créer des liens et poursuivre la réflexion dans des groupes de discussion pour agir, quand, au lieu de tout cela, l’État voit des manifestants fuyant les affrontements des CRS et des black blocs, il ne peut que se réjouir !

L’État n’hésite d’ailleurs pas à en rajouter dans le cynisme et la provocation par la voix de son ministre de l’intérieur, Collomb, qui a notamment accusé les prolétaires d’être “incapables” de “maîtriser” ces individus, de leur laisser le champ libre, poussant ainsi les manifestants à se ranger derrière les services d’ordres syndicaux, les gros bras cégétistes en tête.

L’action des black blocs contribue, par ailleurs, à accroître la confusion politique : hier présentés comme gauchistes, libertaires, anarchistes, altermondialistes, ils sont aujourd’hui catalogués comme une expression de “l’ultra-gauche”, expression qu’elle utilise également pour désigner la Gauche communiste. On sait combien l’État est friand des amalgames en tous genres pour mieux préparer la répression. Cela vaut pour aujourd’hui, avec le renforcement des dispositifs policiers et l’encadrement syndical des ouvriers pour les “protéger de la violence”, mais surtout pour l’avenir lorsque la lutte de classe viendra réellement fragiliser le pouvoir.

La “radicalité” des black blocs ne participe donc en rien au processus de maturation de la conscience prolétarienne pour la révolution. Son “programme” n’a rien de révolutionnaire, ni dans son action, ni dans ses slogans, ni dans ses buts. N’en déplaise aux néo-anarchistes qui estiment que “condamner les black blocs, c’est rejoindre le parti de l’ordre” (Dissidence, 15 juin 2007), ce sont bien les black blocs et leurs soutiens qui font le jeu du “parti de l’ordre” !

Seul le prolétariat et ses méthodes de lutte offrent une perspective

Les politologues, tout en constatant de manière cynique que “le black bloc met l’ambiance, et crée une convivialité dans la manifestation”, qu’ils “ne vont pas renverser le capitalisme. L’émeute peut être grisante, mais ce n’est pas une révolution...”, établissent de manière totalement artificielle une fausse continuité entre le mouvement des Indignés en Espagne, d’Occupy aux États-Unis et du Printemps arabe avec l’action aveugle des black blocs.

Quelle imposture ! Ces mouvements étaient animés au contraire par une réflexion et des discussions permanentes, par la fraternité lors de grands rassemblements. Il en a été de même lors de la lutte anti-CPE en France en 2006 lorsque la jeune génération étudiante a refusé la confrontation ouverte avec les flics, privilégiant la tenue d’assemblées générales, la discussion et la confrontation politiques, développant l’extension du mouvement dans des manifestations inter-générationnelles et ouvertes à tous : tout ce qui, en fin de compte, reprenait de manière encore balbutiante et parfois confuse les formes historiques de la lutte du prolétariat contre le capitalisme.

Le renversement du capitalisme passera par la lutte de classe, la prise en main de la lutte par le plus grand nombre ; une violence de classe d’une toute autre nature que celle des black blocs : massive et consciente, unitaire et organisée, émancipatrice. Elle s’affirmera avec la prise du pouvoir par les masses ouvrières pour une révolution à l’échelle planétaire.

Stopio, 18 juin 2018


 

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