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Revue Internationale no 10 - 3e trimestre 1977

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Textes de la Gauche Mexicaine (1937-38)

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 Présentation

  • La guerre d'Espagne de 1936-39 devait être une épreuve décisive pour les groupes de gauche issus de la 3ème Internationale passée définitivement dans le camp de la bourgeoisie. Commencée comme une riposte foudroyante et spontanée des masses ouvrières contre le soulèvement de 1'Etat-major de l'armée sous la conduite de Franco, cette riposte de classe s'est vue rapidement déviée et dévoyée de son terrain de classe, avec l'aide de la "gauche", des partis socialiste et stalinien et aussi des anarchistes de la FAI et des syndicalistes de la CNT, pour se transformer en une guerre capitaliste.

Que les partis socialistes et staliniens exaltent la campagne pour la guerre et prennent leur place à la tête de celles-ci n'a rien de surprenant. Passés depuis longtemps dans le camp du capitalisme, ces partis "ouvriers" ne font qu'accomplir leur tâche ; la guerre n'étant rien d'autre que la continuation de la politique de défense des intérêts du capital national sous une autre forme. Par leur passé "ouvrier" et "socialiste", ces partis sont aussi les mieux placés parmi les forces politiques de la bourgeoisie pour mystifier la classe ouvrière, la détourner de sa lutte et l'embrigader dans le massacre impérialiste.

Concernant ces grands partis de la gauche, leur prise de position en faveur de la guerre et leur participation à sa direction est donc tout à fait dans l'ordre des choses. C'est le contraire qui aurait pu être une surprise incompréhensible. Mais comment comprendre que des courants comme les anarcho-syndicalistes, la CNT, ou celui des trotskystes et, derrière eux, la grande majorité des groupes de gauche, ont pu tomber et être pris dans le tourbillon de la guerre ? Les Uns allaient jusqu'à participer dans le gouvernement de défense nationale (Républicain) comme la CNT et le POUM ; les autres, quoique s'opposant à la participation gouvernementale (les trotskystes), ne prêchaient pas moins la participation à la guerre au nom d'un front unique antifasciste aussi large que possible. D'autres, plus radicaux, marchaient dans la guerre au nom de la résistance antifasciste OUVRIERE ; d'autres encore, au nom de l'ennemi n°l à abattre (Franco) sur le front de la guerre, pour mieux pouvoir faire ensuite, après la victoire (? !), la lutte de classe ouvrière. Il y en eut même pour considérer que l'Etat dans la zone républicaine avait complètement disparu ou qu'il n'était plus qu'une simple façade ayant perdu toute signification.

Dans leur immense majorité, ces groupes de gauche qui avaient, durant des années, trouvé la force et leur raison d'être dans la résistance à la dégénérescence des PC et de l'internationale Communiste, ces groupes qui combattaient sans merci le stalinisme au nom de l'Internationalisme prolétarien, se sont cependant laissés happer dans l'engrenage de la guerre par les évènements d'Espagne. Ce fut souvent à contrecoeur il est vrai, émettant beaucoup de critiques et pas mal de réserves, s'accrochant à toutes sortes de justifications fallacieuses pour calmer leurs propres angoisses, que ces groupes ont quand même marché et justifié leur soutien actif à la guerre d'Espagne. Pourquoi ?

Il y avait tout d'abord le phénomène fasciste. Ce problème n'a jamais été clairement et correctement posé ni analysé à fond dans l'Internationale Communiste qui l'a rapidement noyé dans un fatras de considérations de tactique et de manoeuvres savantes de Front Unique. La différence de formes de la dictature bourgeoise  Démocratie et Fascisme  devenait peu à peu un antagonisme fondamental de la société se substituant à celui d'opposition historique de classe : Prolétariat/Bourgeoisie. Les frontières de classe se trouvaient ainsi complètement escamotées et confondues : Démocratie devenait le terrain de mobilisation du prolétariat, Fascisme un synonyme de capitalisme. Dans cette nouvelle figuration de la division dans la société, le terrain historique du prolétariat, la lutte pour le communisme disparaissait définitivement et il ne restait à la classe ouvrière d'autre choix que de servir d'appendice à l'un ou à l'autre clans de la bourgeoisie, la répugnance et la haine naturelle des ouvriers contre la répression barbare et sans gants des bandes sanglantes du fascisme se prêtaient et ont été remarquablement exploitées par toutes les forces dites démocratiques du capital pour dévoyer le prolétariat, en fixant ses yeux sur un "ennemi principal" pour mieux lui faire oublier que ce n'était là qu'un élément d'une classe qui, face à lui, reste toujours unie en tant que classe ennemie.

L'antifascisme, comme entité se substituant à 1'anticapitalisme, comme front immédiat privilégié de la lutte contre le capitalisme, était devenu la meilleure et la plus précieuse plateforme pour engloutir le prolétariat dans les sables mouvants du capitalisme, et c'est dans ces mêmes sables que se sont laissés entraîner la majorité des groupes de gauche pour s'y perdre. Si des militants isolés ont pu se retrouver après la guerre, il n'en fut pas de même pour les groupes politiques tels l'Union Communiste en France, le Groupe Internationaliste de Belgique, le GIC en Hollande, la minorité de la Fraction Italienne et tant d'autres dont aucun n'a pu se sauver du naufrage.

Une autre pierre d'achoppement sur laquelle devaient trébucher ces groupes de gauche, résidait dans leur compréhension incomplète de la signification profonde, historique, de la guerre dans la phase de déclin du capitalisme. Ils ne voyaient dans la guerre que la seule motivation immédiate, contingente, d'affrontement inter impérialiste. Ils ne percevaient pas qu'au-delà de ces déterminations immédiates et directes, les guerres impérialistes de notre période, expriment l'impasse historique à laquelle est parvenu le système capitaliste comme tel. A ce stade, la seule solution possible aux contradictions devenues insurmontables est leur dépassement par la révolution communiste. A défaut de cette solution, la société s'engage dans un mouvement inexorable de décadence et d'autodestruction. La guerre impérialiste se présente ainsi comme l'unique alternative à la révolution. Ce caractère historique d'un mouvement de destruction et d'autodestruction, en opposition directe à la révolution, marque désormais toutes les guerres actuelles, quelle que soit la forme qu'elles prennent, guerres locales ou guerre généralisée, guerres soi-disant anti-impérialistes, d'indépendance ou de libération nationale, guerre de la démocratie contre le totalitarisme, ou encore qu'elles se présentent à l'intérieur même d'un pays sous la forme de fascisme ou d'anti-fascisme.

Deux groupes, pour s'être solidement ancrés sur le terrain de classe et du marxisme, ont su ne pas succomber à cette double épreuve que constituait la guerre d'Espagne de 1936-39 : les Fractions Italienne et Belge de la Gauche Communiste. Malgré bien des faiblesses, leur oeuvre reste une contribution sérieuse au mouvement révolutionnaire et constitue encore aujourd'hui une source précieuse de réflexion théorique pour les militants. Ils se savaient condamnés au pire des isolements mais leurs convictions ne fléchissaient pas car ils savaient que tel est le lot inévitable de tout groupe authentiquement révolutionnaire dans une période de défaite et de recul du prolétariat débouchant dans la guerre. Et alors que le bruit assourdissant des canons et des bombes de la guerre en Espagne étouffait la faible voix révolutionnaire de la Gauche Communiste, parvenait de l'autre bout du monde, d'un "groupe de travailleurs marxiste", du Mexique, un manifeste que Bilan saluait chaleureusement comme un "rayon de lumière".

C'est à la lumière noire de la guerre d'Espagne qu'un groupe de révolutionnaires, en partie en rupture avec le trotskisme, retrouve le chemin de classe et se constitue pour dénoncer la guerre impérialiste, pour dénoncer tous les pourvoyeurs conscients ou non, pour appeler les ouvriers à rompre avec ces répugnantes alliances de classes des fronts de guerre anti-fascistes. Particulièrement difficile était l'effort de constitution de ce groupe révolutionnaire, tragiquement isolé dans un pays lointain comme le Mexique, soumis à la lourde répression de l'Etat démocratique, attaqué de toutes parts et particulièrement par les trotskystes qui ont déchaîné contre lui une furieuse campagne d'immondes calomnies et de dénonciation policière. Partant de l'opposition à la guerre "antifasciste" d'Espagne, ce groupe a rapidement senti la nécessité impérieuse de remonter le cours de l'histoire et de soumettre à un examen critique et théorique toutes les positions, postulats et pratique des mouvements trotskystes et assimilés.

Sur bien des questions fondamentales, nous partageons avec lui la même démarche et les mêmes conclusions politiques, et tout particulièrement sur la période de décadence et la question nationale. Nous saluons en eux nos prédécesseurs et un moment de la continuité historique du programme du prolétariat. En publiant une première série de documents de ce groupe, nous montrons la vie et la réalité de cette continuité politique en mouvement. Ces documents, archi-ignorés dans le mouvement, trouveront, nous en sommes sûrs, un vif intérêt chez tous les militants révolutionnaires, car ils apportent de nouveaux éléments à la connaissance et à la réflexion des problèmes de la révolution prolétarienne.

Dans un prochain numéro, nous proposons de publier deux textes théoriques de ce groupe, l'un portant sur les nationalisations, l'autre sur la question nationale.

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Le massacre de Barcelone : Une leçon pour les ouvriers du Mexique !

  • Au Mexique, ne doit pas se répéter l'échec subi par les travailleurs d'Espagne. Chaque jour, on nous dit que nous vivons dans une république démocratique, que nous avons un gouvernement ouvrier, que ce gouvernement est la meilleure défense contre le fascisme.>

Les travailleurs d'Espagne croyaient qu'ils vivaient dans une république démocratique, qu'ils avaient un gouvernement ouvrier, que ce gouvernement était la meilleure défense contre le fascisme.

Alors que les travailleurs n'étaient pas sur leurs gardes et qu'ils avaient plus de confiance dans le gouvernement capitaliste que dans leurs propres forces, les fascistes, au vu et au su du gouvernement, préparèrent leur coup du mois de juillet de l'année passée, exactement comme le gouvernement de Cardenas permet aux Cedillo, Morones, Cailles, etc., de préparer leur coup, tandis qu'il endort les ouvriers avec sa démagogie "ouvriériste".

Comment fut-il possible que les travailleurs d'Espagne, en juillet dernier, n’aient pas compris que le gouvernement "anti-fasciste" les avait trahis en permettant la préparation du coup des fascistes ? Comment se fait-il que les travailleurs du Mexique n’aient tiré aucune leçon de cette expérience douloureuse ? Parce que le gouvernement espagnol a continué habilement sa démagogie et parce qu'il s'est présenté devant le front des travailleurs en les trompant encore une fois avec la consigne : le seul ennemi, c'est le fascisme ! En prenant la direction de la guerre que les travailleurs avaient commencée, la bourgeoisie l'a convertie de guerre classiste en guerre capitaliste, en une guerre pour laquelle les travailleurs ont donné leur sang pour la défense de la république de leurs exploiteurs.

Leurs leaders, vendus à la bourgeoisie ont donné la consigne : ne présentez pas de revendication de classe avant que nous ayons vaincu le fascisme ! Et pendant neuf mois de guerre, les travailleurs n'ont organisé aucune grève, ont permis au gouvernement de supprimer leurs comités de base qui avaient surgis aux jours de juillet et d'assujettir les milices ouvrières aux généraux de la bourgeoisie. Ils ont sacrifié leur propre lutte pour ne pas préjuger la lutte contre les fascistes.

Pourquoi Cardenas donne-t’il son appui à Azana ?

Pour entretenir la confiance des travailleurs en leur esprit de classe ? Le gouvernement de Cardenas a un intérêt primordial à ce que les travailleurs du Mexique ne comprennent pas pourquoi le gouvernement anti-fasciste d'Espagne avait permis aux fascistes de préparer leur coup. Parce que s'ils comprenaient ce qui s'était passé en Espagne, ils comprendraient aussi ce qui est entrain de se passer au Mexique.

C'est pour cette raison que Cardenas a donné son appui au gouvernement légalement constitué de Azana et lui a envoyé des armes. Démagogiquement, il a dit que celles-ci étaient destinées à la défense des travailleurs contre les fascistes.

Les dernières nouvelles arrivées d'Espagne ont détruit pour toujours ce mensonge : le gouvernement légalement constitué de Azana utilisa les armes pour dompter les héroïques travailleurs de Barcelone lorsqu'ils durent se défendre contre ce gouvernement qui voulait les désarmer le 4 mai de cette année.

Aujourd'hui comme hier, le gouvernement de Cardenas aide le gouvernement légalement constitué de Azana, mais aujourd'hui non contre les fascistes mais contre les travailleurs. L'oppression sanglante qui succéda au soulèvement des travailleurs de Barcelone a montré la véritable situation en Espagne comme la foudre illuminant la nuit : que d'illusions de neuf mois détruites. Dans sa lutte féroce contre les travailleurs de Barcelone, le gouvernement "anti-fasciste" s'est démasqué. Non seulement, il a envoyé sa police spéciale, ses gardes d'assaut, ses mitrailleuses et ses tanks contre les travailleurs, mais il a libéré des prisonniers fascistes et a retiré du front des régiments "loyaux" en exposant ce front à l'attaque de Franco !

Ces faits ont prouvé que les véritables ennemis du Front Populaire ne sont pas les fascistes mais les travailleurs !

Travailleurs de Barcelone !

Vous avez lutté magnifiquement mais vous avez perdu. La bourgeoisie peut vous isoler. Votre force seule ne pouvait pas être suffisante. Travailleurs de l'arrière-garde, vous devez lutter conjointement avec vos camarades du front, contre l'armée de Franco, mais contre la bourgeoisie elle-même, qu'elle soit fasciste ou "anti-fasciste".

Vous devez envoyer des agitateurs au front avec la consigne : rébellion contre vos généraux ! Fraternisation avec les soldats de Franco - en majorité des paysans tombés dans les filets de la démagogie fasciste et cela parce que le gouvernement de front populaire n'avait pas rempli la promesse de leur donner la terre ! Lutte commune de tous les opprimés, qu'ils soient ouvriers ou paysans, espagnols ou maures, italiens ou allemands contre notre ennemi commun : la bourgeoisie espagnole et ses alliés, 1'impérialisme !

Pour cette lutte, un parti qui soit véritablement le vôtre est nécessaire. Toutes les organisations d'aujourd'hui, des socialistes aux anarchistes, sont au service de la bourgeoisie. Ces derniers jours à Barcelone, elles ont collaboré, une fois de plus avec le gouvernement pour rétablir "l'ordre " et la "paix". Forger ce parti de classe indépendant, voilà la condition de votre triomphe. En avant, camarades de Barcelone, pour une Espagne soviétique.

Fraternisation avec les paysans trompés, dans l'armée de Franco, pour la lutte contre leurs oppresseurs communs, qu'ils soient fascistes ou anti-fascistes !

A bas le massacre des ouvriers et des paysans pour le compte de Franco, Azana et Companys ! Transformons la guerre impérialiste en Espagne en guerre classiste !

Travailleurs du Mexique !

Quand vous insurgerez-vous ? Permettrez-vous à la bourgeoisie mexicaine de répéter la même tromperie qu'en Espagne ? Non ! Nous apprenons la leçon de Barcelone ! La tromperie de la bourgeoisie espagnole a été possible seulement parce que les leaders avaient trahi, comme au Mexique, en abandonnant la défense des intérêts des travailleurs à la magnanimité du gouvernement "ouvriériste" et parce qu'ils ont pu convaincre les travailleurs que la lutte contre le fascisme exigeait une trêve avec la bourgeoisie républicaine.

Les leaders sociaux du Mexique ont abandonné la lutte de conquêtes économiques et ont intégré les travailleurs en les ligotant au gouvernement. Tous les organismes syndicaux et politiques du Mexique appuient l'envoi d'armes de la part du gouvernement de Cardenas aux assassins de nos camarades de Barcelone. Tous donnent leur appui à la démagogie du gouvernement. Aucune organisation n'expose la véritable fonction du gouvernement de Cardenas.

Si les travailleurs du Mexique ne forgent pas un parti véritablement classiste, indépendant, nous subirons la même déroute que celle des travailleurs d'Espagne ! Seul un parti indépendant du prolétariat peut contrecarrer le travail du gouvernement qui sépare les paysans des ouvriers avec la force de la distribution de quelques lopins de terre de la lagune, pour les séparer des ouvriers industriels.

La lutte contre la démagogie du gouvernement, l'alliance avec les paysans et la lutte pour la révolution prolétarienne au Mexique sous le drapeau d'un nouveau parti communiste seront la garantie de notre triomphe et la meilleure aide à nos frères d'Espagne ! Alerte, travailleurs du Mexique ! Nous ne devons pas être surpris par le faux ouvriérisme du gouvernement !

Plus d'armes aux assassins de nos frères d'Espagne !

Luttons pour un parti classiste indépendant ! A bas le gouvernement de Front Populaire ! Vive la dictature du prolétariat !

"Groupe de Travailleurs Marxistes" Mai 1937 - Mexico – 
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République en Espagne, “démocratie” au Mexique (extraits)

  • Au premier moment de la lutte en Espagne, le prolétariat lutta comme force indépendante. Ainsi, la lutte commença comme une guerre civile. Mais rapidement la trahison de tous les partis transforma la lutte des classes en collaboration des classes, et la guerre civile en guerre impérialiste.>

Tous les partis (y compris les anarcho-syndicalistes) ont brisé le mouvement de grève pour donner la consigne : aucune revendication de classe avant que nous n'allions gagner la guerre ! Le résultat de cette politique a été que le prolétariat espagnol a abandonné la lutte des classes et a donné son sang pour la défense de la république capitaliste. Au travers de la guerre en Espagne, la bourgeoisie a oeuvré pour unifier dans le cerveau du travailleur espagnol et mondial, ses intérêts de classe avec les intérêts de la démocratie bourgeoise afin de lui faire abandonner ses propres moyens de lutte de classe, pour accepter la méthode de la bourgeoisie : lutte territoriale, prolétaire contre prolétaire. Nous voyons par là comment, dans la même mesure où croît 1'héroïsme du prolétariat espagnol et la solidarité du prolétariat espagnol, la conscience de classe des travailleurs descend au même rythme. La bourgeoisie mondiale, surtout celle dite "démocratique", approuve l'héroïsme du prolétariat espagnol et la solidarité du prolétariat international pour dévoyer la lutte du terrain national au terrain "international" : de la lutte contre sa propre bourgeoisie à la lutte contre le fascisme d'Espagne, d'Allemagne et d'Italie; Cette méthode a donné de grands bénéfices à la bourgeoisie dans tous les pays : c'est ainsi que les grèves ont été brisées. La guerre en Espagne et son utilisation par la bourgeoisie a relié plus étroitement le prolétariat de chaque pays à sa propre bourgeoisie.

Le gouvernement du Mexique dépasse tous les gouvernements capitalistes par sa manière systématique et démagogique d'approuver la guerre en Espagne pour renforcer sa position et relier le prolétariat mexicain à la bourgeoisie. Les organisations ouvrières qui demandent que leur gouvernement envoie des armes en Espagne, donnent en réalité leur appui, non au prolétariat espagnol mais à la bourgeoisie espagnole et à leur propre bourgeoisie. Egalement, les collectes et l'envoi de volontaires au front de bataille n'ont d'autres résultats que de prolonger les illusions du prolétariat d'Espagne et de chaque pays et de fournir de la chair à canon à la bourgeoisie espagnole et internationale.

Le gouvernement actuel du Mexique a pour tâche de continuer l'oeuvre de ses prédécesseurs, c'est à dire détruire le mouvement ouvrier indépendant afin de convertir le Mexique en un territoire d'exploitation certaine pour le compte du capitalisme international. Ce qui a changé par rapport au gouvernement antérieur, c'est seulement la forme dans laquelle s'accomplit cette tâche, c'est à dire l'intensification de la démagogie gauchiste. Le gouvernement actuel se présente aux masses comme l'expression de la véritable démocratie. Le devoir de l'avant-garde du prolétariat est de signaler à sa classe et aux masses travailleuses en général ce qui suit : primo, que la démocratie n'est autre chose qu'une forme de la dictature capitaliste et que la bourgeoisie emploie cette forme lorsque l'autre forme ouverte ne sert pas ; secondo, que la fonction de la démocratie est de corrompre l'indépendance idéologique et organisationnelle du prolétariat ; tertio, que la bourgeoisie complète toujours la méthode violente d'oppression des travailleurs avec la corruption ; quarto, que les méthodes démocratiques d'aujourd'hui tirent leur fonction de la préparation du terrain pour l'oppression brutale du mouvement ouvrier et pour une dictature ouverte pour l'avenir ; que le gouvernement de Cardenas permet aux éléments réactionnaires de l'intérieur et de l'extérieur du gouvernement de forger les instruments pour l'oppression brutale de l'avenir (amnistie, etc.).

Le gouvernement actuel vise à séparer les ouvriers de ses alliés naturels, les paysans pauvres et d'incorporer les organisations des deux classes dans l'appareil étatique. Le gouvernement organise et donne des armes aux paysans afin que ceux-ci les emploient à l'avenir contre le prolétariat. En même temps, il vise à en finir avec toutes les organisations du prolétariat pour former un seul parti et une seule centrale syndicale reliée directement à l'Etat. Le gouvernement profite de la division au sein du prolétariat pour débiliter toutes les organisations existantes ; premièrement en les opposant l'une contre l'autre, secondement en unifiant les sections locales et régionales avec une aide dirigée par l'Etat. Dernièrement, le gouvernement a utilisé Trotsky et les trotskystes pour affaiblir la CTM et les stalinistes. Le devoir de l'avant-garde du prolétariat est de dénoncer et de combattre systématiquement les manoeuvres du gouvernement en intensifiant la lutte anti-gouvernementale au même degré que le gouvernement intensifie son travail de corruption et de démagogie ; secondo, accélérer le travail de préparation d'un parti de classe ; tertio élaborer une tactique révolutionnaire pour l'unification du mouvement syndical pleinement indépendant de l'Etat ; quarto, commencer un travail systématique au sein des ouvriers agricoles et des paysans pauvres pour briser leur confiance dans l'Etat en vue de leur alliance avec le prolétariat des villes.

Chaque gouvernement capitaliste d'un pays semi colonial est un instrument de l'impérialisme. Le gouvernement actuel du Mexique est un instrument de l'impérialisme américain. Dans ses fondements, sa politique sert uniquement l'impérialisme et intensifie l'esclavage des masses mexicaines. Le devoir de l'avant-garde du prolétariat est de démasquer la démagogie anti-impérialiste du gouvernement et de signaler aux masses du continent et du monde que la collaboration du gouvernement mexicain est aujourd'hui indispensable pour l'extension de l'impérialisme, comme l'a prouvé, par exemple, la fonction qu'a développée la délégation mexicaine à la Conférence de Buenos-Aires. Le résultat de la Conférence fut l'intensification de la domination américaine surtout au Mexique.

Les méthodes démagogiques du gouvernement mexicain actuel, par rapport au mouvement ouvrier, et l'agitation dans les campagnes, a inspiré tellement de confiance en l'impérialisme américain que les banques de Wall Street ont offert un grand emprunt au gouvernement mexicain à la condition que les impôts des compagnies pétrolières servent de garantie pour le paiement des intérêts. Le gouvernement accepta cette condition sans rencontrer la moindre opposition dans le pays ainsi qu'il en fut le cas pour le gouvernement antérieur. Ceci lui fut possible grâce à la popularité que l'aide au gouvernement espagnol et la distribution des terres dans la lagune lui avaient donnée, et aussi grâce à l'affirmation que l'emprunt servirait à la construction de machines. Ainsi, nous voyons comment le prolétariat ne peut lutter avec fruit contre la politique intérieure de la bourgeoisie mexicaine sans lutter systématiquement contre sa politique extérieure et comment on ne peut pas lutter contre Cardenas sans lutter contre Roosevelt.

Puisque le gouvernement mexicain dépend par toute sa politique de l'impérialisme américain, il en est de même du droit d'asile pour Trotsky. Il est clair que Cardenas a concédé le droit d'asile pour Trotsky seulement avec l'autorisation de son maître : l'impérialisme américain, lequel escompte utiliser Trotsky pour ses manoeuvres diplomatiques internationales, surtout pour ses négociations avec Staline. Le devoir de l'avant-garde du prolétariat est de signaler cette situation aux travailleurs sans cesser naturellement, en même temps de lutter pour le droit d'asile de Trotsky.

"Groupe de Travailleurs Marxistes" - Mexico –
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Appel du Groupe de Travailleurs Marxistes du Mexique aux organisations ouvrières du pays et à l’étranger

  • Camarades !

Une organisation qui se dit communiste et internationaliste vient de commettre un acte qui démontre qu'elle n'est ni communiste ni internationaliste. La section de la Ligue Communiste Internationaliste a commis le crime de dénoncer un camarade étranger qui habite Mexico en l'accusant de mener dans la classe ouvrière de ce pays une activité contraire à la politique du gouvernement. Notre enquête nous a permis d'établir que ce camarade a appartenu pendant on­ze ans, de 1920 jusqu'en 1931, au PC allemand et à l'Union Générale des Travailleurs du même pays. De 1931 à 1934, il a été membre du groupe d'émigration allemande de la Ligue Communiste et a rompu avec elle lors du tournant opéré par Trotsky, quand il ordonna aux différentes sections de l'opposition d'entrer dans la IVème Internationale. Depuis quelques années, ce camarade militait aux Etats-Unis dans la "Revolutionary Workers'League" (groupe Ochler) sous le pseudonyme d'Eiffel, comme membre du Comité central et du Bureau politique. Obligé de quitter les Etats-Unis parce que les autorités ne voulaient pas renouveler son passeport, c'est en tant que représentant du BP de Revolutionary Workers'League qu'Eiffel s'était réfugié au Mexique et qu'il travailla dans notre organisation.

Pour toute réponse à notre enquête, à notre demande loyale d'explications, comme il se doit entre organisations ouvrières, la Ligue a répondu par de nouvelles calomnies, combinées à une dénonciation à la police puisque dans sa revue "IVème Internationale", elle donne le nom du camarade, sa nationalité et son pseudonyme politique.

Nous sommes de plus accusés en tant qu'organisation d'être entretenus par les soins d'Hitler et de Staline.

Nous savons que de telles méthodes sont le lot d'organisations qui n'ont plus rien de prolétarien. Ce sont des méthodes staliniennes, des méthodes qu'employèrent auparavant les social-démocrates dans la lutte contre l'avant-garde révolutionnaire, contre les internationalistes. Que la Ligue Communiste s'engage dans cette voie est le signe d'une dégénérescence politique qui n'ose pas affronter la lumière d'une explication franche et honnête des divergences existant entre deux organisations. Nous nous efforcerons maintenant de donner le contenu de nos divergences.

  • Le cas Trotsky

Depuis l'arrivée de Trotsky au Mexique, la Ligue a cessé ses attaques contre le gouvernement de Cardenas, elle en assure même la défense. Elle qualifie le gouvernement "d'anti-impérialiste", "d'anti-fasciste", de "progressiste" etc.. Voyant le danger d'une telle politique qui ramenait l'avant-garde au niveau du stalinisme, le camarade Daniel Ayala, alors membre de la Ligue mexicaine, avait demandé que la Ligue ne se considère pas liée par le compromis nécessaire que Trotsky avait dû passer pour obtenir le droit d'asile et qu'elle délivre également Trotsky de ses liens politiques avec l'organisation - le devoir évident pour toute organisation ouvrière, c'est de combattre pour le droit d'asile au camarade Trotsky, sans changer une seule ligne de sa doctrine, de sa propagande.

La Ligue Communiste ne l'a pas compris ainsi et en prenant la responsabilité des actes de Trotsky, elle donne au gouvernement la possibilité d'expulser ce camarade quand l'activité de la Ligue ne lui conviendra pas. Notre proposition comportait donc pour Trotsky une garantie de plus et permettait à la Ligue de conserver son entière indépendance idéologique. Daniel Alaya est devenu membre du Groupe des Travailleurs Marxistes et accusé de provocations, d'agent de la Gépéou, par la section mexicaine de la 4ème Internationale. Depuis, la nouvelle politique de la Ligue au Mexique rejoint  celle du stalinisme, à part 1' argumentation théorique différente - un exemple ; Diego Riviéra, un des leaders de la Ligue parle ouvertement de la nécessite pour les travailleurs de défendre "l'indépendance de notre pays" (Excelsior, 3.9.1937). Les trotskystes rejoignent le social-patriotisme, même s'ils lui assignent le but de "défendre l'indépendance de notre pays" contre les tentatives de "soumettre l'administration de notre pays à Moscou". (Excelsior, 3.9.1937).

  • La guerre d'Espagne

Dans notre tract du mois de mai 1937 sur le massacre de Barcelone, nous disions : "toutes les organisations syndicales et politiques du Mexique appuient l'envoi d'armes par le gouvernement de Cardenas aux assassins de nos camarades de Barcelone". Nous portions ce jugement et sur le Parti communiste et sur la Ligue, parce qu'ils font partie tous deux intégrante du front unique anti-fasciste dont la fonction est de détruire 1'indépendance idéologique des organisations ouvrières et les incorporer à l'Etat bourgeois.

Auparavant, la Ligue combattait les staliniens pour l'appui qu'ils donnaient au gouvernement Cardenas, dont elle disait qu'"il est en réalité la dictature des capitalistes sous une forme camouflée" et qu'"il représente les intérêts du capital yankee. L'unique raison de son existence, c'est de maintenir le système d'oppression en usant de phrases radicales". Depuis l'arrivée de Trotsky, la Ligue renonce à cette juste conception marxiste des Etats démocratiques bourgeois et agit comme si le gouvernement se tenait au dessus des classes. Les mots d'ordre de la Ligue font écho à ceux qu'on peut lire sur les manchettes de la presse stalinienne : "Le gouvernement doit mettre fin aux abus des capitalistes" ; "Il faut combattre la passivité du gouvernement" ; etc.

Sur la guerre d'Espagne, la Ligue critique l'appui des staliniens au gouvernement démocratique bourgeois, mais elle s'associe à cette trahison parce qu'elle n'explique pas aux ouvriers que la guerre d'Espagne est devenue impérialiste. Au contraire, elle tient le langage des staliniens quand elle dit qu'il est nécessaire de combattre sur le front.

  • Notre position sur la guerre d'Espagne

Nous sommes contre l'appui au pouvoir républicain, mais non pour soutenir le pouvoir de Franco. Nous n'acceptons pas l'alternative "avec Azana ou avec Franco". Au contraire, nous pensons que l'unique façon de battre le fascisme, c'est d'abord pour les ouvriers de briser la discipline des oppresseurs "démocrates" parce que le seul front où puisse triompher le prolétariat, c'est le front de classe. La guerre en Espagne, comme toutes les guerres qui sont conduites par la bourgeoisie est une guerre impérialiste et non une guerre civile ; par conséquent, ceux qui recommandent aux ouvriers de donner leur appui à cette guerre trahissent les véritables intérêts de la classe opprimée. C'est seulement en suivant la politique des bolcheviks et autres marxistes révolutionnaires durant la guerre mondiale que les travailleurs pourraient faire leur révolution, en s'insurgeant contre leurs propres généraux et en fraternisant avec les soldats de Franco. C'est la seule manière pour convertir la guerre impérialiste actuelle en guerre civile.

Lénine, Liebknecht travaillèrent pour la défaite de "leur propre gouvernement", c'est-à-dire de la bourgeoisie et pour le triomphe du prolétariat. En Russie, la révolution triompha sur la base de la défaite du gouvernement russe. Mais les révolutionnaires russes utilisèrent cette défaite pour faire la révolution prolétarienne non seulement en Russie mais aussi en Allemagne. La même chose se produirait en Espagne. La rébellion des soldats d'Azana serait le signal de la rébellion pour les soldats qui sont sous la domination de Franco. C'est le seul moyen de faire surgir la révolution prolétarienne de l'actuelle guerre impérialiste. Ceux qui disent au contraire que la révolution surgira à la suite du triomphe du gouvernement Azana, ceux-là mentent ! Ce qui suivra la victoire du gouvernement républicain sera une oppression terrible pour les ouvriers et les paysans d'Espagne, une oppression bien plus sanglante que le massacre des ouvriers de Barcelone par le général démocrate Pezas.

  • La guerre de Chine

Oubliant ce qu'il avait dit pendant plusieurs années sur la révolution chinoise, Trotsky affirme aujourd'hui qu'en Chine "Toutes les organisations ouvrières… accomplirent leur devoir jusqu'à la fin de la guerre de libération". Aujourd'hui, Tchang-Kaï-Chek est le héros de la guerre de libération et les ouvriers ont le devoir d'appuyer cette guerre. Mais Trotsky ne nous explique pas comment une guerre sous la direction de la bourgeoisie peut être une guerre de "libération".

Staline dit aussi que les ouvriers chinois "accompliront leur devoir jusqu'à la fin de la guerre de libération sans prendre en considération son programme et son indépendance politique". Tandis que Trotsky affirme qu'ils doivent accomplir leur devoir "sans abandonner d'une façon absolue leur programme et leur indépendance politique". Trotsky parle de lutte indépendante en même temps qu'il l'abandonne en fait. Il vaut la peine d'attirer l'attention sur le petit fait suivant. Une note insérée dans le n°13 de la revue "IVé Internationale" rectifie une erreur glissée dans le texte de l'article que Trotsky avait donné au journal de Mexico "Excelsior" sur la guerre de Chine, où les mots "sans abandonner absolument" avaient été remplacés par les termes staliniens "sans prendre en considération, etc.". Ce qu'il y a de grave et de piquant, c'est que la revue "IVè Internationale" ait reproduit sans rectifier la même version de l'article de Trotsky. Si les leaders eux-mêmes confondent les versions stalinienne et trotskyste, comment les ouvriers pourraient-ils s'y reconnaître en fin de compte ?

Dans le cas de la Chine comme celui de l'Espagne, les ouvriers ne retiendront qu'une chose : en leur demandant d'accomplir leur devoir, la Ligue et le Parti Communiste leur demandent d'abandonner leur propre lutte pour donner l'appui à la bourgeoisie "libératrice", "anti-impérialiste", "démocratique", etc.

  • Notre position sur la guerre de Chine

L'unique sauvegarde pour les ouvriers et les paysans chinois, c'est de lutter comme force indépendante contre les deux gouvernements. En organisant la lutte contre leur propre bourgeoisie, les révolutionnaires chinois lèveront les germes de la révolte contre le gouvernement japonais, et de la fraternisation des ouvriers et des paysans des deux pays surgira la révolution prolétarienne. Si les révolutionnaires s'unissent avec la bourgeoisie pour défendre la patrie jusqu'à la fin de la guerre, comme le conseillent Staline et Trotsky, ils favorisent la destruction de la fleur du prolétariat et des paysans des deux pays et, en fin de compte, les deux bourgeoisies adverses sauront trouver Un accord pour assurer en commun l'exploitation des masses chinoises.

Dans toutes les situations, notre position se base sur un seul critère : l'intérêt de classe du prolétariat exige son indépendance absolue ; son unique sauvegarde, c'est la révolution prolétarienne. Toutes les "guerres de libération" et toutes les "guerres anti-fascistes" sont au fond dirigées contre la révolution prolétarienne. Donner son appui à de telles guerres équivaut à lutter contre la révolution prolétarienne.

Les camarades du Groupe des Travailleurs Marxistes concluent qu'ils ne sont ni agents d'Hitler, ni de Mussolini, ni de Staline. Ils prétendent rester des marxistes conséquents, alors que sur les questions fondamentales qui départagent le mouvement ouvrier, les staliniens et les trotskystes se trouvent du même bord.

  • "Pour un vrai Parti Communiste du Mexique" éditorial du N°1 de "Comunismo", organe du Groupe de Travailleurs Marxistes

Jamais le mouvement communiste n'a été si effondré et si corrompu que dans ces moments. Il y a longtemps que les dénommés "communistes", stalinistes et trotskystes, ont abandonné le chemin communiste, capitulant devant les fétiches de notre ennemi de classe : la démocratie et le patrie. De vrais communistes, il y a seulement quelques groupes dans quelques pays, comme la "Fraction Italienne de la Gauche Communiste", qui se prépare dans l'exil pour le jour de la révolution prolétarienne dans son pays et une autre "fraction", avec une position politique semblable en Belgique. C'est le travail de ces deux groupes qui nous a inspiré dans notre effort de créer au Mexique un noyau communiste.

Au mois de mai de l'année dernière, nous avions à peine commencé les premières conservations entre plusieurs camarades, la majorité des membres ou ex-membres de la "Ligue Communiste Internationaliste", quand le massacre de nos frères de classe, à Barcelone, par les bourreaux du gouvernement "ouvriériste" d'Azana et Companys nous obligea à lancer une première publication : notre tract intitulé -; "Le massacre de Barcelone, une leçon pour les travailleurs du Mexique". Nous affirmons dans ce tract notre opposition de principe contre la participation des organismes ouvriers dans la guerre en Espagne, que l'on doit caractériser, des deux cotés, comme une guerre impérialiste et nous lançons le mot d'ordre de “défaitisme révolutionnaire” comme l'unique mot d'ordre qui peut séparer le prolétariat de "sa" bourgeoisie et l'amener à la révolution.

En même temps, nous dénonçons la complicité du gouvernement "ouvriériste" du Mexique et de toutes les organisations ouvrières du pays dans la tuerie de nos frères de classe en Espagne. Mais ces bases n'avaient pas quelque chose de spécial au Mexique. Au contraire, elles étaient communes au mouvement communiste dans tous les pays coloniaux et semi coloniaux, comme le démontra avec clarté la déroute de la révolution prolétarienne en Chine. Ces bases fausses avaient pour origine l'état inachevé et en partie incorrect dans lequel l'Internationale Communiste laissa le problème de la lutte prolétarienne dans des pays comme le Mexique ou la Chine.

Notre première tâche, par conséquent, est l'étude critique des positions de l'Internationale Communiste (naturellement pas de l'actuelle qui de communisme n'a plus que le nom mais de celle du temps de Lénine) au sujet de la tactique à suivre dans les pays coloniaux et semi coloniaux. A la seule condition d'accomplir cette tâche, nous pourrons créer des bases solides pour le futur Parti Communiste du Mexique.

En partant des mêmes bases marxistes que celles dont partirent Lénine et les autres communistes de cette époque, mais en tirant les leçons des grandes expériences prolétariennes postérieures, en premier lieu de celle de la révolution chinoise de 1926-1928, nous allons réviser les conclusions tactiques auxquelles aboutirent ces camarades. En d'autres mots, publier une nouvelle thèse sur la lutte dans les pays colo­niaux et semi coloniaux est notre tâche la plus urgente. Si nous ne l'avons pas encore accomplie, cela est dû en premier lieu à notre nombre encore assez réduit et à notre manque d'expérience dans un tel travail théorique. C'est la première fois, au Mexique, qu'un groupe de travailleurs attaque les problèmes du pays, d'une manière indépendante, unique et exclusivement du point de vue classiste. Nos amis, au Mexique ou ailleurs doivent être indulgents sur la lenteur ou l'imperfection avec laquelle nous accomplissons cette tâche.

Pendant que se poursuit dans notre groupe la discussion sur les problèmes fondamentaux de la révolution prolétarienne au Mexique, les évènements du jour, comme la "nationalisation" du pétrole, nous obligent et en même temps nous permettent d'attaquer quelques points de ces problèmes bien avant d'arriver à une position complète, que l'on doit chercher dans une étude analytique de toute l'histoire du mouvement ouvrier au Mexique et dans d'autres pays à structure sociale semblable. Dans ce sens nous  commençons dans le premier numéro de notre revue "Communismo", la discussion des principes fondamentaux de notre lutte, discussion qui est indispensable pour fonder le futur Parti de la révolution prolétarienne sur des bases solides et vraiment marxistes. Pour ce travail, nous invitons tous les camarades du Mexique et de l'étranger à coopérer.

Nous concluons en affirmant l'urgence de commencer le travail pour préparer les bases programmatiques et organisationnelles pour un nouveau Parti Communiste au Mexique, complètement indépendant de tous les courants qui, à l’intérieur du mouvement ouvrier représentent consciemment ou inconsciemment les intérêts de notre ennemi de classe.

La publication de ce tract, dictée par notre désir de réveiller la conscience prolétarienne contre le massacre à Barcelone et en Espagne en général, mais prématurée car, à cette époque, nous n'avions pas encore une position claire sur les problèmes de notre pays, eut un effet double :

D'un côté, elle provoqua contre notre groupe une furieuse campagne de calomnies de la part de Léon Trotsky et de la dénommée "Ligue Communiste Internationaliste, nous traitant "d'agents du fascisme", dénonçant à la police les camarades qui partagèrent notre point de vue.

D'un autre côté, notre premier tract nous apporta la solidarité du prolétariat de deux pays : les "Fractions Italiennes et belges de la Gauche Communiste", qui non seulement nous défendirent contre ces accusations mais publièrent des traductions du texte intégral de notre tract dans leurs revues "PROMETEO" (en italien) et "BILAN" (en français) et "COMMUNISME" (en français aussi), exprimant leur satisfaction qu'enfin soient apparus au Mexique les premiers "rayons de lumière".

Stimulés par cet appui international et par les lettres que nous envoyèrent les camarades italiens et belges, nous essayions d'accélérer la discussion déjà commencée à l'intérieur de notre groupe en formation; mais les difficultés politiques et personnelles que nous créèrent les accusations et les dénonciations des trotskystes furent si graves que nous perdîmes des mois entiers à notre autodéfense.

A la fin, nous avons pu avancer du travail négatif au travail positif. Ce fut plus difficile que nous ne l'avions pensé. La raison fondamentale est qu'en réalité, dans notre pays, les problèmes de la révolution prolétarienne n'ont jamais été posés dans la forme correcte. Pendant tout le temps de l'existence d'un mouvement communiste au Mexique, celui-ci était envenimé par l'idée de la coopération avec la bourgeoisie "anti-impérialiste" et "progressiste" du pays.

Notre travail, par conséquent, peut se baser sur des expériences positives du prolétariat mexicain, car il n'y en a pas. Au contraire, il doit commencer avec la critique marxiste des Bases fausses sur lesquelles s'est construit dans le passé le mouvement communiste au Mexique.

Le Groupe des Travailleurs Marxistes

 

Géographique: 

  • Mexique [1]

Evènements historiques: 

  • Espagne 1936 [2]

Approfondir: 

  • Espagne 1936 [3]

Heritage de la Gauche Communiste: 

  • Le "Front Uni" [4]

La Grande-Bretagne et la situation internationale (2e congrès de W. R.)

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Présentation

 

  • Le deuxième congrès de la section du CCI en Grande-Bretagne, World Révolution, s'est tenu en avril de cette année. Les congrès réguliers sont au coeur de la vie de l'organisation des révolutionnaires et sont le lieu où se révèle l'importance de ses tâches et de ses préoccupations. Ils permettent à l'organisation de faire le bilan de son travail passé et de mettre en place les perspectives futures. En particulier, ils révèlent que les révolutionnaires n'ont pas d'autres buts que d'assumer leurs responsabilités au sein de la classe dont ils sont le produit pour "clarifier la marche générale et les buts ultimes du mouvement prolétarien".
Principalement, le second congrès a reflété, à travers de l'adoption de la plateforme et la conscience de la nécessité d'un travail centralisé et international de construire les fondements de notre activité définis au premier congrès du CCI. En ce sens, loin d'avoir été une affaire nationale, le congrès a exprimé simplement un moment dans le travail international des révolutionnaires, qui est la seule échelle d'activité possible pour une organisation politique du prolétariat. Dans le contexte du renforcement du travail de WR, le congrès a affirmé la capacité accrue de WR d'intervenir dans la classe en grande-Bretagne. En particulier, la parution de WR va devenir mensuelle en 1978, par une résolution du congrès. Les autres sessions du congrès ont abordé les discussions qui animent le courant et dans une certaine mesure le mouvement révolutionnaire aujourd'hui. L'une sur le problème des groupes confus trouve son origine dans la nécessité de mieux comprendre le processus actuel au travers duquel les éléments les plus clairs du prolétariat s'approprient de nouveau aujourd'hui la conscience de classe. Ce processus est laborieux, empreint d'erreurs et de désorientation dues à la nature hétérogène de la conscience du prolétariat aujourd'hui et aux effets de toutes les limitations imposées à la classe par les restes de la période contre-révolutionnaire. En comprenant que le courant s'est développé lui-même au sein de ce processus, nous devons le connaître et discuter avec ces forces qu'elles soient des scissions avec des groupes d'extrême gauche des éléments de tendances communistes en dégénérescence ou bien des produits de la lutte de classe aujourd'hui qui sont capables d'évoluer vers un regroupement révolutionnaire. La question des groupes confus prend toute son importance lorsqu'on voit qu'un pôle de regroupement est entrain de se former après que l'époque de contre-révolution a détruit toute continuité organique avec le mouvement ouvrier antérieur.

Une autre question, l'Etat dans la période de transition du capitalisme au communisme, constitue un sujet important de discussion au congrès, considérant que le problème n'a pas été entièrement "résolu" par l'expérience de la classe ouvrière, comme par exemple, la nature des syndicats dans la décadence du capitalisme, que le prolétariat a dû affronter bien des fois comme des appendices réactionnaires de l'Etat capitaliste. Les révolutionnaires doivent donc consacrer une partie de leurs efforts à clarifier la nature de phase post-révolutionnaire de la lutte du prolétariat, en se basant le plus possible sur l'expérience limitée de la classe, en particulier de la révolution russe. Quoique ce soit seulement la classe ouvrière qui, à travers son expérience pratique puisse résoudre le problème de la période de transition, le prolétariat et ses minorités révolutionnaires doivent théoriquement se préparer aujourd'hui pour cette tâche formidable et à peine comprise qui devra être réalisée dans l'avenir. Le texte du congrès que nous publions dans cette revue, traite de la situation actuelle en Grande-Bretagne. Il est une contribution à l'une des tâches de WR et de tout, le courant: analyser constamment la période actuelle en relation avec les tendances générales du capitalisme décadent. Ce n'est pas par souci académique mais pour rendre concret dans notre intervention dans la classe ouvrière, le contexte de notre orientation politique fondamentale, l'évolution de la situation mondiale vers l'alternative guerre ou révolution, l'incapacité de la bourgeoisie à contrecarrer la crise au niveau politique et économique, la nature des mystifications, en particulier celle de la gauche, et les étapes du développement de la lutte du prolétariat vers la révolution. Un des aspects les plus importants du texte réside dans la tentative de voir la situation britannique dans le cadre international, en se référant aux tendances décrites ci-dessus et qui ont déjà été développées dans les numéros précédents de la Revue Internationale. Nous cherchons toujours à analyser en détail l'évolution de la situation présente de la façon la plus claire et la plus précise possible, en se rappelant qu'elle est un guide pour l'action du prolétariat. Ceci constitue, sous bien des aspects, un appel aux révolutionnaires à comprendre l'urgence de leurs tâches et la nécessité de redoubler les efforts car demain nos analyses seront un instrument politique dans les mains de la classe quand elle influencera directement l'histoire de façon décisive.

 

S.

 

  • - oOo -

     

La situation

 

Dans les 14 années qui vont de 1953 à 1967, l’inflation était en moyenne de 2% par an dans les onze principaux pays industriels du monde. Dans les années 1973-1975, elle était en moyenne de 13%. Dans les années soixante, la production mondiale a augmenté de 6 à7 % par an. Mais, en 1974, la production globale a stagné et a diminué de 10% en 1975. Le volume du commerce mondial augmentait en moyenne de 9% de 1964 à 1974, mais lui aussi a chuté d'environ 6% en 1975.

 

Cela a entraîné l'augmentation du chômage qui s'est élevé au chiffre officiel de 5,25% de la population active des pays développés, dépassant ainsi du double le taux du "boum" de l'après-guerre. Voici quelques-uns des chiffres clés qui mettent en lumière la gravité de la crise économique qui se développe depuis 1968. Cette crise est due à la réapparition du problème de la saturation du marché mondial, elle marque la fin de la période de reconstruction et met en lumière, une fois de plus la mortalité du système capitaliste.

 

En 1976 et dans les premiers mois de 1977, nous avons pu voir que la soi-disant reprise, qui était supposée avoir mis fin à la récession de 1975, s'essoufflait immédiatement. Cette "reprise" était fondée sur les bases peu solides que sont la politique de re-stockage et une augmentation de la consommation et elle a donc échoué puis qu'elle ne pouvait influer sur les causes profondes de la crise économique. Le commerce mondial stagnant ne s'est pas véritablement relevé et la croissance industrielle n'a pas fait mieux prouvant que le modeste objectif de 5% calculé par l'OCDE en juillet 1976 était trop optimiste. C'est un taux de croissance de 3,25% qui est dorénavant prévu pour 1977. Ce qui est important, c'est qu'aucune action n'a été engagée à l'égard des aspects fondamentaux des crises capitalistes la sous-utilisation des forces productives et de la force de travail. Au contraire, même pendant la dernière reprise, un processus de rationalisation a été entrepris sur toute l'économie pour réduire autant que possible les coûts de production et de travail.

 

Il est de plus en plus ridicule de supposer que la politique keynésienne mise au point pour traiter des problèmes de l'économie dans un passé récent, puisse résoudre la crise d'aujourd'hui. D'un côté, la bourgeoisie est maintenant terrifiée par la perspective de la reflation : stimuler la production par d'énormes déficits ne peut que mener à une inflation encore plus désastreuse qu'aujourd'hui sans l'élargissement mondial. Mais d'un autre côté la déflation, par le moyen d'une restriction des crédits, est également alarmante pour la classe dominante. L'économie capitaliste ne peut fonctionner qu'en ayant la rentabilité pour but. Prévoir une expansion faible ou nulle ne peut qu'entraîner une diminution de la "confiance dans les affaires la chute des investissements et, en conséquence, la banqueroute définitive du système. Tracer un chemin entre ces deux maux devient de plus en plus difficile car la profondeur de la crise réduit 1es possibilités offertes à la bourgeoisie.

 

Un retour au protectionnisme à travers un renforcement de l'étatisation de chaque capital national, c'est-à-dire la politique qui mène à la guerre généralisée, telle est à long terme la seule voie de la bourgeoisie. Les USA vont essayer de préserver, le plus longtemps possible la cohésion du bloc américain, qu'une politique d'autarcie de chaque nation menacerait. Il semble que les USA vont tenter d'utiliser la force relative de l'économie allemande et japonaise pour soutenir les nations plus faibles, comme la Grande-Bretagne, l'Italie, ce qui aura pour corollaire de renforcer encore le capital américain. Déjà des appels sont lancés aux allemands et aux. japonais pour qu'ils développent leur marché intérieur afin de sauver les exportations des pays faibles. Des pourparlers ont aussi commencé, concernant la formation d'un "club de créditeurs", financé par les capitaux forts pour prêter aux économies faibles. Mais même cette stratégie va tôt ou tard s'effondrer. Les surplus commerciaux des économies fortes, avoisinant 4,50 milliards de dollars en 1976, ne peuvent éponger les déficits des faibles qui ont atteint 27 milliards de dollars en 1976. (De plus, nous ne parlons pas des déficits du tiers-monde qui a atteint le chiffre de 24 milliards de dollars en 1976 ni de ceux du bloc soviétique qui a accumulé une dette de 48,5 milliards de dollars).

 

L'approfondissement de la crise économique va continuer à exacerber les rivalités inter impérialistes entre les blocs américain et soviétique. A un autre niveau, les contradictions entre les intérêts de chaque nation d'un même bloc et ceux de l'ensemble du bloc, entre les secteurs dynamiques et les secteurs retardataires de chaque économie vont s'aggraver. La conséquence la plus importante de la crise sera la détérioration de l'équilibre entre les classes. Mais le calme qui existe encore aujourd'hui dans la lutte de classe nous oblige à nous pencher sur les deux premiers facteurs.

 

Dans la sphère de la politique internationale, nous venons de voir la tension monter en Afrique Australe. Les voyages de Castro et de Podgorny dans les Etats de la "ligne de front" de l'Afrique Australe et l'aide militaire qui accompagne chacun de ces voyages et l'invasion du Zaïre, sans aucun doute Inspirée par les russes, indiquent les manoeuvres de l'URSS dans cette région du monde. Ce qui caractérise de telles manoeuvres, c'est la tentative de s'attaquer à la supériorité politique et militaire des USA par des moyens militaires et de déstabiliser la situation existante. D'un autre côté, les USA sont en train d'essayer de garder les Etats-clients - la Rhodésie et l'Afrique du Sud - en maintenant une situation stable, à travers l'utilisation des pressions économiques et politiques pour passer graduellement à la domination de la majorité noire. C'est la signification de l'embargo récent des USA sur les exportations rhodésiennes et la résolution de l'ONU inspirée par les USA contre l'apartheid en Afrique du Sud, mais en dépit des manoeuvres des deux blocs impérialistes dans ce continent, la situation reste en équilibre pour le moment.

 

L'importance attachée par les USA et la Russie à l'Afrique Australe et au Proche-Orient plutôt qu'au Sud-est Asiatique montre l'intensification de la lutte inter impérialiste dans des endroits qui seront cruciaux dans un troisième carnage inter impérialiste mondial.

 

Tous les pourparlers sur la limitation des armements stratégiques et sur le danger de prolifération des armes nucléaires, qui sont assez à la mode dans la bourgeoisie, ne peuvent cacher le volume croissant et la sophistication des armements nucléaires détenus et développés par les super-puissances. La cynique défense des "droits de l'homme" par Carter vis à vis du bloc soviétique n'est rien d'autre que le coup d'envoi d'une nouvelle phase de la guerre froide et une voie détournée pour éviter un accord sur l'armement avec les russes. Brejnev a déjà averti les USA de ne pas s'occuper des affaires russes et proclame que Carter met en danger la soi-disant détente. Considérant que les USA ont maintenant besoin de la gauche comme allié dans les pays occidentaux, la cause des "droits de l'homme" - au contraire de "l'anti-communisme", est la plus appropriée pour sa propagande de guerre contre la Russie. La Russie veut éviter la pression politique que son asservissement économique au bloc occidental crée déjà.

 

La tentative du bloc américain de se renforcer en Europe continue. Nous avons déjà montré que les USA vont augmenter leur emprise économique sur les pays satellites d'Europe. Ceci permet dans une large mesure de superviser les équipes politiques qui seront obligées de mettre en application les mesures économiques. Toutefois ce déroulement des évènements a entraîné des tensions accrues entre les intérêts des USA et ceux de certains pays d'Europe. Face à la crise économique, chaque capital national a intérêt à étatiser l'économie le plus possible, et ceci de façon à non seulement centraliser et concentrer encore plus le capital national mais aussi à faciliter une plus grande exploitation et mystification de la classe ouvrière. Ce dernier objectif est facilité par le fait que les fractions politiques favorisant le capitalisme d'Etat sont le plus souvent de gauche et ont un langage "socialiste". Cependant, comme les faits récents en Espagne, Portugal et Italie l'ont montré, certaines de ces équipes de gauche n'ont pas la confiance des USA ni celle d'importantes fractions de la bourgeoisie locale. Les PC qui sont les plus puissants partis de gauche dans ces pays menacent les secteurs arriérés de la bourgeoisie liés aux USA et ont une affinité (bien qu'affaiblie) avec le bloc soviétique dans leur orientation internationale. Donc, dans ces pays, il y a une grave crise politique principalement due au fait que la solution satisfaisante qui doit être trouvée, doit répondre à la fois aux intérêts des blocs et à ceux du capital national. Cette crise s'intensifie d'autant plus que la situation économique de ces pays se détériore et que la lutte de classe semble s'intensifier. La grande révolte des étudiants en Italie est un symptôme de la décomposition à la fois économique et politique dans ce pays. Mais en dépit de la crise politique en Europe, les USA sont de plus en plus conscients que seule la gauche peut être une garantie de la paix sociale et de la cohésion économique et est donc l'instrument le plus adéquat pour assurer leur hégémonie en Europe.

 

Par contre, la victoire de la gauche aux municipales en France qui précède sa victoire probable aux élections législatives, semble montrer le chemin de la solution la plus adéquate pour la bourgeoisie nationale et l'ensemble du bloc américain. Ceci déjà parce que le PS de Mitterrand, force dominante de la coalition, est atlantiste, qu'il se chargera probablement d'étatiser graduellement la société et qu'il a le potentiel idéologique adéquat pour mystifier la classe ouvrière.

 

Dans le bloc soviétique, les tentatives de la bourgeoisie pour maintenir sa cohésion interne avec ses satellites se sont heurtées à des difficultés, l'année dernière. Dans ces pays, le fait que la vie politique et économique ait déjà été absorbée par l'Etat signifie que la bourgeoisie a un champ de manoeuvre très restreint contre la crise actuelle. L'incapacité de la bourgeoisie polonaise, par exemple, de persuader la classe ouvrière d'accepter la hausse brutale des prix en 1976, indique la rigidité extrême des régimes du bloc soviétique, et la profondeur de la crise politique qu'ils ont à supporter comme résultat. En Tchécoslovaquie, les bureaucrates et les gauchistes dissidents du parti donnent à la fraction de la bourgeoisie au pouvoir de sérieuses migraines. La "Démocratie" qu'ils défendent, amènerait, si elle était acceptée, sans aucun doute l'éclatement de la cohésion du bloc soviétique dans son ensemble et de l'appareil d'Etat. Le fait que le mouvement de la Charte 77 coïncide avec la propagande américaine sur les libertés civiles, augmente le danger que représente ce mouvement bourgeois dissident pour les intérêts du bloc soviétique. L'évidente incapacité dans laquelle se trouve la classe dominante tchèque de se servir de ces dissensions (qui se considèrent elles-mêmes comme une arme contre le danger prolétarien), pour mystifier la classe, éclaire sur la banqueroute politique du bloc soviétique.

 

Les imbroglios de la démocratie bourgeoise dans les dernières élections en Inde ou au Pakistan montrent l'extrême faiblesse de la bourgeoisie dans le tiers-monde alors qu'elle est durement secouée par la crise. Alors que le parti populaire pakistanais de Bhutto et le parti du Congrès de Gandhi sont réellement les forces les plus aptes à gouverner, la force des secteurs de la bourgeoisie moins viables politiquement qui constituaient l'opposition dans ces deux pays, était telle que, dans le cas du Pakistan, il n'a pas pu être écarté ni neutralisé sans que les élections soient manipulées et faussées et que la fraction dominante fasse appel à la force armée pour préserver son pouvoir. En Inde, le fait que l'opposition soit parvenue à ses fins, signifie qu'une période de dislocation politique est à l'ordre du jour dans ce pays, et qu'en conséquence un retour vers le renforcement de l'Etat, en particulier de l'armée, en sera un résultat inévitable à long terme.

 

Les évènements en Chine de l'année dernière ont aussi montré la fragilité des pays du tiers-monde et des pays "socialistes". L'élimination du secteur le plus arriéré de la bourgeoisie chinoise, les radicaux qui soutenaient l'indépendance nationale, économique, sociale et militaire ne s'est pas achevée sans de violentes secousses dans l'appareil du parti (comme en témoigne la vague d'exécutions ayant lieu actuellement) ni sans l'utilisation de l'armée pour mater la rébellion dans le pays. L'incapacité de la bourgeoisie chinoise à concilier ses différents d'une manière stable et qui va continuer malgré la victoire des "progressistes", proaméricains modérés, montre avec certitude que des convulsions extrêmes auront lieu dans l'appareil politique au fur et à mesure que la crise s'aggravera et que la classe ouvrière reprendra le chemin de la lutte. Par l'intégration plus grande de la Chine et de l'Inde dans le bloc américain, résultat des récents évènements, aggrave les échecs dont l'URSS souffre sur l'arène mondiale.

 

La situation en Grande-Bretagne

 

La Grande-Bretagne ne se trouve pas en face de problèmes fondamentalement différents de ceux rencontrés par les autres capitaux européens faibles, bien que sa crise politique soit moins aiguë que d'autres et que ses problèmes économiques aient d'une certaine façon une origine unique. Autrefois, première puissance capitaliste du monde mais éliminée en tant que telle par les deux guerres mondiales, la Grande-Bretagne a perdu ses colonies, sa force militaire, particulièrement sa force navale et sa position d'usurier de la production mondiale. Son PNB ne représente plus aujourd'hui qu'environ 6 % de la production totale des pays de l'OCDE. La productivité faible et sans espoir de son capital, résultat de l'achèvement de son industrialisation au début du siècle, se traduit par le fait que l'âge moyen de l'industrie britannique (aujourd'hui 34 ans) représente trois fois celui de la puissance japonaise ! Ces facteurs aident à expliquer le rapide déclin de la compétitivité britannique sur le marché mondial.

 

Depuis 1972, la balance commerciale du capital britannique n'est plus excédentaire. Vers l'automne 1976, à la suite d'une forte"course à la livre", celle-ci avait perdu 44,7 de sa valeur d'avant 1967. Le ministre de l'Economie et des Finances, Denis Healy devait faire appel au bloc US, au travers du FMI, pour un prêt de 3,9 milliards de dollars pour préserver la vie de l'économie britannique. Inévitablement, des conditions ont accompagné ce prêt, conditions qui semblent exprimer une stratégie économique et politique dans l'ensemble du bloc américain. Cette stratégie, à son tour, est le reflet du processus de renforcement interne du bloc impérialiste. Au niveau économique, une politique déflationniste était "conseillée", à savoir :

  • une réduction draconienne des dépenses du gouvernement qui avaient entraîné un déficit annuel de 11 milliards de livres dans ce secteur ;
  • une restriction du crédit pour essayer de diminuer la masse monétaire et contribuer, avec la réduction des dépenses gouvernementales à arrêter le taux d'inflation britannique " au dessus de la moyenne.
  • un refus des barrières douanières et du protectionnisme en général.

     

La stratégie comprenant ces éléments a été clairement conçue dans le sens d'une acceptation d'un affaiblissement continuel de la position compétitive de la Grande-Bretagne sur le marché mondial et pour préserver un maillon de la chaîne capitaliste européenne.

 

Au niveau politique, un soutien implicite a été donné au gouvernement centre-gauche de Callaghan et de Healy parce que tout en mettant en place la politique économique mentionnée, il allait :

 

  • maintenir son engagement dans le bloc américain au travers de la participation à l'OTAN, son importante capacité nucléaire et son armée en Allemagne fédérale ;
  • maintenir son engagement dans le Marché Commun ;
  • poursuivre une politique de fusion graduelle des éléments les plus faibles des capitaux privés avec l'Etat sans renverser l'économie mixte, le processus parlementaire et les intérêts américains dans le capital britannique ;
  • maintenir l'ordre social au travers de l'alliance avec les syndicats et la mystification du contrat social, tout en continuant d'attaquer la consommation et le niveau de vie des ouvriers.

     

Toutefois, une telle situation politique et économique ne coïncide pas nécessairement avec les intérêts strictement nationaux de la bourgeoisie britannique qui, à long terme, sont de créer une économie complètement étatisée derrière laquelle la classe ouvrière puisse être mobilisée par une équipe de gauche.

 

Les contradictions entre les intérêts du bloc impérialiste et de la nation font surgir d'immenses problèmes auxquels se trouve confrontée l'équipe de Callaghan aujourd'hui. La politique déflationniste imposée par le FMI n'améliore pas de manière significative la situation économique britannique qui va probablement empirer en 1977 lorsque les pleins effets de la dévaluation de la livre se feront sentir. Les mesures pour centraliser l'économie et la vie politique dans les mains de l'Etat, mesures qui vont fournir un cadre à long terme pour faire face à la crise n'ont pas lieu très rapidement. En fin de compte, l'équilibre entre les classes et le contrat social sur lequel il est basé, commence à s'effondrer.

 

Les tentatives que l'actuel gouvernement travailliste a faites pour nationaliser certains secteurs de l'industrie et éliminer les éléments parasites de l'appareil politique et économique, bien qu'assez mitigées, ont cependant rencontré de nombreux obstacles. Le vote sur les nationalisations des chantiers navals a été arrêté par l'opposition de la Chambre des Lords et vient juste de passer maintenant que les conservateurs se sont assurés que l'industrie de réparation des bateaux, encore bénéficiaire, resterait dans les mains du secteur privé. Le rapport Billock, ainsi qu'un plan ingénieux pour étatiser l'industrie avec l'aide des syndicats, ont été finalement mis au rancart après une forte opposition de la part des secteurs traditionnels de la bourgeoisie et des partis de droite. Des mesures pour restreindre l'activité des conservateurs à la Chambre des Lords et nationaliser les banques, sont loin d'être mises en place et de devenir effectives. L'arrêt de ces mesures n'est pas seulement le résultat de la nature modérée du gouvernement travailliste mais aussi de la force électorale des secteurs les plus arriérés de la bourgeoisie. Maintenant, les travaillistes n'ont plus la majorité au Parlement et le gouvernement est obligé de faire une quasi coalition avec l'aile droite : le parti libéral. Cela va sans aucun doute retarder la politique d'étatisation.

 

Le gouvernement travailliste et ses représentants dans la classe ouvrière- les syndicats - arrivent de plus en plus difficilement à maintenir le contrat social. Les marins lui ont déjà montré leur hostilité en août, l'année dernière, les mineurs et les cheminots semblent aussi promettre de le rejeter dans le futur, les ouvriers de l'industrie automobile, particulièrement, British Leyland, la grande compagnie subventionnée par l'Etat, se sont souvent mis en grève contre les effets du contrat. Alors que la raison mise en avant pour les quatre semaines de débrayage par les outilleurs de British Leyland, était le maintien de droits de négociations différenciés et séparés, sa cause profonde était l'appauvrissement que le blocage des salaires impose à l'ensemble de la classe. Bien que le débrayage ait été contenu par les shop stewards qui ont empêché la généralisation de la grève et le dépassement des préoccupations professionnelles, le refus des ouvriers de rentrer au travail pour le "bienfait de l'intérêt national" (B.L symbolise la faiblesse du capital britannique) montre, en dépit de l'alliance ouverte entre les patrons et les syndicats et l'Etat, la capacité de lutter que la classe promet pour l'avenir.

 

Tous les principaux syndicats ont été obligés, sentant le mécontentement de la classe, de proclamer leur opposition ou leur doute envers le succès de la troisième phase du contrat social et de jouer serré. Le TUC dans son ensemble a refusé de se compromettre avec la troisième phase jusqu'à ce qu'il puisse voir le contenu du budget des finances, mais considérant que le contrat social est un pilier vital pour la survie de l'économie britannique, il est donc essentiel qu'il dure. Cependant, la bourgeoisie est déjà consciente que des concessions à certains secteurs de travailleurs et une application souple du contrat social à l'avenir sont essentielles si l'on veut la paix sociale.

 

Les trois axes fondamentaux auxquels se trouve confrontée la bourgeoisie aujourd'hui :

 

  • la nécessité d'accélérer la domination de l'Etat sur la société,
  • la nécessité d'éliminer ou de neutraliser les milieux conservateurs de l'économie et de la politique,
  • la nécessité de mystifier la classe ouvrière ne peuvent être accomplis à long terme que par un changement vers la gauche de l'actuel gouvernement.
Seule la gauche du parti travailliste est résolue à prendre les mesures nécessaires d'étatisation (rappelons-nous que les hommes de gauche dans le cabinet actuel, T.Benn et M.Foot étaient de fervents défenseurs du rapport Billock). Seule la gauche travailliste n'a aucun scrupule à marchander avec les secteurs résolument arriérés de la bourgeoisie. Finalement et c'est le plus important, c'est la gauche qui est la mieux placée pour dévoyer la lutte de classe qui prend corps aujourd'hui. La politique des travaillistes de gauche a le plus grand écho dans les syndicats et est la plus capable de préserver les intérêts de la nation comme identiques aux intérêts des travailleurs et du "socialisme". Toutefois, la gauche travailliste n'a d'aucune façon la confiance du bloc américain. En effet, elle a :

 

  • un plan de réduction des dépenses d'armement et d'engagement dans l'OTAN,
  • elle défend une politique d'autarcie (barrières douanières et retrait de la CEE),
  • ses plans à long terme sur la"propriété publique" menacent les intérêts spécifiques des USA et compromettent politiquement les secteurs de la bourgeoisie britannique favorable aux USA,
  • ses liens étroits avec le PC et certains groupes trotskystes pourraient déterminer une orientation prosoviétique sur l'arène internationale.

     

Mais en dépit de ces importants obstacles, la gauche travailliste reste la seule fraction de la bourgeoisie dont les perspectives à long terme puissent maintenir l'ordre capitaliste. Pour cette raison et quelles que soient les difficultés qui existent aujourd'hui, un compromis entre le bloc américain et la gauche travailliste pourrait légitimer cette dernière pour le pouvoir dans des perspectives à long terme.

 

L'adoption de la récente quasi coalition avec les libéraux, premier mouvement dans cette direction depuis la guerre, est le signe de la crise politique qui va de plus en plus affecter la bourgeoisie britannique. A court terme, le "compromis" avec les libéraux signifie un mouvement à droite et une augmentation des difficultés pour préparer lentement une équipe gouvernementale de la gauche travailliste. Il est donc probable que cette dernière prenne le pouvoir dans le futur en réponse au resurgissement de la classe et à l'incapacité de l'équipe actuelle d'y faire face. Cependant, aujourd'hui et dans un avenir immédiat, le régime Callaghan constitue la fraction gouvernementale la plus adaptée. Le pacte libéraux-travaillistes est un signe qu'en dépit de l'impopularité électorale du gouvernement ;  la bourgeoisie comprend la nécessité qu'il reste au pouvoir.

 

La situation en Irlande du Nord est sans aucun doute un obstacle aux efforts de la bourgeoisie britannique pour faire face à la crise. Non seulement, les groupes terroristes rivaux mais aussi les partis parlementaires résistent au pouvoir centralisé de l'Etat britannique. Les infructueuses campagnes terroristes imposent de sévères restrictions de la production dans le nord et la présence continue de l'armée britannique est une saignée sur les ressources militaires de la Grande-Bretagne, qui doivent, de plus, être restreintes pour remplir ses obligations à l'égard de l'OTAN.

 

La révélation du "sale travail" fait par l'armée en Irlande du Nord et les promesses de Carter pour arrêter l'argent allant des USA à l'IRA semblent montrer que la bourgeoisie envisage un retrait ou une diminution de la présence de troupes britanniques en Irlande du Nord.

 

LUTTE DE CLASSE

 

Les attaques contre le niveau de vie et les salaires de la classe constituent les "solutions" les plus importantes de la bourgeoisie à la crise parce que, premièrement c'est un moyen essentiel de réduire le prix des denrées vendues sur le marché et deuxièmement cela l'aide à préparer la classe à des sacrifices pour la nation et finalement à la mobilisation pour la guerre. La première vague de lutte de classe depuis 1968 était une réponse élémentaire du prolétariat aux premières atteintes de la crise sur son niveau de vie. Elle a pris les partis de gauche du capital et les syndicats au dépourvu et les a dépassés un moment. Depuis, la bourgeoisie a regagné du terrain en utilisant dans la plupart des cas ces ennemis les plus implacables de la classe ouvrière que sont les équipes de gauche au pouvoir qui ont persuadé, jusqu'à un certain degré, la classe d'accepter l'austérité "pour le bien du pays" et les syndicats qui ont fidèlement cloisonné la lutte dans des limites acceptables. Ceci a amené un certain reflux pendant lequel la classe a été obligée d'approfondir sa conscience de la situation présente. Ce moment de basse activité est donc, en partie une réponse à la perception implicite que les luttes économiques sont de moins en moins payantes et que seuls la généralisation et l'approfondissement de la lutte peuvent amener des avantages. En même temps, un tel chemin implique aujourd'hui une confrontation consciente avec la gauche. Le sentiment de l'immensité d'un tel pas et de ses implications, le commencement d'une véritable guerre de classe a laissé la classe dans un état passif mais non vaincu.

 

La bourgeoisie, pour l'avenir, en dépit de son adoption de la gauche, a dévoilé plusieurs des possibilités qui lui sont offertes, pour affronter le prolétariat. A cause de 1'approfondissement de la crise, elle est capable de moins de manoeuvres et une fois que la carte de gauche aura été jouée, elle aura utilisé sa source de mystification la plus importante. L'approfondissement constant de la crise mondiale assure que l'immense affrontement entre les classes est à l'ordre du jour dans le futur. La lutte de classe en Pologne et en Espagne en 1976, le surgissement en Egypte et les grèves en Israël cette année et l'activité de la classe en Ethiopie occidentale sont des signes de résurgence du prolétariat après le calme relatif depuis 1972. Les réponses de la bourgeoisie à la crise, ses conflits inter impérialistes, ses tentatives d'étatiser chaque capital national et tout son jeu politique seront interrompus par la reprise de la lutte de classe. La tendance vers la barbarie capitaliste, qui semble être évidente en ce moment, sera éclipsée lorsque la solution du socialisme deviendra une possibilité plus concrète. Aujourd'hui, les révolutionnaires doivent se préparer à la seconde vague de montée des luttes depuis la fin de la période de la contre-révolution.

 

S

 

Vie du CCI: 

  • Résolutions de Congrès [5]

Géographique: 

  • Grande-Bretagne [6]

Les confusions politiques de la "Communist Workers' Organisation"

  • 2846 lectures

Dans le texte "Le CWO et les leçons du regroupement des révolutionnaires" (Rint. 9 [7]), nous avons vu comment les positions sectaires adoptées par le CWO le menaient à la désintégration organisationnelle et à un isolement grandissant du mouvement révolutionnaire. Nous allons examiner maintenant comment cet isolement renforce un certain nombre de confusions théoriques importantes qui sont autant de signes de l'impasse politique dans laquelle s'est enfermé le CWO.

Nous ne pouvons nous étendre ici sur toutes les différences que nous avons avec le CWO. En particulier, nous devrons laisser la question des fondements économiques de la décadence à une date ultérieure, tout en reconnaissant pleinement l'importance de discuter de cette question au sein du mouvement ouvrier. Nous n'aborderons pas non plus la question générale de l'organisation des révolutionnaires, parce que nous avons déjà publié une longue critique des conceptions organisationnelles du CWO (WR 6 et RI 27 et 28 ; "Le CWO et la question de l'organisation"). Nous nous occuperons essentiellement des questions soulevées par la "critique" du CWO au CCI ("Les convulsions du CCI" - Revolutionary Perspectives n°4). Cependant, nous ne nous limiterons pas à ce texte. Les "convulsions" qui sont supposées être une explication des relations entre le CCI et le CWO dans le passé et un exposé de la nature "contre-révolutionnaire" du CCI, constituent un bon point de départ pour une critique des erreurs du CWO, parce que c'est une expression significative de l'irresponsabilité et de l'incohérence croissantes de ce groupe.

Les convulsions de qui ?

Nous n'entendons pas disséquer ce texte dans ses moindres détails. En effet, nous avons déjà répondu à la partie du texte qui constitue la version CWO des rapports entre le CWO et le CCI dans l'article de la Rint n°9, qui faisait un bilan de toute l'expérience et en tirait les leçons pour le regroupement des révolutionnaires. Et la récente scission du CWO a succinctement montré que c'est le CWO et non le CCI, dont les pratiques organisationnelles conduisent à toutes sortes de convulsions. De même il serait futile d'essayer de réfuter chaque attaque faite au CCI dans cet article, la plupart étant, si manifestement absurdes qu'elles peuvent être rejetées par une lecture, même superficielle, des textes du CCI. Par exemple, le CCI est accusé (RP n°4, pages 41-42) de voir les causes de la défaite de la Révolution Russe, non pas dans le reflux de la vague révolutionnaire mondiale mais dans "les erreurs idéologiques des ouvriers russes". Et pourtant, chacun des textes produits par le CCI sur la question russe insiste sur le fait que l’ensemble de l’expérience russe ne peut être compris que si on la replace dans le contexte international : on n'a qu'à se référer par exemple à l'article "la dégénérescence de la révolution russe" (Rint n°3), à la plateforme du CCI, etc.

Des accusations inconsidérées et sans fondement de cette sorte, faites sans références exactes, n'ont pas leur place dans la discussion sérieuse entre révolutionnaires. Ce comportement renforce aussi notre conviction que les attaques du CWO aux positions du CCI servent surtout à mettre en lumière les aberrations du CWO lui-même. Nous aborderons trois points importants dans ce débat :

  • La crise, l'intervention, le regroupement.
  • -La compréhension de la nature de classe des organismes politiques.
  • La Révolution Russe et la période de Transition.

La crise, l’intervention et le regroupement

Beaucoup des accusations contre le CCI sur ces questions ont été traitées dans l'article "Le CWO et la question de l'organisation", aussi nous n'entrerons pas très en détail là-dessus. Mais en bref, le CWO affirme la chose suivante : le CCI n'a pas une vision de la crise présente du capitalisme comme d'un processus qui évolue graduellement vers un effondrement et vers une situation révolutionnaire. Ceci parce que nous adhérons à la théorie Luxemburgiste sur "l'opération de la loi de la valeur" (affirmation naïve, puisque la théorie luxemburgiste de l'accumulation et de la crise se base fermement sur la vision marxiste du système salarié en tant qu'expression de la généralisation de la loi de la valeur). De plus, nos erreurs en économie seraient étroitement liées à notre conception "volontariste" de l'organisation : "pour le CCI, parce que les marchés sont saturés, la crise est là et ne s'approfondira pas plus, ne gagnant qu'en extension. Donc, pour lui, les conditions objectives de la révolution sont déjà avec nous. Ce qui manque c'est l'instrument indispensable. Et le CCI croit qu'il est l'instrument indispensable, et que sa propagande apportera au prolétariat la volonté subjective" (RP n°4, page 38).

En réponse à cette grossière déformation de notre perspective, qu'on nous laisse dire avant tout que se baser sur l'analyse luxemburgiste de la crise ne signifie pas que l'approfondissement de la crise ne puisse être saisi comme un processus. Quand nous disons que le marché mondial est saturé, nous n'entendons pas que tous les marchés du monde sont absolument saturés : ce serait un non-sens car il ne pourrait pas y avoir d'accumulation du tout. Ce que nous disons en réalité, c'est que le marché est saturé, relativement aux besoins d'accumulation du incapacité du marché mondial à s'étendre de manière progressive "au rythme de la capacité de la production" implique que les conditions objectives de la révolution prolétarienne existent depuis 1914 ; mais cela ne veut sûrement pas dire que la révolution est possible dans n'importe quelle conjoncture.

La défaite de la vague révolutionnaire de 17-23 a signifié que cette perspective était reportée pour des dizaines d'années que l'humanité était condamnée à vivre des années la barbarie. Aujourd'hui, le resurgissement de la crise économique et le réveil de la lutte de classe dans le monde entier ouvrent de nouveau la perspective révolutionnaire.

Mais cela ne signifie pas que la crise a atteint son point le plus profond, ou que nous sommes à la veille d'une situation révolutionnaire imminente (voir par exemple les arguments contre l'activisme et le volontarisme dans l'article "Le premier Congrès du CCI" – Rint.5). Le CCI a souligné maintes et maintes fois que la crise présente du système serait un processus long, saccadé, irrégulier et graduel. Ceci parce que le capitalisme a découvert des palliatifs aux effets de la saturation du marché : étatisations, mesures fiscales, secteurs improductifs, économie de guerre, guerres localisées, etc. et peut ainsi éviter l'effondrement brusque du type déclin de 1929. C'est précisément parce que la crise s'approfondit de cette façon que le prolétariat pourra consolider sa force à travers toute une série de luttes, à travers lesquelles il développe la conscience subjective nécessaire pour un assaut politique contre l'ensemble du système. Ce sera un processus dur et pénible dans lequel la classe acquérra une compréhension de sa situation à la dure école de la lutte elle-même. Tant que la classe ne développera pas sa compréhension subjective de cette façon, l'intervention des révolutionnaires gardera un impact relativement faible.

Rien ne peut être plus étranger à nos positions que l' idée selon laquelle tout ce qui manque aujourd'hui c'est que le CCI bondisse sur la scène et "démystifie" la classe et la conduise à la Révolution. Cela serait une prétention absurde de la part d'une organisation qui regroupe une poignée de révolutionnaires ; mais, de toutes façons, ce n'est tout simplement pas notre rôle de "sauver" la classe et ce ne sera pas le rôle du Parti demain. En fait, c'est parce que le CWO a lui-même une vision proche du volontarisme et du substitutionnisme qu'il la"voit" partout ailleurs et chez d'autres.

Pour lui, dans une situation objectivement révolutionnaire, "les communistes essayeront par leur exemple et leur propagande, de diriger cette activité dans la direction du communisme" (RP.4, page 38). L'erreur, c'est que les communistes ne "dirigent" pas la classe ouvrière vers le communisme. Ni aujourd'hui, ni demain, l'organisation des révolutionnaires n'a pas la tâche d'organiser, de démystifier, ou de diriger la classe. L'organisation communiste est un facteur actif dans l'auto organisation et l'autodémystification de la classe. Cela, nous l'avons dit des centaines de fois dans tous nos écrits sur la question de l'organisation : voir par exemple la partie sur l'organisation dans la plateforme du CCI.

Il en découle que, contrairement a ce que dit le CWO (RP.4, page 38) le CCI n'est pas engagé dans l'aventure opportuniste de se poser comme Parti avant que les conditions objectives pour sa constitution réelle ne soient remplies. Le Parti de demain émergera pendant le cours de l'ascension longue et difficile du prolétariat vers sa conscience. Mais ce que le CWO persiste à ne pas comprendre, c'est que le Parti n'est pas un produit automatique ou mécanique de la lutte de classe : ses fondements doivent être consciemment et méthodiquement élaborés par les fractions révolutionnaires qui le précèdent. Et, dès que les possibilités pour un tel travail sont ouvertes par la montée de la lutte de classe, les révolutionnaires sont confrontés à la responsabilité de commencer à s'engager dans le processus qui mène à la constitution du Parti, même si c'est une tâche extrêmement longue et ardue.

En termes concrets, cela signifie travailler au regroupement des révolutionnaires au niveau mondial aujourd'hui. Le CWO, en tout état de cause, ne pense pas que ce soit le moment pour un tel regroupement (RP.4 page 38) et, en fait, le CWO ne fait pas que choisir d'attendre passivement une organisation révolutionnaire internationale sortie du néant, son attitude sectaire actuelle l'oblige à se tourner contre toute tentative de regroupement principiel aujourd'hui. Ce qui amène simplement à mettre en évidence le fait que les révolutionnaires aujourd'hui doivent choisir entre : soit être un facteur actif dans le processus qui mènera à la constitution du Parti, soit en être une entrave, être un obstacle sur le chemin du mouvement révolutionnaire. Il n'y a pas de troisième voie.

La nature de classe des organisations politiques

  • "L'histoire est donc affranchie de son caractère de Masse, et la Critique qui prend des libertés avec son objet crie à l' histoire : c'est de telle et telle manière que tu dois être déroulée !" - Marx- Engels, "La Sainte Famille".

A en croire le CWO, les erreurs du CCI sur la crise et l'intervention sont des "lignes de démarcations" et non pas des frontières de classe. Ce qui révèlerait vraiment que nous sommes une organisation du capital, ce sont les positions que nous défendons sur la révolution russe et sur la période de transition dont les leçons sont tirées essentiellement de la révolution russe.

"En termes concrets, ils (le CCI) sont capitalistes parce que :

  • ils défendent la Russie capitaliste d'Etat après 1921 ainsi que les Bolcheviks ;
  • ils soutiennent qu'un gang capitaliste d'Etat comme l'était l'opposition de gauche trotskyste était un groupe prolétarien ;
  • ils défendent l'idée que la classe ouvrière, dans la révolution, doit composer avec les classes capitalistes que sont les paysans et la bourgeoisie internationale."(RP4, page42-43).

Ce passage remarquable montre clairement que le CWO ne sait pas comment on détermine la nature de classe d'une organisation politique. Prétendre que le CCI "défend" la Russie après 21 est la marque d'une confusion. Premièrement, cela obscurcit le problème global qui consiste à analyser la dégénérescence de la révolution, en confondant l'Etat et le Parti, comme si les deux étaient identiques tout au long du processus (cette confusion réapparaît dans leur texte sur la Révolution Russe, comme nous le verrons).

Plus important encore, l'accusation est basée sur l'idée (si chère aux trotskystes) que les révolutionnaires doivent se plonger dans le passé et prendre position sur des questions qui n'avaient pas été encore clarifiées par le mouvement révolutionnaire (la question de la défense ou non de la Russie n'a été tranchée que bien après que la Révolution soit morte). Pour les marxistes, le programme communiste est le produit vivant des luttes passées de la classe ouvrière, une synthèse de toutes les leçons que la classe a apprises au fil de décennies de défaites, d'erreurs et de victoires. C'est quelque chose qui est sécrété à travers le processus historique, et les révolutionnaires sont à tout moment une partie de ce processus. Il n'est pas possible aux révolutionnaires de se poser hors de ce processus et de regarder les évènements passés en termes de : "Ce qu'ils auraient fait" s'ils avaient été là. De telles questions n'ont pas de sens, parce que les révolutionnaires aujourd'hui ne sauraient pas ce qu'ils savent si la classe n'avait pas fait l'expérience de ces luttes et n'était devenue consciente des leçons de ces expériences en y participant. Les révolutionnaires ne peuvent avoir la clarté qu'ils ont aujourd'hui qu'à cause des erreurs et des défaites d'hier ; ce n'est pas une solution que de revenir sur ces défaites en se projetant dans le passé. Le fondement même de la question: "Qu'aurions-nous fait ?", c'est une vision idéaliste du développement de la conscience révolutionnaire, posant la clarté communiste existant dans un éther intemporel, hors du mouvement historique réel de la classe. Bien sûr, les révolutionnaires peuvent analyser le passé et reconnaître les fractions et tendances qui ont exprimé le mieux les nécessités du prolétariat à l'époque, et critiquer les erreurs et les confusions d'autres tendances. Mais ils le font dans le but de clarifier les leçons pour aujourd'hui, pas pour engager de puériles "empoignades" avec les fantômes des traîtres du passé.

A nouveau, l'affirmation du CWO suppose que lorsque les révolutionnaires comprennent qu'une organisation prolétarienne avant eux a pu commettre de profondes erreurs, voire des crimes, ils défendent peu ou prou ces crimes ; en d'autres termes, si le CCI affirme que le Parti Bolchevik, bien qu'en dégénérescence en 1921, n'était pas encore une organisation bourgeoise, alors, il doit "défendre" toutes les actions et politiques contre-révolutionnaires des bolcheviks de cette période : Kronstadt, Rapallo , le Front Unique, etc.. Là encore, notre condamnation sans équivoque de cette politique est attestée par n'importe quel texte de nos publications. Le problème du CWO est qu'il ne comprend pas les critères pour juger précisément du passage d'une organisation prolétarienne dans le camp bourgeois. Cela vaut aussi bien pour son appréciation du Parti Bolchevik, que du CCI. Il n'appartient pas seulement aux révolutionnaires de "juger" de la mort d'une organisation prolétarienne. Cela ne peut être tranché qu'à la lumière de grands évènements historiques : guerres mondiales ou révolutions, qui ne laissent aucun doute sur le camp auquel ils appartiennent. Cela ne saurait être l'affaire d'une "addition au hasard" des positions politiques, l'histoire ayant montré qu'une organisation révolutionnaire peut très bien apporter une contribution vitale au mouvement ouvrier, tout en étant profondément dans l'erreur sur des points cruciaux. Ce fut le cas des Bolcheviks en 1917 (luttes de libération nationale, par exemple) et de Bilan dans les années 30 qui maintenait une position erronée sur le Parti et les syndicats, et même sur l'analyse exacte de l'économie russe. Mais, quand un organisme auparavant prolétarien abandonne ouvertement la position internationaliste, il peut être déclaré définitivement mort pour la classe ouvrière. C'est pourquoi les révolutionnaires disaient que la social-démocratie en 1914 ou le trotskysme en 1939, étaient passés une fois pour toutes dans le camp bourgeois, ayant tous deux participé à la mobilisation de la classe dans le carnage impérialiste mondial. C'est aussi pourquoi l'adoption de la théorie du "socialisme dans un seul pays" a signifié l'abandon définitif de la révolution internationale par les PC, et a démontré qu'ils étaient devenus les défenseurs du capital national et rien d'autre.

D'après le CWO, l'écrasement de l'insurrection de Kronstadt par les Bolcheviks "a placé les Bolcheviks en dehors de la révolution et en a fait une organisation contre-révolutionnaire". (RP.4 page 22). A première vue, il pourrait sembler que la répression physique d'un soulèvement ouvrier soit suffisante pour prouver qu'un parti n'est plus dans le camp prolétarien, mais nous devons garder à l'esprit que le soulèvement de Kronstadt était un évènement sans précédent : les ouvriers se soulèvent contre "l'Etat Ouvrier" et le parti communiste qui le contrôlait. En réprimant la révolte, les Bolcheviks ont sans aucun doute précipité leur propre fin en tant que parti révolutionnaire, mais ils n'abandonnèrent pas pour autant un principe bien établi comme l'opposition à la guerre impérialiste. Au contraire, leur réponse au soulèvement était la conséquence logique des idées défendues par l'ensemble du mouvement ouvrier de l'époque : l'identification entre Etat et dictature du prolétariat et la prise en charge du pouvoir d'Etat par le Parti. L'insurrection de Kronstadt a produit un tel désarroi au sein du mouvement ouvrier (Gauche communiste comprise) précisément parce que le mouvement n'avait pas de critères pour comprendre une telle situation.

Au contraire de ceci, la théorie du socialisme en un seul pays était un rejet explicite de tout ce que les Bolcheviks avaient défendu en 17, et fut dénoncée comme tel par les fractions révolutionnaires de l'époque. Aussi criminelle que soit la réponse des Bolcheviks à l'insurrection de Kronstadt, nous ne pensons pas que ce fut la preuve définitive de leur passage dans le camp bourgeois[1] [8] Les évènements de Kronstadt sont une manifestation violente de la gravité et de la profondeur du processus de régression et de dégénérescence dans lequel s'est trouvé engagée la révolution d'Octobre et le Parti Bolchevik. Mais aussi bien la Révolution et le Parti, à l'intérieur comme à l'extérieur de la Russie, contenaient encore en eux des forces vivantes de la classe capables de réactions de classe et qui se sont manifestées effectivement dans ce dernier combat inégal mais décisif : révolution internationale ou intérêt national (socialisme en un seul pays). En prenant Kronstadt comme le point de la mort, on ne comprend pas le sens de luttes épiques qui ont secoué et bouleversé jusqu'à leurs fondements le Parti Bolchevik, l'I.C. et tout le mouvement révolutionnaire international de 1921 à 1927. Le radicalisme verbal sur 21 ne sert finalement au CWO que de prétexte pour ignorer les évènements ultérieurs et pour s'épargner la peine de les analyser et de les comprendre.

Nous pensons aussi que la caractérisation de l'"Opposition de Gauche "comme un" gang du capitalisme d'Etat" depuis le début est une simplification grossière ; cependant, nous ne pouvons en débattre ici (voir la partie de l'article "La Gauche Communiste en Russie 1918-1930" Rint n°9 [7]). Nous préférons traiter de l'affirmation selon laquelle le fait de dire que les Bolcheviks étaient encore dans le camp prolétarien après 21 ou que l'Opposition de Gauche en 23 était un courant prolétarien, fait du CCI un groupe bourgeois.

Comme nous l'avons dit, les révolutionnaires ne dénoncent pas une organisation comme étant bourgeoise avant qu'elle n'ait ôté tout doute possible en abandonnant clairement le terrain international de la classe ouvrière, ce qui en fait une expression du capital national. Un groupe peut avoir bon nombre de confusions, mais s'il appelle au défaitisme révolutionnaire contre la guerre impérialiste, s'il défend la lutte autonome du prolétariat contre le capital national, il doit être considéré comme faisant partie du mouvement ouvrier. Il ne fait aucun doute que le CCI défend cette perspective internationaliste. Ainsi, même si la question de "1921" était une frontière de classe, cela ne suffirait pas à qualifier le CCI de contre-révolutionnaire. De la même façon, même si le CCI avait des confusions dangereuses sur le problème de la période de transition, ce n'est que dans une période révolutionnaire, quand toutes les frontières de classe sur cette question sont clairement tracées que l'on peut dire que les confusions d'un groupe sur ce point l'ont finalement conduit dans le camp ennemi. Porter un tel jugement à l'avance, c'est abandonner la possibilité de convaincre une organisation prolétarienne de ses erreurs, et aussi longtemps qu'une organisation est dans le camp ouvrier, elle est capable de corriger ses erreurs, ou au moins, de produire des fractions qui adopteront une position révolutionnaire.

Mais en tous cas, la question de "21" ne saurait être par définition une frontière de classe (et bien sûr, nous pensons que c'est le CWO et non le CCI qui souffre d'une plus grande confusion sur la période de transition, ainsi que nous le verrons). Les révolutionnaires élaborent des positions communistes, des frontières de classe sur la base de l'expérience passée de la classe, dans le but, non pas de juger rétrospectivement le passé, mais de dresser des poteaux indicateurs pour les luttes présentes et à venir de la classe. Ainsi, la question de la défense de la Russie est devenue, à travers une série d'évènements cruciaux, une frontière de classe écrite en lettres de sang. Cela à cause de son lien direct avec la question clef de l'internationalisme. La deuxième guerre mondiale a montré une fois pour toutes que la défense de l'URSS ne pouvait que conduire à la défense de la guerre impérialiste. Au début des années 20, cette question avait encore à être clarifiée dans le mouvement ouvrier, mais par la suite, la non-défense de l'URSS devient la pierre angulaire de toute perspective révolutionnaire.

Mais alors qu'il n'y a de place pour aucune ambiguïté sur cette question fondamentale, il est impossible de voir comment le problème de la date exacte du passage de l'Etat russe et/ ou des PC à la contre-révolution, pourrait être une frontière de classe aujourd'hui. Le CWO n'avance aucun argument pour expliquer qu'un groupe qui considère que les PC sont morts disons en 26 ou 28 ou que l'Opposition de Gauche de 1923 avait un caractère prolétarien, est un groupe qui défend le capitalisme aujourd'hui. Cela signifie-t-il qu'un tel groupe appelle au front unique avec les PC et les trotskystes ou à la défense de la Russie ? Bien sûr que non. La dénonciation du caractère bourgeois des PC, des trotskystes et de la Russie aujourd'hui sont de véritables frontières de classe parce qu'elles découlent d'une compréhension de la dégénérescence de la Révolution Russe. Ce sont des frontières de classe parce qu'elles ont une influence directe sur les positions que prendront les révolutionnaires, dès aujourd'hui et dans le futur, dans les moments cruciaux de la lutte de classe. Mais, que l'on considère comme date de la mort des PC, 1921, 23, 26 ou 28 est tout à fait secondaire pour la défense de ces frontières de classe.

Peut-on imaginer, par exemple, les conseils ouvriers de demain, dépensant autant d'énergie à débattre du passage des PC dans le camp ennemi qu'ils en utiliseront à chercher les moyens de détruire leur influence réactionnaire sur la classe ouvrière ? Non. Inventer des frontières de classe sur chaque aspect de l'interprétation historique ne sert qu'à détourner l'attention des problèmes réels auxquels s'affronte la classe. A moins de définir les frontières de classe à partir de critères très stricts, on en arrive à en faire ce que bon nous semble ou ce que ses intérêts de petite secte exigent. Après tout, pourquoi restreindre les frontières de classe à la date de la mort du bolchevisme ? Pourquoi ne pas dresser une frontière de classe à propos du passage définitif de l'anarcho-syndicalisme dans le camp bourgeois, ou ne pas prôner la séparation organisationnelle sur la question de quand le blanquisme a cessé d'être un parti du mouvement ouvrier, ou encore si oui ou non Pannekoek a eu raison de quitter la social-démocratie hollandaise en 1907 ? Pourquoi vraiment ne pas mettre autant de frontières de classe qu'on le veut, surtout si cela sert à faire de vous "le seul et l'unique" défenseur du programme communiste intégral...

Puisque le CWO n'a pas de critères clairs pour déterminer de la nature de classe d'une organisation, ses accusations à l'égard du CCI sont tout à fait inconsistantes. Dans l'article "Convulsions ...", il n'apparaît pas clairement si les groupes du Courant International ont jamais été une partie du prolétariat, et pourtant, nous trouvons l'idée que "ceux qui allaient former le CWO ont repris beaucoup d'idées positives de RI" (RP 4, page 36). Des idées positives ? Reprises d'une organisation contre-révolutionnaire ? Et, si le Courant était auparavant prolétarien et qu'il soit passé dans le camp bourgeois, quand et pourquoi cela s'est-il passé ?

Et si la position du CCI sur l'Etat (c'est-à-dire que l'Etat et la dictature du prolétariat ne sont pas identiques) et sur "1921" en font un organe contre-révolutionnaire aujourd'hui, pourquoi le CWO reconnaît-il (cf. RP 5) les précurseurs du CCI -Bilan et d'Internationalisme- comme des organisations communistes, alors que tous deux défendaient une position sur l'Etat dans la période de transition qui est précisément la base de la position majoritaire dans le CCI aujourd'hui ? (De même que pour la mort de l'internationale Communiste, la Gauche Italienne avait coutume de la situer en ... 1933 !). Quels évènements fondamentaux dans la lutte de classe depuis les années 40 ont donc finalement clarifié la question de l'Etat dans la période de transition, à tel point que quiconque défend aujourd'hui les positions de Bilan et d'Internationalisme est contre-révolutionnaire ? Peut-être que le CWO considère que cet évènement fondamental n'est autre que l'apparition du CWO, qui a tranché tous les problèmes une fois pour toutes ? Mais, en réalité, des questions aussi cruciales ne peuvent être définitivement tranchées que par la lutte révolutionnaire de toute la classe ouvrière.

La période de transition et la Révolution Russe

Les erreurs du CWO sur la période de transition sont intimement liées à son incompréhension de la Révolution Russe, et l'étendue de sa confusion sur les deux questions a été péniblement exposé dans sa récente oeuvre sur la Révolution Russe "Révolution et Contre-révolution en Russie 1917-23" (RP 4). L'essence de sa confusion peut se résumer dans sa réaction à l'affirmation du CCI selon laquelle :

  • "...L'opération de la loi de la valeur est le produit de l'ensemble du monde capitaliste et ne peut en aucune façon et par aucun moyen être éliminée dans un seul pays (ni même dans un des pays les plus développés) ou dans un ensemble de plusieurs pays". (Rint.3 page 23 -"La Dégénérescence de la révolution russe".)

C'en est trop pour le CWO. Pour lui, cela ne peut que signifier que le CCI défend le capitalisme d'Etat, ou l'autogestion pendant la révolution (RP 4, page 40). Le CWO cependant, ne réussit pas à répondre clairement à la question : la loi de la valeur peut-elle, oui ou non, être abolie dans un seul pays ? Un mode de production communiste peut-il, oui ou non, être réalisé en un seul pays ? Le CWO ne répond pas. Mais ailleurs, il apparaît vraiment qu'il croit que le travail salarié, la loi de la valeur, en bref le capitalisme, peuvent être abolis dans le cadre national. L'article de RP, publié dans Worker's Voice n°15 parle de la construction d'"économies communisées" dans des bastions prolétariens et en général, le CWO semble croire que si un bastion prolétarien se coupe du marché mondial et élimine la forme salaire et l'argent, alors, le mode de production communiste est établi.

Soyons tout à fait clairs à ce propos. L'argent, le salaire, etc., ne sont que des expressions de la loi de la valeur, et à son tour la loi de la valeur est une expression du développement insuffisant, de la fragmentation des forces productives. En somme, une expression de la domination de la pénurie sur l'activité productive des hommes. L'élimination de certains aspects à travers lesquels s'exprime la loi de la valeur ne signifie pas l'élimination de la loi de la valeur elle-même, ce qui ne peut avoir lieu que dans une société d'abondance. Et une telle société ne peut être construite qu'à une échelle mondiale. Même si les ouvriers au sein d'un bastion révolutionnaire éliminaient l'argent et l'échange et distribuaient directement tous les produits à la population, nous devrions encore appeler le mode de production au sein du bastion un mode de production régi par la loi de la valeur parce que tout ce que les ouvriers feraient ou seraient capables de faire serait largement déterminé par leurs relations avec le monde capitaliste extérieur. Les ouvriers seraient encore soumis à la domination, à l'exploitation du capital global. Ils ne feraient que socialiser la misère dans le cadre permis par le blocus capitaliste, parce que jamais un mode de production communiste ne peut appeler une telle misère : la faim, la queue devant les boulangeries, les inévitables marchés noirs, etc.. Une économie "communiste" ce serait mentir à la classe ouvrière et la détourner de sa lutte. Dans une telle situation, la question n'est pas à préconiser une "défense" du capitalisme d'Etat ou de l'autogestion ; la question c'est d'appeler le capitalisme, et de clarifier ainsi le contenu de la lutte du prolétariat contre le capitalisme, à l'intérieur et à l'extérieur de ses bastions. Autrement dit, le mot d'ordre des révolutionnaires sera : continuer à combattre les capitalistes, exproprier la bourgeoisie, détruire le salariat, mais ne jamais entretenir l'illusion que ce combat peut être achevé dans un bastion isolé.

Seule l'extension internationale de la révolution peut répondre à un problème posé dans un bastion, et donc tout doit être subordonné à cette tâche.

L'extension de la révolution est fondamentalement une tâche politique. Le CWO fustige le CCI qui maintient que les tâches politiques de la révolution précèdent et conditionnent le programme économique du prolétariat. Pour lui, les deux aspects sont simultanés : "A aucun moment, dans la réalisation du communisme, les tâches politiques ne peuvent être séparées des tâches économiques, les deux doivent être réalisées simultanément..." (Plateforme du CWO).

Malheureusement, cette position révèle une incompréhension fondamentale de la nature même de la révolution prolétarienne. En tant que classe exploitée, sans propriété, la classe ouvrière ne peut avoir aucune base économique à partir de laquelle sauvegarder sa révolution. Les seules garanties que peut avoir la révolution prolétarienne sont essentiellement politiques : la capacité de la classe à s'auto organiser et à combattre consciemment pour ses buts. Le prolétariat ne peut acquérir une position de force "au sein" du capitalisme, en gagnant graduellement l'industrie et ensuite en s'emparant du pouvoir politique. Au contraire, il doit d'abord détruire l'appareil politique de la bourgeoisie, établir sa domination et ensuite lutter pour la réalisation de son programme social : la construction d'une société sans classe. Le CWO semble d'accord pour dire que le prolétariat doit d'abord prendre le pouvoir politique avant de pouvoir transformer les rapports de production, puisqu'il dénonce l'autogestion comme une mystification capitaliste. Tout cela est très bien, mais pour le CWO, la défense des principes semble s'arrêter aux frontières nationales. Pour lui, une fois que le prolétariat a pris le pouvoir politique dans un pays, les tâches politiques et économiques deviennent soudain, simultanées, et les rapports sociaux communistes peuvent être construits dans le cadre d'un marché mondial capitaliste.

...Mais l'économie capitaliste est mondiale et le prolétariat est une classe mondiale. Cela signifie que la condition minimum pour la création de rapports sociaux communistes est la conquête du pouvoir à un niveau mondial par le prolétariat. Contrairement aux affirmations du CWO (RP 4 page 34), des bastions prolétariens isolés ne peuvent être "sauvés pour le communisme" par une série de mesures économiques. Le seul moyen de "sauver" la révolution, c'est l'activité politique indépendante d'une classe qui s'efforce consciemment d'étendre son pouvoir à l'ensemble du monde. Il n'y a rien d'autre pour éviter à la classe la défaite ; et c'est pourquoi la révolution russe ne pouvait laisser à la classe de soi-disant "acquis matériels" en dépit des stupides falsifications des trotskystes.

Cependant, le vague espoir de trouver des garanties économiques a indubitablement conduit le CWO à présenter une image de la révolution russe qui n'est pas complètement dégagée de l'empreinte du trotskysme, qui, à son tour, ne l'est pas du Parti Bolchevik dégénérescent. Il présente ainsi une image complètement déformée de la Russie des années 17-21. Le fait que sous la pression de l'isolement économique et de la destruction, l'Etat des Soviets ait été amené à suspendre les salaires et les formes monétaires (la période du "communisme de guerre") est vu comme "une étape vers le démantèlement du capitalisme et le commencement de la construction du communisme" (RP.4 page 13).

Nous voyons bien là la confusion du CWO dans toute sa splendeur. Pour lui, le communisme de guerre était vraiment "le communisme"par certains aspects ; c'est souligné par le fait qu'ils disent que le capitalisme est restauré en Russie en 21 (RP.4 page 25).

Quelqu'un dont le soutien aux Bolcheviks ne s'est jamais démenti : Victor Serge disait du communisme de guerre :

  • "Le communisme de guerre pourrait être défini comme suit : premièrement réquisition à la campagne, deuxièmement strict rationnement pour la population des villes qui était divisé en catégories, troisièmement "socialisation" complète de la production et du travail, quatrièmement un système très compliqué de distribution pour les stocks restants et les produits manufacturés, cinquièmement le monopole du pouvoir tendant à se concentrer entre les mains d'un Parti unique et à éliminer toute opposition et sixièmement l'Etat de siège et la Tcheka" (“Mémoires d'un Révolutionnaire" - Chapitre.4).

Nous l'avons déjà dit bien des fois dans le passé, et nous le redisons aujourd'hui : le capitalisme n'a jamais été aboli en Russie, et le Communisme de guerre n'était pas l'abolition des rapports sociaux capitalistes. Même si les mesures économiques imposées pendant cette période avaient été le produit direct de l'activité de masse de la classe ouvrière, cela n'aurait pas éliminé la nature capitaliste de l'économie russe après 17.

Mais la réalité, c'est que presque toutes les mesures économiques du "communisme de guerre" ne furent pas imposées par l'activité autonome de la classe -qui en aurait fait au moins des mesures tendant vers le renforcement du pouvoir politique des ouvriers- mais par un corps se séparant de plus en plus de la classe : l'Etat.

Et ici, nous voyons que l'incapacité du CWO à aborder le problème de l'Etat dans la période de transition le conduit à faire l'apologie des mesures capitalistes d'Etats.

Pour le CWO, l'Etat en Russie, de 17 à 21, était un "Etat prolétarien", et donc les mesures de nationalisation et d'étatisation, prises pendant cette période étaient intrinsèquement des mesures communistes.

  • "Beaucoup de gens voient dans les décrets de nationalisation, une expression logique du capitalisme d'Etat, alors qu'en fait, ils expriment la rupture des Bolcheviks sous la poussée des évènements, d'avec le capitalisme d'Etat. La première tentative de l'Etat pour contrôler le capital a été abandonnée au profit de ce que demandait la classe, à savoir l'expropriation ou les nationalisations. Les ouvriers et les Bolcheviks étaient clairs sur le fait que ce n'était pas les nationalisations dans un sens capitaliste" (RP page 10).

De plus, l'Etat étant un état prolétarien l'incorporation des comités d'usines et des milices ouvrières dans l'appareil d'Etat ne pouvait être que positive pour la classe (RP.4 pages 6 à 8). Même l'identification du Parti avec l'Etat n'est pas vue comme un danger : "A ce moment là, à savoir début 18, cela n'a aucun sens d'essayer de distinguer entre Parti, classe et soviets ; alors que la majorité de la classe a créé des organes d'Etat dans lesquels le Parti, qui a le soutien de la classe, a une nette majorité, c'est tout à fait formaliste de demander "Qui a le pouvoir ?" (RP.4 page 4).

D'ailleurs hormis quelques critiques ici ou là, le CWO présente la majeure partie de ce qui s'est passé en Russie entre 17 et 21 comme une Bonne Chose, et il devient donc assez difficile de comprendre pourquoi les ouvriers russes ont commencé à se révolter contre ce régime d'Etat dans la période 20-21. En dépit de ses fréquentes références à la révolte de Kronstadt, rien, dans les analyses du CWO, ne parvient à cerner ce contre quoi exactement se révoltaient les ouvriers de Kronstadt et qui était, pour une grande part, précisément les soi-disant mesures communistes du prétendu "Etat Prolétarien" !.

Et les implications des analyses du CWO pour la révolution à venir sont réellement troublantes ; parce que si une économie établie dans un bastion est une économie communiste, quel droit les ouvriers auraient-ils de continuer la lutte, l'exploitation ayant été abolie ? Et si l'Etat est véritablement une expression des aspirations communistes de la classe ouvrière, comment celle-ci pourrait-elle refuser de se subordonner à un tel Etat ? Un indice sur la direction que semble prendre le CWO est donné par son affirmation selon laquelle "la discipline du travail en soi, à la condition qu'elle soit menée par des organes propres à la classe, n'est pas un pêché mortel" (RP.4 page 10). Peut-être ! Mais que sont ces "organes propres à la classe" ? Le Sovnarkom ? Le Vesenklass ? L'Armée Rouge ? La Tcheka ? Le CWO est muet à ce propos. Parce qu'il refuse de considérer le problème de l'Etat de la période de transition tel que l'a posé le CCI ainsi que les fractions communistes du passé comme Bilan et Internationalisme. Le CWO reste attaché à beaucoup d'erreurs du mouvement ouvrier de l'époque de la Révolution Russe. Toutes les leçons sur l'Etat à tirer de la Révolution Russe restent incomprises de lui. Pour le CWO comme pour les Bolcheviks, Etatisation par l'Etat "prolétarien" égale socialisation réelle. Les organes de la classe doivent être fusionné dans l'Etat, et ainsi qu'il transparaît de plus en plus dans les écrits du CWO, le Parti se présente comme candidat au pouvoir d'Etat.

Pour nous, s'il y a une leçon fondamentale à tirer de la Révolution Russe, c'est que les révolutionnaires ne peuvent s'identifier et participer qu'aux luttes autonomes de la classe, avant comme après la prise du pouvoir. Les luttes du prolétariat continueront pendant la période de transition ; c'est en fait le seul facteur dynamique menant à l'abolition de la société de classe. Les communistes ne doivent jamais abandonner leur poste dans la lutte de classe même si cette lutte dresse la classe contre l'économie "socialisée" ou contre l'"Etat-Commune". Jamais plus, la classe ne doit subordonner ses luttes à une force extérieure, tel l'Etat, ou déléguer la direction de ses luttes à une minorité, aussi révolutionnaire soit-elle.

La défense, par le CCI, de l'autonomie de la classe, y compris par rapport à l'Etat transitoire, est interprétée par le CWO comme la défense du fait que "La classe ne détient pas le pouvoir d'Etat, mais donne son soutien à un Etat inter-classiste" (RP.4 page 42). En fait, le CCI reconnaît l'inévitabilité du surgissement d'un pouvoir d'Etat pendant la période de transition, mais réaffirme la thèse marxiste selon laquelle cet Etat est, au mieux, un mal nécessaire que le prolétariat doit considérer avec méfiance et vigilance. Pour pouvoir exercer le pouvoir, la classe doit s'assurer qu'à tout moment elle domine l'Etat, de façon à pouvoir éviter qu'il ne devienne un instrument d'autres classes contre elle-même. Et parce que, comme le disait Engels, le prolétariat"n'utilise pas (l'Etat) dans l'intérêt de la liberté", "nous refusons de considérer l'Etat transitoire comme un organe de transformation communiste".

  • "De la Commune de Paris, les révolutionnaires tirent, entre autres, une leçon de la plus haute importance. L'Etat capitaliste ne peut être ni pris, ni utilisé ; il doit être détruit. La Révolution Russe a approfondit cette leçon de manière décisive ; l'Etat aussi "soviétique" ou "ouvrier" soit-il, ne peut être l'organisateur du Communisme... Philosophiquement, l'idée de l'Etat émancipateur est du pur idéalisme hégélien, inacceptable pour le matérialisme historique" (G. MUNIS : "Parti Etat, Stalinisme, Révolution")

Le CWO nous accuse de cacher des intentions contre-révolutionnaires, au sujet de la politique de l'Etat à l'égard des paysans et de la bourgeoisie mondiale. Il nous rappelle que les paysans ne sont pas "neutres", comme si le CCI entretenait des illusions sur les aspirations communistes de la paysannerie. Et parce que nous reconnaissons l'inévitabilité de concessions momentanées à la paysannerie pendant la période de transition, nous sommes suspectés de vouloir vendre les intérêts des ouvriers aux hordes de paysans qui hanteraient nos rêves anachroniques où nous "rejouons" 1917. Ce que dit réellement le CCI sur le problème paysan c'est qu'il ne peut être solutionné en une nuit et certainement pas au sein d'un seul bastion prolétarien, pas plus que la seule violence, bien qu'elle soit parfois inévitable, ne résoudra le problème paysan. La seule solution à ce problème est le développement global des forces productives, vers une société sans classe. Sur le chemin qui y mène le prolétariat devra trouver des moyens de coexistence avec les paysans, d'échange de produits avec eux. Et, au niveau politique, ces relations s'instaureront à travers un Etat des soviets, sous le contrôle de la classe ouvrière.

La seule alternative à la voie du "compromis" avec la paysannerie, ce serait la collectivisation immédiate et forcée. Le CWO se refuse à dire si c'est sa position, mais ce serait, à coup sûr, de la folie que pour la classe ouvrière de tenter cela. En fait, dans des textes précédents, le CWO semblait accepter l'idée de l'échange entre les conseils ouvriers et les paysans, en "d'autres termes, des compromis" (cf. Worker's Voice n° 15 "La Période de Transition"). Le CWO aurait-il sauté par-dessus ses propres frontières de classe ?

Le CCI est aussi accusé de "défendre" que les ouvriers doivent "négocier avec la bourgeoisie internationale", pendant la Révolution. Le CCI ne "défend" rien de semblable. Une fois que le prolétariat a pris le pouvoir dans une aire géographique, nous défendons l'extension de la révolution au monde entier, la poursuite de la guerre civile mondiale contre la bourgeoisie. N'étant pas des "diseuses de bonne aventure", nous ne "savons" pas si la Révolution éclatera simultanément dans tous les pays ; et dans la mesure où la réaction la plus probable de la bourgeoisie mondiale à un bastion prolétarien unique sera d'imposer un blocus économique, nous ne pontifions pas, comme le CWO, l'absolue impossibilité de négociation, ou même d'échange entre le bastion prolétarien et les secteurs de la bourgeoisie mondiale.

Même au plus fort de la crise révolutionnaire en Europe (18-20) les Bolcheviks étaient contraints d'avoir des rapports avec la bourgeoisie internationale et au sens large, aucune guerre dans l'histoire n'a connu une absence complète de relations avec l'ennemi. La guerre civile elle-même ne sera probablement pas une exception malgré l'irréconciabilité des parties en présence. Plutôt que de faire des prédictions hasardeuses sur l'impossibilité de telles négociations, nous devons être capables de distinguer les négociations tactiques des trahisons faites à la classe. Un bastion prolétarien peut supporter certaines limitations, certaines concessions momentanées à la bourgeoisie internationale, pourvu que les ouvriers comprennent ce qu'ils font, se préparent aux conséquences et surtout, pourvu que la Révolution soit dans un cours ascendant. Par exemple, le traité de Brest-Litovsk ne signifiait pas la fin de la Révolution en Russie, en dépit des avertissements de Boukharine. Dans une période de profonde crise révolutionnaire, tel ou tel capitaliste peut être forcé d'offrir des conditions qui sont plus ou moins favorables au bastion prolétarien. Un bastion confronté à la famine se devrait de peser très sérieusement les conséquences de tels compromis, mais il serait absurde de sa part de refuser de considérer tout compromis.

Dans la période de décadence, tout organe surgi de la classe qui tend à devenir un instrument permanent de négociation avec le capital, s'intègre au capital. Cela ne signifie pas cependant que, un organe prolétarien comme un comité de grève, devient bourgeois dès qu'il est mandaté par les ouvriers pour mener des négociations tactiques avec les patrons, tant que sa fonction essentielle demeure l'extension et l'approfondissement des luttes, il reste un organe prolétarien. On peut dire la même chose des organes de pouvoir prolétariens pendant la guerre civile mondiale. Tant qu'ils sont fondamentalement des organes d'extension de la révolution, ils peuvent supporter des négociations temporaires avec l'ennemi, sur, disons le repli des armées, le ravitaillement en nourriture et médicaments, etc.. L'intégration de ces organes dans le capital mondial ne se fait que quand ils entrent en relation commerciale et diplomatique permanente et institutionnalisée avec les états bourgeois et abandonnant objectivement toute tentative d'extension de la révolution mondiale. Mais pour que cela arrive, il faudrait que l'ensemble du mouvement révolutionnaire mondial soit entré dans une phase de profond reflux. De telles transformations des rapports de forces entre les classes n'arrivent pas en une nuit.

A la lumière de la Révolution Russe nous pouvons donner quelques grandes lignes générales concernant les relations entre un bastion prolétarien et le reste du monde, grandes lignes qui seront beaucoup plus utiles que de simples affirmations du genre : "Cela ne peut pas arriver".

  • Si le pouvoir des soviets entreprend des négociations avec la bourgeoisie mondiale, elles doivent être sous le contrôle de l'ensemble de la classe ouvrière de ce bastion.
  • Les mesures prises pour assurer la survie dans un monde hostile, doivent toujours être subordonnées aux besoins de la lutte de classe, tant à l'intérieur et plus même peut-être à l'extérieur du bastion. Les besoins internationaux de la classe ouvrière doivent toujours prendre le devant par rapport à ceux d'un seul bastion des soviets.
  • Découlant du principe de l'impossibilité de former des fronts avec la bourgeoisie, le pouvoir des soviets ne peut jamais faire d'alliance "tactique" avec un impérialisme contre un autre.

Conclusion

Les erreurs théoriques du CWO ont des conséquences importantes pour son travail de groupe révolutionnaire aujourd'hui. Toutes ses ratiocinations théoriques tendent à renforcer son isolement et son sectarisme. Sa vision de la crise et du regroupement souligne son pessimisme sur la possibilité d'unifier le mouvement révolutionnaire dès maintenant. Sa façon de juger les autres organisations prolétariennes, son invention de nouvelles frontières de classe, le conduit de plus en plus à l'idée stérile qu'il est le seul groupe révolutionnaire au monde, ce qui ne peut que l'empêcher de contribuer au processus vivant de discussion et de regroupement qui s'effectue aujourd'hui.

En ce moment, se révèlent les signes qui indiquent que le CWO est en train de s'éveiller à certains des dangers de son isolationnisme. Dans plusieurs lettres, il a diminué l'accusation au CCI d'être contre-révolutionnaire et a insisté au contraire sur le fait que c'est le CCI et non lui, qui a rompu la discussion. Si inexact que cela soit, nous ne pouvons que souhaiter une réévaluation de son attitude.

Nous insistons sur le fait que les divergences au sein du mouvement révolutionnaire ne peuvent être clarifiées que par un débat ouvert, public et honnête. Les critiques que nous faisons ici du CWO sont sans compromis, mais nous avons toujours reconnu que nous nous adressions aux confusions d'une organisation révolutionnaire qui a encore la possibilité d'évoluer de façon positive.

Nous pressons donc le CWO à abandonner ses attitudes antérieures face au débat et à répondre aux critiques faites ici, comprenant que la reprise d'un tel dialogue ne vaut pas pour elle-même, mais comme un moment du regroupement des révolutionnaires vers la reconstitution de l'organisation internationale du prolétariat.

CD. WARD

[1] [9] Et cela va, bien sûr, à l'encontre de la position du CWO, pour qui l'année 21 marque aussi la mort de l'IC dans son ensemble, peut-être parce que cela correspond à la position du CWO selon laquelle l'IC était révolutionnaire quand elle "reflétait le caractère prolétarien de l'Etat russe" (RP.4, page 17). En d'autres termes, contrairement à l'idée d'après laquelle l'IC meurt quand elle devient un instrument de la politique de l'état russe, le CWO considère qu'elle est un organe de l'Etat russe dès le début !

Courants politiques: 

  • Gauche Communiste [10]
  • Communist Workers Organisation [11]

Approfondir: 

  • Polémique dans le milieu politique : sur le regroupement [12]

Heritage de la Gauche Communiste: 

  • L'organisation révolutionnaire [13]

Rencontre internationale convoquée par le P.C.I. "Battaglia Comunista" mai 1977

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  • "Avec ses moyens encore modestes, le CCI s'est attelé à la tâche longue et difficile du regroupement des révolutionnaires à l'échelle mondiale autour d'un programme clair et cohérent. Tournant le dos au monolithisme des sectes, il appelle les communistes de tous les pays à prendre conscience des responsabilités immenses qui sont les leurs, à abandonner les fausses querelles qui les opposent, à surmonter les divisions factices que le vieux monde fait peser sur eux. Il les appelle à se joindre à cet effort afin de constituer, avant les combats décisifs, l'organisation internationale et unifiée de son avant-garde. Fraction la plus consciente de la classe, les communistes se doivent de lui montrer son chemin en faisant leur le mot d'ordre : REVOLUTIONNAIRES DE TOUS LES PAYS, UNISSEZ-VOUS !" (Manifeste du CCI, janvier 1976)

La vie des groupes révolutionnaires, leurs discussions et leurs désaccords font partie du processus de prise de conscience qui se développe au sein de la classe ouvrière ; c'est pourquoi, nous sommes radicalement contre toute politique de "discussions cachées" ou d'"accords secrets". Nous publions donc notre point de vue sur ce qu'a été la rencontre internationale qui s'est déroulée à Milan, les 31 avril et 1er mai, à l'initiative du PCI ("Battaglia Commista"). Avant tout, il est nécessaire de clarifier dans quel cadre s'inscrit une telle initiative et pourquoi nous y avons participé. Nous estimons que dans le contexte de confusion politique actuelle et de faiblesse des forces révolutionnaires, il est très important d'insister sur la nécessité du regroupement des révolutionnaires.

Le regroupement des révolutionnaires

La reprise historique des luttes de la classe ouvrière a provoqué le resurgissement de courants révolutionnaires que la plus profonde contre-révolution de l'histoire du mouvement ouvrier avait pratiquement anéantis. Ce resurgissement se manifeste de manière encore dispersée, confuse ou hésitante, ce qui met à l'ordre du jour pour les tâches des communistes, un effort de clarification des positions politiques et un effort de regroupement, deux tâches indissociablement liées. Indissociables parce que, comme l'a montré la Gauche Italienne entre les deux guerres, il n'y a de regroupement possible pour les communistes que sur la base de la plus grande clarté programmatique. Cela dit, nous nous sentons le droit de souligner l'énorme responsabilité face à la classe de certains groupes qui, pour des divergences secondaires, rejettent la discussion et refusent d'unir leurs efforts aux notre, démontrant par là qu'ils ne sont pas capables de dépasser la vision petite-bourgeoise qui consiste à vouloir préserver "son" idée et "son" groupe et à ne pas se concevoir comme partie et produit de la classe. En fait, il devrait être clair qu'à l'image de l'ensemble de la classe, les révolutionnaires doivent tendre aujourd'hui à se regrouper et à centraliser leurs forces au niveau national et international, ce qui signifie rompre l'isolement, contribuer à l'évolution d'autres groupes et ceci à travers un débat clair et une critique constante de sa propre activité.

Quand le CCI n'était constitué que d'un ou deux groupes, il a toujours agi dans ce sens, comprenant qu'on ne peut laisser au hasard la confrontation et les discussions, mais qu'on doit les rechercher et les organiser.

Si le CCI souligne la nécessité fondamentale du travail de regroupement, il met en garde aussi contre toute précipitation. Il faut exclure tout regroupement sur des bases sentimentales et insister sur l'indispensable cohérence des positions programmatiques comme condition première du regroupement.

La contre-révolution, dont nous commençons à sortir, a pesé terriblement sur les organisations de la classe. Les fractions qui étaient sorties de la IIIème Internationale ont résisté de plus en plus difficilement à sa dégénérescence : la majeure partie d'entre elles a disparu et celles qui ont résisté ont du subir un processus de sclérose qui les a fait régresser. L'effort indispensable de clarification passe aujourd'hui :

  • de la part des nouvelles organisations, par une réappropriation des acquis des anciennes fractions communistes ;
  • de la part des anciennes fractions qui ont survécu, par un effort de critique et d'approfondissement de leurs positions programmatiques et de leurs analyses.

Si d'un côté le CCI rejette la précipitation dans tout processus de regroupement, d'un autre côté, il dénonce le sectarisme qui amène à trouver des prétextes multiples pour ne pas engager ou poursuivre la discussion entre groupes communistes ; malheureusement, ce sectarisme anime aujourd'hui un certain nombre de groupes révolutionnaires qui ne comprennent pas la nécessité de la formation d'un courant communiste solide que la reprise prolétarienne rend indispensable.

La rencontre de "Battaglia Comunista"

On comprend, vu ce qui a été dit avant, l'importance que le CCI a attaché à une telle rencontre. Mais c'est justement la réflexion sur les faiblesses du mouvement ouvrier dans le passé (les hésitations des communistes, la formation tardive de l'Internationale et les difficultés bien connues qui ont suivi sa formation) qui nous permet de comprendre que l'organisation de l'avant-garde du prolétariat doit se former avant l'affrontement décisif et directement centralisée au niveau mondial.

Cette difficulté s'est illustrée dans l'exemple concret suivant : malheureusement, aucun des autres groupes invités ne s'est présenté à la conférence. Certains groupes ont donné leur accord de principe pour participer à la rencontre mais n'ont pas pu venir pour diverses raisons :

  • Arbetarmakt de Suède à cause de la distance ;
  • Fomento Obrero Revolucionario à cause d'un travail urgent en Espagne ;
  • et la CWO (Communist Workers'Organisation, GB) à cause d'un empêchement matériel;
  • Le PIC (Pour une Intervention Communiste, France) par contre, a changé de position au dernier moment et a décidé de ne pas venir considérant cette rencontre comme un "dialogue de sourds";
  •  D'autres groupes "bordiguistes" ou venant du "bordiguisme" n'ont pas daigné répondre à l'invitation.

Dès le début de la rencontre, nous avons fait une déclaration pour regretter l'absence des autres groupes et faire valoir les limites de cette conférence :

  • le manque de clarté des critères politiques qui devaient servir de base à une telle rencontre et aux invitations ;
  • un certain manque de préparation : peu de textes sont parvenus et qui plus est en retard ; "Battaglia" n'a pas publié les lettres échangées (Voir "Correspondance avec "Battaglia Comunista" dans "Rivoluzione Internazionale" n°5, juin 1976) contrairement à notre insistance ;
  • l'"esprit de chapelle" et le manque total de compréhension de la part de certains autres groupes invités du problème du regroupement des révolutionnaires.

Dans de telles conditions, cette rencontre ne pouvait être considérée que comme une simple réunion de confrontation des positions entre "Battaglia" et le CCI. Les débats ont porté sur les points suivants :

  • analyse de l'évolution du capitalisme ;
  • signification de la crise actuelle et de ses implications ;
  • état actuel de la lutte de classe et ses perspectives ;
  • fonction des partis dits "ouvriers" (PS, PC,etc.) ;
  • fonction des syndicats et le problème des luttes économiques ;
  • le problème du parti ;
  • les tâches actuelles des groupes révolutionnaires ;
  • conclusion sur la portée de cette réunion.

Comme bilan de ces deux jours de discussions animées mais fraternelles, nous pouvons dire qu'il ne s'est pas agi d'un "dialogue de sourds',' ni d'une "rencontre sentimentale" sans principes, mais du début d'une confrontation que nous espérons sincèrement voir se poursuivre entre tous les groupes qui restent encore sur les bases révolutionnaires du communisme. Comme issue concrète et afin de porter les discussions parmi les autres groupes révolutionnaires et dans la classe toute entière, la rencontre a décidé la publication d'un bulletin contenant les textes présentés et une synthèse des interventions, bulletin que les camarades de "Battaglia" ont pris en charge de publier au plus vite. En conclusion nous pouvons dire que, si d'un commun accord nous avons jugé tout à fait prématuré la formation d'un quelconque "comité de coordination", nous considérons que cette conférence a représenté un pas positif, le début d'un processus que nous espérons voir se développer toujours plus.

Courants politiques: 

  • Battaglia Comunista [14]

Approfondir: 

  • Polémique dans le milieu politique : sur le regroupement [12]

De l’austro-marxisme à l’austro-fascisme

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  • Pas seulement l'usinisme gramscien, mais encore la forme de conseillisme austro-marxiste semble destinée à parvenir au zénith d'une gloire "marxiste" posthume. Mis à part les vétérans, encore de ce monde, de la social-démocratie, rares étaient ceux qui parlaient de lui et de son ambitieux projet de constituer une Internationale 2 et demie pour faire pièce au Komintern. Or, depuis quelques années, une pléiade d'historiens se met à nous instruire sur le sujet présenté comme une tentative de tenir la balance égale entre la platitude réformiste et "l'extrémisme" bolchevik, lequel aurait fait subir une déformation toute russe donc asiatique au marxisme.

A l'évidence, ces professionnels de l'Histoire connaissent sur le bout des doigts leurs leçons, mais vues au travers du prisme de "l'objectivité"? Le révolutionnaire ne prétendant pas aux honneurs de "l'impartialité" ne peut envisager l'austro-marxisme" que sous l'angle de l'engagement militant. Par austro-marxisme sera désignée l'activité particulièrement maligne de réformisme et de lâcheté devant les tâches révolutionnaires avec lesquelles se sont illustrés ses divers chefs de file. Que ce soient Viktor, Max et Fritz Adler, Renner, Hilferding ou Bauer tous, en divers domaines ont développé la thèse de l'adaptation du socialisme radical pour une Autriche complexe, multinationale, multi religieuse... vouée à la consommation des siècles. Et, il n'est pas fortuit si ce sont ceux-là qui élaborèrent parmi les premiers, la thèse du passage graduel et pacifique au socialisme selon les voies et les moyens adaptés aux particularités nationales de chaque pays.

En fait, ce qu'on exhume du tombeau de l'histoire c'est un mouvement qui, lors de la grandiose lutte de janvier 1918, mit le pied à l'étrier de la contre-révolution. Le trait d'infamie de l'austro-marxisme, qu'aucune thèse universitaire n'effacera, a été de repousser, avec le concours de la prélature catholique, l'action révolutionnaire du prolétariat en Autriche, ce pont indispensable entre la révolution russe et le spartakisme. Convaincus que sans le rétablissement de l'ordre en Autriche, il eût été autrement plus difficile de renverser, dans l'été 1919, les soviets hongrois, quand nous songeons que le grand alibi que s'est donné l'austro-marxisme, c'était d'éviter au prolétariat les calamités sans nom provoquées par la "guerre civile", lui qui l'avait poussé dans les tranchées impérialistes, notre dégoût ne fait que grandir. Quel magnifique parallèle nous permet d'établir Gramsci dissuadant les travailleurs de Turin et Milan de s'emparer du pouvoir politique avec Bauer exhortant les masses ouvrières à ne pas compromettre par des excès la paix honorable et la République. Si, en Italie, à l'habileté du gouvernement Giolotti devant la vague d'occupations de septembre 1920 fit écho le slogan mystificateur du "contrôle ouvrier", en Autriche, au moment des troubles de rue dans Wien et Linz durant les pourparlers de Brest-Litovsk les dirigeants autrichiens discutaient avec les représentants du pouvoir du retour de la légalité en échange de menue monnaie.

Entre l'austro-marxisme et la commère italienne existe un autre point commun. Toutes deux tenaient en sainte horreur les "impatiences risquant de conduire à des actions prématurées condamnées à faire couler inutilement le sang des travailleurs". Toutes deux assuraient que la chute de la bourgeoisie se ferait par un phénomène de capillarité excluant l'intervention des grèves générales et, il va de soi, l'insurrection considérée comme une vieillerie blanquiste. Des deux côtés de l'Adige, la devise était : "Qui va piano, va sano".

La social-démocratie autrichienne pu paraître dans l'accomplissement de ses devoirs de solidarité internationale et, à la veille de l'holocauste, s'auréoler de la notoriété surfaite d'avoir appliqué correctement les principes d'internationalisme. Encore une légende qui ne résiste pas à un examen sérieux et s'écroule comme un château de cartes lorsqu'on sait la façon dont le mouvement ouvrier s'organisa dans le vieil Empire. Dans le cas autrichien, c'est le funeste triomphe du séparatisme et du fédéralisme si contraires au développement de la solidarité prolétarienne[1] [15].

Juriste de profession et avocat politique de l'autonomie territoriale et culturelle, Renner conçut la question de l'État du point de vue le plus platement démocratique. L'Autriche qu'il revendique, c'est celle où toutes les nationalités de l'Empire ont leur propre gouvernement et leur administration particulière. Il se sert du modèle de l'empire médiéval carolingien sous l'autorité duquel vivaient dix nationalités différentes avec pour chacune une langue et un Code spécifiques. La lutte de classe doit avoir pour fonction d'équilibrer les rapports intercommunautaires ; les relations sociales sont des rapports de "Droit" '; l'État une "une autorité territoriale de Droit" ; la société une " association de personnes". Ce faisant la lutte pour la reconnaissance du Droit amènera chacun des groupes de travailleurs -Slovènes, italiens, allemands, hongrois... à la liberté de fonder leurs propres associations culturelles, syndicales et autres. A l'échelle autrichienne, nous obtenons ce que doit être la IIème Internationale et le principe politique des nationalités dans la communauté socialiste future.

Quant à Bauer, sa thèse sur les nationalités ne vaut guère mieux, qui lie la victoire du socialisme à la réalisation du principe éternel des nationalités. Sous le socialisme, que la nation soit grande ou pas, elle pourra construire son économie nationale sur la base de la division mondiale du travail. C'est comme ça : «le socialisme sera à l'image des structures dont s'est d'ores et déjà doté le capitalisme : l'Union Télégraphique Internationale ou la Communauté des chemins de fer.»

Héritiers de la thèse du libéralisme qui fait de l'État une catégorie abstraite planant au dessus des classes, Renner et Bauer ferment de sept sceaux le livre de la jungle capitaliste : la bourgeoisie exploiteuse n'a pas crée un État national pour garantir à son industrie un marché national ; dans le cadre de cet État, elle n'a pas fait goûter à la classe opprimée l'idyllique politique du protectionnisme douanier, des impôts indirects et du sang ; elle ne s'en est pas servi comme instrument de conquête impérialiste. Elle a tout simplement poursuivi la réalisation de la Justice et du Droit.

Au sein de l'Internationale, ni Pannekoek ni Strasser, leader de la Gauche autrichienne, ne purent avaler pareille couleuvre. Leur dénonciation de l'école autrichienne fut implacable. La brochure de Strasser "L'ouvrier et la nation" mettait en garde contre la pénétration de l'idéologie nationale dans l'organisation prolétarienne. Elle annonçait la théorie du défaitisme révolutionnaire en cas de conflit mettant aux prises deux pays et concluait que le socialisme ne connaît plus le fait national. Laquelle brochure fut épuisée dans les deux semaines qui suivirent sa publication. Partis d'une même vision marxiste, Strasser et Pannekoek vont arriver à d'identiques conclusions : il n'y a pas de communauté nationale de destin et de culture, comme le prétend Bauer, entre le prolétaire écrasé par la domination capitaliste et la bourgeoisie, mais lutte irrépressible. Celle-ci débouchera sur une unité nationale constituant alors la seule communauté de destin de l'Humanité entière.

Grâce au comte Stürgkh qui venait depuis peu de mettre le Parlement en vacance, les députés sociaux-démocrates autrichiens n'eurent même pas à voter les crédits de guerre. Mais le Centre salua celui des "frères" allemands dans "l'Arbeiter Zeitung" du 5 août intitulé "le jour de la nation allemande", faisant vibrer, avec maestria, la corde sensible du crin-crin nationaliste.

Dans les hautes sphères du Parti, de la droite (Renner) à la gauche (Bauer), on était traditionnellement pangermaniste, toutefois avec une pointe de poésie : "Patience ! Le jour viendra ou l'on étendra une toile unique au dessus de toutes les terres allemandes". Les "majoritaires" ont approuvé l'ultimatum envoyé à la Serbie et ne manquèrent pas de joindre leurs voix au choeur des interventistes appelant les travailleurs à courber le dos sous la rafale guerrière. Voilà nos militants matérialistes à prier le dieu Mars pour qu'il donne la victoire "à la sainte cause du peuple allemand, un peuple uni, soulevé par une volonté puissante. L'histoire du monde irait à reculons si le bon droit du peuple allemand ne triomphait pas".

"O, bandes de Smerdiakovs" s'écrie alors Trotsky qui n'en peut plus de respirer les miasmes émanés de l'appareil social-démocrate autrichien. Y-a-t’il une opposition réelle à la politique menée par ces laquais ? Oui si l'on considère le "Cercle K. Marx", surgi au sein même du parti avec les "jeunes" (Hilferding, Bauern, M.Adler) qui condamnent la "majorité" pour avoir violé les engagements du Congrès international de Bâle ; oui si l'on estime que le prolétariat pouvait être réveillé de sa torpeur par un acte individuel "exemplaire". Non, si l'on pense que l'on ne peut jamais bâtir une politique révolutionnaire sur un acte terroriste ; non si l'on estime que le seul travail à faire est celui de la construction de la Fraction. C'est pourquoi le coup de feu de F. Adler qui abattit le comte Stürgkh n'avait aucune force salvatrice.

Il serait certes exagéré d'affirmer que l'austro-marxisme est allé jusqu'au noskisme. Toutefois, à la liquidation de la monarchie, le 12 nov.1918, il aura toute latitude pour tenir ses promesses. Excusez du peu : Renner, qui durant le conflit avait défendu la "Grande et unique Europe centrale allemande" connaît son jour de gloire en endossant la livrée de Chancelier du gouvernement de coalition de la première République que l'Autriche se soit donnée ; le chef historique du "Gesamtpartei" V. Adler, autorité incontestée, était nommé Secrétaire d'État aux affaires étrangères ; Seitz élu vice-président du Reicharat, sans compter les autres innombrables sinécures distribuées aux fonctionnaires du parti.

Eux que l'on considérait comme les sommités du marxisme, les représentants distingués de la "culture", les "Schüngeist" (beaux esprits) ne se retrouvaient plus chaque soir à philosopher à perte de vue sur l'apport de la pensée de Kant au marxisme dans la très célèbre brasserie politico littéraire du "Café central". Leur permanence, ils l'avaient établie dans le palais baroque de la Ballhausplatz, occupant les fauteuils encore chauds des ex-premiers ministres Aherental et Beck. Ils préparaient le rattachement de l'Autriche à l'Allemagne, mais ratèrent' leur "Anschluss" pacifique, objectif que réalisa par la voie violente le nazisme quelques années plus tard et qui ne différa du projet austro-marxiste qu'en ce qu'il fut centraliste au lieu d'être fédéraliste.

Mieux que quiconque Trotsky, qui vécut sept années d'émigration en Autriche après l'échec de 1905, a dépeint la social-démocratie de ce pays, ses méthodes de collaboration à peine voilées avec l'État monarchique, ses hommes et leur train de vie dans la capitale, modèle inégalé de "socialisme municipal" :

  • "J'écoutais avec le plus vif intérêt, on pourrait presque dire avec respect, leur entretien au Café Central. Mais bientôt des doutes me vinrent. Ces gens-là n'étaient pas des révolutionnaires. Cela se voyait en tout (...) et je crus même reconnaître  l'accent du philistin au timbre de leurs voix". ("Ma vie").

Tous ces brillants avocats du "possibilisme", ces honorables citoyens, qui prenaient une part active aux travaux de législature du Reicharat, avaient beaucoup "réalisé". Pour rien au monde, ils n'auraient voulu se laisser lier les mains par des "principes abstraits". Aussi, leur optique de "realpolitik" leur faisait voir dans le dirigeant du premier Soviet de Petrograd un espèce de déclassé lié par "un attachement donquichottesque aux principes". Deux visions du monde s'affrontaient et les travailleurs viennois le comprenaient très bien. Laissons encore témoigner Trotsky : "En même temps, je trouvais sans la moindre peine la langue commune avec les ouvriers sociaux-démocrates que je voyais aux réunions ou à la manifestation du 1er Mai". A ces 1er Mai, chaque année les dirigeants se demandaient avec angoisse si la démonstration pacifique n'allait pas tourner à l'émeute ou "dégénérer" en combat de rue comme cela avait été le cas en 1890 pour réclamer la libération de V. Adler, alors emprisonné pour "haute trahison".

La Wien où vécurent Trotsky et Boukharine était celle de la fin du long règne de Ferdinand, époque de stabilité et d'essor économique avec ses dizaines de milliers de "Biedermayer", incarnation du bon bourgeois chez qui rien ne saurait entamer la belle humeur, content de son bon sens des affaires. Nos austro-marxistes furent de ces Biedermayer qui, au lieu de se griser au son des valses, l'étaient par les flonflons célébrant la montée électorale du Parti. De cette façon, ils célèbrent toujours plus le caractère bureaucratique, militariste et absolutiste de la double Monarchie. C'est parce qu'il abandonna la vision catastrophique de l'histoire qu'il fallut attendre les expressionnistes, Trakl, Kraus ou Musil pour exprimer que cette maison de fous qu'était devenue l'Autriche allait voir s'abattre sur elle des catastrophes imminentes ; que sa civilisation allait s'achever dans la pourriture des charniers.

De même que dans l'Allemagne Bismarckienne, la social-démocratie autrichienne a été durant un lustre, de 1885 à 1891, mise au ban de la société par des lois d'exception du gouvernement Taafe. Pendant cette difficile épreuve, le socialisme fut l'objet de confiscations de journaux, d'arrestations de militants, de procès interminables. Il en sortit en tête haute, ne négligeant rien pour unir l'ensemble des travailleurs dans la lutte indispensable pour le suffrage universel. La Gauche, suivant en cela l'exemple du prolétariat belge, réclamait le recours à la grève générale mais se voyait continuellement objecter l'argutie tactique selon laquelle "il pourrait être avantageux de tromper l'adversaire sur nos forces mais malheur au parti s'il se trompe lui-même sur ses propres forces". Un pareil argument ne concourait qu'à paralyser les forces vives du prolétariat, remettant toujours à demain la lutte qui s'impose d'ores et déjà. C'était bien la Gauche qui voyait la solution juste puisque le suffrage universel ne fut arraché que sous les coups de la grève générale du 28 novembre 1905. Mais pas par elle seulement : la révolution russe y contribua énormément : à Wien, grève générale pour le suffrage universel, à Petrograd grève générale pour la journée de huit heures et ces deux mouvements se complètent organiquement car ils expriment tous deux des besoins de classe.

Dès l'instant où le pouvoir se partagea entre le Monarque et le Parlement, le Parti se lança, tête première dans la brèche constitutionnelle. Dans la serre chaude des concessions, la plante réformiste et opportuniste croît en tout sens pour triompher au congrès de Brno en septembre 1889. On y prononçait la transformation pacifique de l'État, l'extinction en douceur des classes : l'esprit de Lassalle soufflait sur le Congrès. Essentiellement, il s'agissait de faire pression pour tempérer le pouvoir impérial et de substituer au régime monarchique, fonctionnant le plus souvent par décrets-lois, la complète démocratie parlementaire.

Electoralement, la social-démocratie s'affirmait comme le premier parti politique du pays. Aux élections de 1911, les dernières avant l'effondrement de l'Empire, elle avait obtenu des chiffres colossaux avec 25 % des voix; à Wien elle emporta 20 des 33 sièges. C'est le couronnement d'une orientation vulgairement démocratique sur le terrain légal et qui va l'entraîner toujours plus loin. Que le Parti soit devenu typiquement ministérialiste, c'est ce qui dégage de la crise politique de 1906 même s'il s'était offert le luxe de refuser l'entrée dans le cabinet Beck. En principe, il ne refusait pas du tout la collaboration de ses élus avec les gérants de la classe capitaliste mais la recherchait consciemment. Quand l'Internationale, réunie à son congrès d'Amsterdam en 1904 posa le problème de "l'expérience Millerand", socialiste entré dans le cabinet de défense républicaine Waldeck-Rousseau, la délégation autrichienne fit entendre un plaidoyer pour la participation socialiste à un gouvernement bourgeois. En bonne compagnie avec Jaurès et Vandervelde, V. Adler présenta un amendement pour justifier à fond la valeur du ministérialisme.

Avec dépit, il fallait se rendre à l'évidence que tout le travail de près d'un demi-siècle dans le Parlement et les municipalités rendait, en fait, le prolétariat plus malléable à la propagande bourgeoise quand les nuages de la guerre s'accumulaient sur la tête des ouvriers.

La grève générale de 1918

Une poignée de nationalistes serbes, en assassinant l'héritier des Habsbourg allaient déclencher des évènements dont la portée fut inimaginable : la guerre et la révolution mondiales. La Monarchie règne sur 51 millions de sujets dont 40 millions d'allogènes répartis en une douzaine de nationalités sur un territoire couvrant près de 700.000 km2. Lorsque monte l'appel des armes, elle ne peut rien faire d'autre que de jeter son épée dans la balance des forces. Depuis des années que l'Autriche rongeait son frein, elle pouvait se servir de l'attentat de Sarajevo pour rendre la Serbie inoffensive. S'appuyant sur le puissant allié allemand, qui lui donnait carte blanche pour opérer dans les Balkans, elle crut saisir l'occasion pour briser ce que le Comte Czernim appelait "l'encerclement de la Monarchie par la nouvelle ligue balkanique impulsée et dirigée par les russes". Jusqu'alors les autrichiens étaient sortis vainqueurs de toutes les guerres de leur histoire mais cette fois le vent avait tourné, confirmant la défaite de Sadowa devant les prussiens munis de fusils à culasse. Au lieu d'enfoncer comme prévu les lignes serbes en un rien de temps, il fallut repousser les russes en Galicie et attendre une année pour que l'Allemagne vienne en aide à l'Autriche. Lorsque l'Italie entre en jeu, l'armée autrichienne est déjà au bord de l'épuisement. La Hongrie, se rendant compte de la proximité de la défaite, essayait de se séparer de la double Monarchie pour ne pas avoir à payer le tribut du désastre et aussi pour recouvrer son indépendance. Le sort des armes avait décidé autrement que les chancelleries ! Il fallut céder d'immenses territoires : la Bohême-Moravie, la Silésie, la Galicie, la Bukovine, la Hongrie, la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, la Dalmatie, la Carniole, l'Istrie, le Tyrol et la Carinthie méridionale. Il ne restait plus qu'une Autriche allemande ramenée à 120.000 km2 avec une dizaine de millions d'âmes, faisant de Vienne un monstre hydrocéphale, tête énorme sur un corps rabougri.

A quelques mois de la débâcle militaire, les conditions de vie se firent, de jour en jour, plus intenables. Le pays avait faim et froid. Quel prolétariat aurait pu accepter la poursuite de la guerre alors que celui de Russie venait de donner l'exemple ? Lorsqu'au début de janvier 1918, le ministre de l'alimentation Höfer décide de réduire de moitié la chiche, ration de pain, à Vienne éclate immédiatement l'action de la classe. Sous l'impulsion des conseils ouvriers, elle se propage à toute la Haute-Autriche, la Styrie industrielle et jusqu'en Hongrie. C'est l'occasion unique de raccourcir la guerre ; c'est la possibilité qui se présente concrètement de voler au secours de la révolution russe menacée.

Alors les savantissimes austro-marxistes qui savent toujours tout et mieux avant que les autres, ces hypocrites amis de la Russie prolétarienne qui, deux mois plus tôt ont déclaré qu'il fallait soutenir les bolcheviks, font paraître dans l'organe central "Arbeiter Zeitung" la déclaration suivante :

  • "Dans l'intérêt de la population, nous invitons instamment les travailleurs de toutes les industries alimentaires,  les mineurs,  les travailleurs du rail, des tramways et autres entreprises de transport,  les travailleurs du gaz et de l'électricité A NE PAS ARRETER LE TRAVAIL (...) pour éviter des victimes inutiles, nous demandons avec insistance aux travailleurs de maintenir le calme et d'éviter tous les affrontements de rue".

C'est parce qu'ils ont compris que "le sort des pourparlers ne sera pas réglé à Brest, mais dans les rues de Vienne et de Berlin" que les sociaux-démocrates se placent en tête du mouvement pour mieux l'étouffer, sous couvert de défendre "la cause sacrée, des travailleurs". Ils se chargèrent de porter le coup d'arrêt à la grève qui, en moins de quatre jours, est devenue générale. Devant les assemblées ouvrières, ses représentants présenteront un programme de revendications lu et approuvé auparavant par le président du Conseil Von Seider et le comte Czernim. Tout ce que les ouvriers obtenaient, c'étaient de fort belles promesses, comme seuls peuvent les ciseler en orfèvres les sociaux-démocrates : apparemment radicales, en réalité creuses et sonores.

Instinctivement, les travailleurs ressentaient que les chefs les avaient vendus et, dans un ultime sursaut, refusèrent de reprendre le travail. Alors, pour venir définitivement à bout des dernières poches de résistance, la direction socialiste utilisera ses hommes de confiance pour expulser des assemblées "les irréductibles". Enfin pour faire bonne mesure, elle brandit l'épouvantail de la répression policière. Ces "extrémistes irresponsables" qui sentaient le fagot, c'étaient les éléments qui bientôt allaient fonder le parti communiste. A la fin de la grève, ils lancèrent la proclamation "traîtres et vendus" :

  • "La lutte pour arracher la paix générale immédiate si magnifiquement commencée par le prolétariat de Basse-Autriche, auquel s'était jointe la classe ouvrière des autres territoires de la Couronne et de la Hongrie, elle-même a été trahie par la direction du parti, honteusement vendue au gouvernement de l'État de la classe capitaliste et par un soi-disant "conseil ouvrier". Au lieu de pousser le mouvement en avant, à l'exemple de nos frères russes, au lieu de constituer un véritable conseil ouvrier assumant tout le pouvoir, ces lèches-bottes du gouvernement avaient déjà commencé à négocier avec lui. A bas la discipline de cadavre ! Assez de phrases sur la responsabilité et l'unité ! Que chacun de nous porte en lui la conscience de la solidarité prolétarienne !” (dans Programme Communiste n°37).

Révolte dans l’armée

Pendant le mouvement, le préfet de Wien aura noté qu'au début, les autorités étaient débordées, sans aucun moyen d'intervenir de manière énergique et qu'il aurait fallu disposer de dix mille hommes le colonel Kloss, ministre de la Guerre, fit ressortir dans son rapport militaire au Conseil des Ministres du 28 janvier que les ouvriers disposaient d'armes nombreuses et entraient librement dans l'enceinte de l'Arsenal. C'est bien malgré lui que Bauer détruit ses propres thèses de l'isolement et de la répression :

  • "L'effet produit par la grève générale sur l'armée fut encore plus lourd de conséquences. L'effervescence des troupes se manifesta par une série de mutineries qui suivit la grève de janvier. Des troupes slovaques à. Judenburg, serbes à Fünfkirchen, tchèques à Rumburg, Maygares à Budapest se mutinèrent"(Voir n° spécial de Critique Communiste).

Où sont les troupes tchèques, croates et de slovènes d'antan qui furent mises à la disposition de Windischgrätz pour mater la révolution démocratique de Wien en 1848 ? Qui se trouvait isolé sinon l'État à qui était refusé le support de baïonnettes de l'armée permanente ? Sur un front s'étendant de l'Adriatique aux plaines de la Pologne et courait le long de la formidable barrière des Alpes, l'armée autrichienne n'avait pas fait preuve d'un "héroïsme admirable". Dès la mobilisation des recrues, à qui l'État-Major faisait prêter serment de bravoure, le moral était peu brillant, comparable en cela à celui des soldats italiens. Dans la boue ou la neige, les soldats autrichiens n'avaient qu'une hâte : en finir au plus vite avec la boucherie. Le soldat autrichien déserte ou passe aux Russes ; s'il refuse de s'exposer aux coups de quelque coté qu'ils viennent, c'est alors le «brave soldat Chveik» simulant l'idiotie pour échapper au front.

Le commandement ne réussissait pas à opposer des forces régulières importantes et sûres aux grévistes, comme le confirmera presque aussitôt la mutinerie des marins de Cattaro que, seule l'intervention des sous-marins allemands, pu réduire. Tout de suite après la grève de janvier, vers le 6 février l'équipage de la flotte autrichienne mouillée dans les eaux de Cattaro, se souleva ; les marins hissent le drapeau rouge, forment" leurs conseils et rejoignent les ouvriers des arsenaux en grève. Un anarchiste, J. Cserny, qui au cours de la future «Révolution des chrysanthèmes» allait servir héroïquement dans le bataillon "les gars de Lénine" en Hongrie, se porta à la pointe du combat, encourageant ses camarades au combat de classe.

En un mot, la "démoralisation" rendait l'armée impropre à ses tâches impérialistes ; l'insubordination des régiments tout entiers, réalisait la vieille prédiction du "général" blanchi sous le harnais de la lutte du prolétariat :

  • "A ce point, l'armée se convertit en armée populaire ; la machine refuse le service, le militarisme périt de la dialectique de son propre développement"(Engels "Anti-Dühring").

Pareil mouvement avait pu prendre une ampleur grandiose en Allemagne et surtout en Russie parce que là le parti bolchevik avait su donner une liaison étroite entre les conseils ouvriers et les soviets des soldats et de marins. A la tête de la révolte, marchent résolument les matelots puisque leur service à bord exige d'eux des capacités d'ingéniosité et de discipline car un bateau est une véritable usine flottante. L'Autriche n'était pas devenue une puissance navale, coincée entre l'Allemagne impériale et la Russie tsariste : sa chair à canon est constituée essentiellement de paysans qui sont, par nature peu enclins à se plier à une discipline, fût-elle celle de la révolution.

Mais l'État-Major ne badinait pas envers ceux qui s'étaient laissés emporter par un mouvement de révolte. Czernin, très apprécié de la direction du parti socialiste avec laquelle il entretenait des rapports, on ne peut plus cordiaux, exerça de cruelles représailles sur les mutins, soulevés contre l'absurde discipline de corps et la poursuite insensée de la guerre. Czernin pouvait faire pendre et fusiller des dizaines de mutins, il avait encore et toujours la confiance des socialistes autrichiens, comme jamais auparavant aucun autre homme d'État de l'Autriche ne l'avait eue. "Vous et moi, est-ce que nous ne nous entendions pas bien ensemble" se plaisait à répéter le comte au vieil Adler, lequel ne pouvait que lui répondre en souhaitant de voir son Excellence demeurer fidèle à elle-même et ne pas s'écarter d'une politique qui lui valait l'assentiment de la direction socialiste.

Les choses allaient de mal en pis. Dès le 20 décembre 1917, la classe dominante se rendit a l'évidence qu'il fallait confier rapidement les destinées de l'État à un fondé de pouvoir des plus sûr. Son choix ne fut pas difficile et se porta sans tergiversations sur la social-démocratie qui, durant la paix, avait si bien administré son "patrimoine" de parti responsable.

A un Empereur sur le trône depuis 68 ans, le comte Czernin, particulièrement clairvoyant, télégraphiait :

  • "Si nous continuons dans la voie actuelle, nous ne manquerons pas de vivre dans quelque temps des circonstances qui ne le céderont en rien à celles que connaît la Russie".

Les mandarins de la social-démocratie autrichienne, législateurs, bourgmestres ou directeurs de coopératives, s'étaient finalement intégrés dans les rouages du capital financier. Quand il fut plus qu'évident que les revendications économiques des grévistes, pour ne pas mourir de faim, s'orientaient dans la voie politique, leur action fut de se mettre en travers de la lutte du prolétariat pour briser son élan et le détourner de la lutte pour le pouvoir.

C'était bien là ce qu'avait discerné autrefois Trotsky, des représentants du type opposé à de lui du révolutionnaire. La social-démocratie autrichienne était tout à fait représentative “de cet Occident supérieurement développé composée de poltrons qui, en spectateurs paisibles laisseront les russes perdre tout leur sang" (R. Luxembourg).

Lutte contre le Parti Communiste

Il fut particulièrement difficile de constituer le parti communiste pour la réalisation des nouvelles tâches qui trouvèrent les éléments radicaux dans un état d'impréparation lamentable. Même après plusieurs années de massacre, le pôle où l'opposition à une politique d'Union Sacrée suivie par la social-démocratie puisse se cristalliser faisait encore défaut : les Gauches étaient désunies, dispersées autant qu'il était possible.

Koritschoner avait vainement lutté contre le sabotage de la grève de janvier 1918 ; maintenant il remuait ciel et terre pour réunir dans une seule formation distincte les minoritaires de guerre. Sa tâche lui fut facilitée par les discussions engagées à Kienthal par Lénine et Radek. Il rencontra un terrain favorable auprès de certains éléments de l'Association des Etudiants Socialistes ; un groupe de tendance anarchisante "Internationale" ; les syndicalistes révolutionnaires ; l'extrême gauche du groupe socialiste juif de "Poale Sion" et, bien entendu, son propre groupe des "Linksradicale", comprenant J. Strasser qui, comme tant d'autres, avait mis un terme à son activité social-démocrate à l'issue de la grève générale de 1918.

La personnalité de F. Adler fit, pour une part notable, barrage à la constitution de la nouvelle formation révolutionnaire. Celui-ci, à la suite de l'attentat du mois d'octobre 1916 sur la personne du comte Stürgkh était devenu pour toute la classe ouvrière le symbole de l'hostilité à la guerre et du sursaut contre la position chauvine de son parti. Son attitude courageuse lors du procès qui le condamnait à mort, renforça son auréole de martyre. Or, contre toute attente, à sa sortie de prison en novembre 1918, au lieu de servir de drapeau révolutionnaire aux masses, il se remet à la disposition du parti socialiste qui avait proclamé que son acte était celui d'un forcené. Son titre de gloire va servir ainsi à détourner de la lutte pour le pouvoir. Il aura les mains libres pour réunifier tous les conseils en "zentralrätte", instruments d'une lutte difficile contre.... l'aventurisme "communiste" sur le terrain des conseils. La propagande sociale-démocrate contre la scission fut considérable et exerça une profonde influence sur les travailleurs ; elle excita la classe ouvrière contre les communistes en faisant appel à ses pires préjugés. Les mots d'ordre des communistes pour la République des Conseils furent dénoncés comme "agitation effrénée lancée au mépris de toutes les réalités politiques et sociales".

Qui sont réellement ces "énergumènes" dont on dit que leur véritable intention consiste à conduire le pays au chaos ? A Wien, le parti communiste s'appuie sur les ouvriers de districts, ainsi que sur les soldats et démobilisés organisés en milice armée, installée dans une caserne de la Mariahilferstrasse. A Linz, le Soviet des députés des ouvriers et soldats se trouve influencé par les militants communistes. A Salzbourg, le parti possède un appui solide parmi les ouvriers et les paysans, pauvres de la montagne.

L'ancienne armée monarchique était en débandade, les soldats quittaient les casernes pour centrer chez eux. A leur retour de Russie, les prisonniers de guerre, les soldats démobilisés entièrement gagnés aux thèses bolcheviks, rentrent au pays en rapportant tracts, journaux et brochures. Assurément, les appels répétés aux ouvriers, paysans et soldats de tous les pays belligérants ont trouvé un profond écho en Autriche-Hongrie; plus particulièrement, le "Manifeste du Comité Central Exécutif et des Commissaires du Peuple aux ouvriers d'Autriche-Hongrie du 3/11/1918". Même Bauer du reconnaître "dictature du prolétariat", "pouvoir des soviets", on n'entendait que ça dans les rues. Dans les premiers jours de novembre 1918 se constitua le parti communiste pour l'Autriche allemande, avec pour toile de fond les premières manifestations de masses où l'élément le plus important était constitué de soldats démobilisés d'eux-mêmes ou de rapatriés de guerre. Les énergiques militants de la "Linksradicale", groupée autour de Koritschoner, jugeaient la proclamation du parti prématurée puisque tout était à mettre sur pied, depuis les sections locales jusqu'aux organismes centraux. Mais ils finirent par se rallier, le jour même du premier congrès, le 9 novembre 1919.

Après avoir attentivement examiné la situation de décadence irrémédiable du capitalisme, le congrès déclara que la question de participer à la vie parlementaire restaurée par les soins de l'austro-marxisme se posait uniquement pour distraire le prolétariat des voies insurrectionnelles le conduisant à sa dictature de classe. En conséquence, le parti décida à l'unanimité à l'unanimité de dénoncer les fébriles préparatifs électoraux parce que s'effectuant dans la période historique de la révolution prolétarienne.

La Gauche, qui allait diriger le PCA jusqu'à ce que la bolchévisation fasse subir son oeuvre dévastatrice des acquis, en plaçant au sommet deux médiocrités : Fiala et Koplenig, n'eut que très peu de temps devant elle pour charpenter le parti. Elle saisit immédiatement la proclamation officielle de la République, le 12, pour appeler tous les prolétaires et démobilisés à manifester devant le vénérable parlement sous le mot d'ordre "pour la république socialiste" inscrit sur un océan de banderoles. Une foule immense était rassemblée lorsque la fusillade éclata. Alors, en riposte immédiate, un détachement de la "Garde Rouge" occupa la "Neue Freie Presse" et réussit à faire imprimer une proclamation sur l'imminence de la chute définitive de la république bourgeoise.

De la part de la jeune formation communiste, la surestimation des possibilités révolutionnaires était grande avec, en plus, un manque d'unité de vue. Ceux des "Linksradicale" ont même désapprouvé l'occupation du journal, attitude démontrant, hélas, que les groupes ne s'étaient pas encore fondus en un tout cohérent et ordonné. Facilitée par cette discorde, la répression s'abattit à un train d'enfer. A peine constitué, le parti devait passer dans la semi clandestinité : militants pourchassés, locaux sous scellés, journaux interdits, méthodes de gouvernement parfaitement démocratiques que les sociaux-démocrates appliquèrent avec un zèle tout particulier : à Gratz, important centre industriel de Styrie, le "camarade" Resel, commandant militaire de la place, dirigea contre les communistes une terreur en règle.

Durant les premiers mois de 1919, l'Autriche connut une situation épouvantable, mettant à l'ordre du jour la révolution. En Hongrie, dans la nuit du 21 mars, B. Kun et ses compagnons étaient arrachés de la prison par une foule de manifestants : les ouvriers occupèrent les quartiers névralgiques de BudaPest, les conseils proclamèrent la dictature rouge. En Bavière, c'était l'établissement de la république des conseils, le 7 avril. Le parti en Autriche considérant la situation mûre et, fort de ses 50.000 membres fixa l'insurrection pour le 15 juin, pour coïncider avec la date retenue par la commission d'armistice pour la réduction des effectifs militaires.

Soupçonnant la faiblesse des communistes, la social-démocratie se hâta d'accumuler les embûches. Le 13, F.Adler s'adressa aux ouvriers pour les mettre en garde contre un éventuel putsch communiste ; O. Bauer intervint auprès des représentants de la commission pour lui demander de ne pas dégarnir les casernes par un licenciement intempestif de la milice. De la sorte, travaillé par la propagande de l'ex-héros Adler, le conseil ouvrier de Wien se prononça contre l'Insurrection pour se réfugier dans les bras de la démocratie qui ne tarda pas à l'étouffer. Même après l'action de novembre, le parti communiste était loin de posséder une correcte unité de vue sur le problème de l'insurrection.

Faute d'avoir réussi à prendre solidement appui, tels les bolcheviks, sur une puissante vague de grèves ouvrières, de ne pas avoir gagné suffisamment d'influence sur les conseils et de ne pas avoir saisi quel était le moment le plus critique dans les rangs ennemis, l'insurrection a tourné court. La "Garde Rouge" attendant en vain le signal de l'attaque se coordonna mal avec le reste des combattants. La reculade des responsables du parti au dernier moment, leurs atermoiements coûtèrent la vie à une trentaine de manifestants touchés par la fusillade ordonnée par le ministre de l'Intérieur, le social-démocrate Eldersch. Le tragique exemple autrichien nous montre comment il ne faut pas faire l'insurrection, parce qu'à Wien, elle s'est faite justement sous la forme tant redoutée du "putsch".

Théorie de la "violence défensive"

A la limite, la dictature du prolétariat exercée par le système des conseils d'ouvriers et de soldats, Adler et Bauer pouvaient le concevoir, mais à une condition expresse : qu'elle se fasse loin de chez eux, chez les voisins "arriérés". Qu'elle surgisse, avec son cortège de violence, dans la Russie où régnait le "despotisme oriental", qu'elle ait lieu en Hongrie ou Tchécoslovaquie, passe encore. Mais pour les travailleurs autrichiens qui disposent depuis des générations de ce réseau serré de municipalités, de crèches, de clubs sportifs, de cités "ouvrières" ou de coopératives, alors "Vade rétro, Satana" :

  • "Nous sociaux-démocrates3, concédons aux communistes que dans de nombreux pays où la bourgeoisie oppose sa contrainte au prolétariat,  la suprématie de ta bourgeoisie ne pourra être détruite que par la force. Nous concédons que, même en Autriche, des évènements exceptionnels et surtout une guerre pourraient contraindre le prolétariat à utiliser des moyens violents. Mais si des événements extraordinaires ne viennent pas troubler le développement pacifique du pays,  la classe ouvrière s'emparera du pouvoir dans peu de temps par les moyens légaux de la démocratie et pourra exercer son pouvoir dans les formes légales de la démocratie".

Ces paroles empreintes d'une rare sagesse, que Bauer prononça en 1924, n'étaient en fait qu'une pétition de principe sans lendemain. Quand, en 1933 arriva l'heure de démontrer dans la pratique la force de cette fameuse théorie de la "violence défensive", le parti dirigé par Bauer s'effondra sans combat.

Plus à "gauche" dans le parti, Adler tient des propos identiques :

  • "De son côté, l'Assemblée Nationale serait l'organisme qui décide de toutes les questions politiques et culturelles qui se posent après la réorganisation économique ; l'instrument indispensable de la période transitoire qui préserverait du terrorisme la dictature du prolétariat et qui assure un développement continu et paisible loin des orages d'une guerre civile". (Démocratie et conseils ouvriers, Wien 1919, Maspero 1967, p.100).

En brisant le vieil appareil d'État, la Commune de Paris a aboli la distinction bourgeoise entre législatif et exécutif. A l'opposé de cette expérience historique, Adler veut exprimer sa confiance, toute démocratique, au parlementarisme, ce "moulin a paroles où se décide périodiquement quel membre de la classe dominante écrasera le peuple"(Lénine). Quelle horreur si les conseils venaient à confondre législatif et exécutif. Monsieur de Montesquieu se retournerait dans sa tombe!

Avant la première guerre, la social-démocratie autrichienne justifiait sa position "défensive" par le fait qu'il ne fallait pas perdre les conquêtes obtenues à l'intérieur du capitalisme, depuis l'abrogation des droits douaniers jusqu'aux dispensaires "ouvriers" et boulangeries municipales, barrage à la cherté de la vie (sic). A la fin de la guerre, à cet argument s'en ajouta un autre : celui de "rapport de forces".

On partait de l'idée, réellement fondée, que l'Autriche réduite à la dépendance économique, n'aurait jamais suffi à ses besoins sans l'appui des puissances victorieuses. Tout dépendait du bon vouloir de celles-ci. La guerre civile, rompant l'équilibre des forces aurait immédiatement provoqué l'intervention de l'Entente et, c'en aurait été fini du processus de "socialisation lente" qui, peu à peu, transformait les rapports sociaux de production.

Comme toujours en pareil cas, la prise du pouvoir politique par le prolétariat était rabaissée à un acte putschiste de type blanquiste à empêcher coûte que coûte. Mieux valait tenir que courir et, puis si la classe dominante essayait de réagir à son expropriation, c'est alors qu'interviendrait la "violence défensive".

Qu'entendait donc l'austro-marxisme par là ? Protéger la Constitution de la République contre toute attaque d'où qu'elle vienne. Parbleu ! C'est pourquoi il veillera à ce que l'armée reconstituée dispose d'armes et de matériel en quantité suffisante. En 1923, il donna corps à sa doctrine en constituant le Schutzband pour seconder l'armée fédérale numériquement très faible. Ainsi le prolétariat autrichien devenait le bouclier de la démocratie, une démocratie se faisant chaque jour un peu plus carnassière.

La socialisation ou "marche lente vers le socialisme"

Une fois la grève de janvier liquidée, la social-démocratie pu se consacrer à un problème qui lui tenait particulièrement à coeur : poursuivre la "socialisation" entamée dans la période de développement organique du capitalisme autrichien.

En mars 1919, Bauer se trouva promu à la tête de La "Commission de socialisation" aux côtés d'experts économiques chrétiens sociaux, où il pu faire la preuve de ses immenses talents d'administrateur. Socialistes et chrétiens sociaux attaquèrent au problème de la "socialisation" les mines de fer et de charbon et de l'industrie lourde. Les anciens trusts et cartels, nés pendant la guerre se convertirent en "Union Industrielle", gérées suivant le principe de la co-gestion.

Bauer ne s'est jamais lassé de répéter qu'il fallait faire l'impossible pour diminuer les frais de production et développer les méthodes le rationalisation en vigueur dans les pays plus développés :

  • "De cette manière, les Unions Industrielles diminueront considérablement les dépenses d'établissement et rendront possible la production bon marché (...) Si une union parvient à diminuer des frais de production d'une manière essentielle,  le bénéfice des patrons en sera augmenté et, cette augmentation de bénéfice pourra être rapporté à l'État"(La Marche au Socialisme. Wien 1919, chez E.D.I. "Bauer et la révolution" Paris 1968).

Mais la condition indispensable à la réussite du capitalisme "populaire" consistait à ramener dans le bercail social-démocrate les "Arbeiträtte". En tant qu'organisation de lutte, ces derniers s'étaient écroulés sous l'attaque sournoise de la constitution démocratique et, surtout à cause de la chute de la République hongroise des Conseils sous les coups de l'armée française d'Espéry. Ils se transformaient en simples instruments de cogestion pour la fixation des salaires et de stimulant de l'effort productif.

Le 15 mai 1919,  la loi officialisait l'existence des conseils ouvriers sous forme de conseils d'entreprise avec mission d'arbitrer les conflits  survenant sur les lieux d'exploitation, pour faire cheminer sans heurts le capitalisme autrichien.

Dans le temps où il fréquentait l'Université, cet O. Bauer avait beaucoup impressionné Kautsky qui croyait, pas moins, avoir rencontré... Marx ! : "C'est ainsi que je me représente le jeune Marx". Confondre Marx et Lassalle, qui lui pouvait flirter avec Bismarck, voilà encore un bel effet d'optique de l’opportunisme !

Épilogue

Les "sages" austro-marxistes qui étaient à la tête du parti social-démocrate le plus parfaitement organisé du monde, se sont félicités d'avoir épargné au prolétariat autrichien le "cauchemar" de la guerre civile. Et ils se sont congratulés de l'avoir engagé dans "une paix Véritablement constructive destinée à durer". En pleine crise révolutionnaire, pour calmer la faim et la colère des masses, ils leur ont jeté l'os de la "sozialpartnershaft" autrement dit la cogestion. Il est vrai qu'à Wien, les socialistes avaient su élever jusqu'à l'art la tactique de la neutralisation du prolétariat par une fourberie rarement égalée.

Une fois le grand précurseur de la révolution russe, Herzen, a dit de Bakounine que ce dernier était parfois trop enclin à prendre le troisième mois de la grossesse pour le terme. En tant que campagnard un peu rustre, notre "batko" n'entendait certainement rien à l'obstétrique sociale et manipulait dangereusement, comme à Lyon en 1871, le bistouri social. Mais nos raffinés docteurs en science de l'austro-marxisme firent pire : ayant refusé d'accoucher l'enfant ; ils récoltèrent en retour... l'austro-fascisme.

Vers les années 1933, l'Autriche se trouvait être le théâtre du dernier acte de la guerre civile commencée en 1918. Cette république modèle, portée sur les fonts baptismaux par les grands officiants de la "voie pacifique au socialisme” ne faisait aucun quartier. Progressivement, la police légale investissait ce qui, naguère, faisait l'orgueil des bonzes.

De même qu'en Italie, dans un dernier sursaut, le prolétariat autrichien prit les armes, non pour sauver les institutions, mais pour vendre le plus chèrement possible sa peau. Des centaines de combattants ouvriers versèrent leur sang, par groupes isolés, sans directive centrale, en dépit de la carence des chefs militaires du "schutzbund" et surtout contre les ordres formels de la Zentrale qui prêchait, encore à ce moment là, la confiance dans les rouages démocratiques. Un grand nombre de membres du parti socialiste se battirent malgré eux, le fusil à la main ce qui, évidemment, permit à la social-démocratie en tant que telle de se retrouver avec l'auréole de martyr de la lutte anti-fasciste.

Après l'héroïque soulèvement de février 1934, les gardes civiques de la "Heimwehren" ratissaient les rues de Wien et de Linz au pas cadencé ; les domiciles des travailleurs étaient perquisitionnés et mis à sac. On pouvait voir alors le débonnaire citoyen Biedermayer, rendu enragé par la crise, donner la chasse aux juifs et aux ouvriers. Monseigneur le prince le Stahrenberg et Monseigneur le très dévôt ; Seipel, faisaient mettre en position les lance-mines de la république pour bombarder les derniers grévistes ; partout, dans les usines, les travailleurs "rouges" étaient remplacés par des employés "patriotes". La démocratie parlait le langage de la poudre dans un État se définissant "totalitaire mais sans arbitraire".

L'austro-marxisme avait beau jeté ses cris perçants de femmelette et proposé aux communistes le pacte d'unité d'action anti-fasciste. C'était bien lui et personne d'autre qui avait préparé le lit du fascisme. Jouant sa sempiternelle carte du "moindre mal", n'avait-il pas tenté un rapprochement avec Dolfuss pour protéger l'Autriche du nazisme ? En 1934, Dolfuss lui marqua toute son ingratitude en le réduisant à l'illégalité.

Avant de disparaître, Bauer eut encore le temps de signer une ultime forfaiture. Il salua, lui l'ennemi de toute violence, la sinistre théorie du socialisme dans un seul pays. Il engagea les travailleurs du monde entier à suivre l'exemple du stalinisme. Il en appela aux partis "ouvriers" des pays démocratiques à conclure l'Union Sacrée avec leurs gouvernements :

  • "Quiconque prend position contre l'URSS pendant la guerre, fait le jeu de la contre-révolution et devient notre ennemi mortel".

Quand l'Armée Rouge, en avril 1945, "libéra" Wien, le vieux Renner se vit confier par les russes la tâche de former le gouvernement provisoire et Staline put faire l'éloge du "chancelier d'opérette”. Renner est certainement un des rares politiciens qui, par deux fois au cours de sa vie, eut à mettre sur pied un appareil d'État dans des moments cruciaux pour "sa" bourgeoisie.

Aujourd'hui, l'homme qui est chargé de faire avaler aux travailleurs autrichiens la pilule de l'austérité se nomme Kreisky qui se targue de continuer l'oeuvre de l'austro-marxisme. Nous ne saurions en douter un seul instant.

R. C.

<<>>-oOo -

  • "A tous les slogans, comme à tous les arguments nationalistes, on répondra : exploitation, plus-value, lutte de classe. S'ils parlent des revendications d'une école nationale, nous attirerons l'attention sur l'indigence de l'enseignement dispensé aux enfants d'ouvriers qui n’apprennent pas plus que ce dont ils ont besoin pour pouvoir trimer plus tard au service du capital. S'ils parlent de panneaux indicateurs et de charges administratives, nous parlerons de la misère qui contraint les prolétaires à émigrer. S'ils parlent de l'unité de la nation, nous parlerons de l'exploitation et de l'oppression de classe. S'ils parlent de la grandeur de la nation, nous parlerons de la solidarité du prolétariat dans le monde entier."

Pannekoek : "Lutte de classe et nation"

 



[1] [16] Un parti centralisé, c'est certes ce qui était souhaité... à la condition qu'en son sein soit respectée l'autonomie nationale. Loin d'être à l'image de la communauté d'intérêts de tous les prolétaires, le "Gesamtpartei" ressemblait au manteau d'Arlequin fait de plusieurs petits partis nationaux. Un affirme sa "germanité", un second son "italianité", un troisième sa "ruthénité". Au Reicharat, il était d'usage courant que tel groupe de députés socialistes tchèque vota dans un sens tout à fait contraire à celui des camarades allemands. Moins il sera question de souder le prolétariat en une armée compacte sur l'objectif de classe, plus on occupa l'esprit des travailleurs avec le "fait national", plus vite se fit la débandade. A partir des années 90, la crise séparatiste brisa l'unité ouvrière. On réorganisa les syndicats en donnant entière satisfaction aux tendances séparatistes et, à la fin du siècle, le syndicalisme autrichien était tronçonné en autant de fédérations qu'il existe de groupes nationaux.

Géographique: 

  • Autriche [17]

Courants politiques: 

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