Du Venezuela au Cachemire, du Groenland au Soudan, à Gaza, en Ukraine ou au Sahel, le monde capitaliste prend feu de toutes parts. Les fusils grondent en mer de Chine, le Moyen-Orient est à feu et à sang, l’Iran s’enfonce dans un immense chaos. Et les États-Unis, présentés jusqu’ici comme les « champions de la démocratie », sont le principal incendiaire de la planète : pour des projets fumeux au Groenland, Trump plante un nouveau clou sur le cercueil de l’alliance transatlantique ; pour tenter de chasser la Chine d’Amérique latine, il déstabilise un continent entier ; il relègue les brigands de l’ONU au second plan au profit d’un projet nébuleux, le « Conseil de la paix », qui a tous les traits d’une opération d’extorsion… Nous assistons à une profonde accélération du militarisme et des confrontations. En fait, nous assistons à une accélération considérable du chaos et des confrontations entre cliques bourgeoises.
Si les États-Unis sont au cœur du chaos mondial, Trump est aussi le produit d’un capitalisme fou. Car dans tous les pays, puissants ou non, démocratiques ou autoritaires, la bourgeoisie cherche à embrigader les exploités derrière ses sordides intérêts nationaux, que ce soit directement derrière un fusil ou en acceptant les « réformes » et les coups budgétaires pour acheter des armes.
En Ukraine, Poutine envoie des milliers de jeunes gens à la boucherie sous le prétexte délirant de sauver les populations de langue russe du nazisme. De l’autre côté du front, le gouvernement archi-corrompu de Zelensky envoie la population au massacre au nom de la souveraineté nationale et de la démocratie.
À Gaza, l’armée israélienne transforme des gosses de 18 ou 20 ans en assassins tandis que le Hamas utilise cyniquement la population comme bouclier humain.
En Iran, alors que les mollahs écrasent la colère dans le sang, des factions rivales, activement soutenues par Israël et les États-Unis, attisent les révoltes en faveur de la « démocratie » et au retour du Shah.
Pendant ce temps, on explique aux ouvriers en Europe que les « sacrifices » sont nécessaires pour le réarmement et on prépare les esprits à l’économie de guerre : il faudrait « accepter de perdre nos enfants », selon les mots du chef d’état-major des armées françaises. Tout cela, comme toujours, au nom des valeurs démocratiques et de la paix !
Et aujourd’hui, on nous demande de choisir entre les Mollahs sanguinaires et une bourgeoisie iranienne « démocratique », constituée d’un ramassis de mafieux, de monarchistes archaïques et de parvenus soutenus par Trump et le massacreur Netanyahu !
Le capitalisme suinte la misère et la mort par tous les pores ! L’immense chaos qui s’est installé au Moyen-Orient depuis la fin de la guerre froide est en train de s’étendre à la planète entière. Mais il faudrait quand même choisir le « camp du bien » ou celui du « moindre mal »… Non ! Aucune faction de la bourgeoisie, démocratique ou non, puissante ou faible, n’est en mesure de créer les conditions d’un monde en paix et de stabilité. Engluées dans l’engrenage des contradictions historiques et sans issues du capitalisme, elles ne peuvent que répandre le chaos et la mort. Choisir un camp bourgeois contre un autre, c’est toujours choisir nos exploiteurs et nos assassins.
Face à cet immense chaos, à l’avenir désastreux que nous promet le capitalisme, la peur s’installe sur tous les continents. Comment réagir ? Si aucun camp bourgeois n’a la solution, on fait quoi, là, maintenant ? On laisse passivement les massacres se perpétuer en attendant la révolution ?
L’histoire a montré que la seule classe capable de mettre fin aux guerres du capitalisme, c’est le prolétariat en lutte, et personne d’autre. Ce fut le cas lorsque les ouvriers en Russie renversèrent l’État bourgeois en 1917 et que les ouvriers en Allemagne se révoltèrent en 1918. Cette vague révolutionnaire en Europe de l’Est et le risque de la voir se répandre à l’Ouest a contraint les gouvernements à stopper la Première Guerre mondiale. Ce fut le cas lorsque le retour de la classe ouvrière, à partir de Mai 68, après des décennies de contre-révolution, a empêché les blocs russes et américains de s’affronter dans une Troisième Guerre mondiale. La paix réelle et définitive, le prolétariat devra la conquérir en renversant le capitalisme à l’échelle mondiale !
Le prolétariat n’a, certes, pas encore la force de s’opposer directement à la guerre et la perspective révolutionnaire n’est clairement pas pour demain. Le chemin vers le renversement du capitalisme sera long et semé d’embûches. Mais il n’y en a pas d’autre. Aujourd’hui, il y a deux directions possibles : soit nous nous laissons embarquer dans de fausses alternatives entre cliques bourgeoises pour un capitalisme plus juste et pacifique, idéologie qui a toujours contribué à désarmer la classe face à l’impérialisme au nom du « moindre mal », « du droit des agressés à se défendre », du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes »… Soit, patiemment, nous combattons pour développer notre solidarité, notre identité et notre conscience de classe, pour développer un mouvement qui est le seul à même de mettre un point final au capitalisme et à ses guerres.
Depuis 2022, comme nous l’avons souligné dans de nombreux articles, la classe ouvrière a commencé à retrouver sa combativité à l’échelle internationale.1 Et c’est déjà à travers ces luttes contre les sacrifices exigés par le militarisme que le prolétariat exprime concrètement sa solidarité envers ses frères de classe dans les pays en guerre.
Mais surtout, cette rupture avec la passivité des décennies antérieures s’appuie sur un développement souterrain de la conscience de classe, indispensable à la politisation des luttes. À différents niveaux (très hétérogènes), les ouvriers s’interrogent sur l’avenir de la société, sur la façon d’organiser les luttes, sur l’identité de classe. Cette réflexion est le terreau de l’avenir révolutionnaire. Il revient aux petites minorités communistes de tirer le plus en avant possible cette réflexion pour préparer les luttes de demain. C’est pourquoi, dès aujourd’hui, nous rassembler pour réfléchir ensemble, convaincre, militer et pousser au débat partout où cela est possible, ce n’est pas une perte de temps, c’est, au contraire, préparer l’avenir.
EG, 15 janvier 2026
1) Des centaines d'infirmières de l’hôpital Henry Ford Genesys de Grand Blanc, dans le Michigan, sont en grève au moment où nous écrivons ces lignes, de même que 15 000 infirmières dans les principaux hôpitaux de New York, notamment les campus du Mount Sinai, Montefiore dans le Bronx. Toutes réclament de meilleures conditions de vie, de travail et d'égards pour les patients.
La bourgeoisie ne se contente pas de chercher à directement enrôler le prolétariat dans ses guerres, elle compte aussi sur ses organisations de gauche pour pousser les prolétaires à accepter les sacrifices et à rallier telle ou telle fraction bourgeoise, jugée plus « progressiste », « anti-impérialiste », etc.
Une partie de la gauche appelle ainsi à soutenir Maduro contre les aventures de Trump au Venezuela. Pour le groupe trotskiste britannique Socialist Workers Party (SWP), « il ne peut y avoir d’ambiguïté ni de tergiversations au sein de la gauche et du mouvement syndical : le renversement de Maduro par les États-Unis ne fera que retarder la lutte pour la libération au Venezuela et dans toute l’Amérique latine. […] Descendez dans la rue, montrez votre solidarité avec le peuple vénézuélien qui résiste à l’impérialisme, exigez que le gouvernement britannique condamne l’invasion gangster de Trump ». En vérité, le « socialisme du XXIe siècle » n’est qu’une imposture, une abominable machine à exploiter la classe ouvrière, un régime qui a réprimé avec une grande férocité les luttes de la classe ouvrière. Ce « phare pour la gauche, les mouvements progressistes et la résistance à l’impérialisme » (selon le SWP) a poussé huit millions de migrants (sur une population de 28 millions) à fuir la misère et la répression.
De même, lutter contre les ambitions de Trump au Groenland, ce serait préserver « les valeurs de l’Europe ». Pour un des chefs de La France insoumise, Manuel Bompard, la France devrait « évidemment » défendre militairement le Groenland en cas d’attaque des États-Unis. Rappelons tout de même que c’est cette Europe démocratique qui mène les mêmes politiques de pillage et de destruction en Afrique, au Moyen-Orient et ailleurs ! Que ses « valeurs » n’ont pas empêché, par le passé, l’État danois de mener d’ignobles campagnes eugénistes à l’égard d’une population qu’ils prétendent aujourd’hui protéger des appétits américains !
Malgré ça, le trotskisme parvient tout de même à nous vendre sa camelote nationaliste en défendant l’indépendance du Groenland : « En tant qu’anti-impérialistes et internationalistes, nous nous déclarons inconditionnellement solidaires de la lutte pour l’autodétermination des communautés du Groenland », selon les mots du groupe Révolution permanente en France. Voilà ce qu’est l’internationalisme selon la gauche du capital : appeler à la création d’un nouvel acteur impérialiste qui ne manquerait pas de s’acoquiner avec les États-Unis, la Russie, voire la Chine pour la défense de ses intérêts nationaux !
Il n’y a plus rien à espérer de la société capitaliste ! Partout, la bourgeoisie exploite et assassine ! Partout, les guerres sont des conflits entre nations concurrentes, entre bourgeoisies rivales, où meurent les exploités au seul profit des exploiteurs dont les gauchistes sont les plus zélés représentants !
EG, 15 janvier 2026
Au second semestre 2025, plusieurs pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, où la misère est intense et généralisée, ont été secoués par des révoltes populaires. Ces dernières ont débuté en Indonésie en août, suivies par le Népal et les Philippines en septembre. Elles se sont ensuite propagées au Pérou et à plusieurs pays d’Afrique (Togo, Maroc, Madagascar et Tanzanie) et ont éclaté en seulement quelques mois. La colère a été attisée par la corruption, l’injustice, les inégalités et le manque de transparence, dans des pays lourdement affectés par la crise du capitalisme mondial.
Les médias dominants ont instrumentalisé ces mouvements, affirmant que la jeunesse, la génération Z, allait changer le monde. Mais le monde a-t-il réellement besoin de ces révoltes populaires et contribuent-elles à mettre fin à la barbarie ?
Le Népal compte parmi les pays les plus pauvres du monde et subit une forte inflation, un sous-emploi chronique, et un faible niveau d’investissement. Son économie se maintient à flot principalement grâce aux transferts de fonds de centaines de milliers de jeunes travaillant à l’étranger dans des conditions déplorables. L’économie indonésienne est également soumise à de fortes tensions, et tout indique que le pays approche d’un point de rupture budgétaire, avec un chômage important, des licenciements massifs dans le secteur industriel et des ménages frappés d’une crise liée au coût de la vie exorbitant. Tous ces pays sont confrontés au sous-emploi, à des inégalités de revenus considérables, une pauvreté absolue, et des crises alimentaires récurrentes.
La population dans ces pays est très jeune. Souvent, le pourcentage des jeunes de moins de 30 ans représente 50 %, voire parfois 60 % de la population. Et le taux de chômage parmi cette génération est très élevé. Par exemple, en Indonésie, il dépasse les 15 % ; au Népal, il dépasse largement les 20 % ; au Pérou, il est d’environ 30 % ; et au Maroc, il approche même des 40 % ! Pour une grande partie de la jeunesse de ces pays, les perspectives sont extrêmement sombres. C’est l’une des raisons de son implication massive dans ces formes de contestation.
À cela s’ajoute une corruption endémique qui exaspère la population. Selon l’Indice de corruption « Transparency International’s 2024 Corruption Perceptions Index », tous les pays touchés par ces mouvements qui mobilisent largement la jeunesse figurent parmi les plus corrompus : le Maroc et l’Indonésie se classent 99e, le Népal 107e, les Philippines 114e, le Togo 124e. le Pérou 127e et Madagascar 140e sur 180 pays. Lors des manifestations, partout, la corruption persistante de la clique au pouvoir est l’un des enjeux centraux.
En Indonésie, les grandes manifestations populaires du 25 août ont été déclenchées par l’annonce d’une allocation logement de 50 millions de roupies par mois pour les parlementaires. Cette annonce intervenait dans un contexte de licenciements massifs (plus de 80 000 travailleurs), d’une hausse de plus de 100 % de la taxe foncière et de coupes budgétaires drastiques dans l’éducation, les travaux publics et la santé. Face à ces protestations, la Coalition des syndicats (KSPI) décidait d’organiser une grève générale, le 28 août, formulant des revendications économiques, mais fortement marquées par le nationalisme et totalement noyées dans les mystifications démocratiques, comme la fin de la délocalisation, le gel des licenciements, la hausse du salaire minimum, et la révision des lois anticorruption. Cependant, le 29 août, la mort d’un livreur percuté par une voiture de police envenimait la situation et déchaînait des émeutes dans trente provinces du pays pendant toute une semaine, avec des dizaines de bâtiments publics et privés incendiés et plus de 2 000 personnes arrêtées.
Au Népal, le déclencheur immédiat des manifestations populaires a été l’interdiction par le gouvernement de 26 plateformes de médias sociaux le 4 septembre. Ce blocage a été perçu comme une tentative de la part du gouvernement de dissimuler sa corruption. Les banderoles et les pancartes brandies lors des rassemblements dénonçaient le népotisme, la corruption et l’impunité. Pour une génération confrontée au chômage, à l’inflation et désabusée par les partis traditionnels, ces pratiques incarnent un « système » défaillant. Lorsque la police anti-émeute a fait usage de balles réelles les 8 et 9 septembre, tuant plus de 70 manifestants et en blessant plus de 2 000 autres, les manifestations ont dégénéré. Dès lors, la jeunesse déchaînait une violence aveugle et vengeresse : par des pillages, des agressions et poursuites de politiciens, l’incendie du siège du Parti du Congrès et du Parlement.
Au Maroc, la mort de huit femmes victimes de soins médiocres dans les hôpitaux publics de la ville du Premier ministre, a été l’étincelle d’une série de mobilisations contre la corruption massive des « élites » et le népotisme des politiciens. Le décalage entre le manque de perspective de la jeunesse, le chômage massif, et les investissements dispendieux de l’État dans les stades pour la Coupe d’Afrique de football et la Coupe du monde en 2030, a été un moteur de la colère, férocement réprimée par le pouvoir avec trois morts, des centaines de blessés et des milliers d’arrestations.
Si la colère et l’envie de se battre sont légitimes, contrairement à ce que pensent les manifestants, la mauvaise gestion de l’État ou la corruption de tel ou tel politicien ou faction bourgeoise ne constituent qu’un symptôme de la putréfaction de l’ensemble du système capitaliste. La souffrance et la misère dans ces pays sont fondamentalement dues à l’économie capitaliste, qui traverse une crise sans précédent et sacrifie toujours plus de pans de la population mondiale dans une tentative de prolonger son agonie, à commencer par les pays les plus fragiles. La crise historique du capitalisme se traduit par une absence totale de perspective pour la masse de la population, et en particulier pour les jeunes, qui souffrent d’un chômage chronique.
Les révoltes populaires sont par définition hétérogènes et n’ont pas de caractère de classe : s’y rassemble « le peuple », sans que la classe ouvrière ne puisse développer sa propre lutte autonome, où la frontière entre classes est brouillée. De fait, ces révoltes sont incapables de développer une perspective autre que celle d’un État-nation illusoirement libéré de ses inévitables dérives, et nourrissent toutes les illusions démocratiques et la défense de l’État dont se sert la bourgeoisie pour éloigner le prolétariat de sa perspective révolutionnaire. Elles ne sont ainsi pas dirigées contre l’État bourgeois, mais seulement contre ses « effets pervers » prétendument « réparables ».
De facto réduites à l’impuissance et à l’absence de perspective, une des caractéristiques inhérentes des révoltes populaires, c’est la violence sans but. Comme les revendications ne peuvent être satisfaites immédiatement et de manière satisfaisante, la rage commence à prendre le dessus et les mouvements dégénèrent rapidement en violence aveugle, détruisant tout ce qui se présente sur leur chemin.
Mais les affrontements avec les forces de répression, l’occupation des bâtiments gouvernementaux, la traque des membres du gouvernement et même la participation massive des travailleurs à ces actions ne confèrent pas à ces mouvements sociaux un caractère révolutionnaire, même pas potentiel, malgré les efforts répétés de l’extrême gauche capitaliste pour nous le faire croire.1
Ces révoltes populaires sont régulièrement exploitées, manipulées par des cliques bourgeoises et utilisées à leur avantage. La protestation contre la corruption aux Philippines, contre les inégalités de revenus en Indonésie ou contre l’interdiction des réseaux sociaux au Népal, etc.; tous ces prétextes offrent aux organisations bourgeoises un excellent paravent pour régler leurs rivalités, comme ce fut le cas lors de la manifestation anticorruption du 17 novembre à Manille, globalement récupérée par une secte chrétienne en faveur du camp de Duterte.
On voit les effets de cette impasse en Iran, où la classe ouvrière, incapable de développer sa lutte de façon autonome, de diriger son mécontentement contre l’exploitation, prise au piège des illusions sur la « démocratie », le « peuple », les « droits individuels », est enchaînée et massacrée dans des affrontements sanguinaires entre factions bourgeoises qui promettent toutes un pays sans corruption, plus libre et plus juste.
Toutes ces manifestations aboutissent soit à de fausses victoires, lorsque l’ancienne faction bourgeoise est remplacée par une nouvelle, soit à une répression d’État pure et simple, voire aux deux. Et la réponse de l’État à ces manifestations est généralement brutale : au Népal, elle a fait plus de 70 morts et des centaines de blessés, en Indonésie des milliers d’arrestations, à Madagascar 22 morts et plus d’une centaine de blessés. Les révoltes populaires, reflet d’un monde sans avenir, caractéristiques par excellence de la phase de décomposition du système, ne peuvent que propager les maux d’un capitalisme en putréfaction.2
Les révoltes populaires entretiennent les mystifications sur un capitalisme plus juste et mieux géré, et ne constituent en aucun cas un tremplin vers la lutte de classe. Elles représentent un obstacle majeur et un piège dangereux pour le prolétariat. Car les revendications formulées lors de ces mouvements « diluent le prolétariat dans l’ensemble de la population, estompant la conscience de son combat historique, le soumettant à la logique de la domination capitaliste et le réduisant à l’impuissance politique ».3 Le prolétariat a tout à perdre en se laissant noyer dans une vague de protestations populaires, totalement aveuglées par les illusions démocratiques et la possibilité d’un État capitaliste « propre ».
Les travailleurs doivent, au contraire, imposer leurs propres slogans, leurs propres revendications et organiser leurs propres rassemblements, dans le cadre d’un mouvement qui leur soit propre. En luttant sur le terrain économique (salaires, « réformes », licenciements, etc.), ils commencent, même sans le voir clairement, à s’opposer aux structures mêmes de la société capitaliste, à l’exploitation salariale. Ils créent, sur le long terme, les conditions d’une réflexion plus large, d’une prise de conscience de la perspective révolutionnaire. Le prolétariat est, en effet, la seule force de la société capable d’offrir une alternative aux conditions toujours plus insupportables d’un capitalisme obsolète. Mais cela ne peut réussir à l’intérieur des frontières d’un seul pays, surtout lorsque ce prolétariat est isolé des bataillons du prolétariat au cœur du capitalisme et a peu d’expérience de la lutte contre la démocratie bourgeoise et les multiples pièges que cette classe lui tend. Ce n’est qu’en développant une lutte commune avec les masses laborieuses des pays centraux, qui ont accumulé une longue expérience de la mystification démocratique, que sera possible le renversement nécessaire du capitalisme et l’émancipation de l’humanité.
Dennis, janvier 2026
1) La section anglaise de l’Internationale communiste révolutionnaire (ex-IMT) donne comme titre à l’un de ses articles : « De l’Italie à l’Indonésie, de Madagascar au Maroc : une vague de révolution, de rébellion et de révolte déferle sur le monde ».
2) La Tendance communiste internationale (TCI) a fait preuve d’un opportunisme flagrant en publiant une déclaration sur les manifestations au Népal (Statement on the Protests in Nepal [7]), signée par la section sud-asiatique du NWBCW. En soutenant l’appel lancé à la génération Z népalaise à « mener une lutte politique et violente », elle les incite en réalité à se lancer dans des actions aventuristes qui s’apparentent à un suicide !
3) « Face à la plongée dans la crise économique mondiale et la misère, les révoltes populaires constituent une impasse [8] », Revue Internationale n° 163.
Avec l’opération spectaculaire du 3 janvier, enlevant dans leur sommeil, au fond d’une demeure ultra-sécurisée, le président du Venezuela Nicolas Maduro et son épouse Cilia Flores, la première puissance mondiale lançait un avertissement au monde entier : les États-Unis peuvent user à tout moment de leur force militaire écrasante pour imposer et défendre partout leurs intérêts nationaux. Le chantage, les pressions ouvertes et désormais le rapt, propres aux systèmes mafieux, ont désormais pignon sur rue au sein de l’ex-communauté internationale. Et c’est selon ces mêmes méthodes ouvertes de gangsters que la puissance américaine a proféré des menaces face aux autres voyous du monde qui apparaissent, par contraste seulement, plus policés, soufflant le chaud et le froid sur le Groenland ou le Canada, face aux Européens, à l’Otan ou à l’ONU lors du Forum de Davos.1 La justification officielle complètement fallacieuse de lutte contre le narco-terrorisme de Maduro, était un simple prétexte qui ne trompe personne. De même, les grandes envolées de Trump sur le pétrole vénézuélien, largement reprises par toutes les bourgeoisies internationales et en particulier leurs fractions gauchistes, pour réduire l’événement à une simple guerre pour les ressources ne font plus vraiment recette : l’extraction trop coûteuse, les installations vétustes et l’instabilité n’intéressent pas vraiment les grands groupes pétroliers, ni les investisseurs qui ne se bousculent pas au portillon. Le sens de l’événement et la portée de l’offensive américaine sont bel et bien ailleurs, bien plus globaux, bien plus brutaux et destructeurs !
En réalité, les intentions de l’administration Trump et des États-Unis étaient de frapper et d’intimider leurs rivaux, notamment chinois et russes, de tenter de les dissuader, eux qui n’hésitent plus à s’engouffrer de manière agressive dans la zone d’influence traditionnelle de Washington qu’est l’Amérique latine. Les intrusions commerciales sur le continent ou la construction d’infrastructures portuaires sont de plus en plus mal vécues par l’Oncle Sam, comme en a témoigné déjà, par exemple, la réaction de Trump au Panama au sujet des flux de marchandises chinoises et du contrôle du canal. Derrière la rhétorique de la « consolidation par hémisphères » se cache une priorité stratégique qui demeure absolument intacte : contenir le principal challenger des États-Unis dans l’arène mondiale, la Chine, et empêcher son expansion. C’est là le principal mobile de cette entreprise militaire au Venezuela.
Cette politique brutale, qui ne fait qu’impulser la nouvelle Stratégie de Défense nationale (SSN) annoncée et publiée à peine un mois plus tôt, est d’envergure. Elle ouvre davantage la boîte de Pandore, celle de l’accélération inédite du chaos et du désordre mondial. Et sa méthode consistant à piétiner le droit international revient ni plus ni moins qu’à faire voler en éclats tout l’ordre international et les institutions mises en place pour le garantir qui avaient été instaurées depuis 1945 par les États-Unis eux-mêmes. En ce sens, l’offensive américaine marque un approfondissement considérable du processus de délitement de la société capitaliste, une qualité nouvelle dans l’évolution des rivalités impérialistes et du « chacun pour soi ».
La politique de Trump, prosaïquement décomplexée et aux contours imprévisibles, a déjà de profondes conséquences. En quelques jours seulement, Washington est passé de l’escalade de son intervention au Venezuela à de nouvelles et très directes menaces contre le Danemark concernant le Groenland, puis à la saisie d’un navire russe dans les eaux internationales, avant d’annoncer de nouveaux programmes d’armement massifs ! C’est maintenant le Canada qui est directement visé à travers la volonté américaine de déstabiliser la province de l’Alberta. Cette politique annonciatrice d’une nouvelle aggravation du militarisme et des tensions s’effectue déjà dans un contexte d’instabilité croissante et de guerres totalement destructrices, notamment en Europe entre l’Ukraine et la Russie, accélérant encore la course effrénée aux armements.2 Si les réactions de l’Union européenne ont été sur le moment plus fermes qu’à l’habitude face aux menaces de Trump, face à sa volonté de faire du Groenland le 51e État des États-Unis, les discordances ne font que s’amplifier au sein de l’OTAN. Contrairement au Venezuela, le Groenland fait partie du Danemark, menacé pour la première fois dans son intégrité par les États-Unis alors qu’il s’agit d’un État de l’Union européenne depuis 1973, membre fondateur de l’OTAN. De même le Canada, lui aussi menacé par le clan Trump, est un pays membre du Commonwealth britannique, de l’OTAN et un allié traditionnel des États-Unis.
Une telle accélération de la situation et la nature des menaces ne font ainsi que chauffer à blanc les tensions, renforcer la fébrilité, l’incapacité déjà existante des grandes puissances à maintenir une cohérence stratégique sur le long terme. Les événements s’enchaînent à une vitesse folle, obligeant des réponses immédiates, un bouleversement que les États ne peuvent prendre le temps d’assimiler, conduisant à des tensions où les alliances du passé déjà fragilisées sont rapidement remises en cause, poussant aussi à des réactions éphémères, de circonstances, changeantes, désormais sans véritable boussole. Les menaces imprévisibles de Trump, après le divorce transatlantique, comme la volonté de se délester du soutien à l’Ukraine et d’en finir unilatéralement avec ce conflit, sans compter les menaces de droits de douane délirants à l’égard des pays européens, avaient conduit à de timides réprobations de ces derniers. Aujourd’hui, même si cela s’avère en ordre dispersé, les pays européens et de l’Union européenne ont pour la plupart jugé les menaces « inacceptables » en faisant front. C’est la raison pour laquelle ils ont cette fois tenu tête et envoyé des contingents militaires symboliques en urgence au Groenland, poussant le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, à tenir un rôle complexe d’équilibriste, au prix de grands écarts, pour tenter de faire baisser la pression, d’infléchir en apparence les intentions de Trump et de soulager momentanément des bourgeoisies européennes toujours inquiètes. Une telle situation confirme pleinement l’analyse du CCI à propos du divorce entre l’Oncle Sam et l’Union européenne, souligne l’accélération du chaos guerrier dans le chacun pour soi, alors que les autres groupes du milieu politique prolétarien continuent de parler d’un « bloc qui se renforce en vue de la troisième guerre mondiale ».
De plus en plus de voix s’élèvent désormais en Europe pour affirmer que les États-Unis ne sont plus des alliés fiables ! Une conviction qui s’est encore affermie pour certains membres de l’Union européenne, notamment face à la nouvelle surprise de Trump consistant à contourner et s’abstraire en totalité du cadre de l’ONU, en inaugurant, au moment même du Forum de Davos, sa propre structure alternative, un prétendu « conseil de paix » entièrement érigé à sa botte. Finalement, les puissances européennes se trouvent prises au piège d’une dépendance militaire et énergétique forte envers Washington et leur fermeté initiale apparaît comme fragile. Une situation qui ne peut qu’aggraver les tensions croissantes entre les États européens, et en leur sein entre les factions pro et anti-américaines, engendrant ainsi une fragilisation et une instabilité politique accrue.
Mais rien de tout cela ne témoigne pour autant d’un regain du contrôle de la puissance américaine sur le monde. L’abandon du multilatéralisme, des règles de l’ordre international et des mystifications démocratiques, mis en place par les États-Unis eux-mêmes après la Seconde Guerre mondiale, est au contraire l’expression la plus claire de son affaiblissement historique. Si la Stratégie de sécurité nationale (SSN) ne marque nullement une rupture avec les ambitions hégémoniques de l’impérialisme américain, elle vise la défense de ses intérêts propres dans un contexte où il n’est plus capable d’imposer un « nouvel ordre mondial » face au chacun pour soi qui domine le monde. Aussi, si certains s’inquiètent pour la santé mentale de Trump et se demandent pourquoi nous en sommes arrivés à un tel niveau de chaos et de dangerosité du monde, où les États-Unis semblent à plus long terme se tirer une balle dans le pied, la réponse ne saurait se trouver dans la personnalité ou le profil de Trump, aussi irrationnel que puisse paraître son comportement. Les raisons de son comportement politique et de tout ce chaos sont à rechercher dans l’évolution historique du système capitaliste. Trump n’est autre que le vrai visage d’un capitalisme en pleine putréfaction.
Après l’implosion du bloc de l’Est et l’effondrement de l’Union « soviétique » en 1989, produits et révélateurs de la nouvelle période de décomposition du capitalisme, le président Georges W. Bush senior annonça l’avènement d’un « nouvel ordre mondial » sous la houlette des États-Unis et tira profit de l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990 pour lancer la première Guerre du Golfe afin de garantir au nom de la « communauté internationale » et de l’ONU le respect du droit international, d’aligner derrière eux plus d’une bonne trentaine de pays et de resserrer les rangs de ses ex-alliés européens.
Mais rapidement, le paysage impérialiste mondial devait être marqué par une remise en cause systématique et généralisée du leadership américain, y compris par les alliés européens. Dès lors, les réactions du gendarme américain pour défendre son leadership deviendront de plus en plus brutales. Lors de la guerre en Yougoslavie peu de temps après, des membres de l’OTAN s’étaient opposés ouvertement et frontalement à l’Oncle Sam qui avait fini par avoir le dernier mot en montrant les muscles amenant à la signature des accords de Dayton en 1995, réussissant péniblement à mettre fin à la guerre en Bosnie. Plus gravement encore, lors de la seconde guerre et de l’invasion de l’Irak en 2003, des « alliés » de l’OTAN, dont la France et l’Allemagne, iront jusqu’à refuser de soutenir la politique des États-Unis et de participer aux opérations militaires. C’est sans l’assentiment de l’ONU et avec un soutien réduit des membres de l’OTAN que l’administration Bush junior envahira l’Irak.
À l’origine, ces tensions continuaient à s’inscrire dans un cadre multilatéral juridique et institutionnel issu de l’après Seconde Guerre mondiale, et les États-Unis avaient alors pour objectif de le maintenir tant bien que mal. Qui plus est, toutes ces opérations portaient le sceau idéologique du « combat pour la liberté et la démocratie » contre des pouvoirs autocratiques et dictatoriaux. Plus qu’un « gendarme », les États-Unis cherchaient à apparaître comme le « héraut » des valeurs humanistes victorieuses de l’Occident, le champion de la démocratie. Les guerres se menaient d’ailleurs systématiquement derrière le masque hypocrite de « l’aide humanitaire ».3
Avec la croisade ouverte contre le terrorisme suite à l’attentat des tours jumelles en 2001 et suite à la guerre d’Irak de 2003 et ses mensonges ouverts sur les prétendues découvertes d’armes de destruction massive, les États-Unis tendaient de plus en plus à s’affranchir ouvertement des décisions de l’ONU, menant de manière unilatérale leur propre croisade sanglante. Depuis, face à l’échec de plus en plus patent d’un « nouvel ordre mondial » patronné par les États-Unis, cette tendance à s’affranchir de plus en plus ouvertement du droit international, à intervenir militairement en semant le chaos, comme en Afghanistan, s’est accentuée. Le « gendarme du monde » américain devenait de plus en plus en réalité le principal voyou fauteur de trouble et de chaos.
Si Trump n’est au fond qu’une caricature de cette violence de plus en plus ouverte, le début du deuxième mandat de Donald Trump représente toutefois une véritable inflexion sur ce plan avec la volonté explicite de la nouvelle administration de mettre fin au conflit en Ukraine en se passant du multilatéralisme et des dispositifs traditionnels de la diplomatie et en excluant les principaux « alliés » européens des négociations. Les déclarations tonitruantes du Président américain contre le « droit international » et les institutions internationales censées le garantir torpillent les fameuses valeurs démocratiques pour faire de la place au pragmatique « America First », entérinant un véritable divorce entre les Européens et l’Amérique de Trump. La décision unilatérale de détruire les installations nucléaires en Iran au début de l’été 2025 confirme que l’ordre mondial issu de 1945 s’est effondré, même si l’illusion persiste d’une intervention pour « anéantir un danger nucléaire porté par une puissance antidémocratique ». Avec le coup de force du Venezuela, la première bourgeoisie mondiale qui avait fait de sa démocratie un modèle pour le monde entier, montre tout l’intérêt que cette classe de brigands a pour cette démocratie, les « droits de l’homme » et la « liberté » : ce ne sont que mensonges destinés à masquer le vrai visage du capitalisme, un système fondamentalement sans foi ni loi où le plus fort remporte la mise, quel qu’en soit le prix !
Un tel vandalisme de la part de Trump ne peut à son tour qu’encourager au chaos et au développement des tensions et manipulations idéologiques de toutes sortes. L’impérialisme russe se sentira enhardi à imposer sa domination sur sa « sphère d’influence » en Ukraine, dans les pays baltes et en Europe de l’Est. Les ambitions de la Chine envers Taïwan seront renforcées. L’Europe en sera d’autant plus fragilisée et menacée qu’elle connaît déjà de fortes dissonances entre États membres, un processus de fragmentation largement engagé. Pour autant, les États-Unis ne pourront sortir gagnants d’une telle dynamique faite d’irrationalité et de chaos. Ils deviennent les propres agents et accélérateurs de leur déclin, minés eux aussi de l’intérieur par une sorte de guerre civile larvée, où Trump et son clan se retrouvent de plus en plus isolés dans une société fracturée de toutes parts, y compris au sein de ceux qui ont soutenu sa campagne présidentielle derrière le drapeau MAGA. Si Trump a été obligé d’infléchir son attitude à propos du Groenland, c’est par la pression extérieure des Européens, qui ont réagi avec plus de fermeté, mais aussi par la situation politique chaotique intérieure et des fractures qui existent au sein de la première puissance mondiale.4 Une situation qui exprime un processus de pourrissement de l’appareil politique de la classe dominante, liée à la phase de décomposition du capitalisme.
Et le pire est devant nous ! Ainsi, les rivaux, de plus en plus nombreux, demanderont des comptes, ne feront que mettre des bâtons dans les roues des États-Unis en tentant à leur tour d’utiliser leurs armes, celles de jouer sur la déstabilisation et le chaos. Ce sera, par exemple, le cas en Amérique latine où loin de « mettre fin au narcotrafic », le coup de pied de Trump dans la fourmilière ne fera que générer une myriade d’autres trafics en tous genres. Bref, une spirale sans fin, un vortex qui ne peut qu’amener l’Oncle Sam à user de sa seule force, celle des armes, une logique qui se généralise et ne peut conduire qu’à la remise en cause des bases mêmes de toute civilisation, qui ne conduit qu’au néant et à la mort.
Face à cette dynamique monstrueuse, porteuse d’une possible destruction à terme pour l’espèce humaine, il n’existe qu’un pôle alternatif et un seul : celui du combat du prolétariat pour une société communiste.
WH, 24 janvier 2025
1) Il s’agit d’un « repaire de brigands », qualification appropriée utilisée par Lénine en son temps à propos de la Société des Nations (l’ancêtre de l’ONU).
2) Après avoir acté des dépenses colossales, tous les États ne cessent d’annoncer à nouveau des rallonges budgétaires en faveur de nouvelles dépenses militaires. C’est bien évidemment le cas des États-Unis qui prévoient un budget de défense de 1 500 milliards de dollars, c’est-à-dire 50 % en plus que ce qui était initialement attendu. Autre exemple, le cas de la France, avec une promesse de rallonge à 3,5 milliards d’euros au projet de loi de finances 2026 et une enveloppe de 3 milliards supplémentaires prévue pour 2027.
3) On peut prendre l’exemple de la première guerre du Golfe, avec l’opération de parachutage de vivres « Provide confort », destinée à justifier les bombardements sur l’Irak.
4) Comme le gouverneur de Californie, Gavin Newsom, un démocrate, qui encourage les Européens à faire front contre la politique de Trump et appelé la communauté internationale de « se réveiller ».
« On a tout le savoir, toute la force économique et démographique pour dissuader le régime de Moscou. […] Ce qu’il nous manque, […] c’est la force d’âme pour accepter de nous faire mal pour protéger ce que l’on est. Si notre pays flanche parce qu’il n’est pas prêt à accepter de perdre ses enfants, de souffrir économiquement parce que les priorités iront à la production de défense, alors on est en risque ». Le chef d’état-major de l’armée française n’a pas mâché ses mots, et n’a pas été désavoué par le monde politique : le futur que nous promettent les bourgeoisies du monde entier, c’est la guerre de tous contre tous ! Et pour la mener, la classe dominante a besoin de combattants qui acceptent de se faire tuer pour la nation, et de non-combattants qui acceptent des sacrifices draconiens pour produire des armes ! La soi-disant nécessité d’une « défense nationale » contre de « méchants » étrangers qui menaceraient le pays est une affabulation hypocrite maintes fois démentie par l’histoire.
Sur ce point, le mouvement ouvrier a depuis longtemps démasqué le mensonge de la bourgeoisie. Rosa Luxemburg dans sa Brochure de Junius dénonçait déjà semblables balivernes au sujet de la Première Guerre mondiale : « Ce n’est d’ailleurs pas Bismarck qui inventa ce moyen de fabriquer une guerre uniquement en la camouflant en une “défense de la patrie menacée”. Il ne faisait qu’appliquer, avec l’absence de scrupules qui lui était propre, une vieille recette de la politique bourgeoise, largement répandue et valant pour tous les pays. Car, depuis que l’opinion dite publique joue un rôle dans les calculs des gouvernements, y a-t-il jamais eu une guerre où chaque parti belligérant n’ait pas tiré l’épée du fourreau d’un cœur lourd, uniquement pour la défense de la patrie et de sa propre cause juste, devant l’invasion indigne de son adversaire ? Cette légende appartient tout autant à l’art de la guerre que la poudre et le plomb ».
La Gauche communiste de France, dans un rapport de juillet 1945, soulignait un autre aspect, tout aussi important du capitalisme décadent : « la guerre, prenant un caractère de permanence, est devenue le mode de vie du capitalisme décadent ».1 Nous, communistes, sommes avertis depuis longtemps : le capitalisme, c’est la guerre ! Et du fait de l’exacerbation de la crise historique de ce système et de l’exacerbation croissante des tensions impérialistes, chaque bourgeoisie prépare activement la guerre. Mais pour cela, elle a besoin d’un prolétariat docile qui accepte tout ce que la guerre implique : du sang, du labeur, des larmes et de la sueur ! D’où bien sûr, pour paraître moins belliciste que « l’ennemi », l’appel à « protéger ce que l’on est ».
Ce développement drastique du militarisme en Europe, imposé par la disparition du parapluie américain, n’a rien de conjoncturel, c’est au contraire une tendance générale sur tous les continents. La réintroduction d’un service militaire encore non obligatoire en France, en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas, montre que la classe dominante a bien compris qu’il lui faut cultiver une idéologie plus ouvertement militariste au sein de la jeunesse. La Russie l’a compris depuis quelques années, ayant introduit directement l’armée et sa propagande dans les écoles. La perspective est à un développement de l’idéologie militariste plus explicite et brutale, et cela n’est pas que le fait de gouvernements d’extrême-droite ouvertement bellicistes. Au contraire, là-dessus toute la bourgeoisie, de l’extrême-droite aux partis de gauche, est unanime.
Ainsi, en France, le retour d’une forme de conscription est salué par tous les partis, du Rassemblement National à La France Insoumise, les partis de gauche se révélant tout aussi belliqueux que les autres : Mélenchon, le candidat de La France Insoumise (LFI) défend déjà depuis 2020 le service militaire obligatoire et sa comparse Panot prône hypocritement une « conscription citoyenne [afin de] faire face aux grands enjeux de notre siècle ». Pour le Parti socialiste : « c’est un élément important dans un moment où nous savons que la dissuasion doit être restaurée pour empêcher demain des confrontations » et les Écologistes s’engagent pour « un renforcement de la réserve opérationnelle pour être résilient face aux attaques, mais aussi face aux risques climatiques et sanitaires ». En somme, toutes les factions politiques bourgeoises en France sont d’accord : pour sauver la nation, il faut des soldats qui acceptent de se faire tuer, il faut de la chair à canon ! Au Royaume-Uni et en Allemagne la bourgeoisie a également intensifié ses campagnes visant à recruter des jeunes dans l’armée. Comme le Secrétaire à la Défense du Royaume-Uni, John Healey, l’affirmait : « C’est une nouvelle ère pour la défense, ce qui signifie que de nouvelles opportunités s’ouvrent aux jeunes pour découvrir et apprendre auprès de nos forces armées ».
Les partis d’extrême-gauche, comme leurs grands frères de la gauche électorale, rivalisent d’hypocrisie pour masquer leur soutien à l’idéologie nationaliste, mais leur rôle est bien plus encore de diviser la jeunesse et de masquer le fait que la guerre est le produit de toutes les nations, du capitalisme tout entier.
Ainsi, le groupe Klasse gegen Klasse (KgK) un groupe trotskiste en Allemagne « s’oppose à la guerre, à la répression et aux restrictions budgétaires » et proclame « pas un homme, pas un centime pour la machine de guerre ! », mais n’hésite pas à soutenir dans de nombreux conflits un camp impérialiste contre l’autre, comme la Palestine contre Israël ou le Venezuela contre les États-Unis ! L’Internationale Sozialistische Organisation, un autre groupe trotskiste en Allemagne, à son tour approuve le service militaire obligatoire avec comme objectif « de créer un pays qui ne peut être conquis parce que son peuple est armé ». En France, le NPA met comme d’habitude à l’ordre du jour la division du prolétariat : « Le Service national universel et la journée Défense et Citoyenneté sont des instruments au service de l’impérialisme et du Capital. Ils reproduisent des logiques oppressives et conservatrices qui touchent particulièrement les jeunes racisés et précarisés ». Leur discours cherche à isoler les jeunes issus de l’immigration des autres couches de la classe ouvrière !
Ces répugnantes argumentations, qui visent en fin de compte à faire adhérer aux intérêts du Capital national, ne sont que la continuation de toutes les propagandes bellicistes faites par toutes les factions bourgeoises. Toutes les nations sont impérialistes parce qu’elles doivent toutes défendre leurs intérêts face à leurs concurrents internationaux, et toutes les bourgeoisies, quels que soient leurs différends, sont nationalistes, parce que c’est le fondement de leur existence. C’est leur caractéristique centrale : de la défense de la « Free Palestine » à l’« America first » en passant par « la défense de la démocratie » ou celle de « régimes socialistes », la défense de la nation est le signe indubitable d’appartenance à la classe dominante, le nationalisme est le drapeau derrière lequel toutes les fractions bourgeoises se retrouvent, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche. L’appel à « défendre la patrie » n’est qu’une façon de dire qu’il faut défendre les intérêts de la classe qui nous exploite, de nous embrigader dans la guerre et la misère généralisée !
La réaction a été immédiate en Allemagne, pays où le militarisme de la classe dominante a laissé probablement le plus mauvais souvenir : des manifestations de lycéens et d’étudiants ont eu lieu malgré les menaces des autorités, et ont regroupé 35 000 participants dans toute l’Allemagne, mettant de très clairs mots d’ordre en avant : « pas un homme, pas un sou pour la Bundeswehr », « trop jeune pour voter, mais pour la guerre ça ira ». L’explosion du chacun pour soi multiplie les tensions et les conflits tous azimuts, accentue la déstabilisation économique et augmente le danger d’affrontements militaires entre États. Le seul avenir que nous propose le capitalisme, c’est la guerre de tous contre tous et la misère généralisée. Mais les sacrifices pour l’effort militaire exigés au niveau des conditions de vie de la classe ouvrière, ne peuvent que se heurter à l’émergence actuelle de la combativité ouvrière. Le prolétariat est seul à porter une véritable alternative au futur monstrueux que nous prépare le capitalisme, et c’est lui et lui seul qui détient la clé pour en sortir.
HG, 10 janvier 2026
1) « Rapport à la Conférence de juillet 1945 de la Gauche Communiste de France », repris dans le « Rapport sur le cours historique [16] » adopté au 3e congrès du CCI, Revue internationale n° 18.
Un épouvantable massacre ! La répression qui s’abat sur les manifestants en Iran n’a plus aucune limite ; le régime des mollahs, la faction de la bourgeoisie iranienne au pouvoir, joue sa survie, elle le sait et répond comme toutes les fractions bourgeoises aux abois : elle tire dans le tas ! Elle massacre comme elle l’avait déjà fait, de sinistre mémoire, lors des manifestations de 2019 contre la hausse soudaine du prix de l’essence ou lors des manifestations déclenchées par la mort de Mahsa Amini en 2022. Mais aujourd’hui, cette faction particulièrement rétrograde de la bourgeoisie iranienne est acculée par une contestation et une colère devenues générales dans le pays, et riposte avec une cruauté inouïe pour tenter de maintenir sa domination. À l’heure où nous écrivons ces lignes, plus de 16 000 morts sont entassés dans les morgues du pays,1 sans compter les blessés, notamment aux yeux, les forces de répression privilégiant le tir visant la tête. Plus de 26 000 personnes ont été arrêtées 2 et des milliers de condamnations à mort sont prononcées, faisant de cette répression de grande ampleur le plus grand massacre depuis les exécutions massives de 1988.
Cependant, cette répression ne fera qu’accroître la détestation du régime et ne résoudra en rien les convulsions économiques qui secouent le pays. L’économie iranienne souffre de plus en plus du poids de l’économie de guerre, avec des dépenses militaires considérables, et elle a ainsi dû faire face à l’effondrement de la monnaie nationale (elle a perdu 30 % de sa valeur en 2025) et à l’inflation hors de contrôle (52 % officiellement). Rien n’arrêtera l’appauvrissement d’une partie croissante de la population et la misère qui touche diverses couches sociales. Mais cette fois, ce ne sont pas les couches les plus déshéritées et opprimées qui ont initié la protestation ; l’explosion de colère est partie de fractions bourgeoises qui, jusque-là, soutenaient le pouvoir. Ce sont ces fractions qui ont imprimé d’emblée leurs revendications nationalistes au mouvement.
Parties du bazar de Téhéran, pourtant un pilier politique du régime en place, les manifestations ont rapidement avancé des slogans en faveur d’un soutien renforcé à l’économie nationale (« Ni Gaza, ni le Liban, que ma vie soit sacrifiée pour l’Iran »), qui exprimaient les doléances des commerçants et propriétaires de biens immobiliers. Malgré les tentatives du régime d’endiguer le mécontentement social en lâchant un peu de lest sur les « libertés individuelles », le mouvement initié par diverses factions de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie a pris de l’ampleur et sur cet élan sont venues s’agréger massivement des masses de manifestants issus de toutes les couches de la société. La colère qui s’exprimait massivement fin décembre dans une majorité de la population ne se laissait plus apaiser par quelques concessions superficielles et se transformait en confrontations avec les forces de répression dans tout le pays.
L’ampleur de la colère et du désespoir (« de toute façon, on est déjà mort », cri de ralliement des manifestants) constitue une matérialisation tragique de la décomposition du capitalisme, qui engendre indignation et révolte contre la corruption, la misère et la répression. Toutefois, par leur origine située dans la bourgeoisie et petite-bourgeoisie, par leur orientation nationaliste en faveur du sauvetage de l’économie nationale, ces manifestations se développaient sur un terrain menant nécessairement à leur instrumentalisation par différentes fractions de la bourgeoisie iranienne au profit des intérêts de l’opposition, elle-même gangrenée de rivalités et de haines recuites entre différentes factions, toutes incapables de présenter une alternative pour la gestion du pays, telle faction appelant à « démocratiser » l’Iran, telles autres au retour du fils de l’ex-Shah… Derrière ces cliques rivales se cachent aussi des vautours impérialistes, chacun avec son agenda, tel Trump qui promettait une aide aux manifestants et que certains appelaient même à intervenir militairement d’urgence pour soutenir le mouvement.
Quelle que soit l’issue de ces confrontations intérieures et des ingérences extérieures, l’Iran court un risque majeur de dislocation car il est composé d’une mosaïque de minorités, avec la présence de Kurdes, Azéris, Arabes et Baloutches, sur lesquelles agissent factions locales et puissances étrangères. Les tendances centrifuges menant à la désintégration du pays ne peuvent que s’accroître et menacent d’enfoncer non seulement le pays mais aussi toute la région du Proche et Moyen-Orient dans une immense instabilité et dans la barbarie. Les manifestations en Iran ne se situent pas sur un terrain prolétarien. En s’y engageant, les ouvriers ont tout à perdre. Et le risque est de voir toute une génération d’ouvriers fauchée au seul profit de cliques bourgeoises sans avenir et tout aussi barbares et exploiteuses que les mollahs. Alors que le capitalisme s’enfonce inexorablement dans le chaos, aucune faction de la bourgeoisie n’a de perspective à offrir autre que la barbarie et la misère.
L’hypocrisie de la bourgeoisie mondiale est sans bornes quand il s’agit d’œuvrer à la promotion de ses propres intérêts nationaux. Ainsi, la Russie et la Chine, alliées du régime sanglant de Téhéran, s’inquiètent cyniquement « face au spectre d’un chaos dans le pays » et appellent à « la paix et la stabilité » (sic). Les différents États européens, de leur côté, se sont limités à convoquer les ambassadeurs d’Iran pour exprimer leur « désapprobation » face à la situation. Quant à Trump, il a fait croire aux manifestants en Iran qu’il était de leur côté, leur a promis de venir à leur secours et a menacé le régime des Mollahs de terrifiantes représailles… pour, en fin de compte, faire volte-face et laisser le champ libre à la répression sanglante tout en assurant cyniquement avoir eu des garanties du pouvoir iranien que la répression allait cesser. En réalité, Trump se moque bien de la population iranienne : il s’agit surtout pour lui de régler ses comptes avec un régime ennemi des États-Unis depuis 1979, de l’empêcher de développer sa puissance nucléaire et de continuer à jouer les trouble-fête au Moyen-Orient, et enfin de mettre en évidence la puissance militaire inégalée des États-Unis, tout en subissant la pression des monarchies pétrolières arabes qui craignent par-dessus tout une implosion de l’Iran qui entraînerait l’explosion du chaos dans toute la région du Golfe. Enfin, Israël non plus ne cache absolument pas son hypocrisie. Y a-t-il un régime qui ait montré plus ouvertement sa cruauté ces deux dernières années ? Après des bombardements massifs en Palestine, au Liban, en Syrie ou en Iran, après le massacre d’innocents Palestiniens dans la bande de Gaza et les attaques incessantes contre les Palestiniens en Cisjordanie, Netanyahou ose carrément se présenter en défenseur du peuple iranien contre le « joug de la tyrannie », en appelant la population à descendre dans la rue pour se faire massacrer. En réalité, il fait le calcul cynique que ces affrontements affaibliront encore plus le concurrent impérialiste iranien dans la région.
Quant au régime des Mollahs, qui invoque sans ciller sa supériorité « révolutionnaire » et morale et qui prétend, soutenu par une partie de l’extrême gauche « anti-impérialiste », lutter contre la domination impérialiste des États-Unis et d’Israël dans le monde, il n’a clairement rien à envier à ces derniers au sujet du cynisme et de la barbarie, que ce soit à travers la gigantesque corruption qui gangrène le régime, ou la répression brutale qu’il exerce sur sa propre population, tant lors des manifestations qu’en exécutant massivement des membres de l’opposition politique.
Toutes les bourgeoisies du monde sont du même acabit que les massacreurs de Téhéran. Toutes ont d’une manière ou d’une autre versé le sang de populations et de prolétaires lors de leurs guerres et autres croisades impérialistes, ou simplement lors de leurs nombreuses opérations de répression sauvage. Loin d’être un cas isolé, l’Iran est l’expression caricaturale d’une tendance de fond de la période de décomposition du capitalisme que nous vivons : l’effondrement incontrôlable de l’économie mondiale, la paupérisation absolue de parties de plus en plus importantes de l’humanité, y compris dans les pays centraux, le développement tous azimuts des tensions impérialistes menant à une explosion générale de l’armement, la tendance de tous les régimes, qu’ils soient démocratiques ou non, à un mode de gouvernement totalitaire de plus en plus ouvertement répressif. Face à cette situation, la classe ouvrière doit éviter de se laisser entraîner dans le piège bourgeois des révoltes pour « changer le régime » et ne pas se laisser entraîner dans les règlements de compte des différentes factions de la classe dominante. Elle doit au contraire mener le combat sur ses propres revendications, à partir de la défense de ses propres intérêts de classe, comme le prolétariat iranien a pu le faire à différentes reprises depuis la fin des années 1970. Ce sera pour lui le seul moyen de politiser à terme son combat lui permettant d’affirmer sa perspective révolutionnaire.
HG, 15 janvier 2026
1) Selon Iran International et CBS News le 20 janvier 2026.
2) Chiffres avancés par Human Rights Activists News Agency, basée aux États-Unis.
Depuis un an, l’approfondissement de la crise mondiale du capitalisme, la déstabilisation croissante de l’économie mondiale, la politique économique disruptive de l’« America first » de Trump et l’explosion des dépenses militaires en Europe suite au divorce au sein de l’OTAN, imposent à l’ensemble des bourgeoisies européennes d’intensifier fortement les attaques contre les budgets sociaux et les salaires des travailleurs. Cela est particulièrement vrai pour la Belgique qui par ailleurs subit le poids d’une lourde dette souveraine et d’un fort déficit du budget de l’État, dénoncé par l’Union européenne.
Depuis un an, mettant à profit des résultats électoraux inopinément favorables, la bourgeoisie belge a mis en place un nouveau gouvernement de centre-droit sous la direction de Bart De Wever qui prévoit des dizaines de milliards d’euros de réduction budgétaire afin de réduire la dette de l’État, tout en doublant dans le même temps le budget de la Défense nationale.
Depuis un an donc, les travailleurs sont confrontés à de fortes attaques contre les dépenses sociales de l’État, en particulier concernant le droit au chômage (limité dorénavant à un maximum de deux ans, ce qui entraînera l’exclusion de 100 000 chômeurs à partir de 2026), les retraites (pénalisation de toute retraite anticipée et atteintes aux régimes de retraite des fonctionnaires et des enseignants), les allocations de santé (un demi-million de malades de longue durée risquent de perdre leurs allocations en raison d’efforts « insuffisants ou non coopératifs » pour reprendre le travail). De plus, au niveau des salaires, les primes pour les heures supplémentaires ou le travail de nuit sont drastiquement réduites et le gouvernement prévoit de « suspendre temporairement et partiellement » l’indexation automatique des salaires et des prestations à l’inflation en 2026.
Dès l’annonce des plans gouvernementaux fin 2024, les syndicats se sont empressés d’occuper le terrain social en annonçant diverses actions afin d’encadrer toute réaction ouvrière. Cependant, la réaction des travailleurs est vive, dépasse les prévisions des syndicats et les oblige à amplifier les actions et surtout à multiplier les manifestations nationales à Bruxelles.
Examinons de plus près la dynamique. Dès les premières fuites concernant ces plans, les syndicats ont décidé d’organiser une première journée d’action le 13 décembre 2024, dans le but de centrer le mécontentement sur les directives de l’Union européenne. Cette première journée a réuni quelque 10 000 manifestants, surtout des délégués syndicaux, mais la manœuvre ne réduit pas le mécontentement. Au contraire, celui-ci a continué de croître, comme en témoigne la deuxième journée d’action du 13 janvier, que les syndicats voulaient restreindre à « la défense des retraites dans l’enseignement ». En réalité, la participation a atteint 30 000 manifestants issus de secteurs de plus en plus nombreux et de toutes les régions du pays. Le 27 janvier, une manifestation sectorielle régionale « historique » du personnel de l’enseignement francophone a rassemblé 35 000 participants contre les coupes sombres imposées par le gouvernement régional, avec la présence à nouveau de nombreux travailleurs d’autres secteurs et régions. La communication du programme d’austérité du gouvernement « Arizona » n’a fait qu’aviver la contestation et la troisième manifestation nationale du 13 février, visant selon les syndicats la « défense des services publics », a réuni près de 100 000 manifestants de tous les secteurs, qui ont exprimé leur volonté de dépasser le saucissonnage sectoriel et régional du mouvement imposé par les syndicats et qui ont appelé à mener un combat global contre les attaques du gouvernement. Malgré les tentatives de démobilisation des syndicats durant le printemps au moyen de grèves générales d’un jour passives où tout le monde reste chez soi ou de grèves sectorielles à répétition et très impopulaires dans les chemins de fer avec même une division entre syndicats, la dernière manifestation nationale du 25 juin, à la veille des vacances, réunissait encore près de 50 000 manifestants exprimant une combativité toujours intacte.
Au-delà des chiffres, il faut mettre en évidence les caractéristiques de cette dynamique de combativité montante :
– elle s’est enclenchée non pas contre des mesures concrètes et spécifiques, mais contre les plans annoncés et globaux. Plus que jamais le slogan « ça suffit ! » était au centre de la volonté de mobilisation ;
– elle était marquée par un refus de la passivité, de la tendance à rester « isolé dans son coin », mais au contraire par une volonté de se mobiliser « dans la rue » ;
– elle était enfin caractérisée par un refus du saucissonnage du mouvement, mais poussait à l’unification de la résistance, au-delà des secteurs et des régions.
Même si la dynamique de combativité de ces six premiers mois de 2025 en Belgique n’arrive encore d’aucune manière bien sûr à détecter, voire à s’opposer aux manœuvres de dévoiement et de sabotage des syndicats, le développement de la résistance se situe fermement sur le terrain de la lutte de classe et ses caractéristiques pointées ci-dessus rejoignent celles des luttes de l’été de la colère au Royaume-Uni en 2022, du mouvement contre la réforme des retraites en France pendant l’hiver 2023, des grèves aux États-Unis, notamment dans l’industrie automobile et chez Boeing, fin 2023 et début 2024. Ainsi, la mobilisation de la classe ouvrière en Belgique s’inscrit dans la dynamique internationale de la « rupture ».
Il est en effet fondamental de comprendre que cette dynamique de la lutte ouvrière en Belgique n’est pas isolée mais constitue une des expressions de la rupture avec des années de soumission passive des travailleurs aux attaques de la bourgeoisie, d’atomisation, mais aussi la maturation souterraine, le processus de réflexion en cours. « La résurgence de la combativité ouvrière dans un certain nombre de pays est un événement historique important qui n’est pas le résultat des seules conditions locales et ne peut s’expliquer par des circonstances purement nationales. Portés par une nouvelle génération de travailleurs, l’ampleur et la simultanéité de ces mouvements témoignent d’un véritable changement d’humeur de la classe et d’une rupture avec la passivité et la désorientation qui ont prévalu de la fin des années 1980 à aujourd’hui ».1
Cependant, le « break » des vacances d’été a largement été mis à profit par les syndicats pour prendre les devants et mettre au point une tactique insidieuse avec l’intention de contrer cette dynamique montante de combativité et de rassemblement au-delà des secteurs, et ceci sous les apparences de façade de la radicalité. Ainsi, ils ont d’abord appelé à une nouvelle manifestation nationale le 14 octobre avec l’intention de « battre tous les records », tout en prenant soin d’entraver la dynamique de combativité et de réflexion. Ils distribuent plus de 75 000 billets de train gratuits à leurs membres pour venir passer la journée à Bruxelles et évitent tout regroupement ou discussion à la fin de la manifestation, grâce entre autres aux confrontations des Black Blocs avec la police qui ont favorisé une dissolution rapide de la manifestation. Bref, les syndicats ont réussi à donner l’image trompeuse d’une grande radicalité à travers les 130 000 participants tout en dissolvant largement au sein du rassemblement toute expression de combativité ou de réflexion.
Ayant réussi à se présenter à la tête du combat, les syndicats annoncent alors dans la foulée deux types de mouvements, présentés comme des pas supplémentaires dans la montée en puissance de la lutte : une série de trois journées de grèves débouchant sur une grève générale le dernier jour du 24 au 26 novembre et la mise en place d’actions radicales dans certains secteurs, comme par exemple la possibilité d’une semaine de grève pour les cheminots en décembre.
Lorsque les syndicats annoncent des « actions offensives », la méfiance est de mise. Et de fait, en y regardant de plus près, il apparaît clairement que les actions annoncées visent précisément à miner les acquis des luttes de décembre 2024 à juin 2025 :
– les grèves générales totalement passives, où les grévistes restent individuellement chez eux visent à faire oublier la dynamique de mobilisation active et de rassemblement dans les manifestations de l’hiver et du printemps 2025. De fait, la soi-disant grève générale de trois jours du 24 au 26 novembre est une blague pour aveugler la classe ouvrière, sans véritables rassemblements, sans possibilité de se déplacer et de se rencontrer. De plus, les appels à la grève divergent selon le secteur et la région et des entreprises comme La Poste, l’enseignement secondaire ou de nombreuses firmes privées n’y participent pas.
– L’organisation de mouvements sectoriels (cheminots, chauffeurs de bus), régionaux (enseignement francophone) ou par catégorie sociale (chômeurs, malades de longue durée, retraités), stimulés par le fait que les premières mesures concrètes et spécifiques tombent, vise à contrer la dynamique d’unification au-delà des secteurs et des régions des manifestations de la première moitié de 2025 et à épuiser ces secteurs dans des mouvements longs et impopulaires.
Par ailleurs, la prise d’initiative syndicale est appuyée par toute une série de campagnes, propagées en particulier par les gauchistes du PTB, visant à récupérer les éléments plus « critiques » autour des mobilisations pour Gaza et un État palestinien ou contre la violence faite aux femmes.
Enfin, les médias bourgeois n’arrêtent pas de ressasser le caractère « irresponsable » de la résistance ouvrière face aux menaces contre la sécurité nationale (battage autour des drones non identifiés au-dessus de bases militaires) et face au danger de faillite du plus « mauvais élève de la classe européenne ») si on ne coupe pas dans le budget. Même les syndicats adhèrent à cet argument et reconnaissent que tout le monde doit faire des efforts et se serrer la ceinture à condition que cela soit « équitable », et ceci dans le prolongement de la campagne développée par la gauche et l’extrême-gauche de l’appareil bourgeois qui clame que « les grandes fortunes aussi doivent accepter des sacrifices ».
À l’évidence, les syndicats ont pris les devants et la dynamique de progression de la lutte a atteint pour le moment un palier car elle se heurte à une multitude d’obstacles : non seulement ceux qui, comme nous le voyons dans le cas des syndicats, sont mis en place par l’État capitaliste pour empêcher le développement d’une véritable force de lutte des exploités, mais aussi ceux qui sont le produit de la descente vers la misère, la guerre et la barbarie qu’entraîne le capitalisme mondial dans sa phase finale de décomposition. Confronté à ces obstacles, les travailleurs ne recouvrent que très lentement la conscience d’être une force sociale et historique, la classe ouvrière. Dans le contexte actuel de décomposition du capitalisme, caractérisé par la fragmentation, le repli sur soi, la crainte du futur, renouer avec son identité de classe internationale et la perspective révolutionnaire qu’elle contient, est un défi difficile et tortueux.
Cependant, si la résistance de la classe ouvrière est momentanément anesthésiée en Belgique, cela ne signifie nullement qu’elle est terrassée et cela pour plusieurs raisons :
– la colère n’a pas disparu, la classe ouvrière en Belgique n’est pas défaite, elle garde un potentiel de combativité et la réflexion se poursuit en son sein ;
– les luttes en Belgique font partie d’une dynamique internationale de luttes et contribuent à la maturation de la conscience qui se développe à un niveau international dans la classe et qui va s’amplifier ;
– la situation économique continue d’empirer et les attaques vont se concrétiser et s’accentuer sur tous les fronts, comme l’annonce déjà le nouveau plan gouvernemental de réductions budgétaires de près de 10 milliards : chômage, pensions, allocations sociales et de maladie, index, travailler plus pour même salaire, flexibilité du travail sans compensation (travail de nuit), hausse des prix,…
– De plus, la déstabilisation des structures politiques liée à la putréfaction du capitalisme risque d’accentuer la pression sur les conditions de vie et de travail de la classe ouvrière, comme dans le cas de la région de Bruxelles, où l’inévitabilité d’une faillite financière et d’une paralysie budgétaire se précise à cause de l’absence de gouvernement depuis plus d’un an et demi.
Les confrontations de classe qui secouent aujourd’hui la Belgique sont particulièrement illustratives du contexte dans lequel se développeront les combats ouvriers dans la période actuelle, plus particulièrement dans les pays industrialisés, avec des attaques tous azimuts du fait de l’accélération de la crise économique, interagissant comme dans un tourbillon avec l’expansion du militarisme et la propagation du chaos. Qu’elles aboutissent ou non à faire reculer (forcément momentanément) le gouvernement, ces combats ne sont pas vains. En relevant la tête collectivement, en refusant la résignation, les travailleurs préparent les luttes futures et, pas à pas, malgré les défaites inévitables, nous posons les bases d’un monde nouveau. C’est uniquement par la lutte que le prolétariat peut prendre conscience qu’il est la seule force capable d’abolir l’exploitation capitaliste.
R. Havanais, 24 novembre 2025
1) « Résolution sur la situation internationale du 25e congrès international du CCI », Revue internationale n° 170 (2023).
Notre réunion publique de décembre 2025 visait à présenter le Manifeste publié par le CCI à l’occasion du 50e anniversaire de sa fondation.1 Celui-ci est principalement consacré à l’analyse globale des cinquante dernières années de convulsions capitalistes et de lutte de classe.
Le Manifeste et l’introduction à la réunion ayant souligné les profondes responsabilités de la minorité révolutionnaire dans la situation mondiale actuelle et future,2 un premier point de discussion s’est attaché à évaluer l’analyse du CCI sur les principaux développements de la situation mondiale au cours des cinq dernières décennies :
– La réémergence de la lutte prolétarienne à la suite des grèves massives de Mai 1968 en France, puis à travers une vague de luttes qui a touché la plupart des régions du globe et qui a été menée par une nouvelle génération de travailleurs qui n’avait pas été écrasée par la profonde contre-révolution qui s’est abattue sur la classe après la défaite de la vague révolutionnaire de 1917-1923.
– Ce mouvement a vu de nombreuses avancées dans la conscience (qui ont pris une forme très concrète avec la « renaissance » de la Gauche communiste internationale et la formation du CCI lui-même), dans l’extension et l’auto-organisation des luttes, dont le point culminant a été atteint lors de la grève massive en Pologne en 1980.
– Ces luttes ont constitué un obstacle à la « solution » de la bourgeoisie pour sortir de la crise économique mondiale qui s’aggravait, c’est-à-dire la mobilisation de la société pour une nouvelle guerre mondiale, mais elles n’ont cependant pas atteint le niveau de politisation requis pour que prenne corps l’alternative de la révolution prolétarienne. À la fin des années 1980, nous étions donc arrivés à une sorte d’impasse sociale qui a ouvert la voie à une nouvelle phase, terminale, du déclin du système capitaliste : la phase de décomposition.
– Même si cette nouvelle phase a mis fin à l’ancienne division du monde en blocs militaires, constituant ainsi un obstacle supplémentaire à l’éclatement d’une troisième guerre mondiale, la décomposition elle-même porte la perspective de la destruction de l’humanité à travers la combinaison de guerres régionales, de catastrophes écologiques, de pandémies et de toute une série d’autres fléaux.
– Les années 2020 voient une accélération de la désintégration de la société capitaliste et de la combinaison de ses différentes crises dans une sorte de tourbillon qui rend la perspective de la barbarie plus tangible que jamais. Néanmoins, s’il s’agit là du pôle le plus visible de la situation mondiale, il en existe un autre qui lui est antagonique, constitué par l’existence d’un prolétariat mondial, particulièrement ses bataillons les plus concentrés en Europe occidentale et en Amérique du Nord, qui n’a pas subi de défaite physique et idéologique comme dans les années 1920 et 1930. Qui plus est, à partir de 2022, s’est ouverte une nouvelle phase dans la lutte des classes constituant une rupture après plusieurs décennies de recul dans la combativité et la conscience de la classe ouvrière consécutives à la chute du bloc « soviétique » et la campagne sur la victoire définitive du capitalisme.
La gravité de la situation mondiale met en relief la très grande importance des tâches qui attendent ceux qui défendent la révolution communiste, et aussi leur responsabilité pour pousser au développement de la politisation du mouvement de classe et pour construire un pont vers le futur Parti communiste international, sans lequel toute poussée révolutionnaire sera vouée à l’échec.
Ce qui était frappant lors de la première série d’interventions à la réunion, c’est à quel point les camarades ont compris que l’alternative entre le socialisme et la barbarie se manifestait de manière très concrète par la prolifération des guerres et la très grave crise écologique qui menace la planète. Comme nous l’a écrit un sympathisant après la réunion, il y a une « prise de conscience croissante au sein de la classe que nous sommes confrontés à une crise existentielle de la civilisation et de l’ordre mondial actuel. Cette prise de conscience est formulée de manière floue au sein de la classe, mais elle prend clairement de l’importance et devient de plus en plus évidente pour beaucoup, même si c’est de manière semi-consciente ».
Les questions et les désaccords qui ont suscité le plus de discussions portaient sur la question de la « rupture » dans la dynamique de la lutte de classe. MH, membre du collectif Old Moles, a exprimé un désaccord sur ce point. Il est d’accord avec le CCI sur l’importance de ce qui s’est passé en Mai 68 et après, mais a soutenu que le CCI n’a pas tenu compte des avertissements émanant de son propre 21e congrès international 3 contre la surestimation de la lutte des classes, allant de pair avec une sous-estimation de la capacité de la bourgeoisie à y faire face. Selon MH, la lutte de classe des années 1970 et du début des années 1980 a été vaincue par une contre-offensive de la bourgeoisie qui a également permis à cette dernière « d’introduire des changements économiques » qui ont donné un répit au système. Il reconnaît une « reprise limitée » de la lutte des classes après 2022, mais selon lui, avec son concept de « rupture » le CCI sous-estime l’impact durable de la défaite des années 1980 et commet la même erreur de surestimation de la lutte des classes qui avait été à l’origine de son analyse d’un « tournant » dans la lutte en 2003.
En fait, le CCI ne sous-estime nullement la profondeur du recul de la lutte des classes au cours des trois dernières décennies. Celui-ci a été engendré par un certain nombre de défaites importantes, comme celle des mineurs en Grande-Bretagne en 1984 et par des campagnes idéologiques massives, comme l’organisation de manifestations de masse contre le déploiement de missiles nucléaires en Europe occidentale. La « mondialisation », en grande partie le résultat de l’effondrement de l’ancien système de blocs et de l’ascension consécutive de la Chine en tant que « locomotive » de l’économie mondiale, a aussi accordé un certain répit au capitalisme.
Cependant, la chute du bloc soviétique, puis l’implosion de l’URSS, qui a permis à la bourgeoisie de déclencher une offensive idéologique massive sur la « mort du communisme » et la victoire du capitalisme et de la démocratie bourgeoise, a été le facteur central de désorientation de la classe ouvrière depuis le début des années 1990. Celle-ci ne peut être dissociée du processus de décomposition capitaliste, marqué par l’atomisation croissante des relations sociales et la montée de toutes sortes d’idéologies irrationnelles, qui a encore considérablement réduit le niveau de conscience dans la classe, la perte de confiance du prolétariat en ses propres forces et sa capacité à se considérer comme une classe sociale distincte.
La récupération progressive de l’identité de classe (sans laquelle il ne peut y avoir de perspective de politisation prolétarienne de la lutte) est liée à l’aggravation de la crise économique, qui ne peut qu’entraîner des attaques directes et massives contre les exploités et les obliger à réagir sur leur propre terrain de classe, contrairement aux phénomènes spécifiques de décomposition, tels que la crise écologique, qui, faute de politisation suffisante, ont tendance à donner lieu à des réactions parcellaires, sur un terrain bourgeois, celui des prétendues « réformes » démocratiques notamment.
À côté de ce danger, l’interclassisme, mêlant des revendications ouvrières à celles des petits patrons ou autres couches sociales intermédiaires, comme ce fut le cas avec les Gilets jaunes en France, présente le danger de diluer un prolétariat encore fragile dans d’autres couches de la société alors qu’il n’en est encore qu’au tout début du processus menant à la reconquête de sa propre identité de classe. Même s’il est semé d’embûches, ce combat est bel et bien amorcé. C’est précisément ce qui se passe selon nous depuis 2022 : dans de nombreux pays, les travailleurs se sont mis en grève et sont descendus dans la rue pour résister aux attaques (sur les salaires, les retraites, etc.) qui se sont accumulées sur une longue période, parallèlement à un sentiment croissant dans la classe que « trop, c’est trop » et que les promesses d’un futur meilleur après des années d’austérité ne se sont jamais concrétisées. Ces luttes de classe sont aussi le produit d’une longue période de maturation souterraine qui leur confère une profondeur bien plus importante que le « tournant » au début du siècle auquel fait référence MH. Comme nous l’avons déjà noté, ce processus souterrain donne déjà lieu à de premiers, quoique embryonnaires, développements de la conscience dans la classe à différents niveaux : dans une toute petite minorité qui recherche la clarté marxiste et envisage une implication organisationnelle ; dans une minorité légèrement plus large qui recherche une réponse internationaliste aux guerres capitalistes ; et dans les manifestations plus ouvertes et massives de la lutte, par exemple en France, où de jeunes manifestants revendiquent leur continuité avec Mai 68 ou établissent un lien clair entre le développement de l’économie de guerre et la baisse de leur niveau de vie.
La conclusion de la réunion nous a permis de souligner les responsabilités qui incombent aux révolutionnaires dans la situation mondiale actuelle. Comme nous ne vivons pas une période contre-révolutionnaire avec un prolétariat défait, la voie vers la formation du futur parti reste ouverte, même s’il s’agit d’un chemin très long, semé de nombreux obstacles à surmonter. Il n’est pas question, aujourd’hui, pour le CCI de proclamer la création du parti mondial, à la manière des différents micro-partis bordiguistes, mais de construire un pont qui mènera à la constitution du futur parti, une organisation capable d’avoir un impact réel sur le cours de la lutte de classe. Ce travail, similaire à celui d’une fraction, exige une organisation politique dotée d’un programme clair, centralisée à l’échelle internationale et capable de transmettre une riche expérience au niveau organisationnel et politique. Aujourd’hui, le CCI est la seule organisation à pouvoir remplir ce rôle, notamment en raison de l’opportunisme et du sectarisme qui prévalent au sein du reste du camp politique prolétarien existant. Aussi est-il crucial que la « génération de 1968 » qui a fondé le CCI puisse transmettre les leçons de ses 50 ans d’existence aux nouvelles générations de camarades rejoignant ses rangs.
Dans la tradition bolchevique sur la question de l’adhésion à l’organisation révolutionnaire, qui est aussi notre tradition, l’organisation doit être fondée sur l’engagement militant profond de tous ses membres. Mais si l’organisation doit assumer le rôle d’avant-garde dans le développement du mouvement révolutionnaire, l’une de ses tâches est aussi de stimuler le développement d’un réseau de sympathisants et de compagnons de route prêts à la soutenir. Deux exemples concrets ont été évoqués à propos de la manière dont ces camarades peuvent aider le CCI à court terme : nous aider à diffuser le Manifeste (et notre presse en général) le plus largement possible, et nous envoyer leurs appréciations des réunions publiques afin de poursuivre la réflexion.
Amos, décembre 2025
1) Manifeste des 50 ans du Courant Communiste International : Le capitalisme menace l’humanité : La révolution mondiale est la seule solution réaliste (2025)
2) Les réunions en ligne visent deux objectifs principaux : présenter nos positions et analyses à un public aussi large que possible et, en même temps, créer un espace d’échanges publics entre le CCI et d’autres groupes politiques prolétariens et plus largement, tous ceux qui, dans le monde entier, cherchent une voie pour s’opposer à la société capitaliste en décomposition. Certes, le développement d’un tel espace de discussions se heurte à divers obstacles, notamment, comme nous l’avons souligné dans notre introduction à la réunion, le fait que le milieu politique prolétarien actuel « est déchiré par le sectarisme, le refus de s’engager dans la polémique et le débat, les pratiques opportunistes de “recrutement” et les concessions profondes à l’idéologie bourgeoise sur des questions cruciales telles que la réponse internationaliste à la guerre capitaliste ou le rôle des syndicats ». Cependant, si très peu de ces groupes ont répondu positivement à nos invitations à participer, de nombreux camarades, des sympathisants de longue date du CCI mais également des contacts plus récents en recherche des positions révolutionnaires, ont pris part à ces réunions et contribué à la réflexion sur les sujets à l’ordre du jour.
3) « Résolution sur le rapport de forces entre les classes (2019) », Revue internationale n° 164 et « Les racines historiques de la “rupture” dans la dynamique de la lutte des classes depuis 2022 (Partie II) », Revue internationale n° 173.
Au mois de janvier 1945, paraissait le premier numéro de la revue Internationalisme, l’organe théorique de la Fraction française de la Gauche communiste (FFGC) qui avait été fondée quelques semaines plus tôt lors de sa première conférence en décembre 1944.1 Ce groupe, composé d’une poignée de militants, prit par la suite le nom de Gauche communiste de France et mena, jusqu’en 1952, une intense activité politique.2 En s’inscrivant dans la continuité politique de la Fraction de gauche du Parti Communiste d’Italie, elle apporta une contribution politique inestimable, en particulier sur la question de l’organisation et de la conception du militantisme. Au cœur de la nuit de la contre-révolution, alors que les minorités révolutionnaires étaient considérablement réduites et très isolées du reste de la classe ouvrière, la GCF fut cette étincelle qui permit de maintenir en vie la flamme des révolutionnaires. Depuis sa fondation en 1975, le CCI n’a jamais cessé de se réclamer de l’héritage légué par la Fraction italienne et la GCF. 80 ans après la fondation de ce groupe, cet article vise donc à retracer brièvement la trajectoire de cette organisation et surtout à mettre en lumière ses principaux apports sur la base desquels le CCI s’est fondé, il y a 50 ans.
À partir de 1937, la Fraction de gauche du Parti communiste d’Italie (Fraction italienne)3 allait connaître de graves difficultés politiques liées tout particulièrement à l’analyse du cours historique. La majorité du groupe, ainsi que son organe central, commença à défendre l’analyse selon laquelle les guerres de cette période avaient pour raison d’être le massacre des prolétaires et non plus les antagonismes inter-impérialistes. Cette analyse fut tout particulièrement défendue et développée par Vercesi, l’un des principaux animateurs de la Fraction italienne, qui théorisa l’idée que le capitalisme pouvait éviter les guerres généralisées du fait de sa capacité à surmonter ses contradictions économiques grâce au développement de l’économie de guerre. Selon lui, la situation de « guerres localisées » qui prévalait à l’époque comme en Espagne, en Éthiopie, en Mandchourie, etc., ne devait pas être considérée comme un prélude à la guerre mondiale mais comme une guerre contre la classe ouvrière destinée à empêcher celle-ci de prendre le chemin de la révolution communiste. Ces graves erreurs d’analyse plongèrent la Fraction dans la confusion la plus totale lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata en septembre 1939. La majorité de la Fraction, emmenée par Vercesi, théorisait carrément la « disparition sociale du prolétariat en temps de guerre », et par conséquent l’abandon de l’activité militante organisée. Seule une petite minorité s’opposa fermement à cette vision. Fuyant la zone d’occupation allemande, cette poignée de militants se réfugia à Marseille tout en tentant de maintenir des liens avec les autres militants à Paris. Ainsi, incapable d’établir une vision claire de son rôle en relation avec une analyse cohérente de la situation mondiale, la Gauche communiste internationale et la Gauche italienne ne furent pas en mesure de faire face à l’épreuve du déclenchement de la guerre. Dès septembre 1939, le Bureau international de la Gauche communiste se dissolvait, la Fraction italienne elle-même se disloqua, les liaisons entre les sections furent quasiment rompues. Ce n’est qu’à partir de juin 1940 que l’activité politique put se rétablir au sein du groupe de Marseille et dans les mois suivants la Fraction commença à se reconstituer en renouant les contacts avec les militants dispersés en France et en Belgique. C’est dans ces conditions que le petit noyau de militants établi à Marseille réussit à gagner à ses positions quelques éléments issus du trotskisme. Quelques mois plus tard, ce petit cercle d’environ dix militants, constitua, sous l’impulsion de Marc Chirik,4 le Noyau français de la Gauche communiste sur la base d’une déclaration de principes : « En 1942, en pleine guerre impérialiste, un groupe de camarades, rompant organisationnellement et politiquement avec le confusionnisme et l’opportunisme des organisations trotskistes et la guerre impérialiste, se sont constitués en noyau de la Gauche communiste sur les bases politiques de la Gauche communiste internationale ».5 Dès lors, à partir de 1943, la Fraction italienne et le Noyau français entreprirent un travail commun d’intervention pour dénoncer ouvertement la guerre impérialiste et défendre l’internationalisme prolétarien : « des affiches dénonçant la guerre impérialiste et tous les camps militaires furent collées dans plusieurs villes françaises. Des tracts rédigés en allemand, anglais, italien et français furent jetés dans les trains militaires partant pour le front. Après le débarquement américain du 6 juin 1944, un appel fut lancé à tous les soldats et ouvriers leur demandant de manifester leur solidarité de classe, par-delà les frontières ; de cesser le feu et baisser les armes ; de s’unir tous contre le capitalisme mondial sur “le front international de classe”, en vue de transformer la guerre impérialiste en guerre civile, pour le triomphe de la révolution mondiale ».6 Cet intense travail mené essentiellement par le « noyau français » se concrétisa notamment par le développement numérique du groupe à Marseille et Paris. En décembre 1944, lors de sa première conférence, le noyau se transforma en « Fraction française de la Gauche communiste ». La Gauche communiste internationale comptait désormais une nouvelle fraction, en plus de la Fraction italienne et celle de Belgique, réalisant par là le projet formulé dès 1937 par le Bureau international de la Gauche communiste. « Les bases programmatiques étaient rigoureusement les mêmes que celles des fractions italienne et belge : la résolution du Bureau international de la Gauche communiste de 1938 et toute la tradition de Bilan ».7 La commission exécutive (CE) élue par la conférence comprenait un membre de la CE de la Fraction italienne (MC) pour marquer le caractère non autonome de la nouvelle fraction.8 Mais les liens entre les rescapés de la Fraction italienne et la Fraction française allaient se distendre très rapidement, en raison d’une certaine défiance de la première envers la seconde. En fait, comme il fut reconnu lors de la 3e conférence en mai 1944, la Fraction italienne n’était pas parvenue à dépasser complètement la crise qui l’avait affectée à la fin des années 30. La fondation du Partito Comunista Internazionalista (PCInt) en 1943 en Italie avait d’ailleurs aggravé la désorientation et la dispersion régnant au sein de la Fraction.9 La conférence de celle-ci en mai 1945, décida son auto-dissolution et l’intégration individuelle de ses membres dans le nouveau « parti » fondé en Italie. Seul Marc Chirik s’opposa fermement à cette décision tant que les positions, mal connues, du nouveau parti ne pouvaient être vérifiées. Face à l’entreprise de suicide de la Fraction,10 il finit par démissionner de sa CE, quitta la conférence en guise de protestation et décida de poursuivre le combat révolutionnaire au sein de la Fraction française. À la fin de l’année 1945, la FFGC prit le nom de Gauche communiste de France (GCF). Elle constituait désormais le seul groupe révolutionnaire déterminé à poursuivre le combat révolutionnaire en s’appuyant fermement sur l’héritage et les positions classiques de la Fraction italienne ainsi que de la Gauche communiste internationale. Reprenant à son compte la démarche critique développée par Bilan dans sa lutte contre l’opportunisme de l’Opposition de gauche animée par Trotsky, la GCF allait désormais poursuivre ce combat au sein du milieu révolutionnaire, tout particulièrement à l’encontre de la démarche totalement opportuniste sur laquelle s’était développé le Partito Comunista Internazionalista en Italie à partir de 1943.
La Gauche communiste de France tint sa deuxième conférence en juillet 1945 au cours de laquelle elle adopta un rapport sur la situation internationale. Tout en défendant les positions classiques du marxisme sur la question de l’impérialisme et de la guerre, notamment face aux aberrations développées par Vercesi, ce document constituait un réel approfondissement dans la compréhension des principaux problèmes que devait affronter la classe ouvrière dans la décadence du capitalisme. La GCF comprit notamment que les tentatives de réactions du prolétariat à partir de 1943-1944 comme en Italie n’avaient pas mis fin à la contre-révolution. Tirant les leçons de la vague révolutionnaire ayant surgi à la fin de la Première Guerre mondiale, la bourgeoisie mondiale avait empêché toute forme de réaction et de solidarité prolétarienne à l’échelle internationale en usant pour cela des moyens les plus cyniques et féroces.
De plus, en reprenant à son compte la position établie par la Fraction italienne sur les conditions du surgissement du parti,11 la GCF fut en mesure de comprendre que celui-ci n’était absolument pas à l’ordre du jour, la tâche de l’heure résidait dans la poursuite du travail entrepris par la Fraction italienne à partir de la fin des années 1920. C’est dans ces conditions que la GCF s’engagea dans une polémique fraternelle mais intransigeante à l’encontre de la démarche catastrophique du PCInt : « Le cours vers la troisième guerre impérialiste mondiale est ouvert. Il faut cesser de jouer à l’autruche et chercher à se consoler en ne voulant pas voir la gravité de ce danger. Dans les conditions présentes nous ne voyons pas la force susceptible d’arrêter ou de modifier ce cours. Le pire que peuvent faire les faibles forces des groupes révolutionnaires, c’est de lever le pied dans un cours de marche descendant. Fatalement ils aboutiront à se briser le cou. […] En se jetant dans l’aventurisme de la construction prématurée et artificielle de partis, on commet non seulement une erreur d’analyse de la situation mais on tourne le dos à la tâche présente des révolutionnaires, on néglige l’élaboration critique du programme de la Révolution, on abandonne l’œuvre positive de formation des cadres. Mais il y a encore pire et les premières expériences du Parti en Italie sont là pour nous le confirmer. Voulant à tout prix jouer au parti dans une période réactionnaire, voulant à tout prix faire du travail de masse, on descend au niveau de la masse, on lui emboîte le pas, on participe au travail syndical, on participe aux élections parlementaires, on fait de l’opportunisme. À l’heure présente, l’orientation de l’activité vers la construction du Parti ne peut être qu’une orientation opportuniste ».12 Et la critique de la GCF ne devait pas s’arrêter là. L’opportunisme du Partito ne se manifestait pas seulement dans le caractère prématuré de sa formation mais aussi par le fait qu’il s’était constitué sans la moindre clarification et délimitation des positions et des principes prolétariens. Voilà pourquoi, à partir de 1945-1946, le parti accepta d’intégrer dans ses rangs, sans la moindre discussion préalable, aussi bien la tendance Vercesi qui, quelques mois auparavant se trouvait dans le Comité antifasciste de Bruxelles, que la minorité de la Fraction italienne qui s’était engagée dans les milices antifascistes au cours de la Guerre d’Espagne, que des membres de l’ex-Union communiste, et même des militants ayant participé à la « libération » de Turin aux côtés des « partisans » en 1945. Telle était la consistance de ce conglomérat sans principes qui constituait le PCInt au lendemain de la guerre. La recherche du succès immédiat et de l’attraction du plus grand nombre l’amenaient à tourner totalement le dos à la méthode héritée de l’expérience du mouvement révolutionnaire en matière de construction de l’organisation, depuis la formation de la Ligue des communistes en 1848 jusqu’à celle du parti bolchevique en 1903. Tel était le message adressé par la GCF en janvier 1946 en établissant le parallèle entre la construction opportuniste de l’IC à partir de 1919-1920 et celui du Partito : « En somme, la méthode qui servira à l’IC pour “la construction” des Partis Communistes sera partout à l’opposé de la méthode qui a servi et qui a fait ses preuves dans l’édification du Parti bolchevique. Ce n’est plus la lutte idéologique autour du programme, l’élimination progressive des positions opportunistes qui, par le triomphe de la Fraction révolutionnaire conséquente, servira de base à la construction du Parti mais c’est l’addition de différentes tendances, leur amalgame autour d’un programme volontairement laissé inachevé qui serviront de base. La sélection sera abandonnée pour l’addition, les principes sacrifiés pour la masse numérique ».13
La deuxième partie abordera la dernière phase de la vie politique de la GCF et montrera la contribution de ce groupe dans la compréhension de la décadence du capitalisme et ses implications concernant les positions des révolutionnaires. (À suivre)
Vincent, 19 janvier 2026
1) Il importe de souligner que l’activité des militants de la Gauche communiste s’est déroulée pendant toute une période dans la clandestinité avec la menace constante de la répression non seulement des autorités d’occupation allemande mais aussi des « libérateurs » staliniens en raison de l’internationalisme de ce courant, de son opposition intransigeante à la guerre et de son refus de soutenir quelque camp impérialiste que ce soit
2) Cf. la brochure du CCI La Gauche communiste de Franc [28]e.
3) Son combat engagé contre la dégénérescence des partis de l’Internationale communiste valut à la Fraction de gauche du Parti communiste d’Italie (Fraction italienne), avec Bordiga à sa tête, de se faire exclure du PCI au Congrès de Lyon en 1926.
4) Marc Chirik était membre à ce moment-là de la Fraction italienne de la Gauche communiste. Il sera également un des membres fondateurs du Courant Communiste international. Pour en savoir davantage sur sa trajectoire politique voir la série d’articles suivante :
5) « Statut d’organisation de la Fraction française de la Gauche communiste internationale. » Ce noyau se donne pour perspective la formation de la Fraction française de la Gauche communiste mais, rejetant la politique de « campagnes de recrutement » et de « noyautage » pratiquée par les trotskistes, il se refuse, sous l’influence de Marc Chirik, à proclamer de façon précipitée la constitution immédiate d’une telle fraction.
7) Il s’agit du nom donné à la revue théorique de la fraction de gauche du Parti communiste d’Italie entre 1933 et 1938.
8) Ibidem.
9) Pour un développement plus détaillé sur ce sujet lire La Gauche communiste d’Italie, Chapitre IX : « Le Partito communista internazionalista d’Italie ».
10) Cette dissolution a été un coup de force et un coup de théâtre. C’est le jour même de la Conférence que les membres de la fraction l’apprennent à la lecture de la « déclaration politique » rédigée par une partie de la Commission exécutive seulement. Cette dernière indiqua que si ce texte n’était pas adopté, elle donnerait sa démission pour le défendre en tant que minorité au sein de la fraction. La déclaration fut adoptée mais en l’absence de nombreux militants qui n’avaient pu se déplacer.
11) En s’appuyant sur l’expérience du mouvement révolutionnaire depuis la Ligue des communistes, la Fraction italienne théorisa l’idée que le parti de classe ne pouvait pas surgir dans n’importe quelle situation mais seulement dans un cours au développement réel de la lutte de classe. C’est pourquoi la Fraction italienne s’opposa à la décision aberrante de Trotsky et l’Opposition de constituer la IVe Internationale en pleine contre-révolution, à la veille de l’éclatement du second conflit mondial.
12) « La tâche de l’heure : construction du parti ou formation des cadres », Internationalisme n° 12 (août 1946). [32]
13) « À propos du 1er congrès du Parti communiste internationaliste d’Italie », Internationalisme n °6 (janvier 1946).
Le monde se transforme en un grand cimetière. Depuis plusieurs semaines, le Moyen-Orient est de nouveau mis à feu et à sang. Après Gaza, c’est au Liban et en Iran que les États israélien et américain font pleuvoir un déluge de bombes, pendant que « les gardiens de la révolution » et le Hezbollah tirent roquettes, drones et missiles vers les pays voisins. Sous ce déluge, les populations civiles, prises en otage par les rivalités impérialistes de tous les pays belligérants, tentent désespérément d’échapper à la mort, errant dans les décombres et les ruines, enjambant les cadavres qui jonchent les rues de Téhéran, de Beyrouth et de bien d’autres villes encore.
C’est toute une partie de l’humanité qui est en train d’être massacrée à travers la planète. Selon l’ONU, en trois ans, la guerre civile au Soudan a causé « plus de 200 000 morts, déplacé près de 14 millions de personnes et provoqué la pire crise alimentaire mondiale ». En quatre ans, la guerre en Ukraine, avec ses 500 à 600 000 morts, militaires et civils confondus, s’offre le palmarès du pire bain de sang sur le continent européen depuis la Seconde Guerre mondiale. Partout, les guerres se généralisent, s’étendent, ou ne demandent qu’à émerger, sans aucune autre issue que la mort, la destruction et la désolation.
Quant aux nations qui ne sont pas touchées directement par des affrontements guerriers sur leur sol, ce sont les dépenses d’armement qui explosent. En France, le budget des armées va évoluer de 32 milliards en 2017 à plus de 67 milliards en 2030. En Grande-Bretagne, c’est la plus forte augmentation prolongée des dépenses de défense depuis la fin de la guerre froide !
Dans un contexte de crise économique mondiale, le cancer de l’économie de guerre qui dévore tout signifie des coupes dans les budgets de la santé, de l’éducation, de la culture, la militarisation du travail avec, pour les travailleurs, des cadences infernales, des effectifs réduits, des réductions des salaires face à l’explosion des prix des denrées alimentaires, de l’énergie… Partout, dans tous les pays, la bourgeoisie appelle à accepter ces sacrifices au nom de l’intérêt supérieur de la nation et de la paix.
Nous ne devons pas accepter cela ! Notre monde a la capacité de nourrir, loger, vêtir, soigner l’entièreté de l’humanité tout en respectant l’environnement. Nous en avons les connaissances et la technologie. Au lieu de cela, toutes les forces sociales sont jetées dans la destruction : la bourgeoisie ordonne et la classe ouvrière trinque partout dans le monde. Alors il faut lutter ! Mais comment ?
En mars, d’immenses manifestations ont eu lieu aux États-Unis ou en Espagne sous le mot d’ordre « No Kings » et « contre la guerre ». Des milliers de personnes sincèrement indignées se sont rassemblées contre les horreurs de ce monde. En réalité, elles sont tombées dans un piège : la bourgeoisie sait qu’une partie croissante de la classe ouvrière se pose cette question de comment lutter. Elle apporte donc ses fausses réponses, et pousse un bon nombre de ceux qui veulent agir dans des impasses.
Celle du « pacifisme », par exemple, qui dévoie l’indignation des ouvriers contre la barbarie de la guerre en une douce musique de défense de la liberté et de la paix… dans le capitalisme. Comme si ce système d’exploitation et de répression pouvait exister sans guerre. L’Histoire montre, au contraire, que la logique du pacifisme mène toujours à la guerre. C’est ainsi que cette idéologie a servi de justification à la social-démocratie pour participer à la Première Guerre mondiale. Parce que c’était soi-disant un conflit imposé par « les autres », les « fauteurs de guerre », les « barbares ». Bref, il fallait se laisser embrigader à son tour pour défendre la « démocratie », la « civilisation » et la « paix ».
Celle de la démocratie ensuite, un autre atout de la bourgeoisie, « une forme de capitalisme qui amènerait bonheur, prospérité et paix… mais que la dictature voudrait détruire ».1 En réalité, la démocratie est tout aussi barbare : les bombes nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki, le napalm au Vietnam, la torture à l’électricité en Algérie… ces horreurs sont des crimes commis par les grandes démocraties. De gauche, de droite, démocratiques ou autoritaires, tous les États capitalistes massacrent, torturent, expulsent, enferment, affament…
Depuis 1914, la guerre et sa préparation sont au centre de la vie du capitalisme décadent. Le système capitaliste ne survit aux ravages de la concurrence que par l’exploitation accrue de la classe ouvrière. Il n’a d’autre choix à offrir au prolétariat que celui d’une nation en guerre contre une autre, que celui d’une puissance économique en concurrence avec les autres, que celui d’un côté de la frontière contre l’autre. Le capitalisme, c’est la guerre ! Et l’exploitation, c’est la mort et la misère !
Pour contrer cette dynamique moribonde, nous devons lutter et nous opposer à tous les sacrifices qu’exige de nous la bourgeoisie. C’est à travers nos luttes, en tant que classe exploitée, que nous pourrons créer un rapport de force favorable avec la classe dominante : opposons la solidarité de classe à la défense d’un secteur contre un autre, opposons la solidarité de classe à la défense d’un État contre un autre. Nous devons abattre ce système en putréfaction : la révolution prolétarienne mondiale est la seule alternative au capitalisme barbare.
Partout, la classe ouvrière est attaquée. Partout, elle a les mêmes intérêts. Partout, elle a la même lutte à mener, la même solidarité à développer, par-delà les frontières.
Mais c’est dans les pays industrialisés d’Europe et d’Amérique du Nord, là où la dynamique militariste explose, là où la classe ouvrière a la plus grande expérience historique, là où elle se confronte depuis des décennies aux pièges de la démocratie, au sabotage des syndicats « libres », c’est dans ces pays où est né le capitalisme que la classe ouvrière doit montrer la voie au prolétariat du monde entier, en engageant une lutte consciente, solidaire et déterminée contre la bourgeoisie et les conditions de vie effroyables qu’elle inflige.
Le capitalisme mène l’humanité à la mort, seule la révolution prolétarienne mondiale offre une alternative pour sortir de ce système languissant et barbare. Le mot d’ordre du Manifeste du Parti communiste est plus que jamais d’actualité : « Les prolétaires n’ont pas de patrie. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous » !
Julie, 13 avril 2026
1) « Le pacifisme prépare la guerre [38] », Révolution internationale n° 195 (1990).
Les perspectives qu’offre la situation mondiale suscitent partout un profond sentiment d’angoisse. La guerre se propage à travers la planète, démentant les dirigeants mondiaux qui inondent les médias de vaines promesses de paix. L’offensive américano-israélienne contre l’Iran et le Liban, ainsi que les contre-attaques de l’Iran et de ses proxies, ont mis tout le Moyen-Orient à feu et à sang. La guerre en Ukraine dure depuis quatre ans maintenant et rien n’indique qu’un règlement soit en vue. Regardez plus à l’est et vous verrez des affrontements entre l’Afghanistan et le Pakistan, entre le Pakistan et l’Inde, le Cambodge et la Thaïlande. Regardez à l’ouest et vous verrez le conflit génocidaire au Soudan, la guerre apparemment sans fin au Congo, les combats entre les gangs islamistes et l’État nigérian… Pendant ce temps, chaque nouveau rapport scientifique sur le changement climatique confirme que le système capitaliste est incapable de faire face à la destruction de l’environnement. Et la barbarie militaire qui s’intensifie, non seulement accentue la déstabilisation de l’économie mondiale déjà en grande difficulté, mais entraîne aussi des catastrophes écologiques supplémentaires, en rendant pratiquement impossible, pour les États du monde entier, de consacrer ne serait-ce que le minimum de ressources à l’atténuation de l’impact du réchauffement climatique.1
Il n’est guère étonnant que l’anxiété, le nihilisme et les sentiments apocalyptiques soient partout en hausse, générant des réactions de plus en plus irrationnelles de la classe dominante. On a rapporté, par exemple, que des officiers supérieurs de l’armée américaine ont prononcé des sermons enflammés devant les troupes engagées dans le conflit contre l’Iran, expliquant que l’armée aurait été ointe par Dieu pour inaugurer l’Armageddon et le retour de Jésus ! Mais beaucoup soupçonnent, à juste titre, que la guerre au Moyen-Orient est un signe tangible que les dirigeants mondiaux perdent pied face à cette dérive vers un monde de guerres, vers de nouveaux niveaux de barbarie et d’autodestruction, et que l’avenir même de l’humanité est menacé.
Face aux désastres engendrés par les guerres et le chaos croissant, de petites minorités à travers le monde prennent conscience que derrière cette spirale mortelle se cache tout un système social, un système de domination de classe qui démontre son incapacité à répondre aux besoins de l’humanité ; un système sénile et putréfié qui « survit » en infligeant catastrophe sur catastrophe à la population mondiale : c’est le capitalisme à l’ère de sa décadence et de sa décomposition.
Il est évident (y compris pour de larges pans de la classe dirigeante elle-même) que la guerre contre l’Iran a été déclenchée sans aucun plan ni objectif clair, et que les objectifs déclarés changent d’un jour à l’autre. Cette impressionnante (et extrêmement coûteuse) mobilisation de la puissance militaire américaine vise-t-elle simplement à empêcher l’Iran de développer l’arme atomique, à détruire ses capacités militaires, ou vise-t-elle à renverser purement et simplement le régime des mollahs ? Sans objectif précis, si tant est qu’un tel objectif puisse être formulé dans le contexte d’irrationalité totale des guerres impérialistes actuelles, comment le conflit prendra-t-il fin ? Le gouvernement américain a-t-il évalué la capacité de l’Iran à riposter non seulement en tirant des missiles et des drones partout au Moyen-Orient et même au-delà, en adoptant une stratégie de la terre brûlée dans toute la région, mais aussi, et probablement de manière plus significative, en portant un coup dur à l’économie mondiale en fermant le détroit d’Ormuz, voie de communication essentielle pour le commerce mondial et l’approvisionnement énergétique ?
Par ailleurs, le moins que l’on puisse dire, c’est que l’actuel président de la première « démocratie » du monde fait preuve d’un cynisme abject. Se heurtant à des difficultés pour débusquer les missiles et les drones iraniens, l’aviation américaine ne se contente pas de détruire au hasard des ponts, des hôpitaux et des écoles, Trump menace ouvertement de détruire les centrales électriques et les installations d’eau potable ! Ce qui a commencé comme un appel à libérer la population iranienne d’un régime criminel, se termine par des menaces d’anéantir cette même population en « faisant tomber l’Iran dans l’oubli » et en le bombardant pour le « ramener à l’âge de pierre » !
Cette absence de plan cohérent s’explique généralement en pointant du doigt Trump et ses acolytes, et en particulier la personnalité narcissique ou égocentrique de Trump, son incapacité à penser de manière cohérente, ou ses signes croissants de sénilité. Trump est en effet tout cela. Mais comme le dit le proverbe, « à chaque situation, son homme ». Le fait qu’un tel individu puisse être placé à la tête du pays le plus puissant du monde en dit long sur la nature et la trajectoire du système capitaliste, qui est non seulement obsolète depuis plus d’un siècle, mais qui, depuis la fin des années 1980, est entré dans la phase terminale de son déclin. Son incapacité à offrir un avenir à l’humanité, et même à imaginer tout futur, produit inévitablement des dirigeants de plus en plus incapables d’anticiper et qui sont eux-mêmes dans un état de déni face à ce qui nous attend. L’insistance de Trump à affirmer que le changement climatique est un immense canular, ou que l’Amérique est à l’aube d’un « nouvel âge d’or », constitue un symptôme flagrant de cette myopie irrationnelle.
L’improvisation, la maladresse et la rancune de Trump et de sa clique d’incapables contribuent à accélérer la tendance de la puissance américaine à agir, non plus comme le principal rempart de l’ordre capitaliste mondial, mais comme une force de déstabilisation croissante sur toute la planète. Cette tendance est toutefois bien antérieure au règne de Trump. Au début et au milieu des années 2000, par exemple, dans nombre de nos articles et résolutions internationales, nous avions noté que, face au désordre croissant des relations impérialistes apparu après l’effondrement du bloc russe, les États-Unis devenaient eux-mêmes le principal promoteur du chaos mondial, malgré (ou plutôt à cause de) leurs efforts pour défendre leurs intérêts par des démonstrations brutales de puissance militaire. Ce qui s’est passé en Irak en est l’exemple par excellence : le renversement spectaculaire du régime de Saddam Hussein en 2003 n’a pas empêché l’Irak de plonger dans un immense bain de sang et une fragmentation sans fin. L’Irak est même devenu un foyer de déstabilisation régionale, avec de nombreuses milices incontrôlables et des groupes terroristes, à l’image de Daesh, qui ont essaimé dans la région et au-delà.
L’ampleur de cette guerre contre l’Iran, ainsi que l’intensité et la dynamique de chaos qu’elle déclenche, ont conduit à une déstabilisation mondiale inédite. De par ses conséquences militaires, politiques, économiques et écologiques, la guerre contre l’Iran porte cet effet à un niveau bien supérieur avec pratiquement tout le Moyen-Orient entraîné dans le bourbier. Mais ses effets dépassent largement le cadre régional, parce que le Moyen-Orient est l’épicentre où se cristallisent les tensions entre les grandes puissances et où se heurtent des intérêts économiques et stratégiques cruciaux. Depuis plusieurs décennies d’ailleurs, le Moyen-Orient constitue l’un des plus grands champs de mines de la géopolitique internationale.
Aussi, la guerre actuelle n’entraîne pas que des dommages catastrophiques pour l’économie mondiale, mais a aussi un impact sur les relations entre nations impérialistes, par exemple au sein des BRICS, mais surtout au sein de l’OTAN où un divorce de plus en plus franc se manifeste entre les pays européens et les États-Unis. Ce conflit déstabilise les équilibres géopolitiques à l’échelle mondiale et aspire dans son tourbillon de plus en plus d’États et de factions bourgeoises. Cela tient fondamentalement au fait que la tendance sous-jacente du capitalisme à sa « désintégration interne » (pour citer l’Internationale communiste de 1919) progresse à pas de géant depuis plusieurs décennies déjà.
L’idéologie de la classe capitaliste dresse de nombreux obstacles pour entraver l’approfondissement et l’extension d’une véritable compréhension de la réalité sociale.
Attribuer toute la responsabilité de la situation seulement à Trump et à sa faction a une fonction idéologique bien précise : faire croire que si cette bande pouvait être remplacée par des politiciens « sérieux » et « démocrates », la trajectoire profonde d’un capitalisme condamné pourrait être inversée. D’où la prétendue nécessité de se préparer pour le prochain scrutin, de soutenir le Parti démocrate ou même la frange la plus sensée du Parti républicain dans leurs campagnes visant à se débarrasser de Trump, à remettre des « personnes responsables » aux commandes et à contribuer à restaurer un « ordre fondé sur des règles » au niveau international. En somme, cet argument est un moyen d’empêcher la maturation et la diffusion d’une conclusion très différente : que le véritable problème n’est pas tel ou tel politicien ou parti politique, mais le capitalisme lui-même, y compris la mascarade de la démocratie parlementaire et des institutions internationales (ONU, OTAN, etc.) qui existent pour perpétuer sa domination mondiale.
Il en va de même pour l’illusion selon laquelle l’impérialisme israélien pourrait mener une politique de paix si Netanyahou et les fanatiques religieux de son gouvernement pouvaient être évincés lors des prochaines élections, alors que tous les partis politiques israéliens, de droite comme de gauche, se rallient sans vergogne à l’attaque contre l’Iran. Ou encore que la torture et le massacre des dissidents en Iran prendraient fin si le règne cruel des mollahs était remplacé par des partis d’opposition démocratiques, voire par un retour au pouvoir de la dynastie Pahlavi.
Et cela s’applique également à l’argument selon lequel Trump et ses clones dans d’autres pays constituent une menace pour la démocratie, qu’ils nous mènent « vers le fascisme ». Il est vrai qu’avec le trumpisme, nous voyons l’État recourir de plus en plus à des méthodes directement répressives, à une violence au sein de ses propres villes qui n’a d’équivalent que la violence infligée aux villes iraniennes. L’utilisation de l’ICE comme une sorte de garde prétorienne du chef, servant à imposer une terreur ouverte à la population des États-Unis, fait aussi écho à des régimes autoritaires antérieurs comme le fascisme de Mussolini ou le nazisme de Hitler, bien que les conditions historiques qui ont donné naissance à ces régimes soient très différentes aujourd’hui. Mais le mensonge principal dissimulé derrière cette apparence de vérité consiste à nourrir l’illusion que pour lutter contre de tels exemples de répression, contre les arrestations et expulsions de prolétaires immigrés, il suffirait de suivre les forces d’opposition bourgeoises et leurs protestations autour de la défense de la « véritable démocratie américaine ». Bref, ces campagnes appellent le prolétariat à se fondre dans la masse des citoyens et à se rallier derrière des slogans politiques bourgeois, plutôt que de s’unir et de s’organiser autour de ses propres intérêts de classe.
Ces intérêts de classe, bien qu’ils se posent en premier lieu principalement au niveau économique, incluent de façon certaine la défense de nos frères de classe contre la répression d’État. Mais l’histoire a montré que lorsque les travailleurs abandonnent leur propre lutte de classe et suivent les appels à rejoindre un front « populaire » derrière des factions soi-disant « progressistes » de la bourgeoisie pour « arrêter le fascisme », ils se livrent pieds et poings liés à la barbarie de l’ennemi de classe. Lors de la prétendue révolution espagnole de 1936-1939, par exemple, les travailleurs ont ainsi été combattus non seulement par Franco et ses troupes, mais aussi par les milices du Front populaire, notamment lors des barricades de Barcelone en mai 1937.
La bourgeoisie « démocratique » aux États-Unis et en Europe occidentale pleure la disparition de « l’ordre international » mis en place au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Cet « ordre » est en miettes suite aux menaces américaines contre le Groenland, un pays « allié » de l’OTAN, à l’enlèvement de Maduro, à la tentative de créer un « Conseil de la paix » sous la présidence de Trump à la place de l’ONU, et au divorce entre les ex-alliés de l’Europe et les États-Unis, mis en évidence par le refus des partenaires européens de l’OTAN de s’engager dans la guerre de Trump et de participer au déblocage du détroit d’Ormuz.
Mais qu’était, en réalité, cet « ordre international » ? Il s’agissait dès le départ d’un ordre américain, formé avant tout pour contrer la montée de l’URSS en tant que puissance impérialiste mondiale. La formation du système à deux blocs a effectivement imposé une certaine discipline aux pays placés sous la « protection » des États-Unis ou de la Russie. Mais il ne faut jamais oublier que les dirigeants des deux blocs étaient toujours prêts à maintenir leur autorité de « parrain » par des coups d’État, des assassinats et surtout par d’interminables guerres par procuration, comme en Corée, au Vietnam, en Afrique et ailleurs, des guerres menées au nom de l’« endiguement du communisme » ou de la « libération nationale » et qui ont coûté des millions de vies. C’était un « ordre » sur lequel planait en permanence la menace d’un holocauste nucléaire.
Lorsque le bloc russe s’est effondré en 1989, le CCI a prédit que nous allions désormais entrer dans une phase dominée par le « chacun pour soi » dans les relations internationales, une vague montante de chaos et d’imprévisibilité qui n’a pas annulé la tendance du capitalisme décadent à la guerre, mais lui a simplement donné une forme différente. Pendant les premières années de cette nouvelle phase, les États-Unis ont agi en tant que « gendarme » mondial, tentant d’utiliser leur supériorité militaire pour maintenir leurs anciens alliés dans le rang et endiguer la vague de chaos et de déstabilisation. Mais comme nous l’avons déjà dit, les actions américaines telles que la première guerre du Golfe ou les invasions de l’Afghanistan et de l’Irak, au début des années 2000, ont eu l’effet inverse : elles ont accéléré l’éclatement des anciennes alliances et plongé les pays envahis dans le chaos. Depuis lors, nous avons vu ce processus de décomposition s’accélérer de plus en plus, générant un environnement de plus en plus mortifère, marqué par des moments clés comme la pandémie de Covid au début des années 2020 qui a vu des nations prétendument attachées aux « règles et à la communauté internationale » mener de véritables actes de piraterie et s’arracher des masques et du matériel médical jusque sur les tarmacs des aéroports pour faire face à l’effondrement du système de santé. La pandémie de Covid a également vu toute la logistique de production mondialisée et d’échanges s’enrayer brutalement. À cet événement a succédé une cascade de conflits de grande ampleur comme l’invasion russe de l’Ukraine et la guerre entre Israël, le Hamas et le Hezbollah. L’assaut américano-israélien contre l’Iran, et la contre-attaque de l’Iran contre les pays voisins et le commerce mondial, signifient que la dérive vers une barbarie militaire incontrôlée a en effet acquis une nouvelle dimension, confirmant ce que l’Internationale communiste affirmait dans son premier Manifeste de 1919, face aux ruines laissées par la Première Guerre mondiale qui a marqué l’entrée du capitalisme dans son époque de déclin : « le résultat ultime du mode de production capitaliste est le chaos ».
On pourrait penser que l’objectif de Trump était, comme peu avant au Venezuela, de mater un régime ennemi et de porter un coup à la Chine, le principal challenger des États-Unis, dont l’Iran est un partenaire impérialiste d’importance sur le plan économique et stratégique. Mais, loin d’imposer par la force l’hégémonie américaine au Moyen-Orient, ce conflit a entraîné les États-Unis dans un nouveau bourbier : soit Trump s’enferre dans une spirale de destructions sans fin, avec une succession de bombardements, de trêves, de blocage de détroits et de ports, d’opérations commandos, d’anéantissement d’infrastructures, de massacres… soit il retire son armée en laissant un immense chaos derrière lui. Quoi qu’il en soit, l’Amérique non seulement est humiliée et plus que jamais isolée, mais elle a aussi dû retirer ses forces du Pacifique, affaiblissant sa position face à la Chine. Et tout cela pour seul résultat de semer le chaos chez l’ennemi et de s’infliger un retour de flamme immédiat. En face, l’Iran est également entré dans une pure logique de terre brûlée. Si le régime doit périr (ce qui est de moins en moins probable dans l’immédiat), il le fera en semant le chaos et la barbarie.
Cette logique d’autodestruction, de conflits d’ampleur toujours plus importante, où personne ne gagne, est l’image même du capitalisme. Ce système est véritablement à l’agonie et s’il n’est pas renversé, il entraînera l’humanité tout entière dans l’abîme avec lui. C’est pourquoi il est si important que la classe ouvrière et ses minorités révolutionnaires rejettent toute illusion selon laquelle cette trajectoire mortelle pourrait être inversée en changeant de dirigeants politiques, en redynamisant les institutions mondiales ou en « démocratisant » l’État. Notre ennemi n’est pas tel ou tel politicien ou parti politique, tel ou tel pays, mais le mode de production même qui se nourrit de l’exploitation et engendre la guerre, et auquel seule la lutte révolutionnaire de la classe exploitée dans tous les pays peut mettre fin.
Amos, avril 2026
Le 28 mars 2026 a été le théâtre des manifestations les plus importantes et les plus étendues de l’histoire des États-Unis. Huit millions de personnes ont participé à 3 300 manifestations, dans l’ensemble des cinquante États. Des manifestations ont également eu lieu dans d’autres pays, notamment au Canada, en Europe, au Japon, en Australie et en Thaïlande. Dans le Minnesota, épicentre de la terreur exercée par la police de l’immigration (l’ICE), deux manifestations ont été organisées. Des rassemblements ont eu lieu dans les grandes villes et les petites localités, y compris dans les bastions électoraux de Trump.
De nombreux manifestants ont rejoint les rassemblements, inquiets des conséquences de la guerre contre l’Iran et déçus par les promesses non tenues de Trump concernant l’arrêt des « guerres sans fin ». D’autres ont rejoint les manifestations par colère face à la situation économique avec les prix élevés, la précarité, les licenciements, l’insécurité alimentaire ; bref, l’appauvrissement général. D’autres encore ont participé pour exprimer leur colère contre les actions de l’ICE et la répression accrue de l’État. Enfin, il y a aussi ceux qui voulaient exprimer leur dégoût de la personne odieuse qu’est Trump. Le mot d’ordre « No Kings, no ICE, no War » exprime ainsi un large éventail de mécontentements dans lequel chacun avait sa propre motivation pour participer.
Pourtant, les organisateurs avaient un objectif très précis : « En Amérique, nous n’avons pas de rois. Une police secrète masquée terrorise nos communautés. Une guerre illégale et catastrophique nous met en danger et fait grimper les prix. Des attaques menacent notre liberté d’expression, nos droits civils, notre liberté de vote. Les prix poussent les familles au bord du gouffre. Trump veut régner sur nous en tyran. Mais nous sommes en Amérique, et le pouvoir appartient au peuple, pas à des prétendants au trône ni à leurs copains milliardaires ». Certes, l’appel parle aussi des « prix », mais pour immédiatement associer la question de l’inflation à des mots d’ordre sur « notre liberté d’expression, nos droits civils, notre liberté de vote ». Le « peuple » devrait ainsi défendre la démocratie américaine contre un « tyran ».
La mégalomanie de Trump et son autoritarisme outrancier constituent des cibles faciles pour ses opposants. Mais les Démocrates, tout comme les Républicains, ont une longue histoire de justification des répressions, des guerres, de la torture et du recours à la police, au nom de la défense de la démocratie et de la liberté : il y a eu les interminables guerres en Afghanistan, en Irak, au Vietnam, la guerre contre le terrorisme, avec ses assassinats, ses tortures et ses enlèvements. Les Démocrates et les Républicains ont tous procédé à des expulsions inhumaines massives : ils ont tous donné carte blanche à la police (FBI, CIA et ICE) contre la classe ouvrière.
Pourquoi ? Parce qu’en Amérique, le pouvoir n’appartient pas « au peuple » et encore moins à la classe ouvrière : comme partout ailleurs, il appartient à la bourgeoisie. « En Amérique », comme dans tous les pays du monde, la bourgeoisie exploite et réprime le prolétariat de plus en plus férocement. Et « en Amérique », comme ailleurs, elle ressasse toute une série de mensonges sur la « liberté », la « démocratie » et les « droits », destinés à enchaîner le prolétariat à ses exploiteurs, à l’État bourgeois et à la nation, à occulter que l’État « démocratique » est le moyen le plus efficace d’opprimer la classe ouvrière ! La mobilisation de huit millions de personnes pour défendre « notre liberté d’expression, nos droits civils, notre liberté de vote » témoigne clairement de ce danger insidieux. En appelant le prolétariat à défendre le talon de fer de la dictature « démocratique », « No Kings » cherche à détourner les travailleurs de leurs intérêts de classe contre l’exploitation capitaliste, et à les pousser à s’engager dans des luttes entre factions bourgeoises rivales. Malgré toute la bonne volonté de nombreux participants, ces manifestations ont donc constitué un véritable piège pour la classe ouvrière.
Pourtant, beaucoup de travailleurs parmi les manifestants ne sont pas enclins à se rallier au Parti démocrate. Afin d’attirer ces travailleurs en quête de réponses dans ce piège, l’aile gauche du mouvement l’a présenté comme un mouvement contre l’oligarchie et la dictature : « L’ampleur des manifestations du 28 mars témoigne de la profondeur de la colère populaire face à la montée de la dictature dans le pays et à l’escalade de la guerre impérialiste à l’étranger. Un affrontement est en train de se dérouler entre une oligarchie capitaliste qui rompt avec les formes démocratiques de gouvernement et la grande masse de la population. […] L’ampleur de l’opposition terrifie la classe dirigeante, et la réaction des grands médias a été de la minimiser et de passer à autre chose au plus vite ».1 Sous le vernis d’un vocabulaire « marxiste », le message reste le même : défendre l’État « démocratique » contre la « dictature » de Trump. Ainsi, loin d’être terrifiée, la bourgeoisie a pu mobiliser les travailleurs pour la défense de son État et de sa puissante arme idéologique : la démocratie. Elle se réjouit que le mécontentement des travailleurs face à la guerre soit noyé dans un mouvement qui prétend que le capitalisme, le système le plus meurtrier de l’histoire, pourrait être pacifique, si l’on arrête les « bellicistes » tels que Trump. Il vise ainsi à empêcher les travailleurs de prendre conscience que c’est bien le capitalisme qui est la cause de la guerre, et non tel ou tel politicien ou parti.
Certes, l’administration Trump est un désastre pour la bourgeoisie américaine. La guerre contre l’Iran, les menaces contre les puissances européennes, sa purge de l’armée et du reste de l’État, la corruption de l’administration, tout cela est une catastrophe pour l’État américain. Mais la racine de ce vandalisme politique n’est pas Trump : c’est l’impasse historique du capitalisme. L’échec de l’aventure militaire en Iran, l’impossibilité pour Trump de se représenter à une élection présidentielle et sa perte croissante de popularité ne peuvent qu’accélérer le chaos, la destruction et l’irresponsabilité. Trump et son administration sont comme un animal blessé qui se débat et le recours à la répression contre ses rivaux politiques et tous ceux qui s’opposent à lui va s’aggraver. Les tensions et les affrontements avec d’autres fractions de la classe dirigeante ne peuvent que devenir plus hostiles, et probablement violents. La menace que les travailleurs se retrouvent pris dans ces affrontements, qu’ils soient appelés à défendre l’« État démocratique » et les fractions opposées à Trump, s’accroît. Le mouvement « No Kings » fait partie de cette menace : c’est pourquoi il est si dangereux.
La classe ouvrière doit refuser de se laisser entraîner dans la défense de l’État démocratique. Cela signifie refuser de se sacrifier pour protéger les intérêts de la classe dirigeante. Son intérêt est de défendre sa propre autonomie à travers des luttes pour la défense de ses emplois, de ses conditions de vie et de travail. En mars, 3 800 travailleurs de l’abattoir JBS, dans le Colorado, partaient en grève. La majorité d’entre eux sont des immigrés, originaires d’Haïti, de Somalie, de Birmanie et du Mexique. Ils ne se sont pas laissés intimider par la menace de l’ICE et ont lutté aux côtés de leurs camarades pour défendre leurs intérêts de classe : « Les grévistes ont documenté des pratiques de travail déloyales, des cas de traite de main-d’œuvre et de vol de salaire, ainsi que des salaires qui n’ont pas suivi le coût de la vie au Colorado ». Depuis le début de l’année 2026, il y a eu une série de luttes, souvent limitées à une seule entreprise ou à un seul secteur, mais significatives dans la mesure où elles ont lieu malgré l’atmosphère sociale putride, de chaos et de peur. Ainsi, il y a eu la grève de dizaines de milliers de travailleurs de la santé à New York, en Californie et à Hawaï, celle des employés de l’Université de Californie en février, celle des travailleurs de Freudenberg-NOK à Findlay le 24 mars, celle des 620 techniciens du chantier naval General Dynamics Bath Iron Works pour un accord salarial. 900 travailleurs de la raffinerie BP de Whiting, dans l’Indiana, ont été mis en lock-out en mars après avoir rejeté l’offre salariale de BP à 98,3 %. Malgré leur caractère isolé, ces luttes démontrent quelque chose de très important : les travailleurs sont prêts à faire passer leurs intérêts avant ceux du capital national.
Les travailleurs aux États-Unis ne sont pas seuls. Malgré le silence médiatique (bien réel, celui-ci, à la différence de la couverture internationale du mouvement « No Kings »), des luttes, parfois massives, éclatent partout dans le monde, en Europe, au Canada ou ailleurs. Les travailleurs refusent les sacrifices exigés par la bourgeoisie pour payer sa crise et ses armes. « No Kings », par contre, et tous ceux qui promeuvent ces mobilisations, aussi critiques soient-ils, entraînent le prolétariat dans la défense de l’intérêt national et de l’État capitaliste.
J & W, 12 avril 2026
1) « Les manifestations « No Kings » du 28 mars : les leçons politiques [50] », wsws.org (2026)
Près de sept ans après le suicide en prison du prédateur sexuel et pédophile, Jeffrey Epstein, et la découverte d’un très vaste réseau international de trafic sexuel, les archives et photos tirées d’un épais dossier, dont seulement une partie a été rendue publique, ne cessent d’alimenter les Unes des médias. Ce scandale nauséabond implique directement deux présidents américains, Donald Trump et Bill Clinton, mais aussi un nombre impressionnant de personnalités politiques de tous bords, compromises dans le monde entier, allant du prince Andrew jusqu’à des ministres de plusieurs puissances européennes ou des célébrités du monde de la finance comme du spectacle, sans compter le patron du Forum de Davos, le président du CIO, des promoteurs, hommes d’affaires, avocats, tous impliqués jusqu’à la moelle. Les ramifications très sophistiquées et méthodiquement organisées de « soirées privées », le financement faramineux et les complicités des plus hautes sphères de la classe dominante ont choqué la planète entière.
On voudrait nous faire croire que toute cette horreur n’est que le fait d’un pervers mégalomane et narcissique. Mais cette situation de dépravation et d’utilisation de sa position sociale pour exercer des chantages sexuels ne correspond nullement à un phénomène isolé. Il vient au contraire illustrer une pratique très largement répandue au sein de la classe dominante. Il suffit de rappeler quelques exemples notoires de ces dernières années : les soirées « bunga bunga » organisées par l’ex-Premier ministre italien Silvio Berlusconi, en même temps patron d’une chaîne de télévision et grand homme d’affaires, s’assurant le service régulier de call girls dans les années 1990 ; l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn, à l’époque président en exercice du Fonds monétaire international et grand favori des élections présidentielles en France de 2012, qui avait tenté d’abuser d’une femme de chambre dans un hôtel de New York et qui a été ensuite mis en accusation par beaucoup d’autres femmes pour des comportements similaires1 ; ou encore l’ex-président Kadhafi dont une journaliste, Mémona Hintermann, avait témoigné qu’il avait cherché à la violer lors d’un séjour en Libye en 1984 en échange d’une interview.
De fait, depuis la préhistoire jusqu’à nos jours, les femmes ont toujours été exploitées comme objets sexuels ou d’échange dans les sociétés de classes. Engels dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État ou August Bebel dans La Femme et le socialisme ont clairement montré et dénoncé les rapports d’exploitation des femmes par les hommes dans toutes les sociétés de classes marquées par la domination patriarcale. Mais, avec l’entrée en décadence des modes de production et d’exploitation successifs, les superstructures idéologiques ont tendu à se déliter davantage et ont poussé les classes dominantes en déclin à des comportements encore plus « déviants » et malsains.
Cela s’est notamment vérifié avec le déclin de l’aristocratie anglaise au XVIIIe siècle. Son libertinage et sa dépravation sont un thème récurrent du peintre William Hogarth. En France, à la même époque, notamment sous la Régence cynique de Philippe II de Bourbon, entre 1715 et 1723, le relâchement des mœurs et le succès des « fêtes galantes » au Palais-Royal témoignent du même phénomène. Ce phénomène devait d’ailleurs perdurer sous Louis XV et ses favorites, anciennes courtisanes anoblies, et sous une forme plus discrète avec la vogue des « salons littéraires et artistiques ».
Toutefois, dans le capitalisme, l’exploitation des femmes prend une dimension nouvelle avec la marchandisation du corps féminin, sorte de deuxième « défaite historique du sexe féminin »,2 symbolisée par « l’âge d’or des maisons closes » au XIXe siècle et sa généralisation de la prostitution « au service » des armées en exercice. Même si le capitalisme a atténué, en partie, la division sexuelle du travail en intégrant les ouvrières dans le procès de production, il maintient fondamentalement le cadre de la soumission forcée des femmes aux hommes, en particulier à travers le mariage et son isolement dans la famille étroite, résumé dans la formule de Flora Tristan, reprise par Marx et Engels : « la femme est le prolétaire de l’homme ».
Bebel en particulier a dénoncé avec virulence toute l’hypocrisie de la société bourgeoise dans la période ascendante du capitalisme, en particulier dans les grandes familles bourgeoises : « Dans le mariage, la femme est achetée et devient la propriété légale du mari. […] Si le mariage représente l’un des côtés de la vie sexuelle du monde bourgeois, la prostitution en représente l’autre. Le premier est la face de la médaille, la seconde en est le revers ».3 De fait, les rapports capitalistes non seulement perpétuent mais accentuent le rôle de la femme comme objet sexuel, qui devient réellement la propriété privée de l’homme au point d’être réduite à une fonction d’outil au service du désir et des pulsions masculines. Les femmes prolétaires, en particulier, et notamment dans le cadre de leur exploitation au travail, sont forcées, sous la menace constante de la mise au chômage et d’être réduites à la misère et à la pauvreté, à s’abaisser à subir toutes les humiliations.
Bien sûr, la prostitution, le viol et la pédophilie ont « toujours existé » dans les sociétés de classes. Mais cette exploitation prend une forme encore plus extrême, abjecte et massive avec l’enfoncement du système capitaliste dans sa crise historique. La prostitution a désormais pris une ampleur industrielle inimaginable, tout comme l’exploitation des femmes et des enfants dans la pornographie. Les réseaux d’esclavage sexuel ultra-violents ont explosé en tirant profit de la misère croissante et de l’isolement de jeunes filles. La pornographie, de plus en plus ignoble et cruelle, s’est largement banalisée, y compris chez les plus jeunes. On estime qu’une femme sur huit a aujourd’hui subi un viol ou une agression sexuelle avant l’âge de 18 ans, en grande majorité dans le cadre familial et dans les contextes de guerre où la statistique s’envole à une femme sur quatre ! Ce musée des horreurs est interminable. Alors que la bourgeoisie n’a plus aucune perspective à offrir que la guerre, la misère et le chaos généralisé, le pourrissement sur pied de toutes ses structures sociales a des effets considérables, y compris sur le plan moral : « toutes ces manifestations de la putréfaction sociale qui aujourd’hui, à une échelle inconnue dans l’histoire, envahissent tous les pores de la société humaine, ne savent exprimer qu’une chose : non seulement la dislocation de la société bourgeoise, mais encore l’anéantissement de tout principe de vie collective au sein d’une société qui se trouve privée du moindre projet, de la moindre perspective, même à court terme, même la plus illusoire ».4
Si ce phénomène touche toutes les couches de la société, il prend des formes extrêmes parmi la bourgeoisie pour qui l’accès à ces pratiques est largement facilité par la position dominante de ses membres. Ainsi, toutes les formes de corruption croissent et prospèrent au sein de la bourgeoisie, notamment dans l’appareil politique, comme le déferlement de scandales dans la plupart des pays, à un niveau et avec une ampleur inégalés auparavant. À l’image de la gangstérisation croissante des appareils politiques et économiques, gangrenés par la corruption et les liens avec les milieux mafieux, Epstein, individu dépourvu de tout scrupule et formé dans les coulisses de la bourse de Wall Street, n’a cessé d’exercer des rapports de force, de chantage, de menaces et d’intimidation, tant de ses richissimes « clients » ou « protecteurs » sur lesquels il exerçait un chantage permanent en accumulant les dossiers, que vis-à-vis de ses victimes, soigneusement ciblées et choisies parmi les plus fragiles ou vulnérables, venant de milieux socialement défavorisés ou ayant connu une ambiance familiale difficile (drogues, alcoolisme, prostitution, abus sexuels…).
Ce n’est pas un hasard si Trump, fer de lance du populisme, lui-même en lien avec les milieux mafieux, a été un complice d’Epstein : « De nombreuses femmes ont déjà affirmé que Trump les avait violées lors de divers événements ou concours de beauté. On sait également que Trump a payé pour faire taire les deux femmes qui l’accusaient d’avoir eu des relations illicites avec lui, la star du porno Stormy Daniels et l’ancienne playmate de Playboy Karen McDougal. […] Bien connue est aussi son association avec Epstein, qui a été accusé de viol, d’abus et, surtout, de trafic international d’enfants. Il apparaît avec Trump sur des dizaines de photos. Enfin Trump a également été reconnu coupable de trente-quatre chefs d’accusation de falsification de documents commerciaux, qui ont été révélés lors de l’enquête sur les paiements versés à Stormy Daniels ».5
Mais pourquoi tant de publicité est-elle consacrée à cette affaire dans les médias ? Il y a bien entendu une exploitation idéologique de cette campagne médiatique. Il existe une dimension de règlement de comptes entre factions bourgeoises rivales : les uns pour discréditer la politique « autoritaire, dictatoriale, fasciste » de Trump et tenter de le destituer ; les autres, dans le camp MAGA, pour alimenter leurs thèses délirantes sur un vaste complot fomenté par des « élites »… Mais il s’agit aussi d’alimenter une campagne pour la défense de la « démocratie menacée » polarisée sur la fausse opposition entre populisme et anti-populisme. C’est, d’une part, un piège dangereux tendu à la classe ouvrière pour la détourner de ses luttes. En même temps, cette campagne sert à détourner l’attention de l’enfoncement inexorable du capitalisme dans la barbarie : l’horreur de l’exploitation du corps des femmes et des enfants se réduirait à un individu, Epstein, et pourrait trouver sa solution dans « plus de démocratie », plus de « transparence », plus de « justice ». En focalisant l’attention sur des individus, la bourgeoisie cherche à dissimuler que derrière ces ignobles personnages, le véritable responsable, c’est la société capitaliste pourrissante. Elle cherche ainsi à empêcher la prise de conscience que pour mettre fin à toutes ces horreurs, il faut en finir avec ce système.
Wim, 28 février 2026
1) Cf. « Affaire DSK : la bourgeoisie est une classe de pourris [52] », Révolution internationale n° 424 (2011).
2) Engels décrit le renversement du droit maternel au néolithique comme la « défaite historique du sexe féminin ».
3) Bebel, La femme et le socialisme, « La femme dans le présent ».
4) « Thèses sur la décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste [53] » (mai 1990).
5) « Comment expliquer le chaos de la politique bourgeoise ? », Revue internationale n° 174.
Des attaques tous azimuts : depuis une dizaine de mois, c’est en millions qu’il faut compter les licenciements dans le monde. C’est le reflet d’une crise qui touche tous les secteurs de l’économie, à la notable exception de l’industrie d’armement : l’informatique (Ubisoft, Oracle, Cap Gemini, IBM), l’automobile (Aston Martin, Stellantis, Volkswagen, Bosch et tous les sous-traitants du secteur, comme Goodyear), l’industrie du verre (Arc, Verallia), la grande distribution (Auchan, Jennyfer), la banque et les services financiers (ABN Amro aux Pays-Bas, Block dans les cryptomonnaies), la logistique (Amazon, UPS, Ziegler), la presse (La Tribune, Washington Post), divers secteurs industriels (Heineken, SEB, Erasteel, Lanxess et BASF) sont touchés. À ces chiffres s’ajoutent les licenciements résultant de l’introduction de l’intelligence artificielle (IA) dans les processus de production, notamment dans l’informatique avec des dizaines de milliers d’ingénieurs, de techniciens et d’employés qui se retrouvent au chômage, avec peu de chances de retrouver rapidement du travail. On peut y ajouter les suppressions de postes chez les fonctionnaires partout dans le monde, Trump et Musk, après Milei et sa tronçonneuse, n’ayant été précurseurs que de quelques mois dans ce domaine. L’Éducation nationale française est un autre bon exemple pour les mois qui viennent.
Aucune économie nationale ne saurait échapper à la purge qui frappe le capitalisme dans son ensemble. La Chine est touchée autant que les autres, malgré l’opacité des statistiques du chômage dans ce pays. L’Allemagne est notablement touchée, car son secteur industriel, longtemps porté par la croissance du marché intérieur chinois, ne peut plus compter dessus. Elle est concurrencée très efficacement, notamment par l’industrie chinoise, dans ses productions les plus emblématiques : les machines, la chimie et le secteur automobile, ce qui se traduit par une cascade de suppressions d’emplois dans un pays qui n’y est pas habitué : Volkswagen et Opel, mais aussi Bosch, Aumovio et tous les sous-traitants de l’industrie automobile prévoient de drastiques baisses d’effectifs. BASF envisage sérieusement de délocaliser une partie de ses services administratifs vers l’Inde et la Malaisie ; l’entreprise chimique Lanxess va elle aussi réduire son personnel. Toutes ces annonces au cœur de l’industrie européenne sont la conséquence d’une dégradation économique générale. En Allemagne, les créations d’emplois sont principalement à temps partiel alors que les postes supprimés étaient qualifiés, à temps plein, productifs et bien payés. La liste est sans fin. Même l’ONU licencie massivement ses salariés à travers le monde !
Ces licenciements s’accompagnent d’un durcissement des politiques sociales et de santé des États et d’un flicage de plus en plus sévère des chômeurs : en Argentine, le gouvernement Milei dérégule encore un peu plus le marché du travail pour faciliter les licenciements, étendre le temps de travail journalier de 8 à 12 heures, autoriser le fractionnement des congés… La Belgique va quant à elle limiter la durée d’indemnisation des chômeurs, excluant mécaniquement une partie d’entre eux de tout revenu.
Les jeunes travailleurs sont particulièrement touchés dans le monde : en Angleterre, le système de financement des études supérieures, basé sur des emprunts étudiants à taux variables, génère des situations d’endettement colossal pour les jeunes diplômés. En Inde, plus de la moitié des jeunes diplômés ne vont pas trouver de travail. Même problématique en Chine, où le taux de chômage des jeunes est très supérieur à la moyenne nationale : plus d’un jeune sur six y est sans travail. Le taux de chômage des jeunes est même une préoccupation de plus en plus centrale du gouvernement, en même temps que sévit la « malédiction des 35 ans » (les licenciements liés à l’âge).
Toutes ces attaques sont la conséquence d’une plongée du capitalisme depuis une quinzaine d’années dans une dynamique de crise économique de plus en plus incontrôlable : crises financières (subprimes en 2008 et dette souveraine d’États), déstabilisation de l’économie mondiale pendant le Covid, l’économie mondiale entraînée dans le tourbillon de la guerre (Ukraine, Gaza, Iran…). L’inflation est aggravée par une situation mondiale de plus en plus instable, une économie de guerre marquée par l’explosion vertigineuse des dépenses militaires, la hausse des prix de l’énergie entraînée par le conflit en Ukraine et maintenant en Iran, les droits de douane en hausse à peu près partout dans le monde, les perturbations des chaînes d’approvisionnement liées à des conflits locaux comme les problèmes posés dans le détroit d’Ormuz, mais aussi le coût de plus en plus exorbitant du saccage de l’environnement.
D’autre part, la stagnation de plus en plus marquée de l’économie mondiale (hors armement) souligne les limites historiques du système : la surproduction permanente, l’incapacité à dépasser les politiques nationales de gestion de l’économie, et la concurrence féroce entre nations concurrentes poussent la bourgeoisie dans des logiques de repli de plus en plus autodestructrices : elle démolit tous les pare-feux et contre-mesures mis en place après la Seconde Guerre mondiale pour mener des politiques un minimum concertées afin de lutter contre les effets de la crise historique du capitalisme, comme l’ouverture des marchés, la limitation des droits de douane, le développement de normes communes, la mise en place de politiques monétaires concertées. La surproduction est clairement la cause de la crise ouverte qui génère les licenciements. La Chine, par exemple, arrive aux limites de son marché intérieur malgré d’énormes subventions pour lui permettre d’absorber sa production. Elle n’a pas d’autre choix que d’inonder le monde et ses concurrents de marchandises qu’elle ne peut écouler sur son marché domestique.
L’impact de la décomposition du capitalisme se traduit par une accélération de mesures étatiques de plus en plus à courte vue. Tout cela marqué par la fragmentation des bourgeoisies nationales toujours plus aiguë sur la politique à mener, par des programmes populistes irrationnels et démagogiques (comme la guerre des droits douaniers, déclenchée par l’administration Trump), par l’aveuglement idéologique de cliques bourgeoises hystériquement accrochées à leurs privilèges. Le poids de la décomposition sur l’économie s’est fortement accentué, la bourgeoisie n’ayant aucune politique économique cohérente à proposer pour atténuer les effets d’une crise irréversible.
L’enfoncement brutal et durable dans la crise auquel nous assistons est profond : aucune contre-tendance sérieuse et globale de la politique bourgeoise n’est visible, et les destructions auxquelles nous assistons dans les pays en guerre ne seront probablement jamais réparées. D’ailleurs, qui les financerait ?
La crise historique du système capitaliste est celle d’un système économique basé sur l’exploitation de plus en plus féroce des prolétaires qui ont encore la chance d’avoir un emploi et sur l’abandon cynique des autres. La surproduction affecte toutes les marchandises, dont celle de la main-d’œuvre est la plus tragique ! Cette réalité barbare, que les prolétaires vivent de plus en plus crûment, montre l’incapacité de la bourgeoisie à leur offrir une quelconque perspective autre que la guerre, l’exploitation sans répit et la misère.
Certes, le chemin à parcourir est encore long et difficile pour que les ouvriers parviennent à mettre en avant la perspective révolutionnaire. Mais en combattant les effets de la crise, notre classe se confronte au cœur du capitalisme : l’exploitation de l’homme par l’homme, le salariat et la propriété privée. En étant contrainte de se battre pour survivre, elle renoue avec le seul terrain sur lequel le prolétariat peut développer sa force, celui des revendications économiques, celui de la grève, des assemblées pour organiser la lutte, des manifestations de rue. La lutte permet aux prolétaires de retrouver peu à peu ce qui fait leur force : leur unité, leur solidarité, le besoin de s’auto-organiser, la réflexion sur les buts à donner au mouvement.
La crise qui déploie aujourd’hui ses effets destructeurs montre le véritable futur qui attend les prolétaires s’ils ne font rien pour se défendre. En dépit des énormes souffrances que le capitalisme inflige au prolétariat, la crise du capitalisme demeure néanmoins l’alliée du prolétariat.
HD, 9 avril 2026
Face à la gravité de la situation internationale, au développement de la barbarie guerrière, la responsabilité des révolutionnaires est d’encourager la classe ouvrière à prendre conscience des enjeux historiques, à saisir la dynamique du rapport de force entre les classes et les conséquences pour sa lutte, à développer la réflexion sur les buts de son combat. Dans la perspective de la défense des principes de la Gauche communiste, la question se pose donc de savoir quelles sont les analyses et les orientations que les différents groupes du milieu politique prolétarien mettent en avant pour orienter le combat des travailleurs.
Les réunions publiques, comme celles de la Tendance communiste internationaliste (TCI), le 7 mars dernier, et du CCI, le 21 mars, à Paris et dans d’autres villes du monde, offrent des lieux de débats prolétariens pour confronter les analyses et arguments des différents groupes révolutionnaires. D’accord donc avec l’insistance suivante du bilan de la TCI : « Nous considérons que ces espaces de discussion, de réflexion et de débat sont essentiels dans une période lourde de dangers pour la classe ouvrière, non seulement pour confronter les points de vue et opinions des militants et sympathisants de la gauche communiste, mais aussi pour proposer un débouché politique aux personnes nouvellement intéressées par les propositions des minorités internationalistes révolutionnaires ».1 De fait, le débat a été mené fraternellement entre groupes prolétariens, mais aussi avec les autres participants,2 notamment des jeunes intéressés par les positions de la Gauche communiste, en particulier sur la question centrale de la guerre et la façon dont les révolutionnaires et la classe doivent répondre, car, comme l’a souligné la TCI, « un consensus s’est rapidement dégagé quant à la perspective catastrophique et barbare vers laquelle nous mène le capitalisme ».3
Au cours du débat, des divergences importantes sont apparues sur la méthode d’analyse et ses implications pour le combat du prolétariat. Sur l’évaluation de la dynamique guerrière, la majorité des groupes présents affirmait que le monde s’orientait « vers une troisième guerre mondiale », alors que le CCI soutenait, à contre-courant, que : « nous nous orientons vers une multiplication et une généralisation des conflits dans le monde, sur un fond de chaos croissant, menaçant à terme de détruire l’humanité ». Le débat s’est polarisé sur l’opportunité aujourd’hui du mot d’ordre du « défaitisme révolutionnaire », c’est-à-dire le souhait par le prolétariat de chaque pays de voir sa propre bourgeoisie être défaite afin de favoriser le combat pour le renversement de celle-ci. En réalité, la promotion de ce mot d’ordre révèle non seulement des ambiguïtés par rapport à un véritable internationalisme, mais surtout des visions erronées concernant les implications de la dynamique présente du capitalisme et du rapport de force actuel entre les classes.
Le mot d’ordre de « défaitisme révolutionnaire » a certes été mis en avant par Lénine lors de la Première Guerre mondiale. Cependant, il cherchait alors à « dénoncer les tergiversations des éléments “centristes” qui, bien que d’accord “en principe” pour rejeter toute participation à la guerre impérialiste, préconisaient cependant d’attendre que les ouvriers des pays “ennemis” soient prêts à engager le combat contre celle-ci avant d’appeler ceux de “leur” propre pays à en faire autant. À l’appui de cette position, ils avançaient l’argument que, si les prolétaires d’un pays devançaient ceux des pays ennemis, ils favoriseraient la victoire de ces derniers dans la guerre impérialiste. Face à cet “internationalisme” conditionnel, Lénine répondait très justement que la classe ouvrière d’un pays n’avait aucun intérêt en commun avec “sa” bourgeoisie, précisant, en particulier, que la défaite de celle-ci ne pouvait que favoriser son combat, comme on l’avait déjà vu lors de la Commune de Paris (résultant de la défaite face à la Prusse) et avec la révolution de 1905 en Russie (battue dans la guerre contre le Japon). De cette constatation, il concluait que chaque prolétariat devait “souhaiter” la défaite de “sa” propre bourgeoisie. Cette dernière position était déjà erronée à l’époque, puisqu’elle conduisait les révolutionnaires de chaque pays à revendiquer pour “leur” prolétariat les conditions les plus favorables à la révolution prolétarienne, alors que c’est au niveau mondial et, dans un premier temps, dans les grands pays avancés (qui étaient tous impliqués dans la guerre) que la révolution devait avoir lieu ».4
Rosa Luxemburg critiquait déjà dans ce sens la position erronée de Lénine, même s’il lui est arrivé, à elle aussi, de céder parfois à la logique de cette sorte de « patriotisme à rebours ». Ce n’est toutefois pas un hasard si dans sa Brochure de Junius elle termine par le mot d’ordre bien plus clair du Manifeste du Parti communiste de 1848 : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous » et non par ce slogan de « défaitisme révolutionnaire ». De plus, « chez Lénine, la faiblesse de cette position n’a jamais conduit à une remise en cause de l’internationalisme le plus intransigeant (c’est même cette intransigeance qui l’avait conduit à un tel “dérapage”). En particulier, il ne serait jamais venu à Lénine l’idée d’apporter un soutien à la bourgeoisie du pays “ennemi”, même si, en toute logique, une telle attitude pouvait découler de ses “souhaits” ».5
En revanche, la vision nationale de la révolution incluse dans le mot d’ordre de « défaitisme révolutionnaire » a été, par la suite, exploitée à de multiples reprises « par des partis bourgeois à coloration “communiste” pour justifier leur participation à la guerre impérialiste. C’est ainsi, par exemple, que les staliniens français ont brusquement “redécouvert”, après la signature du pacte germano-russe de 1939, les vertus de l’“internationalisme prolétarien” et du “défaitisme révolutionnaire”, vertus qu’ils avaient oubliées depuis longtemps et qu’ils ont répudiées avec la même rapidité dès que l’Allemagne est entrée en guerre contre l’URSS en 1941. C’est le même “défaitisme révolutionnaire” que les staliniens italiens ont pu utiliser pour justifier, après 1941, leur politique à la tête de la “résistance” contre Mussolini ».6 De cela une leçon s’impose : « tout mot d’ordre qui s’adresse à tel ou tel secteur du prolétariat en particulier, en lui assignant des tâches distinctes, sinon différentes de celles des autres secteurs, est ambigu et peut être retourné plus facilement contre la classe ouvrière ».7
Lénine ne mettra pratiquement plus en avant ce mot d’ordre après février 1917 au profit de celui de « transformation de la guerre impérialiste en guerre civile ». D’ailleurs, le mot d’ordre de « défaitisme révolutionnaire » contient encore un autre inconvénient majeur, mis en évidence après la Première Guerre mondiale, qui souligne combien il tend à tourner le dos au véritable internationalisme : « Le vieux schéma du défaitisme révolutionnaire, selon lequel la défaite de son propre gouvernement est favorable au développement de la révolution, a été réfuté par le fait que la division entre nations victorieuses et nations vaincues crée des divisions profondes dans le prolétariat mondial, comme on l’a vu le plus clairement au lendemain de la guerre de 1914-18 ».8
La dynamique actuelle du capitalisme mondial ne correspond en aucune manière à celle dans le cadre de laquelle le mot d’ordre de « défaitisme révolutionnaire » a été lancé. Elle ne tend nullement aujourd’hui à la composition de blocs en vue d’une troisième guerre mondiale, voire à la mobilisation de dizaines de millions de prolétaires au front, mais au contraire à l’explosion du « chacun pour soi » impérialiste et à la multiplication de guerres chaotiques et barbares, dans le cadre d’une société capitaliste en putréfaction. Nous ne sommes pas non plus dans une situation de défaite physique et idéologique profonde de la classe ouvrière, mais dans un contexte où les travailleurs tentent, certes non sans difficultés, à travers leurs luttes économiques, de développer leur autonomie et conscience de classe.
Le prolétariat reprend le chemin du combat et tend bel et bien à sortir de sa torpeur, notamment depuis les mouvements qui se sont déclenchés en Grande-Bretagne en 2022 lors de « l’été de la colère », avec pour slogan « ça suffit ! ». La dynamique initiée, qui s’est poursuivie en 2023 en France, aux États-Unis et un peu partout dans le monde, marque une « rupture »9 avec la relative passivité des trente dernières années, ce qui signifie une tendance à exprimer de nouveau une combativité et un effort conscient permettant la reconquête progressive d’une identité de classe perdue. Ce processus de reconquête lent, heurté, difficile, est certes marqué par des obstacles, mais, pour paraphraser Trotsky, dans son Histoire de la Révolution russe, il indique « un processus moléculaire », c’est-à-dire une tendance surtout en devenir, permettant de déboucher vers une politisation nécessaire et l’affirmation d’une perspective de combat révolutionnaire sur le long terme. Et en cela, la résistance en réaction aux attaques économiques liées à la crise de surproduction, contre l’économie de guerre, mais aussi contre les campagnes idéologiques visant à demander des sacrifices, est bel et bien un pas réel en avant, même si encore fragile. Bref, les enjeux de la dynamique actuelle et les défis qu’ils posent à la classe ouvrière sont considérables, mais ce ne sont pas ceux d’une guerre mondiale auxquels le mot d’ordre de « défaitisme révolutionnaire » prétendait répondre.
En réalité, ce cadre d’analyse défendu par le CCI n’a rien d’étrange ou d’original. Il renvoie à l’analyse « classique » telle qu’elle fut développée par Marx et Engels en leur temps (et en partie par Rosa Luxemburg), considérant que le combat révolutionnaire du prolétariat allait surgir de l’effondrement économique du capitalisme et non de la guerre entre États capitalistes : « Non, la guerre ne crée pas les conditions les plus favorables à la généralisation. Contrairement à la thèse misant sur la guerre et qui implique la vision d’un cours extrêmement rapide surprenant la bourgeoisie (modèle russe) la révolution se présente, comme l’a dit Rosa Luxemburg au congrès de fondation du PC en Allemagne, comme un long et douloureux processus, plein d’embûches, d’avancées et de reculs de la lutte. C’est dans ce processus que mûrissent les conditions de la généralisation, de la prise de conscience et de la capacité de la classe à s’organiser. Les révolutionnaires devraient cesser de faire de leur impatience un point de référence et apprendre à travailler à long terme, comme la réalité l’indique […]. Les conditions de la généralisation se trouvent dans la crise elle-même. L’inexorable enfoncement du capitalisme dans une crise de plus en plus profonde crée l’inexorabilité de la marche vers la généralisation de la lutte, condition de l’ouverture de la révolution à l’échelle mondiale et sa victoire finale ».10
Dans une telle perspective, le « défaitisme révolutionnaire » n’est plus seulement un slogan erroné, totalement à côté de la plaque ; il ouvre d’emblée la porte aux positions gauchistes. Ce mot d’ordre permet, en effet, à la bourgeoisie et à ses gauchistes d’incarner des visées impérialistes couplées parfois à un autre mot d’ordre, celui des « luttes de libération nationales », cache-sexe des entreprises impérialistes et des massacres de populations, comme durant la guerre froide et lors de la première guerre du Golfe, en 1990, où ce slogan a permis aux trotskistes de défendre le camp de l’Irak de Saddam Hussein face à « l’oppression des États-Unis ». De même, il demeure un des slogans permettant de justifier le soutien nationaliste à la « Palestine opprimée » dans le conflit qui oppose la bourgeoisie palestinienne à celle d’Israël.
La TCI utilise d’ailleurs, non sans ambiguïté, un lexique proche, bien que ce soit pour défendre une nécessaire « fraternisation entre opprimés ».11 Si la TCI et le PCI ne soutiennent pas un camp bourgeois contre un autre, le fait de prôner un « défaitisme révolutionnaire » sur la base erronée de différences au niveau des situations nationales entre les pays obscurcit toute distinction nette avec les impostures des gauchistes et leur « internationalisme » frelaté. Pour ces organisations, l’utilisation erronée du slogan de « défaitisme révolutionnaire » est l’illustration du danger d’une application mécanique et aveugle de vieux schémas du passé. TCI et PCI sont incapables de prendre en considération dans leur cadre d’analyse la situation historique d’aujourd’hui, le rapport de force entre les classes qu’elle implique et la situation matérielle réelle de la classe ouvrière, notamment celle des pays centraux du capitalisme, que les camarades considèrent « encore lourdement marquée par le poids de la contre-révolution ».12
Si la guerre et le militarisme se situent bien au cœur de la situation actuelle et que la défense de l’internationalisme prolétarien reste incontestablement un principe à défendre, contrairement au passé, le développement de la prochaine vague révolutionnaire ne proviendra pas d’une guerre mondiale, et en aucun cas d’une fraternisation entre les fronts comme préconisé dans un article récent du PCI.13 La révolution trouve son origine dans l’aggravation de la crise économique : « la demande de la bourgeoisie de sacrifier au nom de la relance de la machine de guerre se heurtera certainement à une sérieuse résistance de la part d’une classe ouvrière invaincue. Les mouvements de classe qui caractérisent la rupture réaffirment la centralité de la crise économique comme principal stimulant de la lutte des classes. Mais en même temps, la prolifération de la guerre et le coût croissant de l’économie de guerre, surtout dans les principaux pays d’Europe, seront un facteur important de la future politisation de la lutte, dans laquelle la classe ouvrière pourra faire un lien clair entre les sacrifices exigés par l’économie de guerre et les attaques croissantes contre son niveau de vie, et finalement intégrer toutes les autres menaces provenant de la décomposition dans une lutte contre le système dans son ensemble ».14 Et en ce sens, le mot d’ordre le plus conséquent demeure toujours celui du Manifeste du Parti communiste de Marx : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »
WH, 4 avril 2026
1) « Bilan de la RP du 7 mars 2026 », publié sur Leftcom.org.
2) Les groupes de la Gauche communiste présents : la TCI, le PCI-Le Prolétaire et PCI-Cahiers Internationalistes et le CCI. Plus un militant de la CNT-SO.
3) « Bilan de la RP du 7 mars 2026 », publié sur Leftcom.org.
4) Cf. « le milieu politique prolétarien face à la guerre du golfe », Revue internationale n° 64 (1991).
5) Idem.
6) Idem.
7) Idem.
8) « Rapport sur la lutte de classe pour le 25 [71]e congrès du CCI [71]» (mai 2025).
10) « Les conditions historiques de la généralisation de la lutte de la classe ouvrière [73] », Revue internationale n° 26 (1981).
11) « Bilan de la RP du 7 mars 2026 », publié sur Leftcom.org.
12) Propos liminaire de la RP de la TCI du 7 mars.
13) « Guerre en Ukraine. La “Tendance Claire” dans le sombre bourbier de la défense nationale et de la Realpolitik », Le Prolétaire n° 550 (2023).
14) « Résolution sur la situation internationale [74] du 26e congrès du CCI ».
Le samedi 28 février 2026 s’est tenue à Cologne une réunion de Transnational Social Strike Platform (TSSP), au cours de laquelle deux questions principales étaient mises en avant :
– la réalité et les effets de l’énorme développement de la militarisation en Europe (dont l’expression était L’Europe en guerre ; l’Europe est déjà en guerre),
– et évidemment, la question : que faire ?
Après une courte introduction des organisateurs, dans laquelle il a été de notre point de vue justement souligné que nous n’avons aucun camp à choisir dans une guerre (le mot utilisé par l’orateur était « campisme »), le CCI a posé une question : mettre en avant l’idée de « l’Europe en guerre » ne tend-il pas à restreindre la dynamique de guerre à la seule Europe ? Bien sûr, depuis le début de la guerre en Ukraine nous voyons en Europe de menaçants pas en avant du militarisme (en Allemagne, l’ex-chancelier Scholz a parlé d’un « tournant historique » [« Zeitenwende »] tout en doublant les dépenses militaires), peu de temps après le début du mandat 2.0 de Trump en janvier 2025 l’Union Européenne a annoncé un paquet de dépenses militaires de 800 milliards d’euros afin de créer une industrie de guerre plus indépendante des États-Unis. Et la réinstauration du service militaire dans plusieurs pays (par exemple la France, l’Allemagne, immédiatement ou pas à pas) est un nouveau pas en avant dans la remilitarisation. L’exposé a justement souligné que cette évolution s’accompagne d’une militarisation des frontières, de l’expulsion de réfugiés et de mesures répressives à l’intérieur même du pays.
Le CCI a également posé la question d’éventuellement élargir la perspective pour y inclure la confrontation entre les États-Unis et la Chine, laquelle joue un rôle majeur dans nombre de conflits (par exemple l’intervention des États-Unis au Venezuela dans le but d’y faire reculer l’influence de la Chine), ou l’Iran, allié dont la Chine risque également d’être « privée ». En même temps, nous assistons à toute une série de guerres en Afrique, au Proche-Orient, au réarmement du Japon et du Sud-Est asiatique. En résumé, à travers le prisme de « l’Europe en guerre », on ne prend pas toute la mesure du militarisme dont la puissance destructrice s’étend au monde entier. La réunion avait lieu juste quelques heures avant le déclenchement de l’offensive des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, et seulement quelques jours après le bombardement de la capitale de l’Afghanistan pleine de réfugiés, Kaboul, par le Pakistan. Nous avons expliqué que le militarisme et sa spirale de destructions se développent sur la planète entière, et s’accompagnent d’une destruction environnementale toujours plus dévastatrice. En se restreignant à la guerre en Europe, ne sous-estime-t-on pas le danger que court l’humanité tout entière ?
L’intervention du CCI visait à clarifier qu’il ne faut pas se concentrer sur une région particulière (le rôle de la machine de guerre américaine, la politique de l’impérialisme russe, le réarmement chinois, les ambitions militaires de l’Inde, par exemple, montrent bien le contraire), mais plutôt voir qu’il s’agit d’un phénomène mondial, historique et qui met en question un système capitaliste qui n’est plus qu’une impasse et ne peut survivre qu’à travers plus de destructions et de terreur, ce qui rend absolument indispensable la nécessité de son dépassement au niveau mondial.
Quand on pose dans la réunion la question des effets et de la perception ressentis par les participants qui viennent de plusieurs pays européens, ils dénoncent pour commencer toute cette campagne d’intimidation de la population et ces tentatives de recruter des soldats grâce à des messages publicitaires totalement mensongers, ainsi que le fait que cela ne mène en réalité qu’à des coupes et des restrictions budgétaires. Mais compte tenu du fait que les pays de l’UE ont accepté le budget militaire de 800 milliards d’euros déjà mentionnés, le financement illimité de la Bundeswehr allemande, l’augmentation du financement de l’OTAN à 5 % du PIB pour chaque pays membre, l’augmentation du budget militaire américain de 900 milliards de dollars à 1 500 milliards, il y a une difficulté à poser clairement la question : qui va payer la facture ?
Dans une intervention, nous avons souligné que c’est la classe ouvrière qui va devoir passer à la caisse, soit par une invitation à allonger le temps de travail (soit la semaine de travail, soit la durée de vie active), des coupes budgétaires sur la santé et l’éducation, l’augmentation des prix de l’énergie, des loyers, etc., en plus des autres détériorations liées à la crise économique, suppressions d’emplois, licenciements, intensification des rythmes de travail, baisses de salaires, etc. La question centrale : la classe dominante peut-elle répercuter la totalité de ces coûts sur la classe ouvrière, et cette dernière est-elle prête à se serrer la ceinture, et en fin de compte à donner sa vie pour la machine de guerre, n’a été que trop peu abordée. Mais en ne posant pas cette question, on a éludé celle, cruciale, de l’évaluation du rapport de force entre le Capital et le Travail. Par exemple, nous pensons aussi que depuis 2022 dans un certain nombre de pays européens, mais aussi aux États-Unis, une série de luttes de la classe ouvrière a eu lieu contre la précarisation croissante de ses conditions de vie, laquelle est en grande partie causée par la militarisation croissante de la société. Ces luttes, même si elles sont naturellement insuffisantes, sont une expression du fait que la classe ouvrière est toujours une force capable de peser contre ce que la classe dominante lui promet. Elles montrent que dans le rapport de force entre bourgeoisie et prolétariat, la balance ne penche pas entièrement en faveur de la bourgeoisie.
Il a été certes mentionné à quel point les tentatives de recruter de la chair à canon et des soldats aveuglés par l’idéologie pour la Bundeswehr ou d’autres armées par le biais de campagnes publicitaires sont grossières et sournoises, alors que la majorité des jeunes et des autres générations sont opposés à la guerre. Tout cela n’a été ni réellement évalué, ni approfondi.
Mais comme les besoins de l’économie de guerre et les mesures d’austérité associées vont poser de nouveaux défis à la classe ouvrière, pour lutter contre ces mesures il va falloir faire le lien entre crise et guerre et nous préparer à cette nécessité, et nous positionner vis-à-vis d’elle, il y avait un grand risque, lors de cette réunion, de ne pas se préparer aux besoins réels de la lutte.
Une participante a par exemple regretté que le syndicat IG-Metall salue et soutienne entièrement les commandes d’armement à l’industrie métallurgique, et qu’on ne puisse pas réellement compter sur les syndicats. Mais il n’a pas été évoqué le fait que les syndicats (et en Allemagne ils ont été précurseurs sur ce point) ont passionnément soutenu toute la machine de guerre du Capital allemand en appelant en août 1914 à l’Union sacrée, et que quatre ans plus tard ils ont collaboré avec l’armée et le SPD pour réprimer de façon sanglante le soulèvement de la classe ouvrière en Allemagne.
Au cours de la dernière partie de la réunion, lorsqu’a été posée la question de quoi faire, tout le dilemme dans cette approche est devenu clair. Il est juste et indispensable d’être actif, de briser le silence, de chercher collectivement à se regrouper. Mais sur quelles bases et avec quelles attentes ? De notre point de vue, il faut se protéger de l’illusion qu’il est possible d’obtenir quelque chose « ici et maintenant ».
De nombreux participants ont rapporté, action par action, les initiatives qu’ils avaient menées. Bien que l’impression générale fût qu’aucun succès réel n’avait été obtenu (hormis celui, précisément, d’avoir mis des militants en réseau), on avait en quelque sorte peur de poser la bonne question : qui peut exercer une pression capable de faire céder le gouvernement et le Capital ? Comment parvenir à construire un rapport de force capable de paralyser le bras criminel de la classe dominante, voire toute la machinerie ? Peut-on y parvenir sans dépasser le système en tant que tel ? En d’autres termes, peut-on se débarrasser de la guerre sans dépasser le système ?
Comme déjà dit, beaucoup ont lancé avec beaucoup d’énergie de nombreuses initiatives, mais pas la recherche de la véritable force centrale, la classe ouvrière. Comme nous l’avons mis en avant lors de cette partie de la discussion, la classe ouvrière a démontré au cours de l’histoire que c’est elle, et non le pacifisme, qui peut mettre un terme à la guerre, mais qu’en fin de compte, c’est le système dans son ensemble qui doit être renversé. En bref, il ne faut rien de moins qu’une révolution, une révolution mondiale.
Les organisateurs de cette réunion avaient très justement mis dans leur invitation le « campisme » (terme désignant le fait de prendre parti pour l’un ou l’autre camp dans une guerre), mais au cours de la réunion pas une fois le terme « internationalisme » n’a été prononcé. Comment est-il cependant possible de relever tous les défis du combat contre le système capitaliste si nous ne parvenons pas à mettre en avant la nécessité d’une lutte commune de toute la classe ouvrière, au-delà de toutes les frontières qui la divisent ?
Par conséquent notre intervention s’est achevée par un appel à ne pas foncer tête baissée dans l’activisme, mais à poser la question de quelle force est susceptible de renverser le capitalisme, même si cela peut sembler improbable à première vue, compte tenu des indéniables difficultés que rencontre actuellement la classe ouvrière. Mais si on ne pose jamais cette question et qu’on ne reconnaît pas où et comment il faut agir, ni combien le chemin pour dépasser le système sera long et difficile, on court le danger en fin de compte de sombrer dans la démoralisation… et bien sûr le système reste intact. Tant que nous n’examinerons pas sans concession les pièges de l’activisme, notre volonté de résister au système capitaliste s’éteindra sans perspective. En se lançant dans des actions effrénées, les unes après les autres, on fuit toute clarification politique. Mais ne serait-ce pas notre devoir de montrer comment la classe ouvrière doit lutter, même lorsqu’on ne s’attend pas à ce qu’elle se mobilise directement contre la guerre, mais que ce combat conscient contre la guerre nécessite le développement de la résistance de la classe ouvrière et que, pour cela, il faut mettre au centre du développement de la conscience le lien entre guerre et crise et notre appauvrissement ? Il est indispensable de clarifier ces questions.
CCI, 5 mars 2026
Dans la première partie de cette série [82], nous avons montré que la Gauche communiste de France (GCF) s’est constituée dans la continuité de la Fraction de gauche du Parti communiste d’Italie et de la Gauche communiste internationale. En plein cœur de la contre-révolution, elle demeura la seule organisation capable de défendre de façon cohérente et intransigeante les principes organisationnels de la Gauche communiste.
Mais ce groupe ne fut pas une simple continuation de la fraction italienne, il ne se contenta pas de conserver les acquis et la contribution politique produite par Bilan. Sans négliger ses responsabilités vis-à-vis de l’intervention dans les luttes immédiates de la classe, la GCF consacra une grande partie de son énergie au travail de clarification politique et théorique. Sur de nombreuses questions posées par l’expérience de la défaite de la vague révolutionnaire et la dégénérescence de l’Internationale communiste, cette organisation fut en mesure d’apporter des réponses plus claires et profondes permettant ainsi d’enrichir un cadre théorique et programmatique sur la base duquel le CCI s’est fondé et s’appuie encore aujourd’hui.
Le surgissement des luttes ouvrières contre la guerre en Italie au cours de l’année 1943 suivi, l’année d’après, par des grèves en Allemagne posait la question suivante à l’avant-garde révolutionnaire : les réactions ouvrières dans ces deux pays contenaient-elles la perspective du surgissement d’un processus révolutionnaire semblable à celui qui avait émergé à partir de 1917 en Russie ? Telle fut, dans un premier temps, l’hypothèse des différents groupes et organisations de la Gauche communiste.
En août 1943 à Marseille, la Fraction italienne de la Gauche communiste tint une conférence, en présence du Noyau français de la Gauche communiste,1 au cours de laquelle fut défendue l’analyse que les événements en Italie avaient ouvert une phase pré-révolutionnaire.
Or, la suite des événements allait contredire cette approche. Les luttes de 1943 n’avaient pas contraint la bourgeoisie italienne à arrêter la guerre comme ce fut le cas en Russie en 1917 ou en Allemagne en 1918. Pas plus qu’elles ne constituèrent les premières houles qui devaient provoquer une nouvelle vague révolutionnaire internationale. Les massacres de masse perpétrés sur les différents bastions ouvriers aussi bien par les armées Alliées que celles des nazis, ainsi que la puissante campagne antifasciste et démocratique suite à la « libération » de l’Europe, démontrèrent la capacité de la bourgeoisie mondiale à tirer les leçons de la précédente vague révolutionnaire en annihilant toute tentative d’extension de la lutte et de la solidarité ouvrière au-delà des frontières.2
En s’appuyant fermement sur les fondements de la méthode marxiste, sur les acquis politiques de l’Internationale communiste et de la Gauche communiste internationale, la Fraction française eut la capacité de tirer les implications de l’évolution de la situation. Le rapport sur la situation internationale adopté lors de la conférence de juillet 1945 (seulement deux mois après la fin de la guerre en Europe et alors que le conflit n’avait pas encore pris fin à l’échelle mondiale) révisait le point de vue initial de l’organisation en démontrant clairement que le rapport de forces au lendemain du deuxième conflit mondial n’était pas favorable au prolétariat : « À l’encontre de la première guerre impérialiste, où le prolétariat une fois engagé dans le cours de la révolution garde l’initiative et impose au capitalisme mondial l’arrêt de la guerre, dans cette guerre-ci dès le premier signal de la révolution en Italie, en juillet 1943, c’est le capitalisme qui se saisira de l’initiative et poursuivra implacablement une guerre civile contre le prolétariat, empêchera par la force toute concentration des forces prolétariennes, n’arrêtera pas la guerre même quand, après l’effondrement et la disparition du gouvernement Hitler, l’Allemagne demandera avec insistance l’armistice, afin de s’assurer par un carnage monstre et un massacre préventif impitoyable, contre toute velléité de menace de révolution du prolétariat allemand ». En prenant conscience que les réactions de la classe ouvrière contre la guerre n’avaient pas mis fin à la période de contre-révolution, la GCF tirait la conclusion que l’heure n’était absolument pas à la constitution du parti. Contrairement à ce que défendait la Gauche italienne, groupée dans le Partito Comunista Internazionalista (PCint) qui, incapable de saisir la signification de la situation et obnubilée par la recherche d’une influence immédiate au sein de la classe, persistait dans la répétition des vieux schémas hérités du passé pour mieux justifier la voie totalement erronée de la constitution du parti.3
Dans la série d’articles intitulée « Problèmes actuels du mouvement ouvrier », publiée dans la revue Internationalisme au cours de l’année 1947, la GCF engagea une polémique fraternelle mais intransigeante pour critiquer la démarche stérile et délétère dans laquelle s’était engagée la Gauche italienne : « l’absence de toute analyse sérieuse des événements des dernières années et des forces qui, par leur présence et leur absence, ont déterminé l’évolution des événements dans un sens profondément réactionnaire est actuellement le trait frappant des militants révolutionnaires et des groupes qui se disent d’avant-garde. L’habitude prise d’appliquer des schémas tirés du passé aux situations nouvelles réelles qui se présentent a en quelque sorte libéré les militants du souci de la nécessité de se livrer à des études qui leur semblent pénibles et les fatiguent. À quoi bon, se disent-ils, analyser, étudier la situation présente, quand, d’après [leur] schéma, ils savent ce qu’elle devrait être. Il ne leur reste qu’à savoir bien appliquer la tactique adéquate… et à bien organiser l’agitation ».4
Le schématisme et la superficialité de l’analyse du PCint étaient en réalité le reflet de la pauvreté de la vie politique et de l’absence de débats et de discussions au sein même du « parti » : « Le PCI [d’Italie] est actuellement le groupement où la discussion théorique et politique est la moins existante. La guerre et l’après-guerre ont soulevé une somme de problèmes nouveaux. Aucun de ces problèmes n’a été et n’est abordé dans les rangs du Parti italien. Il suffit de lire les écrits et journaux du parti pour se rendre compte de leur extrême pauvreté théorique. Quand on lit le procès-verbal de la Conférence constitutive du Parti, on se demande si cette conférence a eu lieu en 1946 ou 1926 ».5
Pourtant, comme l’affirmait la GCF, « aucune période dans l’histoire du mouvement ouvrier n’a autant bouleversé les données acquises et posé autant de nouveaux problèmes que cette période, relativement courte, de 20 ans, entre 1927 et 1947, pas même la période, pourtant si mouvementée, de 1905 à 1925. La plus grande partie des thèses fondamentales qui étaient à la base de l’Internationale communiste a vieilli et est périmée ».6
En définitive, l’approche politique du « Partito » tournait ouvertement le dos aux responsabilités de base que doit assumer l’avant-garde des révolutionnaires définies dans le Manifeste du Parti communiste de 1848 : « pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres ; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien ».
Pour la GCF, si les organisations révolutionnaires se devaient de défendre les acquis politiques encore valides hérités d’un siècle d’expérience du mouvement ouvrier, cela ne signifiait pas réciter des leçons bien apprises dans les livres d’histoire en considérant que celle-ci se répète de façon immuable. Tout au contraire, en reprenant à son compte la méthode d’analyse critique établie par Marx et Engels dès le milieu du XIXe siècle, la GCF comptait bien se confronter aux questions nouvelles posées par la situation d’après-guerre avec le même état d’esprit que la Gauche communiste internationale dans les années 1930, « sans tabou, ni ostracisme » : « Contrairement à l’affirmation que les militants ne peuvent agir que dans la certitude, “fusse-t-elle même fondée sur des positions fausses”, nous opposons qu’il n’y a pas de certitude, mais un continuel dépassement des vérités. Seule l’action basée sur les données les plus récentes, en continuel enrichissement, est révolutionnaire. Par contre, l’action faite sur la base d’une vérité d’hier, mais déjà périmée aujourd’hui, est stérile, nuisible et réactionnaire. On veut nourrir les membres de bonnes vérités certaines et absolues, alors que seules les vérités relatives contenant leur antithèse du doute donnent une synthèse révolutionnaire. Si le doute et la controverse idéologique doivent troubler l’action des militants, on ne voit pas pourquoi cela serait un phénomène uniquement valable pour aujourd’hui. À chaque étape de la lutte, la nécessité surgit de dépasser les positions antérieures. À chaque moment, la vérification des idées acquises et des positions prises sont mises en doute. Nous serons donc placés dans un cercle vicieux : ou de réfléchir, de raisonner et en conséquence ne pas pouvoir agir, ou d’agir sans savoir si notre action repose sur un raisonnement réfléchi ».7
Bon nombre de sujets fondamentaux posés par la défaite de la vague révolutionnaire et l’expérience de l’Internationale communiste avaient été seulement ébauchés par la Fraction italienne. Celle-ci les ayant laissés davantage à l’état de questions ouvertes plutôt que de conclusions susceptibles d’être intégrées sans équivoque aux acquis programmatiques des communistes. En s’engageant dans un véritable travail collectif, à travers des débats en son sein (ou avec d’autres groupes) et des contributions très profondes de ses militants, la GCF parvint à des avancées importantes, tout particulièrement sur l’approfondissement de la compréhension de la décadence du capitalisme.
En partant du cadre d’analyse établi par l’Internationale communiste dès 1919 (« l’ère des guerres et des révolutions »), la GCF fut en mesure de prolonger et d’enrichir la réflexion développée par la Fraction italienne au cours des années 1930. Le rapport sur la situation internationale de 1945 auquel nous avons déjà fait référence, parvenait à une clarification extrêmement profonde sur deux questions fondamentales : la nature de la guerre impérialiste et celle du capitalisme d’État.
Dès le début du XXe siècle, le mouvement révolutionnaire avait mis en évidence que le militarisme et la guerre impérialiste constituaient la manifestation la plus significative de l’entrée du mode de production capitaliste dans sa phase de déclin historique. Ce changement de période historique comportait une modification fondamentale dans les causes de la guerre sur laquelle la GCF a apporté une contribution décisive : « À l’époque du capitalisme ascendant, les guerres (nationales, coloniales et de conquêtes impérialistes) exprimèrent la marche ascendante de fermentation, de renforcement et d’élargissement du système économique capitaliste. La production capitaliste trouvait dans la guerre la continuation de sa politique économique par d’autres moyens. Chaque guerre se justifiait et payait ses frais en ouvrant un nouveau champ d’une plus grande expansion, assurant le développement d’une plus grande production capitaliste. À l’époque du capitalisme décadent, la guerre au même titre que la paix exprime cette décadence et concourt puissamment à l’accélérer. […] La guerre fut le moyen indispensable au capitalisme lui ouvrant des possibilités de développement ultérieur, à l’époque où ces possibilités existaient et ne pouvaient être ouvertes que par le moyen de la violence. De même, le croulement du monde capitaliste ayant épuisé historiquement toutes les possibilités de développement, trouve dans la guerre moderne, la guerre impérialiste, l’expression de ce croulement qui, sans ouvrir aucune possibilité de développement ultérieur pour la production, ne fait qu’engouffrer dans l’abîme les forces productives et accumuler à un rythme accéléré ruines sur ruines. […] Si dans la première phase, la guerre a pour fonction d’assurer un élargissement du marché, en vue d’une plus grande production de biens de consommation, dans la seconde phase, la production est essentiellement axée sur la production de moyens de destruction, c’est-à-dire en vue de la guerre. La décadence de la société capitaliste trouve son expression éclatante dans le fait que des guerres en vue du développement économique (période ascendante), l’activité économique se restreint essentiellement en vue de la guerre (période décadente). Cela ne signifie pas que la guerre soit devenue le but de la production capitaliste, le but restant toujours pour le capitalisme la production de la plus-value mais cela signifie que la guerre, prenant un caractère de permanence, est devenue le mode de vie du capitalisme décadent ».
Cette analyse s’est révélée parfaitement valable puisque depuis cette époque, le monde a connu plus d’une centaine de conflits guerriers ayant provoqué au moins autant de morts que la Seconde Guerre mondiale. Cette spirale guerrière s’est même considérablement amplifiée au cours des quatre dernières décennies, à l’image du théâtre sanglant actuel aussi bien en Ukraine que dans l’ensemble du Proche et Moyen-Orient.
En mars 1946, la GCF adoptait les « Thèses sur la nature de l’État et la révolution prolétarienne », ce document constituait une nouvelle contribution importante en particulier sur la place de l’État dans la période de la décadence et la position du prolétariat vis-à-vis de celui-ci.
Déjà l’Internationale communiste avait pris la mesure de la place omniprésente de l’État dans tous les compartiments de la société et tout particulièrement sur le plan économique. Le Manifeste du Premier congrès de l’Internationale communiste en mars 1919 défendait clairement que « l’étatisation de la vie économique, contre laquelle protestait tant le libéralisme capitaliste, est un fait accompli. Revenir, non point à la libre concurrence, mais seulement à la dominante des trusts, syndicats et autres pieuvres capitalistes, est désormais impossible ».
Cette prévision allait pleinement se confirmer dans les décennies suivantes et surtout après la crise de 1929, qui rappela à la bourgeoisie que la prise en main de la gestion du capital national par l’État était devenue une nécessité incontournable et permanente. La préparation de la guerre au cours des années 1930 et plus encore le délabrement de presque tous les grands centres industriels du monde en 1945, accélérèrent encore davantage cette tendance générale au capitalisme d’État.
C’est donc par l’examen rigoureux de la dynamique du capitalisme depuis la Première Guerre mondiale que la GCF allait pouvoir démontrer que « le capitalisme d’État n’est pas une tentative de résoudre les contradictions essentielles du capitalisme en tant que système d’exploitation mais la manifestation de ces contradictions. Chaque groupe d’intérêts capitalistes essaie de rejeter les effets de la crise du système sur un groupe voisin, concurrent, en se l’appropriant comme marché et champ d’exploitation. Le capitalisme d’État est né de la nécessité de ce groupe [la bourgeoisie nationale] d’opérer sa concentration et de mettre sous sa coupe les marchés extérieurs à lui. L’économie se transforme donc en une économie de guerre ».
Ici encore, l’analyse et les prévisions de la GCF vont s’avérer pleinement confirmées puisque la place toujours plus massive du capitalisme d’État au cours des 80 dernières années n’a absolument pas contrecarré l’approfondissement de la crise historique du capitalisme. Bien au contraire, cela a constitué un puissant facteur d’exacerbation des contradictions du système.8
Ainsi, forte d’une compréhension beaucoup plus claire et profonde des caractéristiques générales et permanentes de la période de déclin historique du capitalisme, la GCF fut également capable de trancher des questions clés pour la lutte révolutionnaire, dont voici les principales :
– Dans la période d’ascendance du capitalisme, les syndicats constituaient des organisations permettant le développement de la lutte sur le plan économique. Dans la période de décadence, ils constituent des organes totalement intégrés à l’État bourgeois qu’il s’agit de combattre.
– Si au cours du XIXe siècle, les luttes de libération nationale et l’indépendance des colonies pouvaient faire partie de la tactique du prolétariat ; dans la décadence capitaliste, ces revendications ne peuvent que pousser la classe ouvrière à défendre les intérêts de la bourgeoisie.
– Sur la question de l’État dans la période de transition, la GCF prolongera la réflexion de Bilan en défendant l’idée que la dictature du prolétariat devra s’exercer par ses organes spécifiques (les conseils) distincts de ceux de l’État. Il s’agit d’une position capitale défendue et développée par le CCI par la suite.
C’est avec la même rigueur que la GCF continua à défendre jusqu’au bout la seule alternative crédible qui se posait à la classe ouvrière au lendemain du second conflit mondial : « Dans les conditions actuelles du capital, la guerre généralisée est inévitable. Mais ceci ne veut pas dire que la révolution soit inéluctable, et moins encore son triomphe. La révolution ne représente qu’une des branches de l’alternative que son développement historique impose aujourd’hui à l’humanité. Si le prolétariat ne parvient pas à une conscience socialiste, c’est l’ouverture d’un cours de barbarie dont, aujourd’hui, on peut mesurer quelques aspects ».
Là encore, la GCF se gardait de tout schématisme. Contrairement à Bordiga qui, au cours de la même période, déclarait que « la révolution est aussi certaine que si elle était déjà advenue », la GCF défendait au contraire que le chemin vers le communisme serait encore très long, pavé d’obstacles gigantesques et nécessiterait des efforts immenses de la part de la classe ouvrière.
Dans la troisième partie, nous traiterons de la contribution de la GCF sur la question du parti et ses rapports avec la classe ainsi que des raisons ayant provoqué sa disparition en 1952.
Vincent, 13 avril 2026
1) Comme nous l’avons exposé dans la première partie de cette série, ce noyau prend le nom de Gauche communiste de France à partir de 1944.
2) Cf. « La lutte de classe contre la guerre impérialiste : Les luttes ouvrières en Italie 1943 », [83]Revue internationale n° 75 (1993 [83]).
3) Cf. la première partie de cette série : « Il y a 80 ans, la fondation de la Gauche communiste de France [82] : Maintenir en vie l’étincelle de l’organisation des révolutionnaires », [82]Révolution internationale n° 506, (2026). [82]
4) « La Gauche communiste et le processus d’élaboration du programme », Internationalisme n° 18 (1947)
5) « Principes de fonctionnement de l’organisation révolutionnaire. La conception du chef génial », Internationalisme n° 25 (1947).
6) Idem.
7) Idem.
8) Dans le cadre de cet article, il n’est pas possible de développer plus largement la question du capitalisme d’État. Pour cela, lire les références suivantes :
– La décadence du capitalisme [84], brochure du CCI.
– « Crise économique [85] : l’État, dernier rempart du capitalisme », [85]Révolution internationale n° 339 (2003). [85]
– « Rapport sur la pandémie et le développement de la décomposition », [86]Revue internationale n° 167. [86]
Liens
[1] https://fr.internationalism.org/files/fr/ri-506_bat_0.pdf
[2] https://fr.internationalism.org/tag/5/50/etats-unis
[3] https://fr.internationalism.org/tag/30/475/donald-trump
[4] https://fr.internationalism.org/tag/5/54/venezuela
[5] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/nicolas-maduro
[6] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/groenland
[7] https://www.leftcom.org/en/articles/2025-09-11/statement-on-the-protests-in-nepal
[8] https://fr.internationalism.org/content/9992/face-a-plongee-crise-economique-mondiale-et-misere-revoltes-populaires-constituent
[9] https://fr.internationalism.org/tag/5/443/maroc
[10] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/gen-z
[11] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/generation-z
[12] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/revolte-populaire
[13] https://fr.internationalism.org/tag/5/35/europe
[14] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/otan
[15] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/divorce-transatlantique
[16] https://fr.internationalism.org/rinte18/cours.htm
[17] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/militarisme
[18] https://fr.internationalism.org/tag/5/56/moyen-orient
[19] https://fr.internationalism.org/tag/geographique/iran
[20] https://fr.internationalism.org/tag/conscience-et-organisation/courant-communiste-international
[21] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/repression-et-massacre-iran
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[23] https://fr.internationalism.org/tag/5/40/belgique
[24] https://fr.internationalism.org/tag/situations-territoriales/lutte-classe-belgique
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[27] https://fr.internationalism.org/tag/vie-du-cci/manifestes
[28] https://fr.internationalism.org/brochure/gcf
[29] https://fr.internationalism.org/rinte65/marc.htm
[30] https://fr.internationalism.org/rinte66/marc.htm
[31] https://fr.internationalism.org/content/gauche-communiste-ditalie
[32] https://fr.internationalism.org/content/11122/tache-lheure-construction-du-parti-ou-formation-des-cadres
[33] https://fr.internationalism.org/tag/conscience-et-organisation/gauche-communiste-france
[34] https://fr.internationalism.org/tag/conscience-et-organisation/lopposition-gauche
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[36] https://fr.internationalism.org/tag/questions-theoriques/parti-et-fraction
[37] https://fr.internationalism.org/files/fr/ri-507_bat.pdf
[38] https://fr.internationalism.org/content/10616/pacifisme-prepare-guerre
[39] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/guerre-iran
[40] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/no-kings
[41] https://fr.internationalism.org/files/fr/manifeste_ecologie_last_-_4_1.pdf
[42] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/saddam-hussein
[43] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/benjamin-netanyahou
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[88] https://fr.internationalism.org/tag/heritage-gauche-communiste/decadence-du-capitalisme
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