Mayer n'a pas attendu pour élargir ses premières réformes. Un deuxième train de mesures les a suivies. Elles confirment ce que nous disions le mois dernier : l'objectif du plan gouvernemental est d'aligner le capitalisme français sur le plan Marshall d'expression américaine, de préparer les conditions d'application de ce plan dans la monnaie et dans les prix, de prolonger la concentration du capital autour de l'État et de ramener l'agriculture américaine au niveau de l'exploitation industrielle du travail. Tel est, en effet, le sens de la réforme monétaire récente. Elle comprend deux parties : l'une concerne la dévaluation et la création d'un double secteur de change, l'autre l'échange des coupures de 5.000 francs. Le sens de ces mesures, pour les rapports de l’Europe avec l’Amérique, pour le plan Marshall, s'est manifesté dans la démarche de Staford Crips à Bretton Wood et à Paris avant l'adoption du projet, et par le crack américain de ces dernières semaines, consécutivement à la création du marché libre de l'or en France. Ce sont toutes ces questions qu'il faut examiner.
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L'échange des billets de 5.000 Francs s'inscrit dans la ligne du prélèvement décidé le mois dernier, plus particulièrement des disparitions qui frappent l'agriculture. On se souvient que les taux appliqués aux bénéfices agricoles étaient déjà plus élevés que ceux prévus pour les profits industriels et commerciaux. Ils peuvent atteindre 80%. En s'en prenant aux gros billets, Mayer prolonge cette politique. Car les coupures de 5.000 Francs jouent un rôle particulièrement important dans l'épargne agricole. Peut-être les plus grosses transactions soldées en billets de cette taille sont, elles, effectuées dans les villes, notamment sur le marché noir. Mais c'est dans les campagnes que leur rôle économique est le plus important. Car les paysans français se montrent réticents à déposer leurs fonds au Crédit agricole et traitent fréquemment leurs affaires en billets. Ceux-ci sont entassés dans les formes, mais l'usage auquel on les destine est un usage productif. On sait fort bien qu'il arrive à la plupart des agriculteurs de payer tracteurs, machines, semences etc. en argent comptant. Les billets bloqués par Mayer sont donc autant de moyens d'investissement retirés à l'agriculture. Qui plus est, dans une période de l'année où la trésorerie est étroite. Par conséquent, l'échange des gros billets qui aura, certes, des effets importants dans le secteur industriel et commercial (notamment dans ce dernier), effets d'autant plus accusés que les marchés seront "illégaux", aura une répercussion économique et sociale bien plus considérable en agriculture. À tel point qu'on peut se demander si les crédits en dollars du plan Marshall pourront trouver, après l'application des mesures de Mayer, une contre-partie suffisante en francs dans les campagnes. Autrement dit, si les importations destinées à l'agriculture trouveront à s'écouler, la destruction du capital agricole par le capitalisme d'État entre donc maintenant dans sa phase active.
Le dédoublement du change, la dévaluation (pour le taux officiel) et la liberté des marchés de l'or et du dollar s’inscrivent bien, eux aussi, dans le même plan d’ensemble (Marshall-Mayer). Mais, ils correspondent à un tout autre aspect de la situation.
Les dispositions arrêtées sont en effet les suivantes :
1° Le cours officiel du dollar est dévalué de 80%. Il passe de 119 à 214 frs. Ce taux de change est le seul admis pour les transactions commerciales. On importe, à ce taux, toutes les marchandises inscrites sur une liste établie par les pouvoirs publics.
2° Les exportateurs sont cependant autorisés à échanger sur un marché à cours libre du dollar, la moitié des devises américaines qu'ils ont obtenues, l'autre moitié étant échangée au cours officiel. Les importateurs obtiennent au même cours libre les dollars dont ils ont besoin pour les marchandises autres que celles inscrites sur la liste à change officiel. Soulignons que le cours variable, ainsi institué pour le dollar, n'implique pas un marché libre. Le marché lui-même reste réglementé, exportations et importations demeurant toujours soumises à licence.
3° Sur ce même marché à cours variable, les capitaux ne provenant pas d'exportations de marchandises peuvent être convertis en dollars. Réciproquement, les dollars détenus clandestinement peuvent être changés en France sous réserve d’une pénalité de 25%.
4° Parallèlement au marché à cours variable du dollar, est créé un marché intérieur libre de l’or. C'est-à-dire qu'on y peut vendre et acheter librement pièces et lingots. Mais l'importation et l'exportation restent interdites.
5° Les taux des monnaies autres que le dollar, notamment celui de la livre, restent soumis au change officiel. Il n'est pas créé de cours libre pour ces monnaies. Leur cours se trouve automatiquement relevé par la dévaluation effectuée par rapport au dollar.
En établissant ainsi un change variable pour le dollar et un cours libre intérieur pour l'or, le gouvernement donne au capital privé (qui reste la base nécessaire du capitalisme d'État) une contre-partie appréciable au prélèvement. Il lui permet d'obtenir librement du métal et des devises stables soustraites aux fluctuations des prix français. En agissant ainsi, le gouvernement tente un coup de poker, une pure spéculation. Il espère faire réapparaitre les capitaux français (acquis avant, pendant ou après l'occupation). Il leur donne, dans ce but, la faculté d'opérer au grand jour. Mais il espère en même temps que les capitaux étrangers vont eux aussi faire leur apparition. Qu'ils vont refluer sur Paris, attirés par les possibilités spéculatives du marché libre. Double espèce de capitaux étrangers : capitaux "flottants" qui, dans l’entre-deux guerres, ne trouvaient pas d'investissement sur un marché restreint par l'action des monopoles (ils dominèrent la finance mondiale à cette époque, bouleversant l'équilibre des balances des comptes en passant d'un pays à l'autre à la suite des dévaluations) ; et capitaux d'investissement (en fait américains) qui pourront trouver intérêt à acheter au capital français une partie de ses entreprises. Cet afflux de capitaux français et étrangers, s'il se produisait, donnerait, pense Mayer, la possibilité d'équilibrer la balance des comptes grâce aux importantes disponibilités en dollars qu’il procurerait. Ces disponibilités se trouveraient, d'autre part, accrues par le produit des exportations que la dévaluation stimulerait en même temps.
Donc, accroissement des exportations, rentrée des capitaux (c'est-à-dire dans les deux cas : arrivée de dollars sur le marché de Paris et rééquilibre de la balance des comptes), tels sont les effets attendus des mesures monétaires. Elles viennent donc bien compléter le prélèvement. Celui-ci tendait à stabiliser intérieurement la monnaie, tandis que celui-là cherche à la stabiliser extérieurement. C'est cette double stabilisation (dont les deux aspects sont interdépendants et complémentaires) que requiert l'application effective du plan Marshall. Qu'elle soit possible, c'est une autre affaire ; mais, du moins, la bourgeoisie se fait à ce sujet des illusions. En tout cas, le moment n'était pas mal choisi, en France, pour tenter l'opération. En effet, l'écueil auquel auraient pu, en principe, se heurter les mesures de Mayer aurait été que l’effet stimulant de la dévaluation sur les exportations serait compensé et, au-delà, par la hausse correspondante des prix d'importation. C'est-à-dire que les prix des matières importées (automatiquement relevés par le réajustement du change) ne provoquent, une fois celles-ci incorporées dans les produits fabriqués français, une hausse telle que ces produits ne soient à nouveau inexportables après un court délai. L'effet de la dévaluation et l'équilibre monétaire qu'on en pourrait attendre auraient alors été perdus ? Or, précisément, le gouvernement combine sa dévaluation, destinée à préparer l'entrée en vigueur du plan Marshall, avec le commencement même de son entrée en application. C'est à dire à la veille du jour où Washington met à la disposition de l'impérialisme français les crédits gratuits de l'aide intérimaire et les prêts du plan Marshall. Dans ces conditions, la charge que la dévaluation fera peser sur les importations sera réduite au minimum. Les avantages de la dévaluation et du dédoublement du change (la rentrée de dollars à travers l'exportation de marchandises et la rentrée des capitaux) ont donc des chances d'être supérieurs à ses inconvénients, au moins pour un temps.
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Les répercussions internationales de ces mesures financières, prises unilatéralement par le gouvernement français, ne pourraient tarder. La création du double secteur de change sur le dollar et du marché libre de l'or constituait une menace directe pour la livre sterling. Et la perspective de voir celle-ci suivre le franc dans sa chute, c'est à dire d'assister à l'effondrement des deux monnaies dominantes d'Europe, ne pouvait manquer d'avoir des répercussions sur les marchés américains.
Que la position du sterling soit mise en danger par le plan Mayer, cela n'a fait, parmi les gouvernements, aucun doute pour personne. La création d'un cours libre du dollar et d'un marché libre de l'or doit tendre, en effet, à accroitre le nombre des transactions faites à Paris sur ces monnaies, puisque les risques qu'impliquait jusqu'ici leur tractation illégale n'existeront plus. Nombre de capitaux se porteront dans cette direction et seront détournés des marchés noirs de la livre. Le cours noir de cette monnaie subira donc une chute. On peut s'attendre même -le gouvernement de Londres s'y attend pour sa part- à ce qu'il descende fortement au-dessous du cours officiel qui est le correspondant en franc de celui officiellement établi en dollar entre la Grande-Bretagne et les États Unis (ce phénomène s'est déjà produit en Italie, pour le cours de la livre en lire, après qu'intervint, l’année dernière, une réforme analogue à celle de Mayer. Le cours noir de la livre en lire y est tombé à la moitié du cours officiel correspondant au change fixé à Washington pour la livre, en dollar. Dans cette éventualité, il deviendra intéressant (notamment pour des américains) d'acheter des livres à bas prix en France, d'acquérir grâce à elles des marchandises en Angleterre et de les exporter aux États Unis où leur coût sera très inférieur aux coûts américains ; ultérieurement, de changer les dollars ainsi obtenus en France au cours libre. Dans une telle opération, le bénéfice obtenu en dollars par la différence de change entre les cours officiels et noirs de la livre à Paris ira dans la poche des non-britanniques qui s'y livreront. Autrement dit, tout se passera comme si une dévaluation de la livre était intervenue, le bénéfice en revenant non pas aux capitalistes anglais mais à ceux qui se livrent en France au trafic international. Ce seront autant de dollars perdus pour la balance des comptes du Royaume Uni. Cette situation explique toutes les démarches anglaises auprès du fonds monétaire international (auquel Mayer aurait dû demander l’autorisation d'agir, comme il l'a fait étant donné les accords monétaires antérieurement signés par le gouvernement de la Quatrième République) pour s’opposer au projet français. Elle explique également les voyages de Crips à Paris.
Ces démarches n'ayant pas réussi à fléchir Mayer, il ne restera au capitalisme anglais qu'une manière d'éviter cette disjonction défavorable des cours de la livre. Ce sera de dévaluer afin de bénéficier officiellement, pour lui-même, de ce que d'autres s’apprêtent à recueillir occultement à ses dépens. Mais la perte que cette mesure entraînera pour les positions financières de la Grande-Bretagne portera un coup tel à l'impérialisme britannique que celui-ci recule autant qu'il peut l'échéance. D'où les efforts de Crips pour retarder son ajustement monétaire et pour faire échec au plan français.
Quant aux répercussions de ce plan sur l'économie américaine, elles dérivent du désordre introduit dans les rapports monétaires de la France avec la Grande Bretagne. En accentuant l'instabilité monétaire et financière de l'Angleterre, instabilité que rendent évidente les réactions du gouvernement anglais, Mayer accentue la sensibilité des secteurs financiers américains directement impliqués dans les affaires d'Europe ; et, par-là, les États Unis tout entiers.
En effet, si l’évolution de l'Europe occidentale doit être telle qu'il vient d'être dit, de nouvelles complications interviendront dans le commerce international, qui est lui-même fonction des ressources en dollar des pays non-américains. La France et la Grande Bretagne pourront exporter davantage pour un temps (sous l’effet de leurs dévaluations respectives), concurrençant ainsi les États-Unis. La première resserrera sa pression impérialiste sur l'empire colonial, puisque les francs coloniaux étant dévalués en même temps que le franc métropolitain, les importations étrangères dans l'empire deviendront trop chères, l'industrie métropolitaine d'outillage mécanique et de biens de consommation pourra substituer et intensifier ses livraisons (il ne faut pas oublier que l'empire français produit essentiellement des matières brutes et des produits alimentaires dont les prix sont peu affectés par les prix d'importation et les coûts peu sensibles aux dévaluations. De ce point de vue, sinon du point de vue de ses placements en argent, l'impérialisme français gagne donc, en dévaluant, sur les deux tableaux). La Grande-Bretagne rendra plus étroits ses "liens impériaux" mais sur une autre base que la France, puisque l'équipement industriel des possessions britanniques est fort élevé, parfois même plus élevé que celui de la métropole.
Dans ces conditions, les producteurs et exportateurs des États-Unis ont craint un resserrement des expéditions américaines sur le continent malgré les crédits du plan Marshall. D'autant que celui-ci n'était pas encore accepté par le congrès de États-Unis jusqu'à ces derniers temps et qu'il n'est pas assuré non plus d'une pérennité à toute épreuve. La perspective de voir les stocks américains privés de leurs débouchés en Europe, par les bouleversements monétaires inaugurés par Mayer, a porté les détenteurs à des liquidations rapides. Les cours se sont effondrés. Cette tendance s'est évidemment marquée sur les marchandises, notamment celles impliquées dans "l’aide à l'Europe". Mais elle s'est étendue promptement au marché des valeurs.
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Tels sont les évènements. Concluons en disant qu'ils montrent comment les problèmes du capitalisme français passent par ceux du capitalisme mondial ; et ceux-ci par la consolidation de l'impérialisme américain sur l'univers. Les mesures arrêtées en France par l'homme de la banque Rothschild visaient en effet à une mise en ordre préalable, à un ajustement monétaire préparatoire, à l'entrée en scène du plan américain d'expansion impérialiste (le plan Marshall). À leur tour, dès leur entrée en vigueur, elles ont provoqué des secousses en Europe. Et ces secousses se sont fait sentir jusqu'aux États-Unis.
Ce serait, toutefois, prendre une vue fausse du problème, ce serait prendre les apparences pour le fond, que de s'en tenir aux incidents qui surviennent dans les cours, les changes et les prix. Ces incidents se produisent sur la scène où les gouvernements déploient leur activité. Or, ce n'est là que la façade. La réalité se situe, elle, ailleurs. Par derrière, en vérité. Dans le mécanisme mondial de l'accumulation capitaliste. Les incidents perceptibles en révèlent indirectement les rouages et les difficultés.
Le mécanisme pousse aujourd'hui à la fusion du capital monopoliste avec l'État. C'est ce qu'expriment des politiques comme celle de Mayer. C'est ce que l'avant-garde ouvrière ne doit pas oublier. C'est ce qu’elle doit répéter inlassablement.
Morel
Le Danube est désormais un fleuve russe ; et cela indique, dès l'abord, une certaine évolution dans le rapport de forces existant à ce jour en Europe. Ce rapport, en ces derniers mois, avait joué en faveur quasi exclusive des États-Unis et de leurs alliés, bourgeoisies anciennes d'Ouest-Europe. Ainsi, l'éviction des staliniens des gouvernements occidentaux, qui a précédé, prépara l'annonce publicitaire du plan Marshall, de ses prolongements financiers et autres, dans chacun des pays intéressés ; l’écrasement des grèves stalinisées, la remise en selle indonésienne de l'impérialisme néerlandais, la fusion des zones anglo-américaines d'Allemagne, autant d'avantages que la Maison-Blanche marquait sur le Kremlin, ce dernier se bornant à introniser de nouveaux gouvernements (Roumanie, Hongrie, Markos) et à "stabiliser" sa monnaie.
Washington se trouve cependant devant certaines difficultés intérieures. La plus sensible, une baisse importante des produits fermiers, aura pour conséquence immédiate d'accentuer l'opposition à Truman-Marshall. Les farmers progressistes, pro-Wallace, leur reprocheront la perte de millions de dollars en bénéfices provoquée, pensent-ils, par une mauvaise politique des achats gouvernementaux de céréales effectués au titre de l'aide intérimaire. Quant aux républicains, ils trouvent, dans le maintien des mesures de contrôle économique, ample provende d'arguments tout autant anti-dirigistes qu'anti-Truman. Les uns et les autres forment une opposition, sans cesse élargie, aux projets Marshall lesquels ne feront, selon eux, qu'attiser le feu inflationniste. Et Taft, vieux singe auquel on n'apprend plus la grimace Européenne, ressort les vieux slogans isolationnistes ; en substance, chacun chez soi et tout le monde content. Le tout dans un climat de foire pré-électorale où l'affaire tchèque, "atteinte à la démocratie fondée sur liberté", vient combler les vœux de Truman. D'autre part, le rôle de cavalier seul, dirigeant, que les bourgeoisies anciennes d'Ouest-Europe se sont vues obligées d'assumer afin de renverser l’emprise croissante des staliniens sur leur appareil de gouvernement, permet à ces derniers, passés à l'opposition, de dénoncer, dans leur langage, toutes les décisions de leurs adversaires comme d’inspiration américaine et belliciste. Les staliniens emploient, pour bisser cette opposition du verbe à la pratique, l'arme des grèves massives mais limités (Ruhr, Belgique, Italie). Cette tactique contrarie les tentatives bourgeoises de stabilisation sociale nécessaire à l'application de la panacée plan Marshall et autorise à rendre les "partis américains responsables de l'inefficacité des of sorts" consentis en faveur du relèvement de la production. En Russie même, Zverev, ministre des finances, a pu publier un bulletin de santé très satisfaisant : la dévaluation opérée en vase clos agit sur les prix dans un sens provisoirement heureux. Et la récolte des céréales est de 58% supérieure à celle de l'an passé, ce qui importe fort en un pays dont l'essentiel des forces est tourné vers la fabrication des moyens de production.
C’est l'ensemble de cette conjoncture qu'il faut rappeler avant de regarder, de plus près, les manœuvres russes aux ailes de son dispositif de défense.
La passation des pouvoirs, du Front National au Front National élargi, aura pour conséquence première l'intégration solide de la Tchécoslovaquie au bloc oriental. Ce faisant, la Russie dispose ouvertement de l'ensemble stratégique et économique tchèque; Et cela lui permet de peser sur la charnière du système américain en Europe : l'Autriche. Il ne faudrait pas en conclure néanmoins à l'aspect en quelque sorte opportuniste de l'opération. La passation des pouvoirs a pour cause efficiente les processus particuliers d'étatisation de l'économie tchèque. Le soi-disant coup d'État du 24 février n'est que l'entérinement, sur le plan politique, de l'ensemble de ces processus.
Avant la première guerre impérialiste, Bohème et Moravie dépendaient administrativement de l'Autriche, la Slovaquie de la Hongrie. Dès 1918, à la proclamation de la république Tchécoslovaque, l'élimination des capitaux allemands dirigeant alors en totalité l’économie, s'opère au profit du grand capital extérieur, du capital tchèque et du capital d'État qui obtient les tabacs, les chemins de fer et d'autres entreprises d'importance (verreries). Des entreprises d'État profitèrent de la crise de 1929 pour étendre leur champ d’activité. La concentration très poussée du capital tchèque, sans cesser de la rendre vulnérable aux dépressions prolongées de la conjoncture internationale, favorisait son renflouement par l'État. Tout de même l'État encouragea, sur son territoire, l'installation de filiales du grand capital extérieur. On jugera de l'importance de ces investissements, sachant que la seule firme britannique Lever, monopoleuse mondiale des matières grasses, réclamait en 1947 une indemnité de 44 millions de dollars en compensation de la nationalisation d'un consortium de margarine. A l'avenant, les investissements du capital extérieur en Tchécoslovaquie s'élevaient à plusieurs centaines de millions en dollars. Lors de la deuxième guerre impérialiste, à la faveur de leurs positions extraordinaires, l'État et le capital allemands reprirent l'ensemble de leurs avantages d'avant 1918. De sorte qu'en 1944, industries et banques tchèques étaient, au sens fort, propriétés allemandes.
L'expulsion faite de ses gérants allemands, celle aussi de la minorité sudète, expulsion qui rapporta près de quatorze milliards de dollars (chiffre d'experts allemands) à l'État Tchécoslovaque, l'économie se trouvait placée devant la suivante alternative : ou revenir à la forme antérieure à l'occupation où capital d'État et capitaux privée tchèques et anglo-saxons jouaient concurremment, ou bien pousser au maximum les processus d'étatisation du capital industriel et financier. Quoi qu'il en soit, concomitantes à des nationalisations étendues et à la participation au gouvernement des bourgeois anciens, une certaine s'affirmait qui tentait de diminuer l'emprise étatique des bourgeois nouveaux sur l’économie. Les capitalistes tchèques obtinrent (crurent obtenir) des garanties quant à la limitation du processus des nationalisations, à l'administration de leurs biens, aux modalités de rachat de leurs entreprises, etc… Notons, toutefois, qu'un grand nombre de ces capitalistes, classés collaborateurs, avaient disparu de la circulation. Une campagne fut orchestrée afin d'assurer "l'indépendance du pays par l'élimination de l'hypothèque étrangère sur la Nation". Cette campagne réjouissait l'oreille aux industriels et banquiers encore en place, menacés d'un retour de puissance anglo-saxon. Cependant, la tendance à l'étatisation, c'est-à-dire au maximum de concentration et de rationalisation du capital, que, en l’absence du capital extérieur, l'État seul pouvait opérer, cette tendance devait nécessairement l'emporter. Les nationalisations, promulguées à intervalles rapprochés en 1945-46, englobent 30% de l'ensemble de l'économie, soit plus de 10.000 firmes industrielles, bancaires, installations clefs, mines, énergie (gaz, électricité), en un mot TOUS les postes essentiels. Ajoutons que 60% du capital industriel furent nationalisés, le pourcentage étant plus fort encore dans l'industrie lourde. Les dirigeants staliniens profitèrent de la conjoncture politique favorable ("la Résistance au pouvoir !") afin de saisir la plupart des postes clefs dans les entreprises nationalisées (nominations par le sommet ou "délégués des comités d’usines").
Comme dans les autres pays du Centre-Est, la "révolution agraire" réalisée aux dépens des propriétaires, collaborateurs ou minoritaires (en l'occurrence, nobles magyars ou allemands, juifs spoliés par la Wehrmacht), cette redistribution des terres a pour effet de mettre en disponibilité tout un salariat rural ne trouvant plus à s'employer sur des parcelles de terre atteignant au maximum, et c'est rare, 50 ha de superficie. Simultanément, la redistribution instaure, au profit du paysan aisé, le droit bourgeois à la propriété du sol ; seul ce paysan pouvant affronter les risques et dépens d'une exploitation onéreuse. Ces mesures - qui, en principe, devraient attacher le nouveau propriétaire à la forme d'État par quoi il tient qualité - le conduisent, nous l'allons voir, au conservatisme social, alors que Bohème et Moravie ont évolué dans le sens d'une haute industrialisation, cela sous la poussée du capital extérieur en quête, fin XIXème siècle, d'un champ d'accumulation. La Slovaquie, pauvre en possibilités d'exploitation, restait au stade rural. Le paysan slovaque s'est toujours signalé par le fanatisme religieux et réactionnaire que lui imposait la forme féodale de la propriété foncière et l'état de misère en résultant. Aujourd’hui, les paysans slovaques, menés par un puissant clergé habitué depuis longtemps à tenir un rôle politique, entendent défendre leurs neuves possessions contre les messieurs de Prague, dont le rôle, en tant que capitalistes, est de réduire la marge bénéficiaire agricole (tel est du moins le schéma traditionnel dans la conscience paysanne). Enfin et surtout, les paysans entendent lutter contre les perspectives de travail en Kolkhoz, perspectives que l'installation du paradis des travailleurs en Ruthénie rend particulièrement sensible. Pour ce faire, les paysans se sont groupés dans leur parti démocrate, homologue du parti hongrois des petits propriétaires. Comme ce parti, le parti démocrate slovaque a subi une série d'amputations. Le coup du 24 février ne lui abandonne plus qu’une existence nominale ; de même, sans doute, qu'au conseil des ministres, organisme chargé, dans le cadre fédéral, des problèmes slovaques. Ce sort vient également en partage aux partis bourgeois anciens de Bohème et Moravie : social-démocrates identiques à eux-mêmes ; socialistes nationaux de Benes et de l'industrie légère ; catholiques enfin qui sont à Dieu et à ses intermédiaires. Ces dernières considérations nous amènent à examiner sommairement ce que le grotesque Malaparte appelait "la technique du coup d'État".
Le fondement politique d'un régime de capital d'État est le parti unique. Cela signifie que ce régime, directeur en totalité de l’infrastructure, doit régir en totalité l'appareil politico-social. Le parti unique permet d'embrigader les salariés comme masse de manœuvre, opposés, le cas échéant, aux prétentions des bourgeois anciens. Il permet aussi de briser ou d'intégrer aisément les "têtes pensantes" parmi les adversaires vaincus. Mais, sa fonction est avant tout de contrôler, quasi sur fiches, toutes les activités humaines d'un bloc d'immeubles, d'un quartier rural, d'un pays entier. Le parti unique du capital d'État, c’est la transformation du militant en policier. Son procès d'édification va d'un mixte de bourgeois libéraux, contraints par le cours d'étatisation, et de bourgeois nouveaux, installés aux postes de commande de l'État par une révolution bourgeoise (Vietnam), ou remplaçant les bourgeois anciens les moins adaptés (rôle de la Résistance en Europe Orientale) à la formation du pouvoir d'État aux mains d'une bureaucratie dirigeante.
L'évolution de la situation politique en Tchécoslovaquie comporta la fabrication d'un Front National, établi sur la base des accords de Kosice (1945), et auquel des élections ultérieures virent donner l'investiture démocratique. Ce front, les staliniens l'ont patiemment usé, modelé à leur image. Les démocrates slovaques furent accusés, charge très vraisemblable, de comploter contre la république et ses ministres : "alignement" pur et simple. Chez les social-démocrates, les staliniens utilisèrent une manière de précipitant, Flinglinger, leader d'une minorité regroupant 40% des effectifs ; ce dernier a forcé la main, point trop récalcitrante, de la majorité, en combinant appels à l'unité et menaces voilées. La pression des syndicats, aux mains des staliniens, a fait le reste. Pour les autres partis : cristallisation d'une minorité stalinisante et, au 24 février, les majoritaires seront comminatoirement invités à se soumettre ou à se démettre. Bien entendu, les "partis" subsistent nominalement, les élections étant prochaines et le parlementarisme tabou.
Pour ce qui est de l'affaire elle-même, Gottwald a magistralement démontré le programme transitoire des trotskistes : comités d'usines et comités d'action, appuyés sur les partisans de 1945, établissent une dualité de pouvoirs ; manifestations de masse et grèves attestent de la présence, sur la brèche, des syndicats ; l'interdiction est faite de cession de terrains, l’Église est spectaculairement expropriée (en Bohème). Et le front national élargi n'est autre que le fameux gouvernement PS-PC-C.G.T. Le tout, fonction du syllogisme PS-PC-CGT, représente l'ensemble des travailleurs. Ils sont au pouvoir, leur gouvernement est donc celui du peuple par le peuple. Et Gottwald n'a pas manqué de souligner ces points.
Les staliniens ont judicieusement choisi leur jour. Les capitalistes tchèques, en effet, appuyés par les américains très proches, montraient les dents. Des restitutions à leurs "propriétaires légitimes" s'effectuaient juridiquement ; les pourparlers d'indemnisations des anglo-saxons prenaient un tour somme toute acceptable pour ces derniers ; les socialistes nationaux cherchaient à nouer des relations avec l'Occident (traités commerciaux avec la Grande-Bretagne, la Hollande, etc…). Les staliniens y ont mis le holà et de belle manière, avec la police à eux acquise et l'armée. On dirait une chorégraphie, un chef d'oeuvre de minutage : la sortie des ministres "modérés" accompagne l'entrée des ambassadeurs, le président de la majorité social-démocrate s'effondre à point nommé, les manifestations d'étudiants réactionnaires précèdent la mise en place de la police casquée et l'organisation de contre-manifestations. Tout se passe comme si Prague était le décor gigantesque d'un opéra où ne manquent ni les éloquents silences, ni les chants patriotiques, ni les traîtres, ni les sauveurs, ni, dans la voix de Gottwald, un écho des triomphales trompettes d'Aïda.
EN RÉSUMÉ, la crise tchèque se résout en officialisation d'une situation de fait : tout le pouvoir au PC et à ses comités d'action. Celui-ci va préparer SES élections et ensuite faire voter SA constitution. Ainsi, sera bouclée la boucle, assurée l'intangibilité du capital d'État en Tchécoslovaquie. Une attitude "ferme" vis-à-vis des Occidentaux laissera, cependant, porte ouverte à un modus vivendi ultérieur, réglant la question de leurs avoirs. Une épuration systématique liquidera, en outre, les derniers éléments d'opposition politique et idéologique.
Tout laisse prévoir une évolution, identique quant aux grandes lignes, de la conjoncture politique en Finlande et en Hongrie. Après quoi, arrières assurés en Europe, la Russie pourrait bien s'intéresser de près à une certaine question autrichienne et allemande…
Enfin, il faut signaler qu'en tant que tel le prolétariat n'a joué AUCUN ROLE dans les journées de Prague. Cela signifie que le prolétariat comme classe, élément moteur du devenir socialiste, EST ABSENT en Tchécoslovaquie.
Le 16 février 1948, a été proclamée la République Populaire Démocratique de Corée. Le territoire de cette République aura pour limites celles de la zone russe (Corée du Nord).
Comme la Tchécoslovaquie fut propriété du capital allemand, la Corée fut celle de l'impérialisme nippon. L'élimination de ce dernier a été suivi d'un partage du pays entre russes et américains. Aux russes est allé le Nord, montagneux et pauvre mais boulevard stratégique de la république d'Extrême-Orient et de la province de l'Amour, ainsi que de la base russe de Daïren, proche de Port-Arthur et terminus du chemin de fer trans-mandchou. Dans leur zone, les russes ont réalisé une réforme agraire, constitué un Front démocratique, semblable à la formule élargie tchécoslovaque. Ils entendent faire de leur zone un pôle d'attraction politique sur le sud.
Les américains, héritiers de la zone sud -riche de cultures vivrières et industrielles (soja), d'arsenaux-, pratiquent une politique incertaine laissée à l'arbitraire des gouverneurs militaires. Ces derniers, après avoir favorisé les "démocrates", soutiennent les conservateurs, jugés plus aptes à maintenir la "pax americana". La décision russe les obligera à précipiter la date des élections (la Constitution !) qui, du fait des pressions et sollicitations officielles, renforceront probablement la droite. Le Nord a armé ses organisations démocratiques et le Sud fera venir des instructeurs américains pour former son armée. Et la Corée, presqu’île comme la Grèce, a comme celle-ci des voisins intéressés…[1]
En chine du Nord, l'armée "rouge" de Mao-Tsé-Toung concentre ses efforts sur la possession de la Mandchourie, progressant surtout au long du trans-mandchou. La Mandchourie fut, elle aussi, propriété des nippons. Ces derniers en ont fait une formidable usine dont le développement en dix années égale, toutes proportions gardées, celui de la Russie ou du Canada en vingt-cinq ans. Les armées russes ont consciencieusement déménagé, ce qui se pouvait et bien d’autres choses encore. Mais la Mandchourie n'en demeure pas moins pièce-maîtresse sur l'échiquier chinois. Mao-Tsé-Toung y a ordonné le partage des terres et les comités d'usines, réalisant un cocktail de révolution bourgeoise et de politique "social- réaliste".
Ces quelques notes afin de rappeler que c'est en Chine que russes et américains s'affrontent sans masque aucun, poussant devant eux des millions d'hommes faméliques, régulièrement décimés par les épidémies, la misère, les inondations, les combats. Il est systématique que là précisément fut la pierre d'achoppement de la IIIème Internationale. Où le réalisme "matérialiste" de Staline et Boukharine échoua dans le sang, celui "idéaliste" de Trotsky aurait, sans doute, connu le même sort. Et les problèmes chinois sont toujours délaissés par l'avant-garde révolutionnaire en Europe. La Chine cependant représente ce qu'il y a encore de plus potentiel en devenir socialiste.
Ainsi, en Tchécoslovaquie comme ailleurs, comme dans le monde entier, impérialistes russes et américains occuperont-ils bientôt des positions de tranchées. Des positions d'où le premier pas en avant signifiera l'ouverture de la troisième guerre. Momentanément, les États-Unis abandonnent l'initiative à la Russie. Mais, de ce fait, ils consolident leurs positions :
Enfin les techniciens du département d'État à la guerre (américain) n'oublient pas que l'armée russe est la plus forte SUR TERRE quant au vieux continent.
D'aucuns s'empressent à envisager un compromis qui, nouveau Munich, arrangerait tout. Mais Marx déjà que, si les évènements historiques pouvaient se répéter (Hegel), ils se produiraient "la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce" (18 brumaire de Louis Bonaparte).
Et, si la farce se joue sur les tripartites tréteaux de Londres, partout ailleurs les décors de la tragédie se montent inexorablement. Sans doute, caractériser la présente conjoncture comme s'intégrant dans un cours vers la guerre ne prétend nullement à rejeter toute possibilité d'un apaisement passager. Cependant, et quand bien même une pause se réaliserait, sa portée ne dépasserait pas, en signification réelle, celle d'un accident d'aviation sur l’ensemble du trafic aérien. La guerre est devenue l'état naturel du capitalisme ; la paix, pour lui, n’est qu'une pré-guerre.
Précisément, cela signifie que NOUS SOMMES ENTRÉS dans la troisième guerre impérialiste mondiale les jours même où les vainqueurs firent déposer les armes à l'Allemagne et au Japon. Plus tôt même, sans doute. Ce que le remaniement ministériel en Tchécoslovaquie rend patent, c’est la précipitation du rythme du cours vers la guerre. Un seul fait illustrera cette proposition : en Pologne et en Roumanie, les capitalistes extérieurs détenaient, avant 1939, 40% du capital de sociétés par actions. La mise au pas orientale de ces deux pays ne suscita, de la part des détenteurs de capital, de leurs représentants politiques, d'autres protestations que verbales. Au plus, lui fut-il accordé un caractère anecdotique (les tribulations de Mikolajczyk ou les fiançailles du roi Michel). Mieux, le pacte économique russo-hongrois (en octobre 1946) fit de la Hongrie une propriété russe ; en dépit du lèse-intérêt subi, les occidentaux ne soufflèrent mot. Conséquences de Yalta arguèrent certains. Mais, dites, que restait-il, économiquement parlant, en 1922, du "diktat" versaillais ? Prémisses de la dépression intérieure aux États-Unis, dépression les contraignant à l'inaction ? Ces prémisses n'auraient eu que de faibles incidences puisque nous avons pu énumérer plus haut quelques uns des avantages dont elle ne gêna pas l'obtention. En tout état de cause, par ailleurs, capital d'État et monopoles peuvent "réduire", colmater, une conjoncture dépressive (accentuation du dirigisme : direction totalitaire de l'infra-structure). Et cela aussi précipiterait le cours vers la guerre, fruit obligé d'une dépression économique d'envergure. Car la concentration du capital dans les mains de l'État le poussera à investir (diriger les investissements) dans la recherche et l'exploitation des sources d'énergies (houille, pétrole, électricité-la Tennessee Valley Authority et main mise sur le réseau électrique italien etc.-, force atomique enfin, dernière et non moindre) ; ces investissements afin de réduire l'hostilité croissante du secteur privé aux ambitions étatiques. Ainsi, tenu au ventre, le secteur privé sera contrôlé dans ses besoins comme il l'était dans ses profits (réduction des marges bénéficiaires par instauration du contrôle économique, mesure nécessaire à la direction des investissements précités). L'exploitation de l'énergie suppose le contrôle de ses sources d'extraction ; et, par exemple, il y a en Iran et Irak, du pétrole pour qui préfère garder ses propres ressources à portée de main ainsi qu'alimenter, au moindre coût, de très fidèles alliés.
Mais le pétrole n'est pas seul en Iran et Irak, il y a aussi des russes…
Le déclenchement ou non de la dépression, sa réduction le cas échéant n'aura donc qu'une importance chronologique. Et l'économique cède le pas au politique ; la guerre, selon le mot toujours et plus que jamais valable de Clausewitz, est la continuation de la politique mais par d'autres moyens.
L'affaire Finlandaise rend sensible, axée qu'elle est sur le plan politique, ces dernières : l'essentiel du commerce extérieur finlandais est dirigé, à titre gratuit (réparations) sur la Russie. Le reliquat exportable qui, en conséquence, représentera pour la Finlande la PART VITALE, la respiration de son économie, va vers les États-Unis. Renoncer à ces exportations, cela veut dire, en finlandais, consentir à l'asphyxie, soit, à bref délai, à la dépendance économique vis-à-vis de la Russie. Or, les exigences russes tendront, dans les faits, à obtenir cette renonciation. Conclure un pacte de coopération et d'assistance mutuelle, analogue à ceux conclus avec la Roumanie et la Hongrie, signifie, en termes clairs : renoncez à commercer avec les ennemis de la démocratie, les bellicistes États-Unis. Ceux-ci renonceront bien d'eux-mêmes d'ailleurs. Et Paasikivi, ses collèges et leurs partis devront bien sacrifier leurs prépuces politiques, social -démocrates et autres, en témoignage d'heureuse conversion au rite mahométo-stalinien ; en bref, s'aligner. Mais cela ne se passera pas comme ça, proclament les tenants américains dans leur porte-voix, Spaak ou Bidault. Ce qui était acceptable pour la Pologne, la Hongrie et la Roumanie ne l'est plus pour la Finlande et la Tchécoslovaquie (précipitation du rythme) ; car les russes touchent maintenant aux avancées du système américain en Europe. La presse est alertée, la radio, toutes les formes de la propagande entre en lice. Au resserrement du bloc oriental correspondra le resserrement du bloc occidental : aux pactes militaires et standardisation des armements suivront unions douanières et réajustement des économies (...) déjà préparé par les "seize" ; dans les formes classiques, tel pourrait être ce resserrement. Et les ministres scandinaves, rétifs jusqu'alors aux galantes invites de Bevin, pourraient commencer à "comprendre". D'autant que les dirigeants staliniens viennent, à Oslo, de tenir une conférence "secrète" type Kominform. Et les ministres scandinaves tiennent vivement à sauvegarder l'intégrité de leurs prépuces sociaux-démocrates.
Nous en avons terminé de l'analyse tchécoslovaque, de ses vraisemblables incidences politiques ainsi que des tendances, par elle, accusé. Il nous reste à examiner un certain point que cette épreuve a révélé, à savoir notre antérieure constatation selon laquelle le prolétariat comme classe était absent en Tchécoslovaquie. Ce phénomène ayant une signification générale quant aux pays passés sous la coupe du capital d'État, les observations relatives à la situation du mouvement ouvrier tchèque seront valables pour ces pays. Pendant la période de montée du capitalisme, la présence d'un prolétariat combatif et organisé était nécessaire en même temps que fonction de l'existence même du capitalisme. Les revendications économiques, aboutissant à des hausses de salaires, obligeaient le capitaliste que poussait déjà la concurrence (produire plus vite et moins cher). Les grèves, en frappant durement l'activité des entreprises les moins bien armées pour la lutte, les moins prêtes à tenir le coup, jetaient d'autre part ces entreprises aux mains des monopoles, précipitant le procès de concentration du capital. Dans les périodes de crises, la bourgeoisie ancienne pouvait pleurer misère, expliquer qu’elle n'en pouvait plus mais que les sacrifices devaient être égaux pour tous… et lancer Pinkerton et ses flics contre le prolétariat d'Amérique, Noske et ses chiens contre le prolétariat d'Allemagne. Le rôle historique de la social-démocratie et des syndicats fut d'aménager une certaine part de la plus-value produite à l'origine, par l'introduction de nouvelles machines à l'usine, au chantier, à la banque. Ses nouvelles machines, cela signifiait, pour le capitaliste, un sensible accroissement de la production et une sérieuse économie de main d'oeuvre, c'est-à-dire le chômage pour une partie toujours plus grande de la classe ouvrière. Ainsi, les revendications étaient-elles, pour le capital industriel qui les pouvait satisfaire, un stimulant ; pour le capital financier une source de profits, lui soumettant une foule de petites et moyennes entreprises. Ainsi, social-démocrates et syndicalistes s'intégraient-ils comme agents de répartition de la part supplémentaire de profits allant au capital variable (hauts salaires) et obtenue par la réduction de la main d’oeuvre ; l'accroissement de la production compensant, très grosso-modo, l'élévation du capital fixe (achat de nouvelles machines). Mais, quand la bourgeoisie ancienne toucha au déclin, lorsqu’il lui devint difficile d'augmenter les salaires sans entamer le capital fixe (conjoncture de crise), alors la bourgeoisie ancienne dut recourir à la coercition policière, puis aux tractations avec les chefs syndicalistes et le cas échéant sociaux-démocrates (dans des cas précis, elle utilisa le fascisme). Il va sans dire que ces schémas rapides ne prétendent pas épuiser la question de la montée et du déclin de la bourgeoisie ancienne mais en éclaircir, pour rappel, quelques aspects.
La bourgeoisie nouvelle, elle aussi, a besoin d'un prolétariat organisé. Mais ce prolétariat doit être un prolétariat soumis. Plus il participera directement à la "gestion de l’économie". La bourgeoisie nouvelle, la bourgeoisie d'État, opposée à la bourgeoisie de droit divin, se voit, dans sa lutte, obligée de s'appuyer sur une base de masse contrôlant, par sa seule présence, l'usine, la banque ou le service public. Ce combat achevé, gagné, les bourgeois nouveaux réduiront les avantages conquis par le prolétariat et le conduiront sur une voie de garage en sapant les bases mêmes de sa conscience de classe.
La Bohème d'avant 1914, pays hautement industrialisé, comptait, de ce fait, un prolétariat "combatif et organisé". Une social-démocratie "à l’allemande" le contrôlant de concert avec la CGT où elle garde aujourd’hui encore une large audience (ainsi Erban, le secrétaire général, est SD). Le Parti Communiste, fondé en 1920 (septembre), par scission d'avec la SD, devint un parti relativement important (avec la France et l'Allemagne, l'un des plus puissants de la IIIème Internationale). Les conditions objectives - l'importance des investissements du capital extérieur et l'hostilité provoquée à leur égard par la bourgeoisie tchèque, l'imposition du "joug allemand" pendant trois siècles [de 1620 (bataille de la Montagne Blanche) à 1918], puis l’occupation ont entretenu et entretiennent un esprit extrêmement chauvin chez les ouvriers tchèques. Les staliniens ont su faire jouer ce ressort, comme ils en ont utilisé d'autres. Le retrait de la Wehrmacht fut suivi de l'occupation des usines et de leur gérance ainsi que de l'armement de milices ouvrières. Les capitalistes furent purement et simplement expropriés. Se prévalant de leur rôle dans la résistance, arguant de leur expérience et des titres reçus dans les luttes passées, les staliniens se virent investis de la confiance des travailleurs, et cela d'une façon parfaitement démocratique. Et les russes, prudents, évitèrent un passage trop prolongé dans le pays. Bientôt, le retour, par Londres, des bourgeois anciens s'effectua. La pression extérieure des anglo-saxons, celle des bourgeois anciens non compromis dans la collaboration, conduisit les staliniens à composer, c'est-à-dire à "nationaliser" et à verser des indemnités. Nous avons vu plus haut ce qu’il en fût par la suite. Dès 1948, les staliniens se sont vus à la tête d'un demi- million de militants. L'illégalité, puis la légalité leur donna disposition de cadres fidèles, fidèles par force dans la "lutte souterraine" (mouiller les gars pour les tenir ensuite : si tu ne marches pas, je te donne !), fidèles par intérêt dans la "lutte contre les trusts" (marches ou sinon ta place…). Ce sont ces cadres, renforcés par un tri opéré chez les nouveaux venus, que les ouvriers tchèques ont démocratiquement élu aux postes dirigeants des soviets : conseils d'usines, conseils de fonctionnaires (comités nationaux) comptant 57% de leurs présidents, inscrits staliniens, et les autres vont vite à sympathiser après un "amical" avis. Durant les jours de crise de 1948, les staliniens ont encouragé leurs militants à pousser à l'occupation des entreprises non encore nationalisées, mettant ainsi les bourgeois anciens hors d'état de nuire. Puis le reflux s'opéra afin "de planifier la production". Bettelheim, dans "la Planification soviétique" (pages 152 à 168) propose un bon tableau des mesures qui seront, dès lors, utilisées afin d'obtenir un maximum de rendement : mesures psychologiques, psycho-économiques, psycho-physiques (service du travail déjà institué), rôle des syndicats, etc. La bourgeoisie nouvelle a poussé au plus haut degré l'art d'utiliser des mots d’ordre qui furent ceux de l'action révolutionnaire, mais ces mots d'ordre prennent car ils ne sont pas vides. Tout aussi bien, leur influence ne prendrait-elle pas si leurs promesses restaient vaines. Et l'ouvrier stalinien tchèque a l'impression de diriger SON usine, puisque SON délégué participe à SA gestion.
Seule la dénonciation obstinée des faux-semblants socialistes que sont les nationalisations d'usines et leurs cortèges de conseils et de comités. Seule la dénonciation acharnée de toutes les mesures par lesquelles la bourgeoisie, l'ancienne ou la nouvelle ou les deux combinées, entend maintenir son pouvoir. Seule cette dénonciation a aujourd’hui une portée révolutionnaire.
Et seule la transformation révolutionnaire du monde peut s'accompagner de grèves et de conseils d'ouvriers, de paysans et de soldats. Cette transformation révolutionnaire ne peut avoir pour cadre que celui d'une guerre impérialiste où les contradictions capitalistes, anciennes et nouvelles, arrivent à leur maximum de tension. Le refus de tout ce qui tend à renforcer l'appareil étatique en est la condition première.
Cousin.
[1] “Quatrième Internationale” (mars-avril 1947) signalait l'existence de quatre organisations marxistes révolutionnaires en Corée. Les trotskistes d'Extrême–Orient sont de singuliers révolutionnaires il est vrai ; et le "Monde" s'étonnait récemment de la modération des trotskistes et autres bolcheviks-parlementaires de Ceylan ! – Lire également dans "La Vérité" du 20-6-1947 "la lutte héroïque des trotskistes chinois" dans les armées "communistes dans la "lutte anti-japonaise".
La presse capitaliste est ce qu’elle est ; elle vaut ce qu’elle vaut. Mais elle est en tout cas instructive. Elle révèle quelle conscience la bourgeoise a des transformations sociales de l’époque. C'est-à-dire, en général, ce qu'elle pense d'elle-même, puisque son existence comme classe n'est pas mise actuellement en question. Dans cette presse, les journaux qui représentent les intérêts traditionnels de la bourgeoisie, ses principes politiques et historiques (c'est à dire ses principes parlementaires) ont un intérêt tout particulier. Témoin en est le "Monde" et la récente enquête qu'il vient de présenter sur la Hongrie et ses transformations "révolutionnaires". Il y a dans ces écrits davantage de sens historique et d'appréciation économique vraie que dans ce qu'impriment les feuilles prétendument inspirées d'une idéologie "ouvrière".
L'auteur de ces articles, Pierre Artigue, envoyé spécial du journal, a vu la Hongrie d'aujourd’hui avec ses lunettes de bourgeois, l'a examinée, l'a retournée dans tous les sens. Cette inspection terminée, il écrit pour rassurer ses semblables, en expliquant tout simplement que ce qui se passe dans ce pays n'a pas lieu d'effrayer les bonnes gens. Que rien ne sort des limites de la nécessité capitaliste. Tel est du moins le sens de ses papiers si l'on regarde le fond des choses. En particulier celui consacré à la réforme agraire.[1]
L’article examine les deux mesures générales qui ont suivi l'emprise du Kremlin sur ce pays : la nationalisation de l'industrie et la distribution des terres. Autrement dit, le passage simultané de la petite propriété à la grande dans l'industrie, et de la grande à la petite dans l'agriculture. Notons que cette particularité ne semble pas le surprendre, même ce pays prétendument sur la voie de socialisme. Mais on comprend fort bien qu'il ne réagisse pas étant donné son jugement et son interprétation. Il juge l’affaire en bloc et n'entre pas dans des discussions de principe.
Il décrit la réforme agraire, montre comment elle s'inscrit dans un programme d'industrialisation (?) ; aussi, comment l'État procède à des interventions exigées par la carence des capitalistes privés, c'est-à-dire, tout bonnement, comment tout se passe comme dans n'importe lequel des capitalistes ruinés.
Il écrit concernant la réforme agraire :
Tout cela est fort bien dit, car il est vrai que la réforme agraire hongroise ne dépasse pas le cadre capitaliste ; elle s'inscrit dans un procès de fusion du capital avec l'État, au cours duquel ce dernier prend en charge la fonction du capital. Le phénomène de l'agriculture fait pendant au phénomène industriel.
Un peu plus loin, nous en apprenons d'ailleurs davantage : où mène, en réalité, la réforme agraire.
L'article permet d'apprécier clairement que sa fonction n'est nullement de résoudre la question paysanne (comment la propriété parcellaire pourrait-elle résoudre quoi que ce soit dans les campagnes, à une étape du développement social où le capital industriel ne supporte même plus la propriété privée et l'élimine ?). Elle a pour but de consolider les classes exploiteuses en étayant la base sociale de l'État et de "libérer" -entendons bien, à l’usage sans doute, de "l’industrialisation", c'est-à-dire de la production de guerre- une masse misérable d’ouvriers agricoles.
"650.000 familles, écrit Artigue, ont obtenu des terres mais on n'a pas pris garde que les grandes propriétés utilisaient plus de main-d’œuvre que les familles paysannes, cultivant elles-mêmes leur champ, n'en exploiteront jamais. On a simplement omis que la distribution des terres allait immanquablement provoquer la mise à pied d'une masse considérable d'ouvriers agricoles : deux millions d'entre eux restent soumis aux hasards des récoltes et de l'embauche." (c'est l’auteur qui souligne).
Ainsi, des données examinées ici, ressort le rôle fondamental des "réformes agraires" sous le capitalisme d'État, qui est d'étayer une politique d'asservissement et d'expropriation. Certes, l'auteur fait montre de quelque naïveté lorsqu'il croit qu'on a simplement omis de tenir compte du caractère expropriateur de la réforme ! Mais enfin, son analyse est, pour l'essentiel, correcte. On peut lui en savoir gré.
Qu'est-ce que tout cela prouve ? Les indications fournies par l'enquête viennent confirmer ce que nous savions déjà : qu'il n'y a pas de différence entre les pays du glacis et ceux d'Occident. Pour autant que ces pays participent de la vie économique et sociale de l'URSS et la prolongent, cela confirme en même temps ce qu'avait déjà enseigné la guerre, c'est-à-dire qu’il n'y a pas de contradiction de classe entre l'Union soviétique et le capitalisme mondial car cette contradiction, si elle existait, se manifesterait en Hongrie. Ces conclusions, on ne peut évidemment demander au "Monde" de les tirer. La bourgeoisie n'a, en effet, pas d'intérêt à en dire trop sur ce chapitre… ; même lorsqu'elle parle net (ce qui est le cas ici). Il est tout à son avantage que la classe ouvrière continue à prendre l'Union soviétique pour un "État socialiste" et à croire à la "soviétisation" du glacis, car cette croyance la détourne des voies de la révolution.
À nous, par conséquent, de tirer les leçons de ce genre, les enseignements convenables.
M-L
[1] "le Monde" - 1er février 1948 - "Aspects de la réforme agraire et perspectives de l'industrie hongroise".
Nous commençons, avec ce numéro, une revue de presse ayant trait uniquement à des journaux d'avant-garde, publiés dans les divers pays du monde. Nous n'entendons pas faire une critique étendue ou une étude approfondie, qui ne cadrerait pas avec l'objet de cette rubrique. Notre but est de relever, autant que possible, le contenu général ainsi que les diverses positions prises sur des sujets importants dans la lutte de classe, de ces journaux.
Ce journal est l'organe du Parti Communiste Internationaliste d'Italie. Ce parti, dont nous avons déjà parlé plusieurs fois dans notre Revue, peut être considéré, rapport à sa faible influence en Italie, comme un groupe d'avant-garde. La grande erreur qui présida à sa naissance fut de croire que forcément l'après- guerre devait se résoudre dans une crise politique révolutionnaire.
Ainsi, dans son numéro du 16 décembre 1946, dans un article intitulé "Y aura-t-il une situation révolutionnaire dans l'après-guerre ?", il écrit, parlant des pays vaincus :
"La réduction du salaire devra (au futur et non au conditionnel) rencontrer la résistance du prolétariat qui pourra alors démasquer la trahison de certains chefs et devra les écraser pour paralyser leurs actions néfastes."
La réduction du salaire s'est opérée, la trahison de certains chefs s'est révélée mais, à aucun moment, le prolétariat n'a manifesté son détachement des mêmes chefs qui le trahissent. C'est les vieilles phrases de la IIIème Internationale prédisant l'élimination de la IIème Internationale par le démasquage des chefs traitres. Avec une telle argumentation dans la perspective du PCI d'Italie, il était normal qu'il crût un instant que son heure était sonnée.
Mais de parti, le PCI n'a que le nom et en continuant à croire dans la possibilité révolutionnaire des revendications économiques, il oriente son travail vers le syndicat en constituant une minorité active :
Ainsi, la fraction syndicale n'est pas un syndicat ; son action est politique. On se demande alors à quoi sert le parti puisque cette fraction demeure autonome des syndicats. C'est encore, nous pensons, une erreur fondamentale de croire que la constitution, pour chaque branche d'activité de classe, d'un organisme propre et autonome est utile, transformant le parti en un superviseur de tous ces organismes. La tactique, ici, devient aussi ridicule sinon plus que celle des différents partis staliniens. On forme des organismes multiples, pour des défenses multiples, pouvant attirer de multiples sympathisants. Le résultat le plus tangible est que ces organismes ne renferment aucun sympathisant et rien que des militants. Ces militants se transforment alors en Maître-Jacques comme dans "L'avare" de Molière.
Mais entrons dans le détail des fractions syndicales :
Dans les thèses syndicales parues dans "Battaglia Communista" du 18 février 1948, le PCI d'Italie réaffirme :
Prémisse de soviet ou fraction dans le syndicat ? Ni chèvre ni choux. Le PCI d'Italie demeure dans le brouillard. Voulant percer à tout prix, il ne se demande pas si cet après-guerre n'infirme pas sa perspective. Alors, il ne lui reste plus qu'à multiplier les organismes extra-parti où personne n'ira.
Si la situation est près-révolutionnaire, la permanence de ces organismes l'est en fonction de la situation, mais cette même permanence ne peut créer nullement une possibilité révolutionnaire :
On se demande si le sens du mot autonomie a une autre signification en Italie. D'une part non-appartenance au syndicat, d'autre part participation aux élections syndicales. Il y a contradiction. Le PCI d'Italie n'en a cure, puisqu'il doit participer à toutes les batailles ouvrières dont les élections syndicales en sont un aspect important.
Ainsi dans "Battaglia Communista", si le ton des articles est plutôt sérieux il n'en cache pas moins un activisme forcené qui, sur le plan tactique, le rapproche de la "Vérité" trotskiste en France.
La dénomination de parti est aussi le propre d'un minuscule groupe de trotskistes en Italie, lequel édite un journal "IVº Internazionale". Bien que l'influence de ce groupe soit nulle, cela n'empêche pas le journal de mettre des titres flambants et explosifs, à croire que la révolution est aux portes. Quelques titres :
Quelques chroniques internationales bien enfantines : Au parlement du dominion bengalais (Ceylan), les députés trotskistes sabotent la cérémonie d'entrée du Parlement, en se réunissant à part dans une salle du Parlement.
Mais, brusquement, dans quelques minuscules réduites de journal, une voix révolutionnaire sensée se fait entendre, tantôt pour critiquer la tendance trop directoriale du Comité Centrale du PCI d'Italie, tantôt pour répliquer aux anarchistes qui déforment certaines pensées de Bordiga, tantôt pour demander à ce que l'aventurisme et les ridicules appréciations de la situation de la IVº Internationale fassent place à une étude sérieuse et objective :
Plus loin :
Cette auto-critique sérieuse détonne d'avec le reste du journal. Un accident ?
Le PCI d'Italie a un groupement frère en Belgique (FBGCI) qui éditait, hier encore, le journal "L'Internationaliste" mais qui, aujourd’hui, devant une situation de plus en plus précaire de la classe ouvrière, devant son manque total d'influence sur le prolétariat belge, en rapport avec la situation actuelle tendant vers la troisième guerre impérialiste mondiale, n'édite plus, et d'une manière irrégulière, qu'un bulletin ronéotypé comme le nôtre.
À côté d'un article anodin sur le cas du roi Léopold, le bulletin du 20 janvier 1948 traitant des grèves en France, n'y voit pas du tout une expression aiguë de l'antagonisme Amérique-Russie. Ce n'est, pour lui, qu'un simple partage tacite de zones d'influence. Ainsi, suite aux événements de l'Europe orientale, Lucain écrit :
Plus loin :
Il est à espérer que les évènements actuels permettront à Lucain de se rendre compte que tous les évènements politiques, actuellement, militent en faveur non d'un partage tacite de zones d’influence mais d'une préparation active et propagandiste de guerre, à moins que l'opposition des staliniens, présentement en France, ne soit une comédie orchestrée par Washington et Moscou en toute fraternité. Au demeurant, félicitons Lucain pour la façon dont il interprète la dénonciation du traité commercial franco-russe.
Dans le même article Lucain écrit, d’une part : "Les ouvriers en France ont un niveau de vie quatre à cinq fois inférieur à ce qu'il était avant-guerre.”
D’autre part : "Le capitalisme a encore, en France comme en Italie, la possibilité d'améliorer progressivement le niveau de vie actuel… Mais, cela signifierait un affaiblissement de son effort pour rétablir ses positions impérialistes."
Si on peut considérer la perte de l'Indochine comme un effort impérialiste couteux pour la France, pour l'Italie ce problème colonial impérialiste n'existe plus pratiquement, à moins qu'une nouvelle campagne coloniale ne se prépare clandestinement. Alors, pourquoi le gouvernement de Gasperi ne s'attache pas les ouvriers en leur rendant leur niveau de vie de 1939. L'erreur grossière consiste à croire qu'en Europe le capitalisme peut encore se développer entrainant par là un accroissement du pouvoir d'achat des ouvriers. Quand on ne veut pas voir, on imagine.
Dans un autre article du bulletin, "Deux actes du capitalisme d'État", nous voyons la déflation russe présentée comme une volonté de concentration capitaliste et une accentuation de la concurrence face aux États-Unis. Et le parallèle est avec le plan Mayer en France. On se demande seulement comment va s'exprimer la concurrence française intégrée dans le bloc américain. Face à la Russie ?
Mais, là encore, on veut voir trop bien et d'après un schéma. C'est pourtant malheureux, pour Lucain, de voir qu'en Russie comme en France ce n'est pas une concentration qui s'est opérée mais un assèchement de la circulation fiduciaire, en regard non de la production mais de la consommation qui, dans les deux pays, devait être réduite à tout prix.
Le dernier article du bulletin traite d'une question théorique que nous jugeons devoir faire l'objet d'une critique plus profonde ne cadrant pas avec cette rubrique.
Au mois d'aout, le groupe Spartakusbund se scindait en deux. On sait que ce groupe a été fondé à la fin de la guerre par l'ancienne organisation de Sneevliet (le RSAP) et l'ancienne tendance des Communistes de Conseils, vieux groupe de la gauche qui s’est séparé de la IIIème Internationale en 1921-22 et qui avait pour leaders idéologiques Pannekoek et Gorter.
La scission dans le Spartakusbund avait pour fondement des divergences politiques qui sont restés dans l'obscurité, au moment de la fondation du groupe et n'ont jamais été précisées par une discussion suffisamment claire. Ces divergences portaient notamment sur la question syndicale et la notion du parti de classe. Dans ces conditions et dans une situation générale de recul de la lutte de classe, la scission était non seulement inévitable, mais encore souhaitable permettant, aux deux tendances, de développer pleinement leur pensée et leurs idées propres.
Il nous est difficile de donner une idée précise de l'activité et des écrits du Spartakusbund. Le journal du groupe qui parait deux fois par mois, régulièrement, est en flamand, ce qui, pour nous, est une difficulté quasi insurmontable. Il semble que ce groupe soit malheureusement par trop replié sur lui-même, se contentant d'une activité dans les frontières hollandaises et ne recherchant ni des contacts ni la discussion avec des groupes révolutionnaires sur le plan international.
Tout à l’opposé est le groupe des Communistes de Conseils. C'est sur leur initiative, quoique étant encore eux-mêmes dans le Spartakusbund, que s'est tenue la Conférence internationale de contacts au printemps 1947. Après leur scission, ils ont commencé la publication d'un Bulletin international de discussion en langue française, afin de permettre une plus large diffusion et une plus active collaboration des autres groupes.
Le numéro 1 de ce Bulletin est paru en novembre 1947. Il contient une lettre de la GCF et le début d'une étude sur les "Fondements de l'économie communiste". C'est un effort de recherche théorique de la plus haute importance, portant sur un problème que l'expérience russe a mis en évidence et que les groupes d'avant-garde ont passablement négligé. Nous invitons tous les camarades des groupes révolutionnaires à se procurer ce bulletin.
Le numéro 2 de ce Bulletin doit paraître ces jours-ci, contenant la suite de l'étude sur “Les Fondements de l'économie communiste", ainsi qu'un rapport sur "Le mouvement ouvrier actuel" présenté par la GCF.
Il est regrettable que les quelques groupes révolutionnaires, existant par-ci par-là, n'aient pas encore compris l'intérêt qu'il y a à soutenir cet effort de publication d'un Bulletin d'information et de discussion international qui, à l'heure actuelle, est le meilleur moyen permettant le développement de la pensée et de l'activité révolutionnaires.
Mousso
NDLR – Le manque de place nous empêche de publier la revue de presse de l'avant-garde en Angleterre, en Amérique et en France. Nous publierons la suite de cette revue de presse dans le prochain Internationalisme. Nous nous en excusons auprès de nos lecteurs. Pour la même raison, nous avons été obligés de reporter, au prochain numéro, la suite de l'article "Le marxisme et la guerre impérialiste".
Par la même occasion, nous annonçons la publication d'une brochure : "Cent ans de Manifeste Communiste".
Après les quelques critiques que nous avons pu adresser à la philosophie de Harper, nous voulons maintenant montrer comment le point de vue politique qu'il en dégage s'éloigne, dans les faits, des positions des révolutionnaires.
(Nous n'avons pas voulu, d'ailleurs, approfondir mais simplement bien montrer que toutes les critiques de Harper, faites à un matérialisme soi-disant mécaniste, partaient d'une exposition assez juste, quoique par trop schématique, du problème de la connaissance humaine et de la praxis marxiste et révolutionnaire, et aboutissaient, dans leur application politique pratique, à un point de vue mécaniste vulgaire.)
Pour Harper,
1) la Révolution russe, dans ses manifestations philosophiques (critiques de l'idéalisme), était uniquement une manifestation de pensée matérialiste bourgeoise… typiquement empreinte du milieu et des nécessités russes…
2) la Russie, du point de vue économique colonisée par le capital étranger, éprouve le besoin de s'allier avec la révolution du prolétariat, et même, dit-il "Lénine a été obligé de s'appuyer sur la classe ouvrière ; et, comme la lutte qu'il menait devait être poussée à l'extrême, sans ménagement, IL A AUSSI adopté la doctrine la plus radicalisée du prolétariat occidental[1] en lutte contre le capital mondial : le marxisme". Mais, ajoute-t-il, "comme la Révolution russe présentait un mélange des deux caractères du développement occidental : la révolution bourgeoise quant à sa tâche et la prolétarienne quant à sa force active, aussi la théorie bolchévique qui l'accompagnait était un mélange du matérialisme bourgeois quant à ses conceptions fondamentales et du matérialisme prolétarien quant à la doctrine de la lutte de classe…"
Et, de là, Harper de nommer les conceptions de Lénine et de ses amis de marxisme typiquement russe…"Seul, dit-il, Plekhanov est peut-être le marxiste le plus occidental, quoiqu’encore pas dégagé complètement du matérialisme bourgeois."
S'il est effectivement possible qu'un mouvement bourgeois puisse s'appuyer sur "un mouvement révolutionnaire du prolétariat en lutte contre le capitalisme mondial" (Harper) et que le résultat de cette lutte soit l'établissement d'une bureaucratie comme classe dominante qui a volé les fruits de la révolution prolétarienne internationale, alors la porte est ouverte à la conclusion de James Burnham, conclusion selon laquelle la techno-bureaucratie établit son pouvoir, dans une lutte contre l'ancienne forme capitaliste de la société, en s'appuyant sur un mouvement ouvrier, et selon laquelle le socialisme est une utopie.
Ce n'est pas par hasard que le point de vue de Harper rejoint celui de Burnham. La seule différence est que Harper "croit" au socialisme et que Burnham "croit" que le socialisme est une utopie. Mais où ils se rejoignent, c'est dans la méthode critique qui est tout à fait étrangère à une méthode révolutionnaire et à la fois objective.
Harper, qui a adhéré a la IIIème Internationale, qui a formé Parti Communiste hollandais, qui a participé à l'IC pendant les années cruciales de la révolution, qui a participé à entraîner le prolétariat de l'Europe à la participation de cet État russe contre-révolutionnaire, Harper s'explique là-dessus en disant :
On peut répondre à Harper que des marxistes "éclairés" avaient prédit et étaient arrivés aux mêmes conclusions que Harper sur la Révolution russe, et cela bien avant lui ; nous voulons parler de Karl Kautsky.
La position de Kautsky au sujet de la Révolution russe a été suffisamment rendue publique par le large débat qui eut lieu entre lui, Lénine et Rosa Luxemburg, pour qu’il ne soit nécessaire d'insister là-dessus.
[1918 – Lénine - "Contre le courant", "Le Socialisme et la Guerre", "L'impérialisme stade suprême du
- Kautsky - "La dictature du prolétariat"
1921 - Rosa Luxemburg - "La Révolution Russe"
1923 – Kautsky - "Rosa Luxemburg et le Bolchevisme"]
Dans la suite d’articles de Kautsky, "Rosa Luxemburg et le Bolchevisme" (Kampf de Vienne), publiés en brochure en français, en Belgique, en 1923, on peut très largement montrer comment, en plus d'un point, les conclusions de Harper peuvent lui être comparées.
"…Et cela ("La révolution Russe" de Rosa Luxemburg) nous (Kautsky) met dans cette posture paradoxale, d'avoir, ici ou là, d’avoir, à défendre les bolcheviks contre plus d'une accusation de Rosa Luxemburg…" (Kautsky - "Rosa Luxemburg et le Bolchevisme")
Cela, de la part de Kautsky, pour défendre les "erreurs" des bolcheviks (que Rosa critique dans sa brochure), comme des conséquences logiques de la révolution bourgeoise en Russie, et de bien montrer que les bolcheviks ne pouvaient pas faire autre chose que ce à quoi le milieu russe était destiné, à savoir la révolution bourgeoise.
Pour citer quelques exemples, disons que Rosa critique l'attitude des bolcheviks dans le mot d'ordre et dans la pratique de la prise individuelle de possession dans le partage des terres par les petits paysans, ce qui amènerait, pensait-elle, des difficultés inouïes ensuite à cause du morcellement de la propriété foncière ; elle préconisait, au contraire, la collectivisation immédiate des terres.
Kautsky :
On sait que la "puissante" vue de Kautsky a été totalement infirmée par cet autre "socialiste", Staline, qui a collectivisé les terres et "socialisé" l'industrie alors que la révolution était déjà totalement étouffée.
Et voici un long échantillon de Kautsky sur le développement du marxisme en Russie, qui se rapproche étrangement de la dialectique de Harper (voir "Lénine Philosophe" – chapitre "La Révolution Russe").
Harper reprend un a un, philosophiquement, les arguments de Kautsky ; Kautsky oppose deux conceptions du socialisme :
1) La première selon laquelle le socialisme n'est réalisable qu'à partir de bases capitalistes avancés… (La sienne et celle des mencheviks, valable pour la critique de la Révolution russe des sociaux-démocrates allemands parmi lesquels s'est trouvé un Noske…, conception qui conduisait réellement à faire la politique capitaliste d'État en s'appuyant sur "une partie de la masse populaire" contre le prolétariat révolutionnaire).
2) Une autre conception selon laquelle la lutte pour le pouvoir politique "par tous moyens, détachée de sa base matérielle" permettait, "même en Russie", de construire le socialisme… (ce qui aurait été, déformée à souhait, la position des bolcheviks).
En réalité, Lénine et Trotsky disaient : la révolution bourgeoise en Russie ne peut être faite QUE par l'insurrection du prolétariat - l'insurrection du prolétariat ayant une tendance objective à se développer sur une échelle internationale -, il nous est permis d'espérer, de par le degré de développement des forces productives MONDIALES, que cette insurrection russe provoque un mouvement général.
La révolution russe poussant à la révolution bourgeoise du point de vue du développement des forces productives en Russie, la réalisation du socialisme est très possible à condition d'un déclenchement mondial de la révolution. Lénine et Trotsky, de même que Rosa Luxemburg, pensaient que le niveau de développement des forces productives dans le monde entier, non seulement rendait le socialisme possible, mais encore le rendait nécessaire, ce niveau ayant atteint un stade qu'ils qualifiaient, en commun accord, "l'ère des guerres (mondiales) et des révolutions", en désaccord seulement sur les facteurs économiques de cette situation. Il fallait, pour que le socialisme fut possible, que la révolution russe ne restât pas isolée.
Kautsky répond, avec les mencheviks, que Lénine et Trotsky ne voyaient, dans la révolution, qu'un seul facteur "volontariste" de prise de pouvoir par un "putsch" bolchevik, allant même jusqu'à comparer le bolchevisme au blanquisme.
Tous ces marxistes et socialistes "éclairés" étaient justement ceux que Harper semble citer en exemple, ceux qui avaient "multipliés les avertissements", qui étaient contre "la direction du mouvement ouvrier international par les russes", comme Kautsky :
Comparé à toute la distinction savante de Kautsky entre Russie retardataire et Occident, entre "marxistes russes" et occidentaux, on retrouve ici toutes les critiques des marxistes "centristes" apparentés à Kautsky.
Ils reprochaient tous, Kautsky en tête, de ne pas avoir considéré le fait de l'état arriéré de l'économie russe, alors que Trotsky avait, depuis longtemps, et le premier dès 1905, répondu d'une façon magistrale, à tous ces "honnêtes pères de famille" (Lénine), comment l'état AVANCÉ de la concentration industrielle en Russie d'une part et, d'autre part, sa situation retardataire du point de vue social (retard dans la révolution bourgeoise), en faisait un pays prédisposé à un état révolutionnaire constant et où la révolution NE POUVAIT QU'ÊTRE PROLETARIENNE OU NE PAS ÊTRE.
Bâtissant sa théorie et sa critique philosophique sur la théorie et la critique historico-économique de Kautsky, Harper dit que, du fait de la situation arriérée de l'économie russe et du fait de l'inéluctabilité de la révolution bourgeoise en Russie, du point de vue économique, la philosophie de la révolution russe était obligée de prendre le marxisme Ière manière, c'est-à-dire révolutionnaire-démocrate-bourgeois-feuerbachien - "la religion est l'opium du peuple" (critique de la religion) -, et que c'était normal que Lénine et ses amis n'aient pas pris le marxisme 2ème manière, dialectique-révolutionnaire-prolétarien - "l’existence sociale conditionne la conscience" -. [Il oublie seulement de dire - et il est impossible que Harper ne sache pas cela - que la lutte essentielle des bolcheviks était axée contre tous les courants à leur droite dans la social-démocratie, gouvernementaux et centristes, avant 1918 ; et cela très largement, à travers toute la presse européenne et des brochures dans toutes les langues, alors que "Matérialisme et Empiriocriticisme" n'a été connu que très tard par un large public russe, traduit encore plus tard en allemand et encore plus tard en français, et presque pas lu en dehors de la Russie ; on est en droit de se demander si l’esprit de "Matérialisme et Empiriocriticisme" était contenu dans ces articles et brochures, choses que Harper n’a même pas tenté de démontrer et pour cause !]
Et il conclut de là, comme Kautsky, que "malgré" la conception volontariste de la lutte de classe de Lénine et Trotsky - qui voulaient "faire du prolétariat russe le chef d'orchestre de la révolution mondiale" - la révolution était fatalement vouée à être bourgeoise philosophiquement, du fait que Lénine et ses amis avaient émis un mode de pensée philosophique-critique-matérialiste-bourgeois-feuerbachien (Marx Ière manière).
Ce fait fait rejoindre, dans leur critique de la Révolution russe, Kautsky et Harper, quant au fond du problème mais aussi quant à la forme qu'ils donnent à leur pensée et à leur critique des bolcheviks, où ceux-ci sont accusés d'avoir voulu diriger la révolution mondiale du Kremlin.
Mais il y a mieux ; Harper démontre, dans son exposé philosophique, que Engels n'était pas un matérialiste dialecticien, mais encore profondément attaché, quant à ses conceptions dans le domaine de la connaissance, aux sciences de la nature et au matérialisme bourgeois. Cette théorie, pour être vérifiée, demanderait une exégèse que Harper n'a pas fournie au passif de Engels, alors que Mondolfo, dans un ouvrage important sur le matérialisme dialectique, semble vouloir démontrer le contraire, ce qui prouve que cette querelle n'existe pas d'aujourd’hui ; quoi qu'il en soit, je crois que les jeunes générations pourront voir, dans les générations qui les ont précédées, ce que nous pouvons constater chez Lénine ou chez Engels, qui faisaient une critique des philosophies de leur temps, en partant d'un même niveau de connaissance scientifique et parfois par trop schématisé, alors qu'on doit surtout étudier leur attitude générale non en tant que philosophes ; mais d’abord vérifier s'ils se situent sur le terrain de la praxis, des thèses de Marx sur Feuerbach, dans leur comportement générale.
Dans ce sens, on admettra comme se rapprochant beaucoup plus de la réalité ce que Sydney Hook dit de l'œuvre de Lénine dans "Pour comprendre Marx" :
Le témoignage vivant et l'expression la plus vraie de ce que dit Sydney Hook et qui rejette Harper du côté des Plekhanov–Kautsky est cette illustration de Trotsky ("Ma Vie"). Parlant de Plekhanov, il dit : "Ce qui le démolissait c'était précisément ce qui donnait des forces à Lénine : l'approche de la révolution. Plekhanov fut le propagandiste et le polémiste du marxisme, mais non pas le politique révolutionnaire du prolétariat. Plus la révolution devenait imminente, plus il sentait le sol lui glisser sous les pieds."
On voit donc que ce n'est pas tant la thèse philosophique de Harper qui est originale (elle est au contraire une mise au point après tant d’autres), mais surtout la conclusion qu'il en tire.
Cette conclusion est une conclusion fataliste du genre de celle de Kautsky. Kautsky, dans sa brochure "Rosa Luxemburg et le Bolchevisme", cite une phrase que Engels lui aurait écrite dans une lettre personnelle :
C'est ce que Kautsky veut démontrer dans sa brochure ; c'est ce que Harper arrive à démontrer (pour ceux qui veulent le suivre dans sa conclusion) dans "Lénine Philosophe" ; et, après avoir combattu le matérialisme bourgeois chez Lénine et chez Engels, il en arrive à une conclusion mécaniste des plus vulgaire de la révolution russe, "produit fatal", "fin véritable et non illusoire", "la révolution russe a produit ce qu'elle devait produire, c'était écrit dans "Empiriocriticisme..." et dans les conditions de développement économique russe", "le prolétariat mondial devait simplement lui servir de couverture idéologique marxiste..."
"(…) la nouvelle classe au pouvoir s'emparant tout naturellement de cette forme de penser du Léninisme, matérialiste bourgeoise, pour s'emparer du pouvoir et lutter contre les couches de la bourgeoisie capitaliste établie, qui sont philosophiquement retombées vers le crétinisme religieux, le mysticisme et l’idéalisme, en même temps qu’elles sont devenues conservateurs et réactionnaires ; ce vent frais, cette nouvelle philosophie, cette nouvelle classe capitaliste d'État, d'intellectuels et de techniciens, trouve sa raison d'être dans "Empiriocriticisme..." et dans le Stalinisme, et elle "monte" dans tous les pays, etc., etc."
Donc, en quelque sorte : Marx première manière=Lénine, Empiriocriticisme=Staline !!!
C'est ce que Burnham a très bien compris sans connaître Harper ; c'est ce que de nombreux anarchistes se plaisent à répéter sans en rien comprendre. Il est évident que Harper ne dit pas cela avec autant de brutalité, mais le fait qu'il ouvre la porte à toutes les conclusions des apologistes bourgeois et anarchistes de Burnham suffit à démontrer la tare constitutive de son "Lénine philosophe".
Ensuite, quand il est amené à tirer les enseignements "prolétariens purs" de la révolution russe (je fais remarquer qu'on dit toujours, dans le langage Harper-Kautsky, "la révolution russe" et rarement "la révolution d'Octobre", distinction qui doit leur écorcher la plume), quand il tire cet enseignement "prolétarien pur" en séparant l'action de la classe ouvrière russe et "l’influence bourgeoise des bolcheviks", il en arrive à dire que c'est surtout dans ses grèves généralisées et dans les soviets (ou conseils) "en soi" qu'a produits la révolution russe, qu'elle est un enseignement positif pour le prolétariat :
Le détachement "homme par homme" de l’idéologie bourgeoise, en plus que si il était réalisable remettrait le devenir du socialisme à la fin des siècles et ferait apparaître la doctrine de Marx comme une belle légende qu'on raconte aux enfants des prolétaires pour leur donner du courage à envisager la vie ; de plus, nous sommes dans une société bourgeoise dont le caractère social primordial est que chaque homme, pris homme par homme, dans le prolétariat lui-même, ne se détache pas homme par homme, mais pas du tout de l'idéologie dominante, ce qui fait de cette idée une "idée" qui garde éternellement sa qualité d'idée. Au contraire, la classe ouvrière, dans son ensemble, parvient à s'en détacher dans certaines conditions historiques où elle entre plus violemment en heurt avec le vieux système que dans d'autres. Il n'y a pas de socialisme réalisable "homme par homme", à la manière des vieux réformistes qui croyaient "qu’il fallait réformer d'abord l'homme avant de réformer la société", alors que les deux ne sont pas séparables ; la société change quand l'humanité entre en mouvement pour la faire changer, et le prolétariat entre en mouvement non "homme par homme", mais "comme un seul homme", quand il se trouve placé dans des conditions historiques spéciales.
Le fait que Harper répète, sous une forme apparemment nouvelle, les vielles sornettes réformistes, lui permet, sous un verbiage philosophico-dialectique, d'escamoter les problèmes principaux, axes de la révolution russe, et de les reléguer dans les oubliettes des "raisons d'État russes", qui ont tout de même un peu bon dos en ce moment. Il s'agit de la position de Lénine contre la guerre et de la théorie de Trotsky sur "la révolution permanente".
Eh bien oui, Messieurs Kautsky-Harper ! On peut toucher des points justes dans une critique purement négative des théories philosophies ou économiques de Lénine et de Trotsky. Mais, cela ne veut pas dire que vous ayez acquis pour cela une position révolutionnaire ; et, dans leurs positions politiques au cours de la révolution russe, dans la phase cruciale de l’insurrection, c'étaient Lénine et Trotsky qui étaient vraiment des révolutionnaires marxistes.
Philosophiquement, il ne suffit pas, vingt ans après la bataille et après y avoir participé soi-même parmi les chefs de file, de s'apercevoir que tout cela n'a eu pour résultat que l'État stalinien et de dire que ceci est le produit de cela. Il faut aussi se demander COMMENT Lénine et Trotsky pouvaient s'appuyer sur le mouvement ouvrier international et POURQUOI ; et nous dire franchement si c'est le stalinisme qui est le produit fatal de ce mouvement.
Cela, Harper est, avec Kautsky, incapable de nous le dire parce que, dans leurs positions politiques, face a la bourgeoisie, dans la guerre impérialiste ou dans une période révolutionnaire montante, ils n'ont pas de conceptions qui leur permettent d'aborder ces problèmes ; ils ne les connaissant pas. Ils connaissent ainsi Lénine "en tant que philosophe" ou en tant que "chef d'État", mais ils ne connaissent pas Lénine en tant que marxiste révolutionnaire, le vrai visage de Lénine face à la guerre impérialiste et celui de Trotsky face à la conception mécaniste du développement capitaliste "fatal" de la Russie. Ils ne connaissent pas le vrai visage d'Octobre, qui n'est pas celui des grèves de masses, et pas non plus uniquement celui des soviets, soviets auxquels Lénine n'était pas attaché d'une manière absolue (comme Harper) parce qu'il jugeait, lui, que les formes du pouvoir du prolétariat sortaient spontanément de sa lutte en même temps qu'elle. Et, en cela, je crois que Lénine était aussi plus marxiste parce qu'il n'était pas attaché aux soviets ni aux syndicats ni au parlementarisme (même s'il se trompait), d'une manière définitive, mais d'une manière appropriée à un moment de la lutte de classe, crée par et pour elle.
Tandis que l'attachement quasi théologique de Harper à ses conseils le fait aujourd’hui, de ce côté également, prendre une forme de cogestion des ouvriers dans le régime capitalisme, comme un apprentissage du socialisme. Ce n'est pas le rôle des révolutionnaires de perpétrer un apprentissage de ce genre ; avec celui de l'apprentissage "homme par homme" de la théorie du socialisme, l'humanité est condamnée à être l'esclave éternelle et éternellement aliénée, avec ou sans conseil, avec ou sans "raden-kommunisten" et leurs méthodes d'apprentissage du socialisme en régime capitaliste, vulgaire réformisme, l'envers de la médaille kautskysme.
Quant à la lutte de classe "propre", "par les moyens appropriés", la grève etc., on en a vu les résultats ; elle rejoint la théorie de la gréviculture des trotskistes actuels et des anarchistes, qui perpétuent actuellement la vielle tradition des "trade-unionistes" et des "économistes", que le "Que faire ?" de Lénine critiquait si violemment. Ce qui fait que la position anti-syndicale des “Raden-Kommunisten", pour être juste, pour nous, du point de vue purement négatif, n’en est pas moins fausse "en elle-même" parce que les syndicats sont remplacés par des petits frères, les soviets, et jouent le même rôle. On croit qu'il faut remplacer le nom pour changer le contenu. On n'appelle plus le parti, parti, les syndicats, syndicats. Mais, on les remplace par les mêmes organisations qui ont les mêmes fonctions et qui portent un autre nom. Qu'on appelle un chat "Raminagrobis", il aura, pour nous, la même anatomie et le même rôle sur la terre, sauf pour certains pour qui il sera devenu un mythe ; et c'est curieux que des philosophes, des matérialistes “dialecticiens” aient l'esprit aussi borné et les vues aussi étroites pour tenter de nous faire avaler, comme un monde nouveau, le monde de leurs constructions mythologiques, de "Raminagrobis" par rapport au monde des chats.
C’est dans le fond assez normal. Dans l'ancien monde, un Kautsky était un vulgaire réformiste ; dans le monde nouveau, trotskistes, anarchistes et raden-communistes sont des "révolutionnaires authentiques", alors qu'ils sont beaucoup plus grossièrement réformistes que le fin théoricien du réformisme, Kautsky.
Le fait que Harper reprenne des arguments classiques du réformisme bourgeois -mencheviks et kautskistes (et, plus récemment, la rencontre de ce point de vue et de celui de Burnham)- contre la révolution russe peut ne pas tellement étonner. Au lieu de chercher dans cette époque révolutionnaire à tirer des enseignements en marxiste (tel que Marx et Engels ont, par exemple, tiré des enseignements de la Commune de Paris), Harper veut condamner "en bloc" la révolution russe et le bolchevisme qui y est attaché, (tout autant que le blanquisme et le proudhonisme étaient attachés à la Commune de Paris).
Harper s'approche très près de la réalité et si, au lieu de chercher à condamner "les bolcheviks appropriés au milieu russe", il s'était demandé quel était le niveau de pensée de cette gauche de la social-démocratie, dont tous étaient issus, il aurait pu tirer de toutes autres conclusions dans son livre, parce qu'il aurait vu que ce niveau (même chez les plus développés du point de vue de la dialectique) ne permettait pas de résoudre certains problèmes auxquels se heurtait la révolution russe (dont le problème du Parti et de l'État), problèmes sur lesquels, à la veille de la révolution russe, aucun marxiste n'avait des idées précises (et pour cause).
Dans l'ensemble des connaissances philosophiques, économiques et politiques - nous l'affirmons et nous allons tenter de le démontrer -, ce sont les bolcheviks qui étaient, en 1917, parmi les plus avancés des révolutionnaires du monde entier et cela, en grande partie, grâce à la présence de Lénine et de Trotsky.
Si les évènements sont venus apparemment les contredire, ce n'est pas à cause de leur développement intellectuel approprié au "milieu russe", mais cela est dû au niveau général du mouvement ouvrier international, ce qui, également, pose des problèmes philosophiques que Harper n'a même pas voulu aborder. (à suivre)
PHILIPPE
[1] Voir plus loin les citations de Kautsky et "La doctrine du prolétariat occidental"
[2] Et ceci pour le "milieu spécifiquement russe" de Harper-Kautsky : "…la doctrine matérialiste, écrit Marx, affirmant que les hommes sont des produits de leur milieu et de leur éducation, et que les hommes différents sont les produits de milieux et d’éducation différents, oublie que le milieu lui-même a été transformé par l'homme et que l'éducateur doit à son tour être éduqué. C'est pourquoi elle sépare la société en deux parties, dont l'une est élevée au-dessus de l'ensemble. La simultanéité des changements parallèles dans le milieu et dans l’activité humaine ne peut être rationnellement comprise qu'en tant que pratique révolutionnaire…" (D’après Marx-Engels "Thèses sur Feuerbach" – Sydney Hook- "Pour comprendre Marx", p.76).
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