Le combat des Gilets Jaunes n’appartient pas à la lutte de classe du prolétariat !

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En apparence, la situation sociale semble agitée. Les “gilets jaunes” ne désarment pas après plus de quatre mois de mobilisation. Les syndicats multiplient les grèves locales et les journées d’action. Certains appellent même à une “convergence des luttes”.

Indéniablement, la colère est immense au sein de la population. L’aggravation de la pauvreté et le chômage, la morgue et l’opulence des dirigeants, la violence étatique qui réprime les contestataires, les menaces incessantes d’une crise économique mondiale qui devrait encore s’aggraver ne peuvent que provo­quer encore plus de grogne dans la population.

Pourtant, les expressions actuelles de cette colère légitime, notamment celle des “gilets jaunes”, n’inquiètent nullement la bourgeoisie. Bien au contraire, elle est parfaitement capable de les utiliser pour empêcher que resurgisse la lutte de classe du prolétariat

La bourgeoisie utilise le mouvement des gilets jaunes contre la classe ouvrière

Le mouvement des “gilets jaunes” est d’une incroyable longévité. Certains ronds-points sont occupés en continu depuis fin novembre ! C’est dire la détermination qui anime ces quelques milliers “d’irréductibles”. Pourtant, ce jusqu’au-boutisme désespéré ne fait pas trembler la bourgeoisie française. Au contraire, la classe dominante exploite ce mouvement interclassiste sans perspective pour à la fois entretenir les illusions sur la possibilité d’un capitalisme plus juste et plus humain, car prétendument plus démocratique, et renforcer l’arsenal répressif de son “État de droit”.

La bourgeoisie a exploité au mieux LA revendication centrale des “gilets jaunes”, celle du Référendum d’initiative citoyenne (RIC), en lançant son “Grand débat national”. Elle entretient ainsi les illusions sur son système et sa démocratie en mettant dans toutes les têtes une fausse alternative : participer au “Grand débat” ou organiser ses propres discussions entre “gilets jaunes”. “Nous, on a organisé un vrai grand débat des “gilets jaunes” dans la salle municipale qu’on nous a prêtée” se félicite, par exemple, l’un des “gilets jaunes” des ronds-points de l’Yonne. En réalité, ces discussions organisées par le gouvernement ou par les “gilets jaunes” (dans des salles municipales prêtées… par les maires), sont les deux faces de la même médaille : opposées en apparence, elles forment un tout. Tous ces “Grands débats”, quels qu’ils soient, se fondent sur le souhait d’une “véritable démocratie”, c’est-à-dire d’une plus grande écoute, d’une meilleure prise en compte de la parole du “peuple” par les institutions démocratiques. Or, ce système “démocratique” n’est qu’une mystification masquant que tous les gouvernements sont les gestionnaires du capital national, où une classe minoritaire exploite les prolétaires.

Une partie des “gilets jaunes” a conscience de la vacuité de ces pala­bres ; eux veulent imposer leurs revendications par la force. Les images du prestigieux restaurant Le Fouquet’s incendié lors de l’ “acte XVIII” ont ainsi fait le tour du monde. Le samedi 16 mars, quelques centaines de “black blocs” et “gilets jaunes” émeutiers ont d’abord tenté, sans succès, de prendre d’assaut l’Arc de triomphe, comme le 1er décembre, puis ont saccagé l’avenue des Champs-Élysées et les rues avoisinantes, principalement en brûlant des kiosques et en brisant des vitrines pour attaquer les symboles du capitalisme. “C’est pire que le 1er décembre. Mais Macron ne veut rien entendre ! Jusqu’où va-t-il falloir aller pour qu’on nous écoute ?” témoigne une manifestante, qui vient d’être gazée, à un journaliste de Libération. En une phrase, cette dame a résumé à la perfection la situation. Ces “gilets jaunes” veulent être “écoutés”. Mais ils ne savent pas comment être “reconnus” et “entendus” autrement qu’en détruisant et en sacca­geant : “Écoutez-nous, sinon on brûle tout !” pourrait être leur devise.

Ce mouvement est un mélange d’illusions démocratiques, de dé­sespoir absolu et de violence aveugle. Cette révolte du désespoir est donc également infestée par le nihilisme des “black blocs” qui prônent partout : “La France est une vitrine, moi un pavé”. À chaque manifestation, un tag revient d’ailleurs sur les murs : “Le peuple applaudit les casseurs”. Le “peuple” peut bien applaudir, ces actes de destruction ne sapent en rien les fondements du système, ils sont comme des piqûres d’insectes sur la peau d’un éléphant. Pire, ils permettent à la bourgeoisie et son gouvernement de légitimer le renforcement juridique et policier de son arsenal répressif à l’image de la “loi anti-casseurs” adoptée par le parlement.

Il est vrai que le 1er décembre, le chaos qui s’est répandu dans les rues de Paris a contraint Macron à distribuer quelques miettes (primes de fin d’année, etc.) pour faire croire qu’il avait entendu le “petit peuple” qui n’arrive plus à joindre les deux bouts, tout en restant déterminé à ne pas reculer sur une des proncipales revendications des “gilets jaunes” : le retour de l’Impôt sur la fortune (supprimé par le “Président des riches”).

Est-ce la preuve que seule la me­nace d’un Paris en flammes avec le slogan “On ne lâchera rien !” serait efficace ? Aucunement ! Début décembre, les images des forces de l’ordre incapables de neutraliser des centaines de casseurs dans les lieux les plus touristiques de la capitale ont fait le tour du monde. En réalité, il est apparu de plus en plus évident que le gouvernement Macron avait laissé faire les “black blocs”, quitte à laisser saccager les commerces de l’avenue des Champs-Élysées (ce sont les assurances qui payeront les réparations !).

Tout le monde s’attendait à ce que les “gilets jaunes” fassent un nouveau coup d’éclat lors de leur “Acte XVI” (à la date à laquelle devait prendre fin le “Grand débat”). Le mot d’ordre des leaders “radicaux” des “gilets jaunes” : “Marchons sur l’Élysée !”, avait en effet circulé sur tous les réseaux sociaux (Prescilla Ludovsky avait même réussi à passer à tra­vers les mailles du filet pour se rendre devant le Ministère de l’Intérieur, place Beauvau !). C’est donc ce qui s’est passé, le samedi 16 mars, où les Champs-Élysées ont servi de champs de bataille entre les CRS et les “gilets jaunes”, et de terrain de jeu aux bandes de casseurs professionnels, sans que les forces de répression aient complètement perdu la maîtrise de la situation (contrairement au 1er décembre). Si le gouvernement et son Ministre de l’Intérieur avaient voulu protéger la plus belle avenue du monde, ils auraient parfaitement pu déployer leurs cars de flics, leurs cordons de CRS et même les blindés de la gendarmerie pour bloquer tous les accès. Il faut être particulièrement naïf pour imaginer que le gouvernement a été complètement dépassé par une situation “inattendue” !

Si Macron et sa clique du gouvernement ont laissé faire, c’est d’abord pour obliger les autres partis électo­raux concurrents et “l’opinion publique” à resserrer les rangs autour de la défense de l’État républicain “menacé par le chaos” et les actes de destruction des casseurs déguisés en gilets jaunes ou en costume noir : la loi anti-casseurs ne devait plus être contestée. On a pu entendre Macron déclarer que “personne ne peut tolérer que la République soit attaquée au nom du droit de manifester”. Il fallait donc faire l’union nationale, contre le vandalisme avec “la plus grande fermeté”, et donc faire accepter à tout le “peuple” de France les mesures de renforcement de l’État policier contre tous ceux qui manifestent “illégalement” et veulent mettre “la République en danger”.

Face à la critique de l’incurie du gouvernement Macron à empêcher les émeutes et les pillages dans les beaux quartiers de Paris, la stratégie du gouvernement a été de trouver un bouc émissaire : le Préfet de Paris a servi de fusible !

L’hyper-médiatisation du mouvement des “gilets jaunes” depuis le mois de novembre a occupé tous les esprits. Depuis le début, ce mouvement fait la Une de l’actualité avec toutes sortes de débats politiques et autres polémiques entre les différentes cliques bourgeoises ; toutes sortes d’experts et autres spécialistes en “sociologie des mouvements sociaux” sont régulièrement invités sur les plateaux de télévision pour nous tenir en haleine sur l’issue de ce mouvement “inédit” et “original”. Une telle publicité pour les “gilets jaunes” permet d’amuser la galerie en faisant croire qu’il s’agit d’une forme moderne de la lutte de classe (alors qu’il s’agit d’une révolte désespérée et sans perspective de citoyens français en colère contre la politique de Macron !).

La bourgeoisie et son gouvernement tirent profit de la médiatisation à outrance de ce mouvement social pour semer la confusion au sein la classe ouvrière. En polarisant toute l’attention sur les actions spectaculaires des “gilets jaunes”, la classe dominante vise aussi à empêcher le prolétariat des grandes concentrations urbaines de se mobiliser sur son propre terrain de classe, de défendre ses propres intérêts de classe exploitée, et non pas d’être au coude à coude avec les petits patrons et les petits commerçants paupérisés par l’augmentation des taxes et qui réclament une plus grande “justice fiscale” en usant de méthodes qui ne sont absolument pas celles de la classe ouvrière.

Syndicats et gauchistes appellent à “l’unité populaire” avec les “gilets jaunes”

Les salariés, les chômeurs, les précaires, les retraités n’ont plus conscience d’appartenir à une classe sociale totalement distincte de la petite-bourgeoisie, une classe exploitée qui est la seule force de la société capable de remettre en question de fond en comble le système capital­iste. Aujourd’hui, le prolétariat a perdu son identité de classe et la mémoire de ses grandes luttes révolutionnaires du passé que les campagnes de la bourgeoisie ont cherché à gommer ou à dénaturer. Les mouvements sociaux actuels sont l’expression de cette très grande difficulté du prolétariat à s’affirmer sur la scène sociale : malgré la colère profonde et générale face aux attaques incessantes de la bourgeoisie contre toutes les conditions de vie des travailleurs exploités, de nombreux prolétaires se sont mis à la remorque du mouvement citoyen, nationaliste et interclassiste des “gilets jaunes”, revendiquant maintenant “la nécessaire amélioration des institutions” et “la probité des dirigeants”.

Dans ce contexte, les syndicats en profitent pour se remettre en selle en occupant, eux aussi, le terrain social et en entrainant un maximum de prolétaires derrière leurs banderoles.

Ainsi, depuis plusieurs mois, ces organes de l’État bourgeois, spécial­istes du sabotage des luttes, tentent de mobiliser la classe dans des journées de grèves sans lendemain et des manifestations bien encadrées où chaque secteur et chaque corporation sont scrupuleusement séparés les uns des autres. Le 28 mars, à Paris, les syndicats appelaient à pas moins de cinq rassemblements et mobilisations différentes, à des endroits et à des horaires différents. Dans les entreprises, là où les exploités n’en peuvent plus de la dégradation continuelle de leurs conditions de travail, là où le ras-le-bol est trop grand, les syndicats orchestrent des grèves isolées (donc impuissantes) et interminables afin d’épuiser la combativité des grévistes, les démoraliser et les amener à se dire que lutter ne sert à rien. Ce morcellement des luttes par entreprise et par corporation vise à saper toute unité de la classe ouvrière et ne fait qu’accroître le sentiment d’impuissance. Ainsi, par exemple, 150 postiers des Hauts-de-Seine, encadrés par Sud et la CGT, sont en grève depuis un an ! Tous seuls, dans leur coin, avec des revendications spécifiques à leur corporation.

Dans ce contexte, l’appel à la “convergence” entre le mouvement des “gilets jaunes” et les mobilisations syndicales ont pour but de noyer encore un peu plus la lutte de la classe ouvrière dans la révolte du “peuple”. Partout, on voit se multiplier des gilets de couleurs différentes, spécifique à chaque secteur ou corporation. Aux assisantes maternelles : le “gilet rose”, aux cégétistes : le “gilet rouge”, aux travailleurs indépendants des travaux publics : le “gilet orange”, aux enseignants (plus originaux) : le “stylo rouge” ! Non seulement, les syndicats divisent par secteur et par boîte, comme ils le font systématiquement depuis un siècle, mais, en plus, les ouvriers atomisés doivent maintenant se diluer dans le “peuple” et disparaître en tant que classe.

Les syndicats, CGT en tête, ont ainsi organisé un grand carnaval multicolore le 5 février dernier en appelant à une journée de “grève générale” contre la politique d’austérité de Macron et en appelant les “gilets jaunes” à faire converger leur lutte avec celle de tous les travailleurs et de tous les pauvres. Tous les cortèges de prolétaires en colère : ouvriers du secteur privé, de la fonction publique, retraites, chômeurs, étudiants, travailleurs immigrés… tous étaient bien encadrés pour défiler derrière les ballons et la sono de la CGT ! Cette manifestation balade a donné lieu, à Paris, à une véritable cacophonie où La Marseillaise et le drapeau tricolore des petits groupes de “gilets jaunes” faisaient écho à L’Internationale et aux drapeaux rouges ou noirs des trotskistes (du NPA et de LO) et des anarchistes (de la CNT) ! Pour couronner le tout, on a eu droit aux provocations policières des CRS matraquant sans vergogne des femmes et des retraités qui défilaient tranquillement vers la place de la Concorde où la manifestation a été rapidement dispersée par des jets de grenades lacrymogènes, sans que les diri­geants de la CGT n’émettent la moindre protestation ni pendant ni après cette journée de “grève générale” ! Faut-il croire que le parcours et la dispersion violente de cette manifestation ont été négociés entre la CGT et la Préfecture de police ?

Le spectre de la lutte de classe n’a pas disparu

L’autonomie du prolétariat face à toutes les autres classes de la société est la condition première de l’épanouissement de sa lutte vers le but révolutionnaire. Toutes les alliances, et particulièrement celles avec des fractions de la bourgeoisie, ne peuvent aboutir qu’à son désarmement devant son ennemi en lui faisant abandonner le seul terrain où il puisse tremper ses forces : son terrain de classe” (Point 9 de la Plateforme du CCI).

La classe ouvrière est la classe révolutionnaire, elle seule porte une perspective pour toute l’humanité. Alors qu’aujourd’hui, elle éprouve de très grandes difficultés à imposer sa lutte en tant que classe autonome ayant des intérêts propres à défendre, plus que jamais il faut rappeler ce qu’écrivait Marx : “Il ne s’agit pas de savoir quel but tel ou tel prolétaire, ou même le prolétariat tout entier, se représente momentanément. Il s’agit de savoir ce que le prolétariat est et ce qu’il sera obligé historiquement de faire, conformément à cet être” (La Sainte Famille). Les journées insurrectionnelles de juin 1848 et la Commune de Paris en 1871, les lut­tes des années 1890 en Belgique, les combats révolutionnaires en Russie de 1905 et 1917 en Europe orientale, la révolution allemande de 1918, le mouvement prolétarien de Mai 1968 en France, de Pologne en 1980, etc., n’ont rien de commun avec le mouvement populaire, “radical” et jusqu’au-boutiste des “gilets jaunes”.

Si la classe ouvrière a momentanément perdu confiance dans ses potentialités révolutionnaires, à agir en tant que classe autonome, la bourgeoisie, elle, a parfaitement conscience que le prolétariat est le fossoyeur du capitalisme et qu’il n’a pas disparu. C’est pour cela que la classe dominante a tout intérêt à exploiter au maximum le mouvement interclassiste des “gilets jaunes” contre la conscience du prolétariat. C’est pourquoi, depuis des mois, elle entretient la colère des “gilets jaunes” par des provocations policières et une répression destinée à mettre de l’huile sur le feu dans l’engrenage de la violence, tout en utilisant l’arme des syndicats pour saboter toute tentative des ouvriers de se mobiliser sur leur propre terrain de classe, avec leurs propres méthodes de lutte. La bourgeoisie fait tout pour que le prolétariat continue d’être amnésique. Elle fait tout pour gommer les antagonismes de classe en cherchant à diluer la classe ouvrière dans le “peuple”. Car elle sait que les attaques économiques toujours plus violentes contre les conditions de vie de la classe ouvrière risquent de faire resurgir la vraie lutte de classe !

 

Lio, 31 mars 2019

 

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Situation en France