La crise économique réapparaît en France

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Devant les signes évidents d’une baisse des prix agricoles et de l’or en France, la première pensée qui vient consiste à considérer ces symptômes comme annonciateurs d’une nouvelle crise générale. Comme celle de 1929 et celle de 1938, nous assistons nettement à une chute des prix agricoles et à un resserrement du crédit bancaire. Une mévente des produits industriels de simple consommation s’affirme de plus en plus.

Est-ce que nous nous trouvons en face d’une nouvelle crise qui débute, ou bien est-ce toujours la même crise de 1929 qui, n’ayant jamais été résolue, remonte à fleur d’eau ?

Aucune des caractéristiques qui ont indiqué la fin des crises cycliques classiques du siècle dernier n’est apparue après 1929. Le premier pays à réagir contre la crise de 1929 fut l’Allemagne, qui, par une autarcie très fermée et une production de guerre s’affirmant au détriment d’une production de simple consommation, pallia momentanément les effets de la crise. Les pays qui, comme la France, tardèrent à s’aligner sur cette nouvelle perspective économique -celle de l’Allemagne- firent les frais d’une rechute de crise en 1937 et 1938. Ainsi, vers cette date, la production industrielle américaine accusait un recul de 30 %, en France, la production agricole et industrielle chutait de 40%. La reprise de la production à un rythme normal n’était alors que le fruit des nécessités de la guerre.

La crise de surproduction dans laquelle le monde est plongé depuis 1929 n’est donc pas encore dépassée. Si les phénomènes de pénurie et de famine que nous avons connus pendant les années de guerre semblent infirmer notre interprétation -continuation de la crise de 1929-, il est très malaisé d’expliquer que, trois ans après la fin de la guerre, malgré un niveau de vie très bas, des phénomènes précis de baisse se déclenchent et tendent à persister.

La pénurie des biens de consommation a brusquement fait place à l’abondance de ces mêmes biens. De plus, tous les secteurs de production lourde qui se rabattent à la simple consommation -charbon domestique, automobile, etc.- indiquent une surproduction, tandis que ces mêmes secteurs, travaillant pour l’industrie lourde, n’arrivent pas à satisfaire la demande : charbons industriels, fonte, acier, pétrole. Les textiles présentent en France ce double aspect : pénurie des matières premières -surtout le coton- et abondance des produits finis ou tissus.

Comment comprendre ce début de marasme ? La guerre, en concentrant la production au maximum, peut non seulement faire travailler la branche des moyens de production, mais aussi rattacher la branche des moyens de consommation à la guerre, ne laissant aux populations civiles que le strict minimum de subsistance. Ainsi, le trop-plein de produits de consommation qui, aujourd’hui, tendent à alourdir le marché, se trouvait résorbé par les besoins de la guerre.

Aussi, dès que la consommation courante de la guerre ne se fait plus sentir, la crise réapparaît avec toutes ses caractéristiques et ses contradictions, sans qu’aucune d’entre elles n’ait été dépassée. La crise de surproduction s’accompagne donc d’une crise de sous-consommation à l’état endémique depuis 1929. Sous-consommation dans le sens capitaliste, c’est-à-dire diminution de la consommation solvable.

Résumé de la situation économique actuelle

Si nous résumons la situation économique actuelle dans le monde, et en particulier en France, deux points essentiels et contradictoires ressortent :

a) La production lourde se débat dans une pénurie grandissante de matières premières, bien que dans les pays encore sous l’empreinte du capital monopoliste, des signes évidents de réduction de la production tentent de se manifester. Ainsi, en France et en Angleterre, la production d’acier, sous l’impulsion de l’État, tend à s’accroître, tandis qu’en Amérique, le monopole de l’acier cherche à réduire la production. Il a fallu l’intervention de Truman pour que la production de fer se maintienne et même croisse. De même, en Allemagne, la production de houille et d’acier rattrape le niveau de 1938-1939.

b) La production des biens de consommation ne trouve plus un marché au besoin grandissant comme l’était l’armée. Produits alimentaires, textiles, meubles ont vite fait de saturer le marché des populations civiles et ne trouvent pas, comme soupape de sûreté, la consommation militaire.

De ces deux points, il apparaît donc un écart entre les tendances de la production des moyens de production et de consommation lourde, et celles de la production des moyens de simple consommation.

Est-ce que cet écart persistera entre ces deux branches, ou bien tendront-elles à se rapprocher l’une de l’autre, et dans quel sens ?

Nous pensons, quant à nous, que la perspective de paix ou celle de guerre doit rapprocher les deux branches : dans le sens de la crise dans la perspective de paix, dans le sens de reprise en perspective de guerre.

En effet, le retard de la production lourde à suivre le mouvement de la production de biens de simple consommation provient de ce que la perspective économique sort à temps de la période de paix -où la saturation est atteinte malgré les grands travaux de reconstruction- pour déclencher une perspective de guerre d’une façon décisive.

Peut-être la dénomination "période de paix" est-elle un peu forcée pour qualifier la période entre deux guerres, mais nous ne la comprenons que dans ce sens.

La production des biens de consommation pourra encore, pour un certain temps, continuer à donner des signes de baisse, mais cela ne sera pas déterminant dans la conjoncture actuelle. La volonté de maintenir et d’accroître la production lourde détermine seule la conjoncture actuelle en l’orientant directement vers la guerre.

Cette volonté n’est pas une volonté de libre arbitre, mais découle directement de la phase actuelle du régime capitaliste, lequel, pour atténuer la crise, doit entreprendre la guerre.

La conjoncture politique présente n’est qu’une confirmation de la conjoncture économique de guerre : si, sur le plan international, nous assistions à un durcissement des positions des deux blocs, altéré par des appels pacifiques vides de contenu et de portée, sur le plan intérieur de chaque bloc, les secteurs nationaux précisent une politique d’alignement à la perspective de guerre et une politique intérieure d’épuration des milieux douteux qui permet aux discussions stratégiques militaires de donner la note directrice de ces politiques entre secteurs.

Ainsi, selon le résultat de la lutte en France et en Italie contre le parti stalinien, la stratégie de demain tiendra compte de l’Europe ou non.

Mais voyons plus particulièrement en France les mesures politiques prises dans la conjoncture de guerre présente.

Mesures politiques en France

Bien que l’élimination des staliniens du gouvernement remonte à mai 1947, pendant près d’un an, dans les coulisses, un lent travail d’épuration de l’armée et des grandes administrations s’est effectué. À la faveur des grèves et sous quelques prétextes que ce soit, les différents gouvernements ont opposé au chantage politique et social des staliniens la force de police et une démagogie appropriée. De mémoire, c’est l’affaire de la SNECMA et le limogeage de la direction stalinienne, la réorganisation des Houillères de France et la mise en disponibilité de la direction stalinienne. Viennent ensuite les décrets "Lacoste" et tout ce qu’ils comportent comme aliénation du droit de regard du syndicat. Dans l’armée et les administrations centrales, le nettoyage se fait en douceur et dans les coulisses. Enfin, au sein même de l’organisation syndicale, les courants politiques gouvernementaux — la SFIO en particulier — créent une scission qui se répercute sur le plan mondial, et c’est la naissance de la CGT-FO.

La mise sur un pied d’égalité des trois centrales syndicales : CGT, CGT-FO, CFTC -malgré la déproportion des forces- permet au gouvernement de ne pas être coupé des masses ouvrières, même si la CGT stalinienne provoque la grève.

Ainsi, pendant un laps de temps bien déterminé, une lutte sournoise, parfois violente, a opposé le gouvernement et le PCF. Dans cette lutte, le gouvernement sort vainqueur, c’est-à-dire libéré du novegotage stalinien de ces organismes. Conjointement, et au nom de la France "une et indivisible", une démagogie politique a accompagné cette lutte sournoise. Le gouvernement, pour faire entrer dans les mœurs le plan Marshall et ses conséquences, le PCF, pour créer un climat de méfiance et d’insécurité, rendant la position stratégique américaine en France vulnérable.

Parallèlement, les deux blocs effectuaient des mouvements internes de nettoyage se répercutant dans leurs zones respectives d’influence.

En France, le dernier acte de cette lutte sournoise se trouve être la grève des mineurs d’octobre 1948, qui dura plus d’un mois. Dans cette grève, nous avons défilé toute la gamme de la stratégie sociale, chaque parti se traitant de provocateur, chaque parti donnant dans la provocation, chaque parti faisant preuve de magnanimité et de mansuétude au point faible de la lutte. Démagogie et violence alternaient, et c’est le gouvernement qui eut le dernier mot. Mais fait plus important, parce que sorti vainqueur de la lutte, le cabinet Queuille pouvait attendre pour réaliser pleinement sa victoire. Ainsi, à chaque mouvement du PCF, Queuille ressortait de ses dossiers une arme juridique puisée dans la grève d’octobre 1948 : jugements des grévistes, demandes de levée d’immunité parlementaire, etc. Le PCF, il est vrai, cherchait de son côté le scandaleux et s’appuyait au besoin sur les gaullistes. Telle l’affaire St-Raphaël et Brice qui s’éteignit avec la maladie bien à propos de l’ex-garde des Sceaux : Mornet.

Mais bien qu’une telle lutte démagogique continuera à se poursuivre, nous assistons présentement à un tournant dans la lutte gouvernement-PCF -qui n’est que le prolongement de la lutte bloc américain, bloc russe- qui reflète bien plus clairement la perspective de guerre et la nécessité de passer à la lutte franche et ouverte.

Avec le Pacte Atlantique, les illusions russes au sujet de la France se sont évanouies ; aussi, après une réorganisation et une épuration de ses cadres, le PCF passe à l’attaque de front, sachant très bien ce qu’il encourt, prêtant le flanc volontairement, et ne cherchant à retirer de cette phase nouvelle que le trouble social et le sabotage réel.

Thorez, dans sa déclaration au comité central du PCF, pose clairement la perspective d’un conflit ; le conditionnel n’est employé que pour faire ressortir la prise de position pro-russe de ce parti. Le gouvernement Queuille n’attendait que cet acte pour passer à l’attaque et, froidement, comme si la coïncidence était le fait du hasard, il ressort la demande de levée d’immunité parlementaire de Thorez, Cachin, Bonte, ainsi qu’une drôle d’affaire d’espionnage ne touchant que des militants staliniens. Queuille déclare ouvertement à la presse anglo-américaine que la France se range du côté américain, et sous prétexte de séparatisme, liquide ouvertement les derniers noyaux staliniens dans les organismes d’État.

La perspective de guerre ainsi se précipite, et les deux blocs n’en sont plus à se gêner avec une démagogie d’autrefois. On pourrait dire : les jeux sont faits, rien ne va plus.

La lutte gouvernement-PCF se poursuivra tantôt violente, tantôt sourde, mais à visage découvert. Elle ressemblera plus à une lutte de contre-espionnage et de sabotage violent jusqu’à la troisième guerre impérialiste États-Unis contre Russie.

Conclusion

Répéter que la classe ouvrière est la grande perdante dans cette lutte est une réalité qui devra s’imposer de plus en plus dans la conscience des travailleurs, pour leur permettre de comprendre que le régime capitaliste ne peut les mener qu’à la guerre et à la barbarie, que ce soit du côté russe ou américain.

Et peut-être que cette conscience de vaincu donnera aux masses ouvrières la force de se hisser à la hauteur de leur mission historique : la Révolution prolétarienne contre la guerre impérialiste russo-américaine, le Socialisme révolutionnaire contre la Barbarie du Capitalisme d’État.

Mousso

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