Une réaction prolétarienne mais opportuniste à la dégénérescence de l’IC

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Le 15 octobre 1923, 46 membres du parti bolchevik faisaient parvenir une lettre secrète au Bureau politique du Comité central du parti pour dénoncer notamment l’étouffement bureaucratique de la vie interne au sein du parti. La « plate-forme des 46 » marquait ainsi l’acte de naissance de l’Opposition de gauche avec Trotsky comme figure de proue.

Les groupes trotskistes situent leurs racines dans l’Opposition de gauche qui donna naissance en 1938 à la IVe Internationale dont ils se revendiquent 

Toutefois, ils n’ont généralement pas jugé utile de célébrer cet anniversaire et son restés bien discrets sur leur prétendue filiation. Pour autant, le lien qu’ils tracent (et qu’ils ont toujours tracé) entre les révolutionnaires des années 20 et eux-mêmes se résume à ériger en principes politiques immuables ce qui constituait les “erreurs” du mouvement ouvrier de l’époque et non les positions révolutionnaires que la vague révolutionnaire de 17-23 avait permis de dégager. D’ailleurs, ce sont ces mêmes positions erronées qui servirent de terreau aux positions fondamentales du “trotskisme” qui, depuis la seconde guerre mondiale, sert de caution de « gauche » à la politique de l’État bourgeois contre la classe ouvrière.

Les conséquences désastreuses du reflux de la révolution sur l’IC

L’échec sanglant du prolétariat en Allemagne d’abord, en Hongrie ensuite, au cours de l’année 1919, fut le crépuscule de la vague révolutionnaire ayant surgi en octobre 1917 en Russie. S’en suivit le reflux des luttes dans le monde et le renforcement de l’isolement de la révolution en Russie. Cette situation pesa d’un poids très lourd sur l’Internationale communiste (IC) et le parti bolchevik qui commencèrent à adopter des mesures opposées aux intérêts de la classe ouvrière : soumission des soviets au Parti, embrigadement des ouvriers dans les syndicats, signature du traité de Rapallo([1]), répression sanglante des luttes ouvrières (Kronstadt, Petrograd 1921). L’adoption de telles orientations ne firent qu’accélérer le reflux de la révolution dont elles étaient elles-mêmes l’expression, suscitant des réactions de gauche aussi bien dans l’IC que dans le parti bolchevik. Lors du IIIe congrès de l’I.C. (1921), la gauche germano - hollandaise regroupée dans le KAPD, dénonça le retour au parlementarisme, au syndicalisme, comme une remise en cause des positions adoptées au Ier congrès en mars 1919. C’est aussi à ce congrès que la “Gauche Italienne” réagit vivement contre la politique sans principe d’alliance avec les “centristes” et la dénaturation des P.C. par l’entrée en masse de fractions issues de la social-démocratie.

Une réaction prolétarienne à la dégénérescence de l’Internationale communiste

Mais c’est en Russie même qu’apparurent les premières oppositions. Dès 1918, la revue « Kommunist » groupée autour de Boukharine, Ossinsky et Radek mettait en garde le parti contre le danger d’assumer une politique de capitalisme d’État. Entre 1919 et 1921, plusieurs groupes (« Centralisme démocratique », « l’Opposition ouvrière ») exprimèrent également une réaction à la percée de la bureaucratie au sein du parti ainsi qu’à la concentration croissante du pouvoir décisionnaire entre les mains d’une minorité. Mais la réaction la plus cohérente à la dérive opportuniste du parti bolchevik fut le « Groupe ouvrier » de Miasnikov qui dénonça le fait que le parti sacrifiait peu à peu les intérêts de la révolution mondiale au profit des intérêts de l’État russe. Toutes ces tendances, résolument prolétariennes, n’ont donc pas attendu Trotsky et l’Opposition de gauche pour lutter en faveur de la défense de la révolution et de l’Internationale Communiste.

En réalité, c’est seulement après la faillite politique de l’IC en Allemagne en 1923 et en Bulgarie en 1924, que commença à se constituer au sein du parti bolchevik et plus précisément dans ses sphères dirigeantes, le courant connu sous le nom d’ « Opposition de gauche ». Le sens de sa lutte peut se résumer à son propre mot d’ordre : « feu sur le koulak, le Nepmen, le bureaucrate ». Autrement dit, il s’agissait d’attaquer à la fois la politique interclassiste de l’« enrichissez-vous à la campagne » prônée par Boukharine et, la bureaucratie rampante du parti et ses méthodes. Sur le plan international, les critiques de l’Opposition se concentrèrent sur la formation du Comité anglo-russe et la politique de l’IC dans la Révolution chinoise. Mais en fait, toutes ces questions pouvaient se résumer à un seul et même combat, celui de la défense de la révolution prolétarienne contre la théorie du « socialisme dans un seul pays ». Autrement dit, la lutte pour la défense des intérêts du prolétariat mondial contre la politique nationaliste de la bureaucratie stalinienne.

C’est donc bien en tant que réaction prolétarienne aux effets désastreux de la contre-révolution que naquit l’Opposition de gauche en Russie.

Mais son apparition tardive pesa lourdement sur ses conceptions et sur sa lutte. Elle s’avéra en fait incapable de comprendre la nature réelle du “phénomène stalinien” et “bureaucratique”, prisonnière de ses illusions sur la nature ouvrière de l’État russe. C’est ainsi que, tout en critiquant les orientations de Staline, elle fut partie prenante de la politique de mise au pas de la classe ouvrière par la militarisation du travail sous l’égide des syndicats et se fit même le chantre du capitalisme d’État par une industrialisation accélérée.

Incapable de rompre avec les ambiguïtés du parti bolchevik sur la défense de la « Patrie soviétique », elle ne fut donc pas en mesure de mener un combat résolu et cohérent contre la dégénérescence de la révolution et resta toujours en deçà des oppositions prolétariennes qui s’étaient manifestées dès 1918. À partir de 1928, de plus en plus d’oppositionnels subirent la répression stalinienne. Ils furent pourchassés et assassinés par les staliniens. Trotsky, lui, fut expulsé d’URSS.

L’Opposition de Gauche internationale reprend à son compte les erreurs de l’IC

Mais dans d’autres sections de l’Internationale communiste, des tendances oppositionnelles à la politique de plus en plus contre-révolutionnaire de cette dernière se manifestèrent. A partir de 1929, un regroupement autour et sous l’impulsion de Trotsky se constitua et prit le nom d’« Opposition de Gauche internationale » (OGI). Celle-ci constituait le prolongement de l’Opposition de Gauche en Russie en reprenant ses principales conceptions. Mais, par beaucoup d’aspects, cette opposition fut un regroupement sans principes de tous ceux qui prétendaient vouloir faire une critique de gauche du stalinisme. S’interdisant toute véritable clarification politique en son sein, laissant à Trotsky la tâche de principal porte-parole et théoricien, elle s’avéra incapable de mener un combat déterminé et cohérent pour la défense de la continuité du programme et des principes communistes. Pire, sa conception erronée de « l’État ouvrier dégénéré » la mena en définitive à prendre la défense du capitalisme d’État russe. Par exemple, en 1929, l’Opposition prit la défense de l’intervention de l’armée russe en Chine suite à l’expulsion de fonctionnaires soviétiques par le gouvernement de Tchang Kai Tchek. À cette occasion, Trotsky lança le mot d’ordre tristement fameux : « Pour la patrie socialiste toujours, pour le stalinisme, jamais ! ». En dissociant les intérêts staliniens (donc capitalistes) des intérêts nationaux de la Russie, ce mot d’ordre ne pouvait que précipiter la classe ouvrière dans la défense de la patrie, traçant la voie au soutien de l’impérialisme soviétique. Cette politique opportuniste s’incarna également dans la défense de la politique de Front uni avec la social - démocratie et les alliances de Front populaire en faveur de l’anti-fascisme, dans la défense des mots d’ordre démocratiques ou encore dans la position « des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes ».

En définitive, chaque nouvelle tactique de Trotsky et de l’Opposition ne fut qu’un pas supplémentaires dans la capitulation et la soumission à la contre - révolution.

Le combat de la gauche italienne pour le travail de fraction au sein de l’OGI

Cette dérive catastrophique se concrétisa également sur le plan organisationnel. Contrairement, à la fraction de gauche du Parti communiste d’Italie, l’Opposition fut incapable de comprendre et d’assimiler le rôle que devait jouer les organisations restées fidèles au programme et aux principes communistes alors que la révolution était défaite et les partis communistes passés dans le camp de la contre-révolution. En se concevant comme une simple « opposition loyale » à l’IC avec pour objectif de la redresser de l’intérieur, l’OGI ne fut pas en mesure de tirer les leçons de l’échec de la vague révolutionnaire et d’aller à la racine des erreurs de l’Internationale communiste.

Jusqu’en 1933, date où la fraction sera définitivement exclue de l’OGI, la fraction de gauche du Parti Communiste d’Italie, mena le combat au sein de l’Opposition internationale, afin que cette dernière se mette sur les rails d’un travail de fraction permettant d’assumer la continuité du programme et des principes communistes en vue de l’ouverture d’une nouvelle période révolutionnaire et la formation du parti des révolutionnaires : « Dans le passé, nous avons défendu la notion fondamentale de la "fraction" contre la position dite "d’opposition". Par fraction nous entendions l’organisme qui construit les cadres devant assurer la continuité de la lutte révolutionnaire, et qui est appelée à devenir le protagoniste de la victoire prolétarienne. Contre nous, la notion dite "d’opposition" a triomphé au sein de l’Opposition Internationale de gauche. Cette dernière affirmait qu’il ne fallait pas proclamer la nécessité de la formation des cadres : la clef des évènements se trouvant entre les mains du centrisme et non entre les mains de la fraction. Cette divergence prend actuellement un aspect nouveau, mais il s’agit toujours du même contraste, bien qu’à première vue il semble que le problème consiste aujourd’hui en ceci : pour ou contre les nouveaux partis. Le camarade Trotsky néglige totalement, et pour la deuxième fois, le travail de formation des cadres, croyant pouvoir passer immédiatement à la construction de nouveaux partis et de la nouvelle internationale »([2]).  L’incapacité de Trotsky et de l’opposition à s’inscrire dans un travail de fraction de gauche, l’amena donc à concevoir la formation du parti comme une simple histoire de tactique où la volonté de quelques-uns pouvait se substituer aux conditions historiques. Cette démarche relevant davantage de la magie que du matérialisme occultait évidemment « les conditions de la lutte de classes telles qu’elles se trouvent données contingentement par le développement historique et le rapport de forces des classes existantes »[3].

Sans véritable boussole politique, l’Opposition ne pouvait qu’être ballotée aux grès des évènements de l’histoire. D’où, l’appel à former la IVe Internationale (1938) alors que  la classe ouvrière est mobilisée pour la défense des intérêts des différents impérialismes et que le monde est à la veille de sombrer dans une deuxième boucherie mondiale.

Ainsi, loin d’apporter une contribution crédible permettant de préparer les conditions pour le futur parti, la trajectoire de l’Opposition de gauche affaiblit considérablement le milieu révolutionnaire et fut une source de confusion et de désorientation au sein des masses ouvrières dans le cœur de la nuit de la contre-révolution. Le mouvement trotskiste quant à lui le destin de toute entreprise opportuniste. En prenant la défense de l’URSS et du camp anti - fasciste durant la IIe Guerre mondiale, il trahit l’internationalisme prolétarien et passa avec armes et bagages dans le camp de la bourgeoisie. Ses avortons, les organisations trotskistes actuelles, se placeront dès lors du côté de l’État bourgeois.[4]

A contrario, en étant en mesure de comprendre son rôle historique, la fraction italienne fut en mesure de défendre et de préserver le programme communiste et les principes organisationnels. Elle fut

capable de préparer l’avenir en permettant à la Gauche communiste de France d’abord (1944 - 1952), au CCI ensuite de reprendre à leur compte cet héritage politique et assumer la continuité historique de l’organisation des révolutionnaires en vue de contribuer à la formation du futur parti, indispensable pour le triomphe de la révolution prolétarienne.

Vincent,
(16 décembre 2023).


[1] Diplomatie secrète d’État à État : droit pour les troupes allemandes de s’entraîner sur le territoire russe.

[2] Revue Bilan, n°1, (novembre 1933).

[3] "Les méthodes de la Gauche communiste et celle du trotskisme", Internationalisme n°23, (juin 1947).

[4] Il faut néanmoins noter que pendant les prémisses de la deuxième guerre mondiale, Trotsky a eu encore la force de réviser intégralement toutes ses positions politiques notamment sur la nature de l’URSS. Il disait dans une dernière brochure “L’URSS en guerre” que si le stalinisme sortait vainqueur et renforcé de la guerre, alors il faudrait revoir le jugement qu’il portait sur l’URSS. C’est ce que fit Natalia Trotsky en utilisant la logique de pensée de son compagnon et en rompant avec la IVe Internationale sur la nature de l’URSS, le 9 mai 1951[20], comme d’autres trotskistes notamment Munis. (Trotsky, le "Révolutionnaire", l'"Internationaliste)

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Il y a 100 ans l’Opposition de gauche