L'internationalisme signifie le rejet des deux camps impérialistes

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Le déclenchement d'une guerre impérialiste a toujours été un test pour ceux qui prétendent être du côté de la classe ouvrière mondiale contre le capitalisme. En 1914, il a clairement séparé ces "socialistes" et "anarchistes" qui se sont ralliés à la défense de leur propre classe dominante de ceux qui, même au prix de l'isolement et de la répression, ont maintenu fermement le principe selon lequel les ouvriers n'ont pas de patrie.

En même temps, si ces lignes de démarcation étaient très claires, il y avait aussi un "centre", un "marais" composé d'éléments qui, pour des raisons diverses, étaient incapables de prendre une position sans ambiguité pour ou contre la guerre, soit parce qu'ils utilisaient des phrases creuses sur la paix et la justice pour cacher leur propre dérive vers un accommodement avec le capitalisme, soit parce qu'ils faisaient des efforts sincères mais confus pour se diriger dans la direction opposée, c'est-à-dire vers le camp prolétarien.

Dans les réactions au conflit actuel en Israël/Palestine, nous pouvons observer des schémas similaires. Dans les principales villes d'Europe et des États-Unis, nous avons vu de nombreuses manifestations nous appelant à choisir un camp contre l'autre : principalement ceux brandissant des drapeaux palestiniens et soutenus par un ensemble de libéraux, de sociaux-démocrates, de trotskistes, d'islamistes et autres. Ces marches avaient pour fonction de canaliser l'indignation réelle provoquée par l'assaut brutal d'Israël contre Gaza au service d'un conflit impérialiste plus large. Les slogans "Palestine libre" et "Nous sommes tous le Hamas" non seulement déclarent leur soutien aux bandes nationalistes visant à établir un nouvel État capitaliste, mais coïncident également avec les objectifs impérialistes de l'Iran, du Qatar, de la Russie et de la Chine. En face d'eux se trouvaient des groupes plus restreints de sionistes purs et durs pour qui Israël ne peut rien faire de mal et qui, s'ils critiquent la politique américaine au Moyen-Orient, ne font qu'exiger un soutien américain encore plus flagrant à l'expansion impérialiste d'Israël. Dans les deux cas, il s'agit de mobilisations pro-guerre.

Mais il y a aussi ceux qui rejettent ces rassemblements au nom de l'internationalisme de la classe ouvrière. Par exemple, le site libcom.org offre un espace à ceux - principalement, mais pas seulement, des groupes ou des individus qui se qualifient d'"anarchistes de lutte de classe" - qui s'opposent au soutien aux luttes de libération nationale ou à la création de nouveaux États bourgeois.

Un examen du fil de discussion "Jérusalem et Gaza"(1) fournit un échantillon de l'éventail de groupes et d'opinions qui disent ne s'identifier à aucun des deux camps dans le conflit. Ou plutôt, il révèle que parmi ceux qui se réclament de la position internationaliste sur cette guerre et d'autres semblables, il y a de nouveau un "centre", un terrain marécageux dans lequel des positions prolétariennes se mêlent à des concessions à l'idéologie dominante, et donc à des justifications de la guerre impérialiste.

Aujourd'hui, la plupart des courants politiques qui composaient ce "centre" pendant la Première Guerre mondiale ont soit disparu, soit fait une paix définitive avec la bourgeoisie, beaucoup d'entre eux retournant dans les partis sociaux-démocrates qui, au début des années 1920, étaient clairement devenus des auxiliaires de l'État capitaliste. Dans les conditions actuelles, les divers groupes et tendances anarchistes sont les composants que l’on retouve les plus fréquemment dans la mouvance de ce marais : à une extrémité, ils fusionnent ouvertement avec l'aile gauche du capital, à l'autre, ils défendent des positions internationalistes bien définies. Cela a été clairement démontré dans la réaction des anarchistes à la guerre en Israël/Palestine.

D'une part, nous avons des organisations anarchistes qui ne se distinguent quasiment pas des trotskistes. L'article de notre section en France identifie l'Organisation Communiste Libertaire comme un exemple de ce type d'anarcho-gauchisme : « Face au déchaînement de violence orchestré par un régime israélien en pleine crise politique, porté par un Netanyahou à bout de souffle et prêt à sacrifier les Palestiniens pour assurer sa pérennité au pouvoir, les condamnations timorées (ou pire, les déclarations renvoyant Israéliens et Palestiniens dos à dos) ne suffisent pas. Le droit international doit être appliqué". On ne saurait être plus clair ! »(2). Un exemple édifiant d'anarchistes faisant appel à la fiction bourgeoise du "droit international" !

Sur le fil de discussion de libcom, la déclaration d'un certain nombre de "groupes anarchistes communistes" d'Océanie adopte une position similaire. Tout en prétendant dénoncer le nationalisme, elle nous appelle à prendre parti pour une "résistance palestinienne" qui lui est en quelque sorte extérieure. "L'occupation israélienne est une forme nue d'oppression coloniale, et ses victimes palestiniennes ont tout à fait le droit d'y résister par tous les moyens qui sont en accord avec le but final de la libération. (...) Il n'y a pas de zone grise, il n'y a pas deux camps égaux en guerre. Les masses palestiniennes résistent à l'oppression."(3) À la fin du tract, un appel est lancé pour que les gens participent à une série de manifestations "Palestine libre" organisées dans toute l'Australie.

Aux États-Unis, la Workers Solidarity Alliance manie également un double langage. D'une part : "Nous soutenons une vision d’ouvriers, de paysans et d'opprimés juifs et palestiniens qui remettent en question et finissent par rompre avec les imaginaires et les idéologies suprématistes, nationalistes et militaristes, et qui s'unissent dans une lutte commune pour venir à bout du pouvoir, des privilèges et de la haine en établissant une entraide, une solidarité intercommunautaire et une autogestion collective". Et dans la phrase suivante, il est dit : "à l'extérieur, nous saluons les ouvriers américains qui soutiennent boycott, désinvestissement et sanctions contre Israël, et qui protestent publiquement contre la violence en cours en Palestine occupée". Les campagnes de boycott de tel ou tel État suivent la même logique que les "sanctions" imposées par un État à un autre pour avoir bafoué le "droit international" ou les "droits de l'homme".

Les choix effectués par les promoteurs de ces campagnes sont significatifs en soi. Par exemple, le régime syrien d'Assad, soutenu par la Russie, est directement responsable du plus horrible massacre de la population syrienne, mais vous ne trouverez jamais de gauchistes organisant des marches pour dénoncer ce carnage - certains groupes trotskistes considèrent même Assad comme une force anti-impérialiste. Israël, en revanche, est régulièrement défini par l'aile gauche du capital comme un État qui n'a pas le droit d'exister - comme si, du point de vue de la classe ouvrière, tout État capitaliste avait le droit "légitime" d'imposer son exploitation et son oppression.

En revanche, le fil de discussion contient également des déclarations de la CNT-FAI (avec celles de son affiliée britannique, la Solidarity Federation) et de son affiliée russe, le KRAS, qui évitent cet appel à prendre parti dans le conflit et défendent les bases d'une réponse internationaliste. Le KRAS (dont nous avions déjà publié les déclarations contre la guerre dans le Caucase) affirme que les problèmes en Israël/Palestine "sont générés par les intérêts des dirigeants et des capitalistes de tous bords pour le pouvoir et la propriété ; ces problèmes ne peuvent être éliminés qu’en éliminant les responsables – éliminés par une lutte commune et, finalement, par la révolution sociale conjointe des travailleurs juifs et arabes, des Palestiniens et des Israéliens ordinaires.

Le chemin vers cette décision est difficile et long. Trop de désespoir, trop fraîche l’odeur du sang versé, l’esprit des gens ordinaires est trop empoisonné par les nationalismes israélien (sioniste) et arabe, les émotions font trop rage aujourd’hui. Mais il n’existe pas d’autre voie vers la paix dans cette région qui souffre depuis longtemps, et il ne peut y en avoir. […]

NON A LA GUERRE !
NON AU NATIONALISME, AU MILITARISME ET AU FANATISME RELIGIEUX DE TOUS LES CÔTÉS !
NI ISRAËL, NI PALESTINE, MAIS UNE LUTTE DE CLASSE COMMUNE DES TRAVAILLEURS DANS LA RÉGION !
"

La déclaration de l’Anarchist Communist Group au Royaume-Uni est également relativement claire sur le rejet des solutions nationales :

"Parce qu'une solution au conflit ne peut finalement être qu'une société commune, sans classe et sans État, dans laquelle des personnes de différentes origines religieuses (et non religieuses) et ethniques peuvent coexister pacifiquement. Et le moyen d'y parvenir ne peut être que la lutte de classe, avec les ouvriers s'unissant des deux côtés pour améliorer leur situation et surmonter ainsi de vieux ressentiments. C'est la tâche du mouvement anarchiste et communiste libertaire de faire pression en ce sens"(4).

L'idée de la "résistance" palestinienne : une fenêtre ouverte sur la trahison de l'internationalisme

Il se trouve que le fil de discussion libcom n'a pas été lancé par un anarchiste, mais par un membre du Socialist Party of Great Britain (SPGB). Ce groupe, un survivant semi-fossilisé de l'époque où la Deuxième Internationale était une organisation prolétarienne, maintient ses profondes illusions dans une "voie parlementaire" vers le socialisme, mais il n'a jamais soutenu les guerres capitalistes ou les luttes nationalistes. L'auteur du message originel,  ajjohnstone, renvoie au blog officiel du SPGB qui fait une critique éloquente non seulement du sionisme mais aussi du nationalisme palestinien : "Il est facile de voir pourquoi les pauvres dans les camps de réfugiés palestiniens pourraient considérer la promesse d'un gouvernement autonome palestinien comme une réponse. Malheureusement, comme les sionistes, les Palestiniens ont succombé à un dangereux mythe du passé ; dans leur cas, le mythe selon lequel la Palestine leur appartenait. Ce n'était pas le cas : la plupart des Palestiniens se débattaient sur de minuscules parcelles de terre, sous le poids de dettes massives, exploités par une classe de propriétaires terriens. La Palestine n'appartenait pas aux Palestiniens, pas plus que l'Israël moderne n'appartient aux Israéliens de la classe ouvrière. En 1930, la famille rurale moyenne en Palestine était endettée à hauteur de 27 livres sterling, ce qui représentait approximativement le revenu annuel de cette famille. Selon les chiffres de 1936, un cinquième d’un pour cent de la population (soit 0,2%) possédait un quart des terres ! Il est clair que la Palestine préisraélienne n'appartenait pas aux paysans palestiniens : en 1948, ils ont été chassés de terres qui n'étaient pas les leurs.

Ils ne le réalisent pas encore, mais les ouvriers de la région - indépendamment des frontières nationales où ils vivent aujourd'hui - ont une identité d'intérêt. Espérons qu'ils parviendront à reconnaître leurs intérêts communs et à rejeter le nationalisme et le fanatisme religieux qui engendrent de fausses divisions, la violence et la haine raciale. En ce qui concerne la ferveur nationaliste et religieuse, il n'y a rien à quoi nous puissions nous identifier en tant que socialistes, car les deux sont des abstractions qui ont imprégné les ouvriers de la région d'une fausse conscience qui les empêche d'identifier leurs véritables intérêts de classe"(5).

En même temps, les messages de ce camarade sur le fil de discussion de libcom, après avoir chassé le nationalisme palestinien par la porte, semblent le laisser revenir par la fenêtre à travers l'idée que les manifestations et les émeutes des Palestiniens à l'intérieur d'Israël pendant le conflit constituent un mouvement de "résistance" qui offre un signe d'espoir pour l'avenir. Le camarade parle de "l'évolution significative des Palestiniens-Israéliens qui participent désormais plus pleinement à la résistance. Après tout, ce sont les lois de type apartheid appliquées à Cheikh Jarrah et les attaques contre la mosquée principale qui ont déclenché l'agitation actuelle... Si ce mouvement palestino-israélien contre la discrimination se développe et commence à exercer un pouvoir politique en dehors de la Knesset, je ne peux que le considérer comme une tournure positive des événements pour saper l'influence de l'idéologie sioniste dominante"(6). Il est vrai que de nombreux jeunes Palestiniens sont descendus dans la rue en réaction aux tentatives d'expulsion de familles arabes à Jérusalem-Est, ou aux pogroms de l'extrême droite sioniste, mais étant donné l'absence totale de réponse prolétarienne à la guerre en Israël/Palestine, étant donné la longue histoire des divisions nationalistes attisées par une guerre presque continue, ces mobilisations n'ont fait que renforcer les affrontements ethniques et l'atmosphère de pogrom en Israël, et se sont ouvertement alignées sur la réponse militaire du Hamas depuis la bande de Gaza. Elles n'offrent en aucun cas la base d'une future unification des ouvriers arabes et juifs contre leurs exploiteurs.

Cette fenêtre dangereuse a également été ouverte par un groupe comme l'ACG (Anarchist Communist Group), dont nous avons critiqué les confusions sur la "légitimité" de l'État sioniste dans un article précédent(7). Dans ce cas, l'ACG voit quelque chose de positif dans le fait que les manifestations et la "grève générale" palestiniennes ont été organisées par des comités de base dans les quartiers plutôt que par les organisations palestiniennes traditionnelles : "Les masses palestiniennes doivent être auto-organisées et échapper au contrôle du Hamas ou des factions de l'OLP - dans une certaine mesure, c'est déjà le cas..." L'ACG cite ensuite le + 972 Magazine : "Une caractéristique extraordinaire des manifestations est qu'elles sont principalement organisées non pas par des partis ou des personnalités politiques, mais par de jeunes activistes palestiniens, des comités de quartier et des collectifs de base."

Cela ravive les souvenirs de la réaction anarchiste dominante pendant   la guerre d’Espagne dans les années 1930, lorsque les anarchistes ont considéré que, parce que  les industries et les exploitations agricoles étaient "autogérées" par les ouvriers, il y avait bien  là une révolution en cours, alors que la réalité était que ces structures étaient entièrement intégrées dans l'effort de guerre "antifasciste" - un conflit impérialiste des deux côtés qui a préparé le terrain pour la guerre de 1939-45.

Contrairement à ces attitudes ambiguës, les positions des groupes de la Gauche communiste vers lesquelles pointent des liens dans le fil de discussion - le CCI(8) et la TCI(9) - sont sans équivoque. Alors que peu de groupes anarchistes ont une vision  claire de la notion  d'impérialisme, les deux organisations de la Gauche communiste dénoncent les manœuvres impérialistes dans la région ainsi que les machines de guerre d'Israël et du Hamas, qui ne peuvent que servir leurs propres objectifs impérialistes ou ceux d’autres. La déclaration de la TCI commence par le slogan "ni Israël, ni  Palestine" et reconnaît, comme l'article du CCI, que l'atmosphère de pogrom existe des deux côtés, dans chaque camp : "La solution du gouvernement israélien consiste à laisser des groupes fascistes comme "La Familia" se déchaîner dans les quartiers arabes de villes comme Lod en criant "Mort aux Arabes". […] La jeunesse arabe a riposté et attaqué des cibles juives. Ils reprennent l'appel des fascistes en criant "Mort aux Juifs", un appel qui a valu à la presse israélienne d'utiliser l'accusation chargée d'émotion de "pogrom". Mais il y a maintenant des pogroms des deux côtés de la "violence communautaire"."

Il y a aussi une déclaration des Angry Workers of the World (AWW), un groupe "ouvriériste" ou "autonomiste" qui est assez clair dans sa position internationaliste et qui réfute lucidement toute illusion sur les mobilisations dans les quartiers palestiniens, et la grève générale en particulier :

"La grève générale du 18 mai… a été encensée par les gauchistes du monde entier qui n'avaient pas examiné son contenu réel. La simple expression "grève générale" suffisait, pour eux, à démontrer qu'une véritable action de la classe ouvrière avait eu lieu. Mais la grève elle-même était appelée "d'en haut" et interclassiste jusqu'à la moelle. Bien que des masses d’ouvriers aient fait grève (seuls 150 des 65 000 travailleurs de la construction se sont présentés, 5 000 travailleurs du nettoyage et 10 % des chauffeurs de bus étaient absents, etc.) elle a aussi été largement embrassée par les représentants de la classe moyenne. Elle a d'abord été appelée par le Higher Monitoring Committee, le représentant de facto de la classe moyenne arabe en Israël, et a été reprise avec enthousiasme par le Fatah et le Hamas, qui ont ordonné à leurs propres travailleurs du secteur public de s'y joindre. Ces partis n'étaient pas intéressés par la construction du pouvoir de la classe ouvrière, en fait ils s'y sont toujours activement opposés. Le grand succès de la grève, de l'avis de tous ses dirigeants et de tous les journalistes, a été la démonstration de l'unité du "peuple palestinien", mais elle avait aussi pour objectif plus profond de lier plus étroitement la classe ouvrière aux institutions bourgeoises qui la dirigent"(10).

Il est noté sur le fil de discussion que les déclarations de la TCI et des AWW semblent avoir suscité beaucoup d’injures et de haine en ligne. Mais les internationalistes ne dénoncent pas les guerres capitalistes pour être populaires. Tant en 1914-18 qu'en 1939-45, la minorité internationaliste qui est restée ferme sur ses principes a dû faire face à la répression de l'État et à la persécution des voyous nationalistes. La défense de l'internationalisme ne se juge pas d’après  ses résultats immédiats mais par sa capacité à fournir une orientation qui puisse être reprise à l'avenir par des mouvements qui constituent réellement une résistance prolétarienne à la guerre capitaliste. Ainsi, ceux qui se sont opposés à la sombre vague de chauvinisme en 1914, comme les bolcheviks et les spartakistes, ont préparé le terrain pour les soulèvements révolutionnaires de la classe ouvrière de 1917-18.

Amos, 30 juin  2021

 
 

[2] “Contre le poison nationaliste, solidarité internationale de tous les travailleurs ! ”  , Révolution internationale n° 489, juillet - août 2021.

[6] Posts 4 et 7 sur le fil de discussion de libcom.

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