Quelle méthode pour comprendre : la reprise des luttes ouvrières

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Le développement, dans le contexte général de la reprise historique des combats de classe depuis 68, d'une troisième vague de luttes ouvrières après celles de 68-74 et de 78-80, est maintenant évident. La succession de combats ouvriers qui, depuis le milieu de 1983, a affecté la presque totalité des pays avancés - et notamment ceux d'Europe occidentale - et qui trouve, avec la présente grève des mineurs de Grande Bretagne, son expression la plus élevée, est venue démontrer clairement que la classe ouvrière mondiale est maintenant sortie de l'apathie qui avait permis et suivi sa défaite cuisante en Pologne en décembre 81. C'est ce que nous mettons une nouvelle fois en évidence (après nos articles de la Revue Internationale n°37 et n°38) dans la première partie de cet article. Cette reprise, même avec du retard, tous les groupes révolutionnaires l'ont maintenant reconnue. Cependant, ce retard, manifesté par beaucoup de 'révolutionnaires dans la compréhension de la situation présente, pose le problème de la méthode avec laquelle il faut analyser cette situation. C'est cette méthode, condition de la capacité des communistes d'être un facteur actif dans le développement des luttes de classe, que nous examinons dans la deuxième partie  de  cet  article.

OU  EN  EST  LA  REPRISE  ACTUELLE DE  LA  LUTTE  DE CLASSE  ?

Le prolétariat a mis deux ans pour tirer les le­çons et se remettre de la fin de la vague de lutte des années 78-81 marquée notamment par les mouve­ments dans la sidérurgie en France et en Grande Bretagne, les grèves des mineurs aux USA, celle du port de Rotterdam avec son comité de grève, et sur­tout la grève de masse en Pologne d'août 80. Le prolétariat international' a mis deux ans pour en­caisser, digérer et comprendre la défaite qu'il a subie en Pologne, défaite dont l'aboutissement fut le coup de force du 13 décembre 81 et la terrible répression qui s'en est suivie.

La durée du recul des luttes que cette défaite a provoquée  au  niveau  international  ne  pouvait qu'être courte. Avant même de pouvoir reconnaître clairement le renouveau de combativité du proléta­riat qui allait s'exprimer d'abord aux USA en juillet 83 (grève du téléphone) puis surtout en Belgique en septembre (grève du secteur public), nous affirmions lors du 5ème congrès du CCI, en juillet 83, que .- "Si jusqu'à  présent le proléta­riat des pays centraux  avait subi moins brutalement que ses frères de classe de la périphérie les ri­gueurs de l'austérité, l'enfoncement du capitalisme dans la crise contraint la bourgeoisie à une atta­que de plus en plus sévère du niveau de vie de la classe ouvrière au sein  de la plus importante concentrât ion industriel le mondiale, celle d'Europe occidentale"."Cette crise, que le prolétariat vit comme une contrainte, le pousse à généraliser ses luttes et sa conscience, à mettre pratiquement en avant la perspective révolutionnaire. " (Revue Internationale n°35, "Rapport sur la situation internationale, p.14).

L'année 83-84 a largement confirmé cette analyse. Sans revenir dans le détail (cf. Revue Internatio­nale n°37, 38 et les différentes presses territo­riales du CCI), nous pouvons rappeler rapidement que cette vague de luttes a touché tous les conti­nents, le Japon et l'Inde, la Tunisie et le Maroc lors des émeutes de la faim de l'hiver dernier, le Brésil, l'Argentine, le Chili, la République Domi­nicaine, les USA et l'Europe occidentale. Dans cet­te dernière, ce sont tous les pays qui ont été tou­chés et sont encore touchés par les révoltes ouvrières. Aucun n'a été épargné : Espagne, Italie, Grèce, Suède, Hollande, Belgique, France, Grande Bretagne, Allemagne. Là se trouve le coeur écono­mique et surtout historique du capitalisme. Là se trouve la concentration ouvrière la plus grande, la plus vieille et la plus expérimentée du monde.

Après un été où la combativité ouvrière ne s'est démentie ni même ralentie (Angleterre), nous nous trouvons à l'aube d'une année au cours de laquelle les événements vont s'accélérer. Face à l'accen­tuation de la crise du capitalisme et à la néces­sité pour la bourgeoisie d'attaquer encore plus la classe ouvrière, l'heure est toujours au maintien et au renforcement de la tactique bourgeoise de la "gauche dans l'opposition". Cette dernière "oppo­sée" à des équipes gouvernementales de droite, est spécialement chargée maintenant de saboter les réactions ouvrières aux mesures d'austérité et de licenciements prises dans tous les pays. Deux événements sont particulièrement significatifs de cette tactique de la bourgeoisie : l'élection présidentielle aux USA. Pour celle­-ci, qui a lieu en novembre, la bourgeoisie améri­caine possède en Reagan le "ticket" gagnant apte à remplir le rôle dévolu aux gouvernements de droite en place aujourd'hui. Il a déjà largement fait ses preuves. Pour ceux qui douteraient encore du "machiavélisme" de la bourgeoisie (cf. Revue Internationale n°31), de la mise en place réflé­chie de sa "gauche dans l'opposition", de la vo­lonté de la bourgeoisie américaine d'éviter toute mauvaise surprise, la publicité des médias sur la feuille d'impôts de la candidate démocrate à la vice-présidence n'est que le dernier, à ce jour, des "scandales" et des manipulations dans lesquels les bourgeoisie occidentales sont passées maîtres pour organiser les élections et... leur résultat. Le maintien dans l'opposition du parti démocrate doit permettre à celui-ci de prendre un langage de plus en plus "populaire", de "gauche", et de ren­forcer les liens traditionnels avec la grande cen­trale syndicale américaine, l'AFL-CIO ; - d'autre part, le départ du PC français du gouvernement. Cette décision du PCF, et son opposition croissante et ouverte à Mitterrand le socia­liste, visent à regarnir le front social qui était dangereusement découvert. En 81, l'arrivée acciden­telle au gouvernement de la France du PS et du PC, ce dernier étant traditionnellement la force principale d'encadrement et de contrôle de la classe ouvrière dans ce pays, avait mis l'appareil politique de la bourgeoisie en état d'extrême fai­blesse face au prolétariat. C'était le seul pays a'Europe occidentale sans parti de gauche impor­tant dans l'opposition pour saboter les luttes ou­vrières "de l'intérieur". La bourgeoisie n'a pas fini de payer son dérapage de mai 81, de trois ans de gouvernement de "l'union de la gauche", gouver­nement qui a asséné l'attaque la plus violente contre la classe ouvrière en France depuis la se­conde guerre mondiale et la période de "recons­truction" qui l'a suivie. Cependant, le départ du PCF du gouvernement et son passage dans une oppo­sition de plus en plus ouverte et "radicale", constitue une première disposition de la bourgeoi­sie française tendant à surmonter cette situation de faiblesse.

Ces deux événements, le passage du PCF dans l'opposition, et surtout l'élection présidentielle à venir aux USA, prennent place dans le cadre du renforcement et de la préparation de l'appareil politique de la bourgeoisie pour affronter le pro­létariat, et ce au niveau international. Ces deux événements signifient que la bourgeoisie sait que la crise économique du capital va encore s'accen­tuer et qu'elle, la bourgeoisie, va devoir atta­quer encore plus la classe ouvrière ; ils signi­fient qu'elle a su reconnaître à sa manière la re­prise internationale des luttes ouvrières.

A- Les ouvriers en Grande Bretagne au premier rang de la reprise internationale des luttes.

C'est dans cette situation générale que se situe le mouvement de luttes ouvrières en Grande Breta­gne. Avec, à sa tête, la grève des mineurs longue maintenant de sept mois (!), ce mouvement de lutte est devenu le fer de lance de la lutte du proléta­riat mondial. Il a atteint le niveau le plus haut de lutte depuis la grève de masse d'août 80 en Po­logne.

Pourtant, le prolétariat se trouve confronté, dans ce pays, à une bourgeoisie particulièrement forte politiquement et qui s’était préparée de longue date à des affrontements avec la classe ouvrière. La Grande Bretagne est le plus vieux pays capitaliste. La bourgeoisie britannique domine le monde tout au long du siècle dernier. Elle a une expérience de domination politique que ses con­soeurs des autres nations capitalistes lui en­ vient ; en particulier à travers son jeu démocra­tique et parlementaire. C'est cette expérience po­litique sans égale qui lui a permis d'être la pre­mière à vouloir et à pouvoir mettre en place la tactique de "la gauche dans l'opposition-. Cons­ciente du danger des réactions ouvrières que ne manquaient pas de provoquer les attaques économi­ques dues à la crise et à l'usure du parti tra­vailliste au pouvoir, elle sut, en mai 79, ren­voyer celui-ci dans l'opposition, et trouver en Thatcher la "Dame de fer" qui lui convenait. Elle sut diviser (création du parti social-démocrate) et affaiblir électoralement le parti travailliste, mais aussi le garder suffisamment fort pour empê­cher - avec son organisation syndicale, le TUC - le surgissement de luttes ouvrières et les saboter.

La grève des mineurs, tout comme la reprise internationale des luttes, nous enseigne que cette carte bourgeoise de "la gauche dans l'opposition" n'arrive plus à empêcher ni à étouffer le surgissement des réactions ouvrières, même si elle arri­ve encore assez bien à les saboter. Dans ce sabo­tage, la bourgeoisie britannique dispose, là enco­re, d'une arme que lui envient toutes les autres bourgeoisies : ses syndicats. Tout comme dans le jeu parlementaire et électoral, la classe dominan­te anglaise est passée maître dans l'art de pré­senter au prolétariat de fausses oppositions : en­tre la direction nationale du TUC d'un côté et, de l'autre, Scargill (le chef du syndicat des mi­neurs) et les shop stewards, institutions vieilles de plus de 60 ans et qui jouent le rôle du syndi­calisme de base, de dernière barrière du syndica­lisme, la plus "radicale" contre la lutte des ou­vriers. Mais si la bourgeoisie est ancienne et ex­périmentée, le prolétariat est aussi ancien, expé­rimenté et très concentré. C'est dans ce sens que le mouvement de grèves actuel prend une significa­tion particulière.

La lutte des mineurs, dont la renommée et l'ex­périence ont déjà traversé la Manche pour attein­dre le continent européen, a déjà contribué à dé­truire une mystification importante tant en Grande-Bretagne que dans les autres pays : le mythe de la démocratie britannique et du policier anglais sans arme. La violente répression qu'ont subie les mi­neurs a peu à envier à celle de n'importe quel­le dictature sud-américaine : 5000 arrestations, 2000 blessés et 2 morts ! Les villes et les villa­ges des mineurs occupés par la police anti-émeute, les ouvriers attaqués dans la rue, dans les pubs, chez eux, les stocks de nourriture destinés aux familles saisis, etc. La dictature de l'Etat bour­geois a vite tombé son masque démocratique.

Pourquoi la bourgeoisie a-t-elle employée une telle violence ? Pour démoraliser les mineurs ; pour décourager les autres secteurs de la classe ouvrière tentés de les rejoindre. Certes. Mais c'est surtout pour empêcher les piquets de grève d'étendre la grève aux autres puits de mine, aux autres usines, pour empêcher une extension généra­le du mouvement. Car la bourgeoisie a peur. Elle a peur des débrayages spontanés qui ont eu lieu dans les chemins de fer (à Paddington), à British Leyland, des occupations de chantiers navals comme à Birkenhead, ou à l'Aerospace à côté de Bristol.

Et c'est cette peur de l'extension qui l'a rete­nue d'utiliser cette même violence étatique, une fois les dockers entrés en grève de solidarité au mois de juillet. L'utilisation de la répression aurait risqué en cette circonstance de mettre le feu aux poudres, d'accélérer l'extension de la grève à toute la classe ouvrière. Grâce aux ma­noeuvres des syndicats (lire World Révolution No 75) et aux médias, cette première grève s'est ter­minée au bout de 10 jours.

Le mouvement de luttes en Grande-Bretagne re­prend toutes les caractéristiques des luttes in­ternationales actuelles que nous avons mises en évidence dans nos "Thèses sur l'actuelle reprise de la lutte de classe" dans le No 37 de cette Revue : nous n'y reviendrons pas dans cet article. Mais il nous faut souligner l'extraordinaire com­bativité qu'exprime le prolétariat en Grande-Bretagne : après 7 mois, malgré une violente répres­sion, des pressions de toutes parts, les mineurs sont toujours en grève. A l'heure où nous écrivons, les travailleurs des docks sont en grande partie de nouveau en grève en solidarité avec les mineurs malgré l'échec de la première tentative du mois de juillet ; ils sont conscients que leur intérêt de classe immédiat est le même que celui des mineurs, et des autres secteurs de la classe ouvrière.

C'est l'ensemble de la classe ouvrière qui, peu à peu, prend conscience de son intérêt de classe exprimé dans les mines. A travers cette lutte, la question ouvertement posée, est celle de l'exten­sion réelle des luttes. Il faut souligner, qu'ou­tre les dockers, les chômeurs et les femmes des ouvriers luttent avec les mineurs et se battent avec eux contre la police. Avec la question de la solidarité, c'est la perspective de l'extension consciente qui s'affirme aujourd'hui ouvertement en Grande-Bretagne pour le prolétariat mondial, et surtout européen. Et à travers cette extension, et l'affrontement avec les syndicats et les partis de gauche, ce sont les conditions de la grève de mas­se dans les métropoles du capitalisme que dévelop­pe le mouvement de luttes ouvrières.

B- La signification des grèves en Allemagne de l'Ouest

Après les combats en Grande-Bretagne, l'un des aspects les plus probants de cette reprise inter­nationale de la lutte de classe a été le retour du prolétariat allemand sur le terrain des affronte­ments de classe, comme en témoignent les occupa­tions des chantiers navals à Hambourg et à Brème en septembre 83, la grève des métallurgistes et des imprimeurs au printemps 84. C'est la fraction la plus nombreuse, la plus concentrée et aussi la plus centrale de la classe ouvrière d'Europe de l'Ouest. Ce renouveau des luttes ouvrières au coeur de l'Europe industrielle a une signification historique qui va bien au delà de 1'importance im­médiate des grèves elles-mêmes. C'est la fin de 1'importante marge de manoeuvre de la bourgeoisie contre la classe ouvrière en Europe que lui assu­rait le relatif calme social maintenu en RFA dans les années 70.

Ce développement des luttes en Allemagne confir­me deux aspects importants de l'analyse marxiste de la situation mondiale développée par le CCI :

-   la crise économique dans le contexte histori­que d'une classe ouvrière non battue, agit comme le principal allié des ouvriers, en poussant pro­gressivement les principaux bataillons du proléta­riat mondial dans le combat de classe, et au pre­mier rang de celui-ci ;

-   le resurgissement historique de la lutte de classe depuis 1968 a permis au prolétariat de se débarrasser de plus en plus des effets terribles de la contre-révolution la plus longue et la plus sauvage qui se soit jamais abattue sur le proléta­riat ; or, l'Allemagne, tout comme la Russie, fut le principal centre de la contre-révolution qui a suivi la défaite de la vague révolutionnaire de 1917-

Quelle est la signification de la reprise des affrontements de classe en Allemagne, significa­tion que la propagande bourgeoise voudrait cacher? Ces luttes montrent la banqueroute du "miracle économique" de l'après-guerre, la banqueroute de l'affirmation selon laquelle le travail dur, la discipline et la "collaboration capital-travail", la "paix" sociale peuvent éviter la crise économi­que. Plus important encore : ces luttes montrent que le prolétariat n'a jamais été "intégré" au ca­pitalisme (souvenons-nous des théories de 1968 à la Marcuse), que toutes les attaques de la Social-Démocratie et du nazisme n'ont pas réussi à dé­truire le coeur du prolétariat européen. Nous af­firmons, qu'à l'image du reste du prolétariat in­ternational, les ouvriers allemands n'en sont qu'au début de leur retour dans le combat de clas­se.

Tout cela ne doit pas nous faire perdre de vue que le retour du prolétariat allemand à sa vraie place, à la tête de la lutte de classe internatio­nale, ne fait que commencer, et que ce processus sera long et difficile. En particulier, il faut nous rappeler que :

-  le degré de combativité des ouvriers allemands a encore du chemin à parcourir pour atteindre le niveau déjà atteint en Grande-Bretagne, où les conditions matérielles des ouvriers sont bien pires qu'en Allemagne, et où la classe ouvrière a déjà développé une tradition de luttes et de combativi­té tout au long des années 70 ;

-  les potentialités à court terme de la situa­tion en Allemagne ne sont en aucun cas aussi ri­ches qu'en France, le voisin, car la bourgeoisie de l'Est du Rhin est bien plus puissante et mieux organisée que celle de l'Ouest (elle a en particu­lier depuis déjà un certain temps réalisé sa tac­tique de la mise en place de ses fractions de gau­che -syndicats et parti Social-démocrate- dans "l'opposition", mise en place juste entamée en France). De plus, la génération présente des ou­vriers allemands manque de l'expérience politique de ses camarades en France ;

-  dans les luttes jusqu'aujourd'hui, la propor­tion des ouvriers directement en grève a été bien plus faible qu'en Belgique, et a touché moins de secteurs qu'en Espagne par exemple.

Loin d'être à la tête du mouvement, les ouvriers d'Allemagne en sont en fait encore à rattraper leur retard sur le reste des ouvriers d'Europe. Ceci est vrai au niveau de la combativité, de l'étendue des mouvements, du degré de politisation et de la confrontation avec la stratégie de la gauche dans l'opposition, en particulier avec le syndicalisme de base, l'arme que la bourgeoisie allemande n'a pas eu encore à employer beaucoup jusqu'à présent. Ce "rattrapage" en Allemagne est devenu un des aspects les plus importants du pro­cessus d'homogénéisation de la conscience de clas­se dans le prolétariat européen et des conditions de la lutte en Europe de l'Ouest.

La présente reprise des luttes ouvrières, le nouveau pas qu'elle représente dans le développe­ment historique des combats de classe depuis 68, assignent aux organisations révolutionnaires des responsabilités accrues, et en particulier celle d'intervenir activement dans le processus de prise de conscience qui s'opère actuellement dans la classe. Une telle intervention s'appuie nécessai­rement sur la plus grande clarté sur la compréhen­sion des véritables enjeux de la situation présen­te. C'est dire toute l'importance que revêt pour les révolutionnaires - et pour la classe dans son ensemble - la méthode avec laquelle ils analysent la réalité sociale.

LA  METHODE  D'ANALYSE  DE LA  REALITE  SOCIALE

La reconnaissance et la compréhension de la re­prise internationale des luttes ouvrières ne peut s'acquérir qu'en s'appropriant la méthode marxiste d'analyse de la réalité sociale.

Cette méthode rejette la démarche phénoménologi­que. Aucun phénomène social ne peut être compris et expliqué à partir de lui-même, par lui-même et pour lui-même. C'est seulement en le situant dans le mouvement social général en développement que le phénomène social, la lutte de classe, peut être saisi. Le mouvement social n'est pas une somme de phénomènes, mais un tout les contenant tous et chacun.

Le mouvement de la lutte prolétarienne est à la fois international et historique. C'est de ces deux points de vue, mondial et historique, que les révolutionnaires peuvent appréhender la réalité sociale, la situation de la lutte de classe.

D'autre part, le travail théorique et d'analyse des révolutionnaires n'est pas une réflexion pas­sive, un simple reflet de la réalité sociale, mais tient un rôle actif, indispensable dans le déve­loppement de la lutte prolétarienne. Il n'est pas quelque chose d'extérieur au mouvement de la lutte de classe, mais en est une partie intégrante. Tout comme les révolutionnaires sont une partie, bien précise et particulière, de la classe ouvrière, de même leur activité théorique et politique est un aspect de la lutte révolutionnaire du prolétariat.

Les communistes ne peuvent s'approprier la mé­thode marxiste qu'en se situant comme facteur ac­tif dans le mouvement de la lutte de classe, et d'un point de  vue mondial et historique.

En prenant chaque lutte en soi, en l'examinant de manière statique, immédiate, photographique, on s'ôte toute possibilité d'appréhender la signifi­cation des luttes et,en particulier, de la reprise actuelle de la lutte de classe. Si nous reprenons parmi les principales caractéristiques des luttes d'aujourd'hui (cf. Revue Internationale No 37, "Thèses sur l'actuelle reprise de la lutte de classe"), la tendance au surgissement de mouve­ments spontanés, à des mouvements de grande am­pleur touchant des secteurs entiers dans un même pays, leur tendance à l'extension et à l'auto organisation, si nous reprenons donc toutes ces caractéristiques en soi, de manière statique, mé­canique, et si nous les comparons avec la révolte ouvrière d'août 80 en Pologne, il est effective­ment difficile de voir une reprise du combat de classe du prolétariat international. Les mouve­ments spontanés de solidarité des dockers et d'au­tres secteurs ouvriers avec les 135 000 mineurs en grève en Grande-Bretagne, les manifestations vio­lentes et spontanées débordant les syndicats en mars dernier en France, les 700 000 manifestants ouvriers à Rome le 24 mars, même la grève des ser­vices publics en septembre 83 en Belgique, parais­sent bien en deçà du niveau de lutte atteint par la vague précédente ; et surtout bien loin de la grève  de  masse  en  Pologne.  Et  pourtant...

Et pourtant, la méthode marxiste ne peut se con­tenter de comparer deux photos prises à quelques années de distance. Elle ne peut se contenter de rester à la surface des choses. Pour les révolu­tionnaires conséquents, il s'agit d'essayer de saisir la dynamique profonde, le mouvement des luttes ouvrières.

La reprise de la lutte de classe se situe prin­cipalement, mais pas uniquement, dans les princi­paux centres industriels du monde, en Europe occi­dentale, et aux USA. Ce n'est donc plus dans un pays du bloc de l'Est, ni seulement en Afrique du Nord, à Saint-Domingue et au Brésil que ces mouve­ments spontanés et de grande ampleur surgissent. C'est dans les principaux, les plus vieux pays ca­pitalistes, dans les pays "les plus prospères", dans le bastion industriel de l'Europe. C'est le prolétariat le plus ancien, le plus expérimenté et le plus concentré qui réagit aux attaques de la bourgeoisie.

C'est dire que deux des principales armes emplo­yées avec succès contre le prolétariat dans la va­gue de luttes précédente, et particulièrement en Pologne, n'ont plus assez d'efficacité aujourd'hui pour maintenir les ouvriers dans les illusions et la démoralisation :

- l'arme de la spécificité nationale des pays du bloc de l'Est qui avait permis l'isolement en Po­logne en présentant la crise économique qui sévis­sait dans ce pays comme le résultat de la*mauvaise gestion des bureaucrates" locaux. Les luttes ac­tuelles en Europe occidentale mettent à bas les illusions sur des issues nationales, pacifiques à la crise économique. La révolte ouvrière ne frappe plus seulement les pays de l'Est et du Tiers-monde mais aussi les pays "démocratiques" et "riches". C'est la fin des illusions sur la nécessité de sa­crifices momentanés pour sauver l'économie natio­nale. Avec l'apparition de soupes populaires dans les grandes villes d'occident et qui éclairent d'un autre jour les queues et les privations sup­portées par les ouvriers d'Europe de l'Est, la re­prise actuelle des luttes dans les métropoles in­dustrielles de l'Ouest signifie donc la compréhen­sion progressive par le prolétariat international du caractère irréversible, catastrophique et in­ternational de la crise du capital.

- l'arme de "la gauche dans l'opposition" qui avait si bien fonctionné, et en Europe de l'Ouest, et à travers le syndicat Solidarité en Pologne. La reprise internationale actuelle nous enseigne que cette arme n'arrive plus à empêcher directement l'éclatement de grèves ouvrières (même si elle est encore très efficace dans leur sabotage). Ce sont donc les illusions sur la "Démocratie de l'Ouest" et sur les partis de gauche et les syndicats qui tendent à tomber.

Cette prise de conscience du caractère inévita­ble et irréversible de la crise du capital dans le monde entier, et du caractère bourgeois des partis de gauche même sans responsabilités gouvernementa­les, ne pouvait -et ne peut- se développer qu'à partir des luttes ouvrières dans les pays industriels les plus développés et les plus vieux, dans les pays où la bourgeoisie dispose d'un appareil d'Etat rodé au jeu démocratique et parlementaire, dans les pays où les illusions sur "la société de consommation", sur la "prospérité éternelle", pre­naient leur source et avaient été les plus fortes.

C'est en répondant à ces deux obstacles et en les dépassant, que le prolétariat reprend le combat aujourd'hui là où il l'avait laissé en Pologne.

Saisir la signification de la période actuelle de luttes, c'est saisir le mouvement et la dynami­que qui les animent ; c'est saisir et comprendre que c'est la maturation de la conscience de classe dans la classe ouvrière, le développement de la prise de conscience chez les ouvriers qui produit et détermine la reprise internationale des luttes ouvrières. C'est cette maturation et ce développe­ment de la conscience qui donnent tout leur sens, toute leur signification aux luttes ouvrières.

En effet, condition indispensable du développe­ment de la lutte de classe, l'approfondissement de la crise ne suffit pas à expliquer le développe­ment de la lutte de classe. L'exemple de la crise de 1929 et des années qui ont précédé la seconde guerre mondiale nous le prouve. Dans les années 30 les attaques terribles de la crise économique n'avaient provoqué qu'une plus grande démoralisa­tion et qu'un plus grand déboussolement dans un prolétariat qui venait d'essuyer la plus grande défaite de son histoire et qui subissait à plein le poids des mystifications "antifascistes" et sur la "défense de la patrie socialiste" visant à l'enchaîner au char de l'Etat bourgeois derrière les partis de gauche et les syndicats. La situa­tion est bien différente à l'heure actuelle. Le prolétariat d'aujourd'hui n'est pas battu et nous avons vu précédemment que c'est sa capacité à di­gérer, à mûrir ses défaites partielles, à donner une réponse aux armes idéologiques que lui oppose la bourgeoisie qui détermine la reprise présente de la lutte de classe. Les conditions objectives, la crise économique, la misère qui se généralise, ne sont pas seules ; s'y ajoutent des conditions subjectives favorables : la volonté consciente des ouvriers de ne plus accepter de sacrifices pour la sauvegarde de l'économie nationale, la non adhé­sion du prolétariat aux projets bourgeois (écono­mique et politique), la compréhension de plus en plus grande du caractère anti-ouvrier de la gauche et des syndicats.

Et plus le facteur subjectif devient important dans le développement des luttes ouvrières, et plus devient crucial le rôle des révolutionnaires dans celles-ci. En effet, expression la plus haute de la conscience de classe, les communistes sont indispensables, non seulement par leur travail théorique, politique, leur propagande ; non seule­ment ils seront indispensables demain dans la pé­riode révolutionnaire, mais déjà, dès aujourd'hui, ils sont indispensables dans le processus actuel de la reprise de la lutte de classe, de maturation de la grève de masse. En dénonçant les pièges et les impasses que le capitalisme oppose au proléta­riat, ils stimulent, catalysent, accélèrent le dé­veloppement dans la classe d'une claire conscience de la nature de ces pièges et impasses, du rôle véritable de la gauche et des syndicats. De plus, même s'ils ne se font pas d'illusion sur l'impor­tance de leur impact immédiat, ils contribuent à orienter les luttes dans le sens de l'autonomie la plus grande de la classe ouvrière face à la bourgeoisie, dans le sens de l'extension et de la coordination des luttes par l'envoi 02 délégations massives, de piquets de grève, de manifestations, dans le sens de l'organisation par les ouvriers eux-mêmes dans les assemblées générales, de cette extension ; dans le sens du développement le plus larg3 de la lutte de classe.

La non reconnaissance ou la sous-estimation de la reprise actuelle, la vision mécanique du déve­loppement de la lutte de classe, l'incompréhension du rôle actif de la conscience de classe dans le processus de développement de cette lutte de clas­se,, mènent au rejet -au moins implicite- de la né­cessité de l'intervention des révolutionnaires et, partant, du parti communiste mondial de demain.

En effet, il ne suffit pas de clamer à cors et à cris la nécessité du parti, comme le font certains groupes, pour contribuer efficacement au processus qui mène à sa future constitution. C'est, dès au­jourd'hui, dans les luttes présentes que se prépa­rent les conditions de son édification, que se forgent les organisations qui en seront des par­ties constitutives, que- les communistes font la preuve de leur capacité à se trouver à l'avant-garde des combats révolutionnaires à venir. Et ils ne feront une telle preuve que s'ils se montrent capables de défendre avec rigueur la méthode marxiste dont l'ignorance et l'oubli désarment po­litiquement le prolétariat, le mènent à l'impuis­sance et à la défaite.

R.L.   9/9/84

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