Belgique-Hollande:crise et lutte de classe : Rapport du 5ème Congrès d'Internationalisme

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Si nous avons décidé de publier dans  la Revue Internationale un rapport consacré à  la situa­tion économique,  politique et sociale dans ces deux pays d'Europe, c'est que justement celle-ci n'a rien de particulier ou de spécifique,  mais exprime de façon exemplaire ce que subissent de façon croissante  les prolétaires dans tous les pays industrialisés.

L'austérité draconienne dans ces deux pays qui, il y a quelques années encore,  étaient vantés pour leur niveau de vie parmi  les plus élevés d'Europe et pour leur niveau de"protection so­ciale" enviable, est un indice de  l'évolution de  la crise économique au coeur du capitalisme mondial, de la force de  l'attaque des conditions de vie des ouvriers. De même, la capacité de riposte ouvrière à cette attaque et les efforts d'adaptation politique de  la bourgeoisie nous fournissent  des indications précieuses concernant  le développement du rapport de force entre les classes,

Nous estimons donc que ce texte est une excellente illustration de notre démarche générale appliquée à des situations concrètes et qu'il démontre clairement combien l'approfondissement de notre cadre d'analyse par rapport au rôle de  la gauche dans l'opposition, le syndicalisme de ba­se, le cours historique ou le processus de généralisation de la lutte de classe, basé sur les leçons de  la vague de  lutte précédente, se révèle indispensable pour appréhender la situation sociale actuelle.

Le 4ème Congrès de la section du CCI en Belgique (février 1982) se déroula deux mois après le putsch de Jaruzelski en Pologne, en pleine contre-offensi­ve de la bourgeoisie internationale, au nouent où la classe ouvrière, déboussolée, marquait le coup.

Dans ce cadre, ce n'était nullement un hasard si la bourgeoisie belge, après des années de tergiver­sations et sous la pression directe du bloc, ve­nait d'aligner sa politique sur celle du bloc et engageait l'attaque directe contre la classe ou­vrière. La résolution sur la situation nationale, adoptée lors du Congrès, décrivait adéquatement la stratégie mise en place par la bourgeoisie :

"Les élections du 8 novembre 81  légaliseront ce nouvel ordre de bataille de   la bourgeoisie face à  la  lutte de classe,   le pas qualitatif dans l'attaque frontale du prolétariat est franchi  :

a)    une droite dure   et arrogante au pouvoir,   bien ancrée au pouvoir dans une perspective à  long terme et parlant  le  langage de  la vérité,

b)    un partage  essentiel des tâches au sein de l'appareil politique de  la bourgeoisie entre une droite dure au gouvernement et une gauche dans  l'opposition face à  la  lutte de classe, ainsi que diverses sous divisions au sein du gouvernement et dans  l'opposition,  permettant plus de souplesse dans  le développement des mystifications,

c)     une gauche dans l'opposition aux accents ra­dicaux dont les thèmes actuels ne sont plus ceux d'une, équipe responsable développant un langage d'illusions dans la perspective d'un retour au gouvernement, mais dont la seule fonction aujourd'hui est de faire dérailler les luttes, face aux réactions engendrées par l'aus­térité draconienne"  (Résolution sur la situation en Belgique et aux Pays-Bas, février 82).

Ainsi, la résolution indiquait clairement dès février 82 les axes fondamentaux de la politique de la bourgeoisie en Belgique pour les deux années à venir. En Hollande, la situation paraissait en­core moins tranchée et la gauche venait de revenir au pouvoir. Toutefois, dans le rapport sur la si­tuation aux Pays-Bas, nous soulignions que "L'adhé­sion du PVDA (SD) au gouvernement n'était rien d'autre qu'une solution de secours temporaire" (Idem), ce qui se confirma bien vite dès la fin de 82. Globalement donc, pour les deux pays, la stratégie de la bourgeoisie dans la période écoulée se caractérisa par une austérité draco­nienne et le travail de sape de la gauche dans l'opposition.

Sous la pression inexorable de la crise et de l'austérité, l'affrontement entre les classes reprit de plus belle au sein même des pays in­dustrialisés. La Belgique et la Hollande se re­trouvèrent au premier rang dans la reprise de la lutte de classe. C'est dans cette perspective que nous évaluerons les résultats de la straté­gie de la bourgeoisie, autant sur le plan écono­mique que politique, et son impact sur le déve­loppement de la lutte prolétarienne.

BELGIQUE DEUX ANS D'AUSTERITE ET DE "SACRIFICES"

"L'économie belge connaît depuis plusieurs an­nées une situation caractérisée par des désé­quilibres multiples et accusés.   Ceux-ci  trou­vent  leur origine dans  les effets de  la crise internationale à  laquelle  la Belgique est par­ticulièrement sensible en raison de son degré exceptionnel d'ouverture sur  l'extérieur. Ils ont également des causes internes,  parmi les­quelles les plus importantes tiennent d'une part,  à une adaptation insuffisante de  la production à l'évolution de  la demande intérieure et extérieure et, d'autre part, à un système rigide de formation des revenus qui a conduit à une modification importante dans  le partage du revenu national au cours des années  70," (Etudes économiques de l'OCDE, Belgique Luxem­bourg, mai 83, p.9).

En clair, depuis la fin des années 70, la Bel­gique se trouve dans une situation économique particulièrement difficile causée :

a)  par l'approfondissement de la crise mondiale du capitalisme que la Belgique ressent plus direc­tement et plus brutalement que d1autres à cause de sa dépendance des marchés internationaux, vu l'exiguïté de son marché intérieur.

b) par les hésitations de la bourgeoisie belge à mettre en place une politique économique et socia­le rigoureuse visant à rationaliser l'économie et « à réduire considérablement les salaires et les al­locations sociales.

Aussi, dos son installation, l'action du gouver­nement Martens-Gol sera centrée sur :

-  le "transfert du revenu des ménages vers les en­treprises" (sic !), réalisé par une politique des revenus avec un blocage partiel de l'indexation associé à une dévaluation de 8,5% du franc au sein du SME, et une politique budgétaire restrictive

(l'objectif étant de réduire le déficit public en 82 et 83 chaque fois d'un montant équivalent à 1,5% du PNB, de façon à diminuer le prélèvement des administrations sur les disponibilités de fi­nancement de l'économie (Etudes économiques de l'OCDE, p.9).

-  Une rationalisation des secteurs non adaptés à "l'évolution de la demande intérieure et exté­rieure" : sidérurgie (Cockerill-Sambre), chantiers navals (Cockerill-Hoboken, Boel), mines du Limbourg, textile (Fabelta, Motte), métallurgie (Nobels-Peelman, Boomse Metaalwerken, Brugeoise et Nivelles). Comme le reconnaissait cyniquement Gardois, le "conseiller spécial" du gouvernement pour la sidérurgie, il ne s'agit, à travers des fusions, des fermetures partielles, des aides de l'Etat conditionnées par des baisses conséquentes des salaires, que d'une "liquidation socialement camouflée".

Quels sont, après deux ans d'application, les résultats de cette politique d'austérité draco­nienne ? Une telle observation est importante dans la mesure où, de par sa situation au début des années de vérité, la Belgique a servi de "la­boratoire" à la bourgeoisie occidentale pour tes­ter la façon d'imposer une austérité généralisée et une attaque globale contre le niveau de vie de la classe ouvrière.

La situation de l'économie belge

Malgré les deux années de restriction et de "sa­crifices", les indicateurs économiques montrent clairement que la situation économique est loin d'être brillante, comme l'illustre bien la crois­sance du produit intérieur brut :

Plus explicite encore est le graphique de la production industrielle qui révèle pratiquement une stagnation permanente de celle-ci depuis 1974.

Même par rapport à l'ensemble des autres pays industrialisés, on ne peut guère dire que l'écono­mie belge a rattrapé le terrain perdu. On pourrait tout au plus parler d'une stabilisation dans la récession.


 

Cette constatation générale sera étayée en exa­minant de plus près quatre facteurs permettant de juger plus en profondeur de la santé de l'écono­mie belge :

a)   la compétitivité   : pour le gouvernement,  c'est a ce niveau que se trouve la clé du problème et la solution de la crise : en rendant à l'industrie sa compétitivité, la production pourra reprendre et le chômage se résorber.  Et à première vue,  en ef­fet,   les résultats de la politique gouvernementa­le semblent spectaculaires.


 

Toutefois, trois constatations atténuent for­tement les conséquences de ce redressement de la compétitivité :

-   le redressement de la compétitivité est avant tout lié à la réduction des coûts salariaux et, d'une manière générale, à la diminution des heu­res travaillées, suite à l'extension du chômage et non pas vraiment au développement de la pro­duction ou des exportations (cf. infra);

-   comme les autres pays industrialisés ont pris depuis lors des mesures similaires (cf. Rapport sur la Hollande), l'amélioration de la compéti­tivité sera rapidement annulée.

-   la restauration de la position concurrentielle et de la rentabilité des entreprises n'a aucune­ment conduit à une reprise des investissements productifs. La chute des livraisons de biens d'équipement au marché intérieur ainsi que celle du volume de la formation brute de capital fixe le confirment : la chute des investissements continue.

Face à l'impossibilité de vendre sur un marché sursaturé et au sous-emploi de l'appareil pro­ductif, la bourgeoisie préfère utiliser ses ca­pitaux pour la spéculation (or, monnaies, matiè­res premières). Les investissements industriels qui se font malgré tout visent alors surtout à la rationalisation : "En moyenne, les entreprises semblent avoir été surtout  soucieuses, face à la faiblesse persistante de   la demande  et au coût toujours élevé du crédit,  de restructurer  leurs bilans et d’accroître   leurs  taux d’auto finance­ment. "   (Etudes économiques de l'OCDE, p. 31).

b)  les exportations : ici aussi, on constate une hausse de 2% des exportations en 1983.

Mais la balance commerciale (différence entre les exportations et les importations) est tou­jours déficitaire. De plus, l'amélioration s'ex­plique :

-   par la baisse des importations, causée par la dévaluation et la politique d'austérité

-   par la dévaluation qui a rendu les produits bel­ges moins chers à l'exportation.

Toutefois, dans la mesure où la Belgique expor­te essentiellement vers d'autres pays industriali­sés (83 % vers l'OCDE dont 70 % vers la CEE contre 2 % vers le COMECON et 5 % vers l'OPEP) et que ceux-ci subissent de plus en plus l'austérité et limitent en conséquence leurs importations, les conséquences pour les exportations belges risquent d'être désastreuses.

c)  1'inflation : malgré la stagnation de la produc­tion industrielle et la diminution des salaires et de la consommation (cf. infra), l'inflation, après un net recul à la fin des années 70, reprend nettement.

 

d) déficit et finances publiques : le déficit de l'Etat belge reste catastrophique : 16,2 % du PNB en 1981, 15,8 % en 1982 et,"d'après les estimations gouvernementales, 15,5 % en 1983, alors que la moyenne européenne est de 7 %. Le déficit courant de la Belgique se chiffrait en 1982 à 190 milliards de FB, tandis que la charge des intérêts de la dette représente aujourd'hui déjà 3 % du PNB et 20 % des recettes courantes des administrations.

En outre, comme une grande partie de la dette (dette extérieure) est calculée en dollar, la haus­se récente de la monnaie US aura des conséquences catastrophiques sur la charge des intérêts.

La "réduction de la charge sociale"

S'il fallait définir succinctement les deux an­nées écoulées, on retiendrait sans nul doute l'at­taque brutale du niveau de vie de la classe ouvriè­re. Certes, dés les années 70, le niveau de vie de la classe ouvrière avait été entamé, mais cela s'était fait de manière détournée, par une hausse des impôts directs et indirects, par un accroisse­ment de la productivité (cf. tableau sur la productivité)  et par l'inflation galopante. Mais depuis les "années de vérité", et plus particuliè­rement depuis la mise en place de la stratégie actuelle de la bourgeoisie (droite au pouvoir, gau­che dans l'opposition), l'attaque est brutale, mas­sive et généralisée : baisse des salaires et des allocations sociales, accroissement accéléré de la productivité, chômage en hausse constante, a) Salaire social réel,

" Au total, les experts belges estiment que, sous l'hypothèse d'une augmentation des prix à la consommation de 7,5 % en 1983 (8,7 % en 1982), l'incidence des mesures de freinage des salaires serait de l'ordre de 7,5 % entre décembre 1981 et décembre 1983, dont 4,5 % au cours de 1982". (Etudes économiques de l'OCDE, p. 16).

Comme l'inflation pour 1983 se chiffrerait, non à 7,5 % mais à plus ou moins 9 %, la baisse des salaires "officielle" devrait s'établir au-delà de 8 %. Pour juger de l'importance de l'attaque, on peut encore relever que, dans l'industrie manufacturière et calculé par rapport aux 15 princi­paux pays de l'OCDE, l'indice des coûts unitaires relatifs de main d'oeuvre s'est situé en 1982 très en deçà de son niveau en 1970. Parallèlement on assiste à une baisse de la consommation pri­vée, bien illustrée par l'effondrement du volume des ventes au détail :

b) 1'augmentation de la productivité : l'amélio­ration de la compétitivité par la dévaluation et la baisse des salaires n’a nullement débouché sur une baisse du chômage, qui a continué à monter (cf. infra), mais sur une forte augmentation de la productivité à travers une rationalisation (meil­leur taux d'utilisation de l'appareil productif) (cf. tableau n° 7) et une mécanisation et une automatisation intensive.

c) hausse du chômage : fin janvier 84, on dénom­brait plus de 523.000 chômeurs complets indem­nisés, et encore ce chiffre nous donne-t-il une idée fausse de la situation réelle. En vérité, d'après l'OCDE, le nombre de personnes sans em­ploi (chômeurs indemnisés et autres) s'élevait en mars 83 à environ 600.00, le rythme de pro­gression du chômage s'étant à peine infléchi, dépassant 16 % en mars 83 (contre 20 % pour les 12 mois précédents).

En outre, environ 180.000 personnes bénéfi­ciaient d'un programme public d'aide à l'emploi (chômeurs mis au travail, cadre spécial tempo­raire, etc.) ou d'une pré pension de sorte crue, au total, près de 19 % de la population active se trouvait en dehors du circuit normal de 1'emploi.

En conclusion, l'austérité draconienne imposée par le gouvernement Martens V a représenté la pre­mière attaque directe généralisée contre l'ensem­ble de la classe ouvrière en Belgique sans qu'elle n'ouvre la voie à une reprise de l'économie qui "ne peut reposer que sur  la demande extérieure" (OCDE, p. 46). L'amélioration relative de la com­pétitivité de l'industrie belge n'est qu'une don­née temporaire et passagère que les programmes d'austérité et de réduction de salaires dans les autres pays industrialisés réduira rapidement à néant. La crise générale du capitalisme ne laisse aucun répit à la bourgeoisie belge en dehors d'un redoublement des attaques contre la classe ouvriè­re.

HOLLANDE LE CARACTERE INELUCTABLE DE L'PIPASSE ECONOMIQUE

Il y a deux ans, dans le sillage de la locomoti­ve allemande, les Pays-Bas passaient encore pour une des économies les plus fortes, alors qu'au­jourd'hui, ils connaissent le chômage le plus éten­du et, après la Belgique, le déficit le plus important des pays industrialisés. Les économistes n'y voient plus le bout du tunnel, mais prévoient un long chemin passant par plusieurs législatures qui aboutiraient peut-être à long terme, et ils avancent alors prudemment la date de ... 2005 !

En effet, au cours de 82 et 83, les indicateurs se sont brusquement détériorés :

De plus, le taux d'utilisation de l'appareil productif est tombé en 83 à 77 % de la capacité totale de production, le même niveau qu'en 75.

Le taux d'utilisation était en 82 inférieur de 8 % à celui de 73 et de 6,5 % à celui de 79. Le déficit budgétaire qui augmentait de 6,7 % en 81 a augmenté de 9,4 % en 82 et en 83, on prévoit une hausse de 12,5 %. Le graphique n° 9 montre dès lors l'accroissement fulgurant de la dette de l'Etat hollandais, augmentant de 19 % en 81, de 22 % en 82, et atteignant la somme impressionnante de 144,7 milliards de florins.

Les chiffres du commerce extérieur semblent in­firmer les données précédentes, puisque l'excédent de la balance des paiements courants a augmenté de 9,8 % en 82 et de 12 % en 83. Ces chiffres n'ont pourtant qu'une signification limitée parce qu'ils s'expliquent surtout par le développement des ventes de gaz naturel et par le recul des impor­tations qui résulte de la chute de la consomma­tion nationale. En vérité, l'industrie hollandai­se est en moins bonne posture. " Quelques multi­nationales puissantes : Philips,  Royal Dutch Schell, Unilever ont fait sa réputation. Mais sa structure est faible,  peu présente dans  les créneaux les plus porteurs.   Le déclin est complet dans  le textile, la confection, les chantiers na­vals. Au fil des ans, ce tissu    industriel s1est effiloché. Le florin fort et   la forte propension à investir à l’étranger y ont contribué."   (Le Monde du 5.2.84, p. 9). En conséquence, dès la fin de 82, l'attaque directe contre la classe ouvrière s'accentua en Hollande, après la réor­ganisation par la bourgeoisie de ses forces po­litiques avec le passage de la gauche dans l'op­position et la venue de la droite au pouvoir (gouvernement Lubbers). Si la stagnation et le léger recul des salaires était déjà un fait dès le début des années 80 (1972 : 100 - 1980 : 103,9 -1981 : 101,2 - 1982 : 100,1) grâce à un premier gouvernement de droite (Van Agt et Wiegel) et aux mesures plus indirectes du gouvernement de centre-gauche (Van Agt et Den Uyl) en 82, les attaques contre le niveau de vie du prolétariat vont pleuvoir à partir de la fin 82 :

  • baisse des salaires de 3,5 % pour la classe ouvrière en 83 et même de 5 % pour les fonction­naires
  • baisse de 3,5 % des salaires des fonctionnaires et des allocations en 84
  • diminution des salaires et des allocations de 15 % prévue entre 84 et 86.

En parallèle, on assiste à une véritable ex­plosion du chômage :

En quelques années, les Pays-Bas ont largement dépassé la moyenne de l'OCDE qui est de 10 %.

En conclusion, les années 82-84 sont caracté­risées par l'approfondissement inéluctable de la crise économique qui n'épargne plus aucun pays et par le déclenchement d'une attaque sans précédent contre le niveau de vie de la classe ouvrière. C'est dans ce cadre que nous avons pu constater comment la Hollande qui, dans le sil­lage de l'Allemagne, semblait encore mieux ré­sister à la crise en 81, a graduellement rejoint la Belgique en plein milieu de la tempête écono­mique et sociale.

Si l'approfondissement de la crise générale af­faiblit fondamentalement la bourgeoisie dans la mesure où cela révèle de plus en plus clairement l'absence d'alternatives économiques ou idéolo­giques de la classe dominante et exacerbe les tensions internes entre ses fractions, celle-ci sait face au danger mortel crue représente dans ce cadre le prolétariat, faire taire ses divergen­ces internes pour affronter solidairement le pro­létariat.

Les solutions gui lui font défaut sur le plan économique sont dès lors compensées par une remar­quable habileté sur le plan politique. Chaque jour, la bourgeoisie démontre qu'elle est capable de défendre avec beaucoup de hargne et d'intelli­gence ses privilèges et sa domination. Dans les principaux pays industrialisés, la carte maîtres­se du dispositif bourgeois visant à imposer l'aus­térité généralisée et à faire accepter les pré­paratifs de guerre est la mise en place de la gauche dans l'opposition. Cela s'est parfaitement illustré en Belgique et en Hollande.

LA NECESSITE DE IA GAUCHE DANS L'OPPOSITION EN BELGIQUE ET EN HOLLANDE

Depuis la reprise des luttes ouvrières en 1978, le CCI avait mis en avant la nécessité de la gau­che dans l'opposition pour briser les luttes de l'intérieur, mais l'expérience nous a appris qu'il y a, entre la nécessité objective pour la bourgeoisie et sa capacité à faire tout ce qui est nécessaire pour la satisfaire, un monde de diffi­cultés à franchir. Si en Belgique et en Hollande, la bourgeoisie a réussi adéquatement à adapter son dispositif de défense aux nécessités de la pério­de, le passage de la gauche dans l'opposition s'est toutefois caractérisé par une grande diffi­culté à le réaliser concrètement :

  • en Belgique, dès 1980, une série de gouverne­ments "de transition" ont essayé de réaliser les conditions nécessaires au passage de la gauche dans l'opposition (cf. Rapport au 50 Congrès), mais ce n'est qu'à la fin 81 qu'elle pourra avoir lieu;
  • en Hollande, la droite était venue au pouvoir dès 78 pour mener une politique d'austérité (gou­vernement chrétien-libéral Van Agt et Wiegel). Pourtant, de la mi-8I à la mi-82, la gauche revient au pouvoir, et ceci nettement à contre-courant des nécessités nationales (les socialistes ont perdu les élections, une austérité draconienne doit être imposée) et internationales (crise et austérité se généralisent à tous les pays). Ce n'est qu'a­près environ un an de paralysie gouvernementale accrue et de dé crédibilisation croissante de la gauche que la bourgeoisie trouva le moyen d'en revenir à la situation du début 81.

Ces atermoiements et ces hésitations n'étaient pas l'expression d'une meilleure résistance à la crise, comme certains l'affirmaient.

  • Il s'agit des deux pays les plus axés sur l'ex­portation. Ils ressentent dès lors plus vite et plus fortement que d'autres la crise mondiale de surproduction.
  • Malgré les ressources énergétiques propres (gaz naturel), la Hollande a un tissu industriel en dé­ clin, ce qui amène dès 78 le gouvernement à pren­dre des mesures d'austérité et de rationalisation (automobiles DAF, textile, chantiers navals).
  • La crise provoque dès 79 des réactions ouvrières qui indiquent que la place de la gauche est dans l'opposition (Rotterdam 79, mines du Ljmbourg et Athus 80, mouvements de luttes en Wallonie en 81).

Les difficultés à mettre la gauche dans l'oppo­sition en Belgique et en Hollande étaient donc bien plutôt l'expression de faiblesses internes réelles de la bourgeoisie. Celles-ci proviennent pour l'essentiel de faiblesses inhéren­tes à la création des Etats belges et hollandais et à l'organisation de leurs appareils de domi­nation.

  • La création artificielle de la Belgique et le cadre national étriqué de la Hollande ont freiné le développement des deux Etats, multipliant les contradictions internes au sein de la bourgeoisie belge et entravant le développement et la centra­lisation des forces économiques et politiques en Hollande.
  • La complexité et l'hétérogénéité de l'appareil de domination politique bourgeois (présence de partis communautaires en Belgique, obligeant long­temps à maintenir le PS au gouvernement, la multi­plicité de partis confessionnels et de partis tout court en Hollande, séquelles du développement his­torique de ces pays, rendait toute manoeuvre de la bourgeoisie fort délicate) a retardé ou empê­ché pendant un certain temps que la bourgeoisie mette la gauche là où elle pouvait lui rendre les meilleurs services.

Toutefois, malgré ces difficultés internes, les bourgeoisies belge et hollandaise ont mon­tré qu'elles avaient une assise suffisamment so­lide et une expérience assez riche pour dévelop­per, sous la pression économique et face au dan­ger de la lutte de classe, un dispositif redou­table afin d'encadrer et de mystifier les luttes.

LE ROLE DE LA CAUCHE ET LA REPRISE DES LUTTES

Alors que le développement de la crise amène souvent à identifier notre période aux années 30, la comparaison entre le travail de la gau­che dans ces deux périodes en Belgique révèle le caractère fondamentalement différent des deux périodes historiques.

Dans les années 30, face à la crise et aux luttes ouvrières (grèves insurrectionnelles de 1932), la gauche (Parti Ouvrier Belge) avance le plan de travail (ou Plan De Man) pour "sortir la Belgique de la crise". De cette façon, la classe ouvrière est massivement mobilisée derrière des perspectives de capitalisme d'Etat (programmes de nationalisations) et est amenée à soutenir l'action parlementaire du P0B et du PCB "pour combattre le fascisme".

Aujourd'hui, la tactique et le travail de la gauche sont fondamentalement différents :

  • son langage n'est pas celui du réalisme, de la conciliation nationale, de l'union sacrée. Au contraire, elle se veut critique, radicale, ouvriériste même. Les personnalités équivoques sont éliminées (Cools, Simonet), tandis qu'elle ne fait aucun effort pour retourner au gouverne­ment;
  • sa tactique n'est pas offensive, mais défensi­ve. Loin de tenter de mobiliser les ouvriers derrière la capital national, la gauche essaye aujourd'hui d'empêcher par tous les moyens que la lutte se développe.

Alors que dans les années 30, l'encadrement de la classe ouvrière était pris directement en charge par le POB lui-même, la commission syndi­cale n'étant qu'un appendice du parti, ce sont aujourd'hui les syndicats qui sont aux avant-postes, dans la lutte même, pour tenter de la dévoyer. Les campagnes de la gauche dans les années 30, comme celle autour du Plan De Man, visaient la mobilisation des ouvriers pour des mesures radicales de défense de l'économie natio­nale, comme précurseur de la défense nationale tout court. C'était une "politisation" des luttes sur un terrain bourgeois. Les mesures étaient nouvelles et pouvaient faire illusion auprès des ouvriers, qui avaient perdu toute perspective de classe. Aujourd'hui, la gauche n'a plus d'autre alternative à proposer, qu'une austérité mieux "emballée", plus "équitable". Ses plans ne font plus illusion après des années de crise, de minis­tres socialistes et d'austérité "raisonnable". C'est pourquoi ses efforts se concentrent sur le terrain syndical, pour diviser la classe ouvrière en lui enlevant toute perspective de lutte et pour casser ainsi sa combativité.

Ce comportement différent de la gauche trouve son explication dans la dynamique diamétralement opposée qui caractérise le rapport de force entre les classes en 1930 et aujourd'hui. A la fin des années 20, la classe ouvrière était battue au ni­veau international et la gauche avait pour but, dans les pays où les prolétaires n'avaient pas été écrasés physiquement, d'embrigader la classe ouvrière pour une nouvelle guerre mondiale derrière le drapeau de 1'anti-fascisme. Aujourd'hui, la lutte contre l'austérité d'un prolétariat non dé­fait tend à l'unification sur le plan national comme sur le plan international, et la gauche es­saye d'empêcher son développement et de débousso­ler la classe ouvrière.

LA GAUCHE DANS L'OPPOSITION FACE AUX LUTTES

Tout au long de ces deux dernières années, la classe ouvrière, en Belgique comme en Hollande, s'est constamment heurtée à la gauche dans l'oppo­sition et a fait souvent l'amère expérience de ses techniques raffinées de sabotage au sein des luttes. Ces dernières sont axées sur trois axes centraux :

-  Occuper le terrain : la force de la gauche et  des syndicats ne résulte pas de perspectives ori­ginales ou de solutions nouvelles avancées face à l'approfondissement de la crise. Leur force, c'est leur organisation au sein de la classe, leur appa­reil d'encadrement des ouvriers, le poids des idées reçues pesant sur le prolétariat,' en parti­ culier la conviction encore répandue qu'une lutte ne peut se développer, s'organiser, être gagnée qu'à travers l'organisation syndicale. C'est à travers cette occupation du terrain social qu'ils peuvent peser lourdement sur le développement et l'orientation des luttes.

-   Isoler ou fractionner la réponse de la classe ouvrière : face à la généralisation de l'austé­rité et des attaques contre le niveau de vie de la classe ouvrière, la gauche peut désamorcer la puissance du mouvement en empêchant l'extension quantitative de la lutte (limiter à l'usine, au secteur, à la région). A ce propos, il faut cons­tater que la gauche utilise avec beaucoup de raf­finement les contradictions internes au système, de fausses oppositions ou diverses campagnes idéo­logiques de la .bourgeoisie pour diviser ou noyer les luttes prolétariennes :

. Les oppositions régionales (Flandres, Wallo­nie) sont systématiquement mises en avant pour entraver l'extension des luttes à la Belgique en­tière

. Le féminisme est exploité en Hollande pour diviser et opposer les travailleurs de sexes différents, tandis que le pacifisme a été directement utilisé pour briser la grève des fonction­naires..

Toutefois, l'isolement et l'encadrement de la lutte peuvent aussi être réalisés en désamorçant la dynamique même du combat. Ainsi, pendant l'automne 83 en Belgique, c'est par le biais d'une "généralisation" formelle mais vide de la grève que les syndicats parvinrent à prendre le contrôle du mouvement et à le vider de sa subs­tance. En réalité, le travail d'éparpillement tend avant tout à séparer l'extension du mouve­ment de son auto organisation, qui sont deux composantes indispensables de son développement. Pour ce faire, on peut agir sur différentes fa­cettes de la lutte :

. Au niveau des moyens de lutte : grèves pas­sives, occupations, autogestion, "nouveaux moyens de lutte" (grève de l'épargne, etc.);

. Au niveau de la préparation des luttes : mettre l'accent sur les préparatifs techniques (tracts, piquets de grève, etc.) et financiers;

. Au niveau de l'organisation des luttes, pla­cées sous le contrôle des syndicats ou de comi­tés de grève syndicaux dirigés par des perma­nents syndicaux et des syndicalistes de base;

. Au niveau des perspectives de la lutte : placer la lutte dans la logique du système et de sa crise : se battre "pour une véritable concertation", le sauvetage de son usine, sa région, pour des "sacrifices équitables", pour "faire payer les riches", pour la nationalisa­tion, ...

- Enfermer le mécontentement ouvrier dans le ca­dre du syndicalisme : les syndicats, comme nous l'avons vu, jouent un rôle central dans la stratégie de la gauche dans l'opposition et ce rôle est encore accentué en Belgique et en Hol­lande par la dé crédibilisation subie par les partis socialistes à cause des difficultés in­ternes de la bourgeoisie. Ceci provoque une "usure" accélérée des directions syndicales et ex­plique, avec la combativité ouvrière persistan­te l'importance croissante du syndicalisme de base qui a joué, en Belgique comme en Hollande, pendant les deux années passées, un rôle central dans les luttes importantes qui ont éclaté (Rotterdam 79, vagues de luttes de 81 et 82 en Belgique, grève des fonctionnaires en Belgique et en Hollande en 83). La fonction essentielle du syndicalisme de base a été confirmée dans la période écoulée:

. Par la concentration de toutes les forces gauchistes sur ce travail syndical à la base,

. Par des tentatives de coordination des for­ces et des conceptions syndicalistes de base sur un plan national ("Vakbond en Demokratie" en Belgique, "Solidariteit" en Hollande).

Dans les luttes actuelles, le rôle du syndi­calisme de base est double :

. Prendre le contrôle des luttes radicales pour empêcher quelles aillent trop loin, donc pour saboter, derrière un vocabulaire radical, derrière des actions spectaculaires (affronte­ments avec la police : sidérurgie en 82), leur extension et leur radicalisation;

. Ramener les "brebis galeuses" dans le giron syndical en leur faisant croire que "les syndi­cats, c'est nous", tandis que par leurs discours radicaux, leurs actions dures, leurs conflits continuels avec les directions syndicales, ils gagnent la confiance des ouvriers combatifs (Rot­terdam, 79 et 82, lutte dans la fonction publique en Belgique et en Hollande, 83).

Dès à présent, le syndicalisme de base s'impo­se comme une des armes les plus pernicieuses de la bourgeoisie, maintenant que les syndicats tra­ditionnels seront de plus en plus souvent contes­tés et dépassés par la lutte ouvrière. De par sa flexibilité qui peut même s'accommoder d'un anti­syndicalisme de façade, il sera utilisé par la bourgeoisie jusque dans la période révolutionnai­re au sein des conseils pour dévoyer le proléta­riat de son combat révolutionnaire vers la logi­que syndicaliste et gestionnaire. Son utilisation, fréquente dès à présent, si elle permet à la bourgeoisie pour le moment de contrôler les mouve­ments, d'étouffer toute perspective de lutte révo­lutionnaire et d'entraver l'auto organisation de la classe, marque l'affaiblissement historique de la bourgeoisie et annonce, à long terme, la dé crédibilisation de ses armes mystificatrices les plus radicales.

Le prolétariat face à la gauche dans l'opposition

Les tergiversations de la bourgeoisie et le re­tard accumulé dans la prise de mesures draconien­nes qui ont nécessité un rattrapage brutal, le rôle de "laboratoire" que la Belgique a joué du­rant ces années en étant la pointe la plus avan­cée dans l1attaque de la bourgeoisie mondiale contre les conditions de vie des ouvriers dans les pays occidentaux, ont profondément marqué les conditions de la lutte de classe. Attaquée durement et presque continuellement, la classe ouvrière a été obligée de réagir et l'a fait ré­gulièrement (hiver 81, février-mars 82, septem­bre-octobre 83). De ce fait, les luttes ouvriè­res en Belgique et plus tard en Hollande ont ex­primé d'une façon particulièrement édifiante les obstacles et les problèmes auxquels la clas­se ouvrière mondiale est confrontée, surtout dans les pays industrialisés, et qu'elle devra surmon­ter, mais aussi la dynamique et la force du mou­vement.

Dès février 1981, des grèves massives éclatent dans toute une série d'usines (Caterpillar, British Leyland, FN) dans la sidérurgie et les transports publics, aussi bien en Flandres qu'en Wallonie, contre les mesures d'austérité prises par un gouvernement  où des ministres socialis­tes occupent des postes-clés (économie, travail). Elles montrent à la bourgeoisie combien le temps presse, combien les nécessités de l'heure (aus­térité, attaque directe de la classe ouvrière) exigent une stratégie appropriée. En novembre 81, après des élections anticipées, la droite est au pouvoir, et la gauche dans l'opposition démontre­ra déjà quelques semaines plus tard sa redoutable efficacité.

LES LUTTES DE FEVRIER-MARS 1982 : LE DESARROI FACE AU REPLI DES LUTTES

Le mouvement de février-mars 82 qui mobilise plusieurs dizaines de milliers de travailleurs autour des sidérurgistes à Liège, à Charleroi et dans le Hainaut contre la réduction draconien­ne des salaires accompagnant la dévaluation, est sans conteste le mouvement le plus important en Belgique depuis la grève générale de 60-61.

Eclatant quelques semaines après le putsch en Pologne, il démontre, par la grande combativité, par la tendance à une lutte générale, dépassant les secteurs ou les revendications particulières face à l'attaque générale que subit le proléta­riat, par la tendance à exprimer la spontanéité de la classe et à remettre en cause l'encadrement syndical, par l'affrontement avec l'Etat et en particulier avec les forces de l'ordre, que la défaite en Pologne n'a pas fondamentalement enta­mé le potentiel de combativité du prolétariat mondial et que le désarroi de la classe ouvrière face à la contre-offensive idéologique de la bourgeoisie n'est pas éternel et ne traduit pas de recul profond et de longue durée de la lutte de classe.

Toutefois, le désarroi général du prolétariat après la défaite en Pologne, l'inexpérience face aux manoeuvres de la gauche dans l'opposition, vont profondément- marquer les luttes de 82 et ne favorisent pas le développement des luttes et la clarté de leurs perspectives. Ainsi, il faut relever :

-   tout d'abord l'isolement de la lutte en Belgi­que, face à un calme social plat dans les autres pays industrialisés, plongés en plein dans les campagnes idéologiques de la bourgeoisie sur la Pologne

-   la limitation du mouvement qui s'est développé, autour des actions des sidérurgistes, à la Wallo­nie, tandis que les syndicats avaient réussi à désamorcer toute velléité de résistance en Flan­dres (cf. la longue lutte à Boel et Tamise)

-   la facilité relative avec laquelle les syndi­cats entravent l'extension du mouvement par leurs tentatives de division ouvertes : entre syndicats, entre secteurs, entre régions (Liège contre Char­leroi) , permettant à la bourgeoisie de contrôler fermement le mouvement et de conserver un discours particulièrement arrogant sans céder sur quoi que ce soit.

LES LUTTES DE SEPTEMBRE-NOVEMBRE 1983 : AU COEUR DE LA REPRISE DES LUTTES

La longue lutte des services publics en Belgi­que (septembre octobre), puis en Hollande (octo­bre-novembre) constitue le mouvement de luttes ou­vrières le plus important depuis les combats de Po­logne en 1980. Elle reprend les caractéristiques positives du mouvement précédent, mais elle profi­te de l'accumulation des conditions objectives permettant une reprise internationale de la lutte de classe. :

-   longue période d'austérité, de chômage et d'at­taques contre la classe ouvrière, qui se sont généralisés à tous les pays industrialisés sans que cela n'amène une amélioration des conditions économiques

-   la classe ouvrière en Belgique a fait l'expé­rience de deux ans de gauche dans l'opposition et de ses mystifications tandis que cette expé­rience s'est étendue aux pays environnants (la gauche dans l'opposition aux Pays-Bas et en Al­lemagne)

-   les luttes en Belgique et en Hollande s'inscri­vent dans une nouvelle vague internationale de combats contre le capitalisme.

Cette maturation des conditions objectives de la reprise de la lutte de classe est confirmée par le développement des caractéristiques suivan­tes au sein même des combats en Belgique et en Hollande :

-  Une tendance vers des mouvements unitaires et massifs impliquant un grand nombre d'ouvriers et touchant des secteurs entiers ou plusieurs secteurs simultanément dans un même pays. En 1983, aussi bien en Belgique qu'en Hollande, c'est l'ensemble des services publics, soit 1/5 de la population active, qui lutte. Les travailleurs de toutes les centrales syndicales sont impliqués. En Hollande, jamais dans l'histoire de la classe ouvrière, les services publics n'avaient combattu à cette échelle, tandis qu'en Belgique, le mouve­ment dépassait la division entre la Flandre et la Wallonie et a même failli s'étendre au privé.

-  Une tendance à un surgissement spontané des luttes exprimant, surtout à leur début, un cer­tain débordement des syndicats. C'est spontané­ment et contre les directives syndicales que les conducteurs de trains en Belgique, les conduc­teurs de bus et de trains en Hollande, lancent la grève. C'est toujours spontanément que d'autres secteurs (postes, transports communaux) rejoi­gnent le combat en Belgique. La puissance de l'extension peut être mesurée au fait que :

. Les syndicats sont obligés d'entériner et en même temps d'élargir la grève d'une façon formelle et d'adopter une attitude de "laisser faire" à la base pour reprendre le contrôle du mouvement;

. Les syndicats ont eu toutes les peines du monde pour arrêter le mouvement en Hollande.

-  Une tendance vers une simultanéité croissante des luttes au niveau international. Les mouve­ments en Belgique et en Hollande éclatent dans les mêmes secteurs et environ au même moment, tandis que simultanément il y a en France la grè­ve des postes, et ceci dans deux pays voisins à forte concentration ouvrière avec une grande ex­périence de la lutte, fort tournés vers l'exté­rieur, et au centre des pays industrialisés. Il n'en faut guère plus pour expliquer la crainte de la bourgeoisie qui s'est manifestée à travers le black-out sur ces mouvements sur le plan in­ternational et par une attitude conciliante du gouvernement en Belgique même.

Ces caractéristiques ont été confirmées par les grèves d'avril 84 qui, si elles n'ont pas eu l'am­pleur des mouvements de l'automne précédent, ont incontestablement mis en évidence le renforcement des tendances suivantes :

-  la simultanéité de plus en plus manifeste des luttes dans un grand nombre de pays industriali­sés (luttes en Belgique, en France, en Angleter­re et en Espagne en avril) et la confrontation à la fois avec les mystifications de la gauche dans l'opposition (Belgique, Angleterre) et l'austéri­té de la gauche au pouvoir (France, Espagne)

-   l'accélération du rythme de confrontations entre les deux classes (les grèves d'avril viennent seu­lement cinq mois après les mouvements dans le sec­teur public),

-   la confrontation continuelle avec la gauche dans l'opposition renforçant une tendance à la remise en cause de la stratégie syndicale et la prise en main des luttes par les travailleurs eux-mêmes.

La faiblesse centrale, commune à l'ensemble de ces luttes, est l'incapacité de la classe ouvriè­re à faire front aux manoeuvres de la gauche dans l'opposition -en particulier des syndicats- au sein même des luttes et d'autre part d'affirmer ses propres perspectives de classe. Si les travailleurs prennent de plus en plus conscience du rôle des syndicats dans leur attitude quotidienne de défenseurs de "l'austérité raisonnable", ils restent désarmés lorsque ces mêmes syndicats dé­ploient toute leur astuce au sein des luttes. Cette faiblesse est liée à un manque d'expérien­ce et de confiance en soi de la part du proléta­riat, et à une capacité d'adaptation impression­nante de la bourgeoisie à travers le syndicalis­me.

La principale forme que prend la gauche dans l'opposition dans la lutte est celle du syndi­calisme de base qui a constitué le fer de lance de la réponse bourgeoise aux luttes. Profitant de luttes ponctuelles ou isolées dans les usines, les syndicalistes de base par leur discours com­batif et dans leurs actions pseudo radicales gagnent la confiance de secteurs combatifs de la classe ouvrière et répandent l'idée qu'un type de syndicalisme différent de celui des "directions syndicales" est possible (à l'intérieur de la structure traditionnelle si possible, à l'exté­rieur si nécessaire). Ainsi, en Belgique, les "syndicalistes de combat" se sont mis aux avant-postes de toute une série de luttes isolées et se sont heurtés parfois durement aux leaders syndicaux (Boel et Tamise, Fabelta, Motte, ACEC, Valfil, FN, Brugeoise et Nivelles, etc.). En Hol­lande, une grève comme celle du port de Rotter­dam en 82 a été entièrement menée par la "base syndicale" sous le slogan "Le syndicat, c'est nous !".

C'est à partir de telles luttes que le syndi­calisme de base a tiré les expériences et a ga­gné l'autorité nécessaire pour dévoyer et sabo­ter des luttes de plus grande envergure : en 82 par exemple, les syndicalistes de base prenaient l'initiative de constituer un comité de grève intersectoriel régional dans la province du Hainaut pour enfermer et épuiser la combativité ouvrière dans le cadre de la région. C'est enco­re eux qui entraînent les sidérurgistes vers l'affrontement préparé et provoqué par la bour­geoisie pour liquider le mouvement. En 83, aussi bien en Belgique qu'en Hollande, c'est aux syn­dicalistes de base que revient la tâche, dans le cadre de la généralisation formelle décrétée par la bourgeoisie, d'épuiser le mouvement dans des actions radicales mais dispersées, isolées et sans perspectives.

Ces éléments confirment et expliquent que le développement de la lutte dans les pays indus­trialisés sera lent. Toutefois, avec l'impasse économique totale du système, l'attaque crois­sante des conditions de vie du prolétariat et les réactions ouvrières, l'ensemble des mystifi­cations de la bourgeoisie, même les plus radi­cales, tendront à s'épuiser progressivement tan­dis que les affrontements de classe prendront un caractère de plus en plus massif, puissant et simultané.

INTERNATIONALISME, SECTION EN BELGIQUE DU CCI, MARS 1984