La lutte du prolétariat dans la décadence du capitalisme

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"La tradition de toutes les générations mortes pèse d'un poids très lourd sur le cerveau des vivants. Et même quand ils semblent occupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c'est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu'ils évoquent craintivement les esprits du passé, qu'ils leur empruntent leurs noms, leurs mots d'ordre, leurs costumes..."

(Karl Marx. Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte

Dans la période présente de reprise historique des luttes du prolétariat, celui-ci se heurte, non seulement à tout le poids de l'idéologie secrétée directement et souvent délibérément par la classe bourgeoise, mais également à tout le poids des traditions de ses propres expériences passées. La classe ouvrière, pour parvenir à son émancipation, a absolument besoin d'assimiler ces expériences; c'est uniquement à travers elles qu'elle forge ses armes en vue de l'affrontement décisif qui mettra fin au capitalisme. Cependant, le danger existe pour elle de confondre enseignements de l'expérience et tradition morte, de ne savoir distinguer ce qui,' dans les luttes du passé, dans leurs méthodes et leurs moyens, reste encore vivant, avait un caractère permanent et universel, de ce qui appartient de façon définitive à ce passé, n'était que circonstanciel et temporaire.

Comme Marx l'a souvent souligné, ce danger n'a pas épargné la classe ouvrière de son temps, celle du siècle dernier. Dans une société en évolution rapide, le prolétariat a traîné longtemps avec lui le boulet des vieilles traditions de ses origines, les vestiges des sociétés de compagnonnage, ceux de l'épopée babouviste ou de ses combats aux cotés de la bourgeoisie contre le féodalisme. C'est ainsi que la tradition sectaire, conspirative ou républicaine d'avant 1848 continue à peser dans la Première Internationale fondée en 1864. Cependant, malgré ses mutations rapides, cette époque se situe dans une même phase de la vie de la société : celle de la période ascendante du mode de production capitaliste. L'ensemble de cette période détermine4 pour les luttes de la classe ouvrière des conditions bien spécifiques : la possibilité d'arracher des améliorations réelles et durables de ses conditions de vie à un capitalisme prospère, mais l'impossibilité de détruire ce système justement à cause de sa prospérité.

L'unité de ce cadre donne aux différentes étapes du mouvement ouvrier du 19ème siècle un caractère continu : c'est progressivement que s'élaborent et se perfectionnent les méthodes et les instruments du combat de classe, en particulier l'organisation syndicale. A chacune de ces étapes, les ressemblances avec l'étape antérieure l'emportent sur les différences. Dans ces conditions, le boulet de la tradition ne pèse pas trop lourd pour les ouvriers de ce temps : pour une bonne part, le passé montre la voie à suivre.

Mais cette situation change radicalement à l'aube du 20ème siècle, la plupart des instruments que s'est forgée la classe durant des décennies ne lui servent plus à rien, pire, ils se retournent contre elle et deviennent des armes du capital. Il en est ainsi des syndicats, des grands partis de masse, de la participation aux élections et au Parlement. Et cela, parce que le capitalisme est entré dans une phase complètement différente de son évolution celle de sa décadence. Le cadre du combat prolétarien en est complètement bouleversé : désormais la lutte pour des améliorations progressives et durables au sein de la société perd sa signification. Non seulement le capitaliste aux abois ne peut plus rien accorder, mais ses convulsions remettent en cause nombre des conquêtes prolétarienne du passé face a un système moribond, la seule véritable conquête que le prolétariat puisse obtenir est de le détruire.

C'est la première guerre mondiale qui signe cette coupure entre les deux périodes de vie du capitalisme. Les révolutionnaires, et c'est ce qui les fait révolutionnaires, prennent conscience de l'entrée du système dans sa phase de déclin.

"Une nouvelle époque est née. L'époque de la désagrégation du capitalisme, de son effondrement interne. L'époque de la révolution communiste du prolétariat"  proclame en 1919 l'Internationale Communiste dans sa plate-forme. Cependant, dans leur majorité, les révolutionnaires restent marqués par les traditions du passé.  Malgré son immense contribution, la Troisième Internationale est incapable de pousser jusqu'au bout les implications de son analyse.. Face a la trahison des syndicats, elle ne propose pas de les détruire mais de les reconstruire. Constatant "que les réformes parlementaires ont perdu toute importance pratique pour les classes laborieuses" et que "le centre de gravité de la vie politique est complètement et définitivement sorti du Parlement" (Thèses du 2ème congrès), l'Internationale Communiste n'en continue pas moins de prôner la participation à cette institution. Ainsi, la constatation faite par Marx en 1852, se confirme magistralement. Mais également tragiquement. Après avoir provoqué en 1914.1a débandade du prolétariat face à la guerre impérialiste, le poids du passé est le principal responsable de l'échec de la vague révolutionnaire commencée en 1917 et de la terrible contre-révolution qui l'a suivie pendant un demi-siècle.

Si elle était déjà un handicap pour les luttes du passé, la "tradition de toutes les générations mortes" est un ennemi encore bien plus redoutable des luttes de notre époque. Comme condition de sa victoire, il appartient au prolétariat de s'arracher les vieux oripeaux qui lui collent à la peau afin qu'il puisse revêtir la tenue appropriée aux nécessités que la "nouvelle époque" du capitalisme impose à son combat. Il lui appartient de bien comprendre les différences qui séparent la période ascendante de la société capitaliste et sa période de décadence, tant du point de vue de la vie du capital que des méthodes et des buts de sa propre lutte.

Le texte qui suit se veut une contribution à cette compréhension. Sa présentation, bien qu'un peu inhabituelle, nous a cependant paru la plus apte à mettre en évidence tant l'unité qui existe au sein de chacune des deux périodes entre les diverses expressions de la vie de la société que la différence souvent considérable qui sépare ces expressions d'une époque à l'autre.

LA NATION

PERIODE  ASCENDANTE  DU  CAPITALISME                                         

Une des caractéristiques du 19ème siècle est la constitution de nouvelles nations (Allemagne, Italie,...) ou la lutte acharnée pour celles-ci (Pologne, Hongrie,...). Ce n'est nullement un fait fortuit, mais correspond à la poussée exercée par l'économie capitaliste en plein essor qui trouve dans  la nation le cadre le plus approprié à son développement. A cette époque, l'indépendance nationale a, un sens véritable : elle s'inscrit dans le sens du développement des forces productives et dans celui  de la destruction  des empires féodaux (Russie, Autriche) qui sont les bastions de la réaction.

PERIODE DE DECADENCE DU CAPITALISME

Au 20ème siècle, la nation est devenue un cadre trop étroit pour contenir les forces productives. Au même titre que les rapports de production capitalistes, elle devient un véritable carcan qui entrave le développement de celles-ci. Par ailleurs, l'indépendance nationale devient un leurre dès lors que l'intérêt bien compris de chaque capital national lui commande de s'intégrer dans un des deux grands blocs impérialistes et donc de renoncer à cette indépendance. Les prétendues "indépendances nationales" du 20ème siècle se résument au passage des pays d'une zone d'influence à une autre.

LE DEVELOPPEMENT DE NOUVELLES UNITES CAPITALISTES

PERIODE  ASCENDANTE  DU  CAPITALISME                                        

Un des phénomènes typiques de la phase ascendante du capitalisme est son développement inégal suivant les pays et les conditions historiques particulières rencontrées par chacun d'entre eux. Les pays les plus développés montrent la voie aux autres pays dont le retard ne constitue pas nécessairement un handicap insurmontable. Au contraire,  la possibilité existe pour ces derniers de rattraper ou même de dépasser les premiers. C’est même là une règle quasi générale :

"Dans le cadre général de cette ascension prodigieuse, l'augmentation de la production industrielle prit dans les divers pays intéressés des proportions extrêmement variables. C'est dans les Etats industriels européens les plus avancés avant 1860 que l'on observe durant la période suivante l'accroissement le moins rapide. La production anglaise tripla "seulement", la production française quadrupla, alors que la production allemande passa du simple au septuple et qu'en Amérique, la production de 1913 fut plus de douze fois supérieure à celle de 1860. Ces différences de cadences provoquent le bouleversement total de la hiérarchie des puissances industrielles entre 1860 et 1913.

Vers 1880, l'Angleterre perd au profit des Etats unis la première place dans la production mondiale. Au même moment, l'Allemagne surclasse la France. Vers 1890, l'Angleterre, dépassée par l'Allemagne, rétrograde au troisième rang".

Fritz Sternberg. (Le conflit du siècle. Ed. du Seuil. p 1314)

A la même période, un autre pays se hisse au rang de puissance industrielle moderne : le Japon, alors que la Russie connaît un processus d'industrialisation très rapide mais qui sera étouffé par l'entrée du capitalisme dans sa phase de décadence.

Cette aptitude pour des pays arriérés de rattraper leur retard résulte des raisons suivantes :

1) leurs marchés intérieurs offrent de larges possibilités de débouchés et partant de développement pour le capital industriel. L'existence de larges secteurs de production pré capitalistes (artisanale et surtout agricole) relativement prospères y constituent ce sol nourricier indispensable à la croissance du capitalisme.

2) Leur utilisation du protectionnisme contre les marchandises moins chères des pays plus développés leur permet momentanément de préserver, à l'intérieur de leurs frontières, un marché pour leur propre production nationale.

3) A l’échelle mondiale, il existe un vaste marché extra-capitaliste, en particulier dans les territoires coloniaux en cours de conquête, dans lequel se déverse le "trop plein" des marchandises manufacturées des pays industriels.

 4) La loi de l'offre et de la demande joue en faveur d'une  possibilité réelle des pays les moins développés. En effet, dans la mesure où, globalement, pendant cette période, la demande dépasse l'offre, le prix des marchandises sont déterminées par les coûts de production les plus élevés et qui sont ceux des pays les moins développés, ce qui permet au capital de ces pays de réaliser un profit permettant une accumulation réelle (alors que les pays les plus développés encaissent des surprofits).

5) Les dépenses militaires, pendant la période ascendante du capitalisme sont des frais généraux relativement limités et qui sont facilement compensés et même rentabilisés par les pays industriels développés sous forme, notamment, de conquêtes coloniales.

6) Au 19ème siècle, le niveau de la technologie, même s'il représente un progrès considérable par rapport à la période antérieure, n'exige pas l'investissement de masses considérables de capital.

PERIODE DE DECADENCE DU CAPITALISME

La période de décadence du capitalisme se caractérise par l'impossibilité de tout surgissement de nouvelles nations industrialisées. Les pays qui n'ont pas réussi leur "décollage" industriel avant la 1ère guerre mondiale sont, par la suite, condamnés à stagner dans le sous-développement total, ou à conserver une arriération chronique par rapport aux pays qui "tiennent le haut du pavé".  Il en est ainsi,-de grandes nations comme l'Inde ou la Chine dont "l'indépendance nationale" ou même la prétendue "révolution" (lire l'instauration d'un capitalisme d'Etat draconien) ne permettent pas la sortie du sous-développement et du dénuement. Même l’URSS n'échappe pas à la règle, les terribles sacrifices imposés à la paysannerie et surtout à la classe ouvrière de ce pays, l'utilisation massive d'un travail ,pratiquement gratuit dans les camps de concentration, la planification et le monopole du commerce extérieur présentés ,par les trotskistes  comme  de "grands acquis ouvriers" et le signe de "l'abolition du capitalisme", le pillage économique systématique des pays de son glacis d'Europe centrale, toutes ces mesures n'ont pas suffi à l'URSS pour accéder au peloton des pays pleinement industrialisés, pour faire disparaître a l'intérieur de ses frontières des marques tenaces de sous-développement et d'arriération (cf. l'article sur "La crise capitaliste dans les pays de l'Est").

Cette incapacité de surgissement de nouvelles grandes unités capitalistes s'exprime entre autres dans le fait que les six plus grandes puissances industrielles d'aujourd'hui (USA, Japon, Russie, Allemagne, France, Angleterre) l'étaient déjà (bien que dans un ordre différent) à la veille de la 1ère guerre mondiale.

Cette incapacité des pays sous-développés à se hisser au niveau des pays les plus avancés s'explique par les faits suivants :

1) Les marchés représentés par les secteurs extra-capitalistes des pays industrialisés sont totalement épuises par la capitalisation de l'agriculture et la ruine presque complète de l'artisanat.

2) Les politiques protectionnistes connaissent au 20ème siècle une faillite totale. Loin de constituer une possibilité de respiration pour les économies moins développées, elles conduisent à l'asphyxie de l'économie nationale.

3) Les marchés extra-capitalistes sont saturés au niveau mondial. Malgré les immenses besoins et le dénuement total du tiers-monde, les économies qui n'ont pu accéder à l'industrialisation capitaliste ne constituent pas un marché solvable parce que complètement ruinées.

4) La loi de l'offre et de la demande joue contre  tout développement de nouveaux pays. Dans un monde ou les marchés sont saturés,  l’offre dépasse la demande et les prix son détermines par les coûts de production les plus bas. De ce fait, les pays ayant les coûts de production les plus élevés sont contraints de vendre leurs marchandises avec des profits réduits quand ce n'est pas à perte. Cela ramène leur taux d'accumulation à un niveau extrêmement bas et, même avec une main d’œuvre très bon marché, ils ne parviennent pas à réaliser les investissements nécessaires à l'acquisition massive d'une technologie moderne, ce qui a pour résultat de creuser encore plus le fossé qui sépare ces pays des grandes puissances industrielles.

5) Les dépenses militaires deviennent, dans un monde plus en plus livré à la guerre permanente, un poids très lourd, y compris pour les pays les plus développés. Elles conduisent à la faillite économique complète des pays sous-développés.

 6) Aujourd'hui, la production industrielle moderne fait appel à une technologie incomparablement plus sophistiquée qu'au siècle dernier et donc à des investissements considérables que seuls les pays déjà développés sont en mesure d'assumer. Ainsi, des facteurs d'ordre technique viennent encore aggraver les facteurs strictement économiques.

LES RAPPORTS ENTRE L'ETAT ET LA SOCIETE CIVILE

PERIODE  ASCENDANTE  DU  CAPITALISME                                        

Dans la période ascendante du capitalisme, il existe une séparation très nette entre la politique -domaine réserve aux spécialistes de la fonction étatique- et l’économique qui reste le domaine du capital et des capitalistes privés.  A cette époque, l'Etat, tout en cherchant déjà à se hisser au-dessus de la société, est encore largement dominé par des groupes d'intérêts et des fractions du capital qui s'expriment pour une bonne part au niveau du législatif. Celui-ci domine encore nettement l'exécutif : le système parlementaire, la démocratie représentative est une réalité, un terrain où s'affrontent les divers groupes d'intérêt.

L'Etat, ayant pour charge de maintenir l'ordre social au bénéfice du système capitaliste dans son ensemble et à long terme, il en découle certaines réformes en faveur de la main d’œuvre, contre les excès barbares de l'exploitation ouvrière dont sont responsables les appétits immédiats, insatiables des capitalistes privés (cf. "Bill des 10 heures" en Grande-Bretagne, ainsi que les lois limitant le travail des enfants, etc.).

PERIODE DE DECADENCE DU CAPITALISME

La période de décadence du capitalisme se caractérise par une absorption de la société civile par l'Etat. De ce fait, le législatif, dont la fonction initiale est de représenter la société, perd tout son poids devant l'exécutif qui est le sommet de la pyramide étatique.

Cette période connaît une unification du politique et de l'économique, l'Etat devenant la principale force dans l'économie nationale et sa véritable direction.

Que ce soit par une intégration graduelle (économie mixte) ou par un bouleversement brusque (économie entièrement étatisée), l'Etat cesse d'être un organe de délégation des capitalistes et des groupes pour devenir le capitaliste collectif soumettant à sa férule tous les groupes d’intérêts particuliers.

L'Etat, en tant qu'unité réalisée du capital national, défend les intérêts de celui-ci aussi bien à l'intérieur du bloc d'appartenance que contre le bloc antagoniste. De même, il prend directement à sa charge d'assurer l'exploitation et la soumission de la classe ouvrière.

LA GUERRE

PERIODE  ASCENDANTE  DU  CAPITALISME                                        

Au 19ème siècle, la guerre a, en général, la fonc­tion d'assurer à chaque nation capitaliste une unité et une extension territoriale nécessaires à son, développement.  En ce sens, malgré les calamités qu'elle entraîne, elle est un moment de la  nature progressive du capital.

Les guerres sont donc, par nature, limitées à 2 ou 3 pays généralement limitrophes et comportent les caractéristiques suivantes :

- elles sont de courte durée

- elles provoquent peu de destructions

- elles déterminent, tant pour les vaincus que pour les vainqueurs un nouvel essor.

Ainsi se présentent, par exemple, les guerres franco-allemandes, austro-italienne, austro-prussienne ou de Crimée.

La guerre franco-allemande est un exemple typique de ce genre de guerre :

- elle constitue une étape décisive dans la formation de la nation allemande, c'est à dire la création des bases pour un formidable développement des forces productives et la constitution du secteur le plus important du prolétariat industriel d'Europe (et même du monde si on considère son rôle politique)

- en même temps, cette guerre dure moins d'un an, n'est pas très meurtrière et ne constitue pas, pour le pays vaincu, un réel handicap : après 1871, la France poursuit son développement industriel sur la lancée du Second Empire et conquiert l'essentiel de son empire colonial.

Quant aux guerres coloniales, elles ont pour but la conquête de nouveaux marchés et de réserves de matières premières. Elles relèvent d'une course entre pays capitalistes dans leurs besoins d'expansion pour le partage de nouvelles zones du monde. Elles s'inscrivent donc dans le cadre de l'expansion de l'ensemble du capitalisme et du développement des forces productives mondiales.

PERIODE DE DECADENCE DU CAPITALISME

Dans une période où il ne peut plus être question de formation d'unités nationales viables, où l'indépendance formelle de nouveaux pays résulte essentiellement des rapports entre les grandes puissances impérialistes, les guerres ne relèvent plus des nécessités économiques du développement des forces productives de la société mais essentiellement de causes politiques : le rapport de forces entre les blocs. Elles ont cessé d'être "nationales" comme au 19ème siècle pour devenir impérialistes. Elles ne sont plus des moments de l'expansion du mode de production capitaliste, mais l'expression de l’impossibilité de son expansion.

Elles ne consistent pas dans un partage du monde, mais dans un repartage de celui-ci, dans une situation où, désormais un bloc de pays ne peut développer mais simplement maintenir la valorisation de son capital que directement aux dépens des pays du bloc adverse, avec, comme résultat final, la dégradation de la globalité du capital mondial.

Les guerres sont des guerres généralisées à l'ensemble du monde et ont pour résultat d'énormes destructions de l'ensemble de l'économie mondiale menant à la barbarie généralisée.

Comme celle de 1870, les guerres de 1914 et de 1939 opposent la France et l'Allemagne, mais d'emblée les différences sautent aux yeux et ce sont justement ces différences qui sont à la mesure de l'opposition existant entre la nature des guerres du 19ème siècle et celle des guerres du 20ème :

- d'emblée, la  guerre touche l'ensemble de l'Europe pour se généraliser au monde entier,

- c'est une guerre totale qui mobilise pendant des années la totalité de la population et de la machine économique des pays belligérants, qui réduit à néant des décennies de travail humain, qui fauche des dizaines de millions de prolétaires, qui jette dans la famine des centaines de millions d'êtres humains.

Nullement des "cures de jouvence" (comme le prétendent certains), les guerres du 20ème siècle ne sont rien d'autre que les convulsions de l'agonie d'un système moribond.

LES CRISES

PERIODE  ASCENDANTE  DU  CAPITALISME                                        

Dans un monde au développement inégal, avec des marchés internes inégaux, les crises sont marquées par le développement inégal des forces productives dans les différents pays et les différentes branches de production.

Elles sont la manifestation que le marché antérieur se trouve saturé et nécessite un nouvel élargissement. Elles sont donc périodiques (tous les 7 à 10 ans -temps approximatif de l'amortissement du capital fixe-) et trouvent leur solution dans l'ouverture de nouveaux marchés.

Il en découle pour elles les caractéristiques suivantes :

1)   Elles éclatent brusquement, en général à la suite d'un krach boursier.

2)       Leur durée est courte (de 1 an à 3 ans pour les plus longues).

3)       Elles ne sont pas généralisées à tous les pays. C'est ainsi que :

- la crise de 1825 est surtout britannique et épargne la France et l'Allemagne,

 - la crise de 1830 est surtout américaine, la France et l'Allemagne y échappent encore,

- la crise de 1847 épargne les USA, et affecte faiblement l'Allemagne,

- la crise de 1866 affecte peu l'Allemagne et celle de 1873 épargne la France.

Par la suite, les cycles industriels tendent à se généraliser à tous les pays développés mais on constate que les USA échappent encore à la récession de 1900-1903 et la France à celle de 1907.

Par contre, la crise de 1913, qui va déboucher sur la première guerre mondiale touche, elle, pratiquement tous les pays.

4) elles ne sont pas généralisées à toutes les branches. Ainsi :

- c'est essentiellement l'industrie du coton qui souffre des crises de 1825 et 1836,

- par la suite, si les textiles souffrent encore des crises, c'est la métallurgie et les chemins de fer qui tendent à être les secteurs les plus affectés (en particulier en 1873).

De même, il n'est pas rare de voir certaines branches connaître un boom important, alors que la récession touche d'autres branches.

5)       Elles débouchent sur un nouvel essor industriel (les chiffres de croissance donnés plus haut par Sternberg sont significatifs à cet égard).

6)       Elles ne posent pas les conditions pour une crise politique du système, et, encore moins, pour l'explosion d'une révolution prolétarienne.

Sur ce dernier point, il est nécessaire de constater l'erreur commise par Marx, à la suite de l'expérience de 1847-48, quand il écrit en 1850 : "Une nouvelle révolution ne sera possible qu'a la suite d'une nouvelle crise. Mais elle est aussi sûre que celle-ci". (Neue Rheinische Zeitung). Son erreur ne réside pas dans la reconnaissance de la nécessité d'une crise du capitalisme pour que la révolution soit possible, ni dans le fait d'annoncer qu'une nouvelle crise allait survenir (celle de 1857 est bien plus violente encore que celle de 1847) mais dans l'idée que les crises de cette époque étaient déjà des crises mortelles du système.

Par la suite, Marx a évidemment rectifié cette erreur, et c'est justement parce qu'il sait que les conditions objectives de la révolution ne sont pas mûres qu'il se heurte dans l'AIT aux anarchistes qui veulent brûler les étapes, et qu'il met en garde le 9 septembre 1870 les ouvriers parisiens contre "toute tentative de renverser le nouveau gouvernement... (qui) serait une folie désespérée" (Seconde Adresse du Conseil général de l'AIT sur la guerre Franco-allemande).

Aujourd'hui, il faut être anarchiste ou bordi­guiste pour s'imaginer que "la révolution est possible à tout moment" ou que ses conditions matérielles existaient déjà en 1848 ou en 1871.

PERIODE DE DECADENCE DU CAPITALISME

Depuis le début du 20ème siècle, le marché est désormais international et unifié. Les marchés intérieurs ont perdu de leur importance (notamment du fait de l'élimination des secteurs précapitalistes). Dans ces conditions, les crises sont la manifestation, non pas de marchés provisoirement trop étroits, mais de l'absence de toute possibilité de leur élargissement mondial. D'ou leur caractère de crises généralisées et permanentes.

Les conjonctures ne sont pas déterminées par le rapport entre la capacité de production et la taille du marché existant à un moment donné, mais par des causes essentiellement politiques : le cycle de guerre-destruction-reconstruction-crise. Dans ce cadre, ce ne sont nullement des problèmes d'amortissement du capital qui déterminent la durée des phases du développement économique mais en grande partie, l'ampleur des destructions subies au cours de la guerre précédente. C'est ainsi qu'on peut comprendre que la durée de l'expansion liée à la reconstruction soit deux fois plus longue (17 ans) après la seconde guerre mondiale qu'après la première (7 ans).

Contrairement au siècle dernier caractérisé par le "laisser faire", l'ampleur des récessions au 20ème siècle est limitée par des mesures artificielles mises en place par les Etats et leurs institutions de recherche pour retarder la crise générale. Il en est ainsi des guerres localisées, du développement des armements et de l'économie de guerre, de l'utilisation systématique de la planche à billets et de la vente à crédit, de l'endettement généralisé, de tout un éventail de mesures politiques qui tendent à rompre avec le strict fonctionnement économique du capitalisme.

Dans ce cadre, les crises du 20ème siècle ont les caractéristiques suivantes :

1)                 Elles n'éclatent Pas brusquement mais se développent progressivement dans le temps. En ce sens, la crise de 1929 comporte encore à ses débuts certaines caractéristiques des crises du siècle passé (brusque effondrement faisant suite à un krach boursier) qui relèvent, non pas tellement du maintien de conditions économiques similaires à celles d'avant, mais d'un retard des institutions politiques du capital par rapport à la modification de ces conditions. Mais, par la suite, l'intervention massive de l'Etat (New Deal aux USA, production de guerre en Allemagne....,) étale ses effets sur une décennie.

2)                 Une fois qu'elles ont débuté, elles se caractérisent par leur longue durée. Ainsi, alors que le rapport récession/prospérité était d'environ 1 à 4 au 19ème siècle (2 années de crise sur un cycle de 10 ans), le rapport entre la durée du marasme et celle de la reprise passe à 2 au 20ème siècle. En effet, entre 1914 et 1980, on compte 10 années de guerre généralisée (sans compter les guerres locales permanentes), 32 années de dépression (1918-22, 192939, 1945­50, 1967-80), soit au total 42 années de guerre et de crise, contre seulement 24 années de reconstruction (1922-29 et 1950-67). Et le cycle de la crise n'est pas encore terminé !...

Alors qu'au 19ème siècle, la machine économique était relancée par ses propres forces à l'issue de chaque crise, les crises du 20ème siècle n'ont du point de vue capitaliste d'autre issue que la guerre généralisée.

Râles d'un système moribond, elles posent pour le prolétariat la nécessité et la possibilité de la révolution communiste.

Le 20ème siècle est bien "l'ère des guerres et des révolutions" comme l'indiquait, à sa fondation l'Internationale Communiste.

LA LUTTE de CLASSE

PERIODE  ASCENDANTE  DU  CAPITALISME                                        

Les formes que prend la lutte de classe au 19ème siècle est déterminée à la fois par les caractéristiques du capital de cette époque et par celles de la classe ouvrière elle-même :

1) Le capital du 19ème siècle est encore très éparpillé entre de nombreux capitaux : rares sont les usines qui dépassent 100 ouvriers, beaucoup plus fréquentes sont les entreprises à caractère semi artisanal. Ce n'est que dans la seconde partie du 19ème siècle qu'on voit, avec l'essor des chemins de fer, l'introduction massive du machinisme, la multiplication des mines, se développer la prédominance de la grande industrie telle qu'on peut la connaître aujourd'hui.

2) Dans ces conditions, la concurrence s'exerce entre un grand nombre de capitalistes.

3) Par ailleurs, la technologie est encore peu développée. La main-d’œuvre peu qualifiée, se recrutant largement à la campagne, est en général de première génération. La plus qualifiée se trouve dans l'artisanat.

4) L’exploitation est basée sur l’extraction de plus value absolue : longue journée de travail, salaire très bas.

5)     Chaque patron, ou chaque usine, affronte directement et isolément les ouvriers qu'il exploite;

Il n'y a pas d'unité patronale organisée : ce n'est que dans le troisième tiers du siècle que se développent des syndicats patronaux. Dans ces conflits séparés, il n'est pas rare de voir des capitalistes spéculer sur les difficultés d'une usine concurrente en conflit, en profiter pour s'approprier sa clientèle.

6)     L'Etat en général, se tient en  dehors de ces conflits. Il n’intervient qu'en dernier ressort, lorsque le conflit risque de troubler "l'ordre public".

Du côté de la classe ouvrière, on peut observer les caractéristiques suivantes :

1)     Comme le capital, elle est très dispersée. C'est une classe en cours de formation. Ses secteurs les plus combatifs sont très liés à l'artisanat et sont donc très marqués par le corporatisme.

2)     Sur le marché du travail, la loi de l'offre et la demande joue à fond et directement. Ce n'est que dans les moments de haute conjoncture, d'expansion rapide de la production qui provoque un manque d'ouvriers, que ces derniers peuvent opposer une résistance efficace aux empiètements du capital et même arracher des avantages substantiels sur les salaires et les conditions de travail.

Dans les moments de basse conjoncture, ils perdent de leur force, se démoralisent et se laissent reprendre une partie des avantages acquis.

Expression de ce phénomène, la fondation de la Première Internationale comme celle de la Seconde Internationale, qui expriment un point élevé de la combativité ouvrière, prennent place en pleine prospérité économique (1864 pour l'AIT, 3 ans avant l'éclatement de la crise de 1867, 1889 pour l'Internationale Socialiste, à la veille de la crise de 1890-93).

3)     Au 19ème siècle, l'émigration constitue un exutoire pour le chômage et la terrible misère qui s’abattent périodiquement sur le prolétariat à l'occasion des crises cycliques. La possibilité pour des secteurs importants de la classe de fuir vers le nouveau monde quand les conditions de vie  deviennent trop insupportables dans les métropoles capitalistes d'Europe est un élément qui permet d'éviter que des crises ne provoquent des situations explosives comme celle de juin 1848. Ainsi, au 19ème siècle, a travers le phénomène de l'émigration lui aussi, les capacités d'expansion du capitalisme sont un garant de la stabilité d'ensemble du système.

4)     Ces conditions particulières, tant du point de du capital que de la classe ouvrière, conditionnent la nécessité d'organisations de résistance économique pour les ouvriers : les syndicats qui ne peuvent prendre que la forme locale, professionnelle d'une minorité ouvrière dont la lutte -la grève- est particularisée, longtemps préparée a l’avance, attend en général une situation  de haute conjoncture pour affronter telle ou telle branche du capital ou même une seule usine. Malgré toutes ces limitations, les syndicats n'en sont pas moins d'authentiques organes de la classe ouvrière, indispensables dans 1a lutte économique contre le capital, mais également comme foyers de vie de la classe, comme écoles de la solidarité où les ouvriers comprennent leur appartenance à une même communauté, comme "écoles du communisme", suivant l'expression de Marx, propices à la propagande révolutionnaire.

5)            Au 19ème siècle, les grèves sont en général  de longue durée; c'est là une des  conditions, de leur efficacité elles mettent les ouvriers à l'épreuve de la famine, d'où la nécessité de préparer d'avance des fonds de soutien, des "caisses de résistance" et d'avoir recours à la solidarité financière des autres ouvriers dont le maintien au travail peut être un élément positif pour l'efficacité de la lutte des ouvriers en grève (en menaçant les marchés du capitaliste en conflit par exemple).

6)            Dans ces conditions, la question de l'organisation préalable, matérielle, financière du prolétariat devient la question primordiale pour pouvoir mener les luttes et bien souvent prime sur le contenu, sur les gains réels qu'elle permet d'obtenir, pour devenir un objectif en soi  (comme le constatait Marx en répondant aux bourgeois qui ne comprenaient pas que les ouvriers puissent dépenser plus d'argent pour leur organisation que celle-ci ne leur permettait d'arracher au capital).

PERIODE DE DECADENCE DU CAPITALISME

La lutte de classes, dans le capitalisme décadent, est déterminée, du point de vue du capital par les caractéristiques suivantes :

1)                 Le capital a atteint un haut niveau de concentration et de centralisation.

2)                 La concurrence est plus réduite qu'au 19ème siècle du point de vue du nombre mais elle est plus âpre.

3)                 La technologie est hautement développée. La main d’œuvre est de plus en plus qualifiée, les tâches les plus simples tendant à être exécutées par des machines. Il y a génération continue de la classe ouvrière : celle-ci ne se recrute plus que très faiblement la campagne mais essentiellement parmi les enfants d'ouvriers.

4)                 La base dominante de l'exploitation est l'extraction de plus-value relative (augmentation des cadences et de la productivité).

5)                 Il existe, face à la classe ouvrière, une unité et une solidarité bien plus grandes qu'auparavant entre les capitalistes. Ceux-ci ont créé des organisations spécifiques afin de ne plus affronter individuellement la classe ouvrière.

6)                 L'Etat intervient directement dans les conflits sociaux soit, comme capitaliste lui-même, soit comme "médiateur", c'est à dire élément de contrôle, tant sur le plan politique qu'économique de l'affrontement afin de maintenir celui-ci dans les limites de "l'acceptable", soit, tout simplement, comme agent de la répression.

Du côté ouvrier, on peut relever les traits suivants :

1) La classe ouvrière est unifiée et qualifiée, d'un niveau intellectuel élevé. Elle n'a plus que des liens très lointains avec l'artisanat. Le centre de la combativité se trouve donc dans les grandes usines modernes et la tendance générale des luttes est au dépassement du corporatisme.

2)                 Contrairement à la période précédente, c'est dans les moments de crise de la société que les grandes luttes décisives éclatent et se développent (les révolutions de 1905 et 1917 en Russie font suite à cette forme aiguë de la crise qu'est la guerre, la grande vague internationale de luttes de 1917 à 1923 prend place à l'intérieur d'une période de convulsions -guerre puis crise économique- pour s'épuiser avec la reprise liée à la reconstruction).

C'est pour cela, que, contrairement aux deux précédentes, la Troisième Internationale est fondée en 1919 au plus profond de la crise de la société à laquelle correspond le moment de plus forte combativité prolétarienne.

3)                 Les phénomènes d'émigration économique auxquels on assiste au 20ème siècle, notamment dans la seconde après guerre, ne sont, tant dans leur origine que dans leurs implications, nullement comparables aux grands courants du siècle précédent. Exprimant, non l'expansion historique du capital vers de nouveaux territoires, mais au contraire l'incapacité du développement économique des anciennes,/ colonies dont les ouvriers et paysans fuient la misère vers les métropoles que les ouvriers quittaient par le passé, ils n’offrent aucune possibilité d’exutoire au moment de la crise aiguë  du système. La reconstruction terminée, l'émigration n'offre plus aucune possibilité de surmonter le chômage qui s'étend aux pays développés comme il touchait antérieurement les pays sous-développés. La crise met la classe ouvrière au pied du mur sans lui laisser la moindre échappatoire.

4)            L'impossibilité d'améliorations durables pour la classe ouvrière lui interdit la constitution d'une organisation spécifique, permanente, basée sur la défense de ses intérêts économiques. Les syndicats perdent la fonction pour laquelle ils avaient surgi : ne pouvant plus être des organes de la classe, et encore moins des "écoles du communisme", ils sont récupérés par le capital et intégrés à l'Etat, phénomène qui est facilité par la tendance générale de cet organe à absorber la société civile.

5)                 La lutte prolétarienne tend à dépasser le cadre strictement économique pour devenir sociale, s'affrontant directement à l'Etat, se politisant et exigeant la participation massive de la classe C'est ce que relève dès 1906 Rosa Luxemburg, a la suite de la première révolution russe, dans "Grèves de masse, parti et syndicats". C'est la même idée qui est contenue dans la formule de Lénine : "Derrière chaque grève se profile le spectre de la révolution".

6)            Un tel type de lutte, propre à la période de décadence, ne peut se préparer d'avance sur le plan organisationnel. Les luttes explosent spontanément et tendent à se généraliser. Elles se situent plus sur un plan local ou territorial que sur un plan professionnel, leur processus est plus horizontal que vertical : ce sont là des caractéristiques qui préfigurent l'affrontement révolutionnaire où ce ne sont pas des catégories professionnelles ou les ouvriers de telle ou telle entreprise qui agissent, mais la classe ouvrière comme un tout à l'échelle d'une unité géopolitique (province, pays).

De même, la classe ouvrière, en vue de ses luttes, ne saurait se doter d'avance de moyens matériels Compte-tenu de la façon dont est organisé le capitalisme, la longueur d'une grève n’est en général pas une arme efficace (l'ensemble des capitalistes pouvant venir en aide à celui des leurs qui est affecté). En ce sens, le succès des grèves ne dépend pas des fonds financiers recueillis par les ouvriers mais bien fondamentalement de leur capacité d'élargissement, élargissement qui seul peut créer une menace pour l'ensemble du capital national.

Dans la période actuelle, la solidarité à l'égard des travailleurs en lutte ne réside plus dans le soutien financier de la part d'autres secteurs ouvriers (il s'agit là d'un ersatz de solidarité qui peut être mis en avant par les syndicats pour détourner les travailleurs des véritables méthodes de lutte) mais par l'entrée en lutte de ces autres secteurs.

7)  De même que l'organisation ne précède  pas la lutte mais se crée au cours de la lutte elle-même, l'auto-défense du prolétariat, son armement, ne se préparent pas d'avance, en entassant quelques fusils dans des caves comme le pensent des groupes comme le GCI. Ce sont des étapes dans un processus qu'on ne peut atteindre sans être passé par les précédents.

LE ROLE DE L'ORGANISATION REVOLUTIONNAIRE

PERIODE  ASCENDANTE  DU  CAPITALISME                                        

L'organisation des révolutionnaires, produit de la classe et de sa lutte, est une organisation-minoritaire constituée sur la base d'un programme. Sa fonction comporte :

1)       l'élaboration théorique de la critique du' monde capitaliste,

2)       l'élaboration du programme de la finalité historique de la lutte de classes,

3)       la diffusion de ce programme dans la classe,

4)       la participation active à tous les moments de la lutte immédiate de la classe et sa défense con tre l'exploitation capitaliste.

A ce dernier titre, elle acquiert, au 19ème siècle une fonction d'initiation et d'organisation. active des organes unitaires, économiques, de la classe à partir d'un certain degré de développement des organismes embryonnaires produits parla lutte antérieure.

De par cette fonction, et étant donné le contexte de la période -la possibilité de réformes et la tendance à la propagation des illusions réformistes au sein de la classe- l'organisation des révolutionnaires (les partis de la Seconde Internationale) est, elle-même, entachée du réformisme qui finit par brader le but final révolutionnaire pour des réformes immédiates. Elle en est conduite à faire du maintien et du développement des organisations économiques (les syndicats) leur tache pratiquement unique (l'économisme).

Seule, une minorité, au sein de l'organisation des révolutionnaires résistera à cette évolution et défendra l'intégrité du programme historique de la révolution socialiste. Mais, en même temps, une partie de cette minorité, par réaction contre l'évolution réformiste, tend à développer une conception étrangère au prolétariat et selon laquelle le parti est l'unique siège de la conscience, le détenteur d'un programme achevé dont la fonction serait, suivant le schéma qui prévaut pour la bourgeoisie et ses partis de "représenter" la classe, d'être, de droit, appelé à constituer l'organe de décision de celle-ci, notamment pour la prise du pouvoir. Cette conception, le substitutionnisme, si elle imprègne une majorité parmi les éléments de la gauche révolutionnaire de la Seconde Internationale, trouve son principal théoricien avec Lénine (Que faire?, Un pas en avant, deux  pas en arrière).

PERIODE DE DECADENCE DU CAPITALISME

Dans la période de décadence du capitalisme, l'organisation des révolutionnaires conserve les caractéristiques générales de la période précédente avec cette donnée nouvelle que la défense des intérêts immédiats ne peut plus être séparée du but final désormais mis à l'ordre du jour de l'histoire.

Par contre, en accord avec ce dernier fait, elle perd la fonction d'organiser la classe, ce qui ne peut-être que l’œuvre de la classe elle-même en lutte aboutissant à un type d'organisation nouvelle, à la fois économique de résistance et de défense immédiate- et politique, s'orientant vers la prise du pouvoir : les conseils ouvriers.

Reprenant à son compte la vieille devise du mouvement ouvrier : "l'émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes", elle ne peut que combattre toute conception substitutionniste comme conception se rattachant à une vision bourgeoise de la révolution. En tant qu'organisation, la minorité révolutionnaire n'a pas à charge d'élaborer préalablement 'une plate-forme de revendications immédiates pour mobiliser la classe. Elle a, par contre, la possibilité de se montrer un participantes plus résolus aux luttes, de propager une orientation générale en dénonçant les agents et les idéologues de la bourgeoisie au sein de la classe. Dans la lutte, elle met l'accent sur la nécessité de la généralisation, seule voie qui mène à son aboutissement inéluctable : la révolution. Elle n'est ni un spectateur ni un porteur d'eau.

L'organisation des révolutionnaires a pour but de stimuler toute apparition de cercles ou de groupes ouvriers et de travailler en leur sein. Pour ce faire, elle doit les reconnaître comme des formes éphémères et immatures répondant, en l'absence de toute possibilité de création de syndicats, à une nécessité réelle de regroupement et de discussion existant dans la classe dans l'attente de pouvoir se donner l'organisation unitaire achevée : les conseils.

En accord avec la nature de tels cercles, l'organisation des révolutionnaires doit combattre toute tentative de les créer de façon artificielle, toute prétention d'en faire des courroies de transmission des partis, toute conception tendant à en faire des embryons de conseils ou autres organismes politico-économiques qui ne peuvent que paralyser le développement d'un processus de maturation de la conscience et de l'organisation unitaire de la classe. Ces cercles n'ont de valeur et n'accompliront leur fonction, importante mais transitoire, que dans la mesure où ils éviteront de s'enfermer sur eux-mêmes en se donnant des plates-formes bancales, afin de rester un milieu de rencontre ouvert à tous les ouvriers intéressés aux problèmes de leur classe.

Enfin, dans la situation d'extrême dispersion des révolutionnaires, suite à la période de contre-révolution qui a pesé pendant un demi-siècle sur le prolétariat, l'organisation des révolutionnaires a pour tâche d’œuvrer activement au développement d'un milieu politique sur le plan international, d'établir des débats et des confrontations ouvrant le processus vers la constitution du parti politique international de la classe.
 

La plus profonde contre-révolution de l'histoire du mouvement ouvrier a constitué une épreuve terrible pour l'organisation des révolutionnaires elle-même. N'ont pu survivre que les courants qui, contre vents et marées ont su préserver les principes fondamentaux du programme communiste. Cependant, cette attitude indispensable en soi, la méfiance à l'égard de toutes les "conceptions nouvelles" qui, en général, étaient le véhicule de l'abandon du terrain de la classe sous la poussée de l'idéologie bourgeoise triomphante, ont souvent eu pour effet d'empêcher  les révolutionnaires de comprendre dans toute leur étendue les changements qui étaient intervenus dans la vie du capitalisme et la lutte de la classe ouvrière. La forme la plus caricaturale de ce phénomène se trouvant dans la conception qui considère comme "invariante" les positions de classe, pour qui le programme communiste "surgi d'un bloc en 1848, n'a plus besoin d'être modifié d'une virgule".

Si elle doit constamment se garder des conceptions modernistes qui, souvent, ne font que proposer des vieilles marchandises avec un nouvel emballage, l'organisation des révolutionnaires doit, pour être à la hauteur des tâches pour lesquelles elle a surgi dans la classe, se montrer capable de comprendre ces changements dans la vie de la société et les implications qu'ils ont pour l'activité de la classe et de son avant-garde communiste.

Face au caractère manifestement réactionnaire de toutes les nations, celle-ci doit combattre tout soutien aux mouvements dits "d'indépendance nationale". Face au caractère impérialiste de toutes les guerres, elle doit dénoncer toute participation à celles-ci sous quelque prétexte que ce soit. Face à l'absorption par l'Etat de la société civile, à l'impossibilité de réformes réelles du capitalisme, elle doit combattre toute participation aux parlements et aux mascarades électorales.

Face aux conditions économiques, sociales et politiques nouvelles dans lesquelles se situe la lutte d de classe aujourd'hui, l'organisation des révolutionnaires doit combattre toute illusion dans la classe de redonner vie à des organisations qui ne peuvent être que des obstacles à sa lutte -les syndicats- et mettre en avant les méthodes et mode d'organisation des luttes déjà expérimentés par la classe lors de la première vague révolutionnaire de ce siècle : la grève de masse, les assemblées générales, l'unité du politique et de l'économique, les conseils ouvriers.

Enfin, pour être en mesure d'accomplir pleinement son rôle de stimulation des luttes, d'orientation vers leur issue révolutionnaire, l'organisation de des communistes doit renoncer aux taches qui ne sont plus les siennes "d'organiser" ou de "représenter" la classe.

Les révolutionnaires qui prétendent que "rien n'a changé depuis le siècle dernier" tendent à vouloir donner au prolétariat le comportement de Babine, ce personnage d'un conte de Tolstoï qui répétait face à toute nouvelle rencontre ce qu'on lui avait dit qu'il aurait dû dire face à sa rencontre précédente, ce qui lui valait à chaque fois de se faire rosser copieusement. Aux fidèles d'une église, il adressait les paroles qu'il aurait dû prononcer devant le Diable, à l'ours il parlait comme on doit le faire à un ermite. Mais le malheureux Babine paie sa sottise de sa vie.

Une telle "mise à jour" des positions et du rôle des révolutionnaires ne constitue nullement un "abandon" ou une "révision" du marxisme mais au con traire une réelle fidélité à ce qui fait son essence. C'est cette capacité de comprendre, contre les mencheviks, les conditions nouvelles de la lutte et les exigences qui en découlent pour le programme qui a permis à Lénine et aux bolcheviks de contribuer activement et de façon décisive à la révolution d'octobre 1917.

De même, Rosa Luxemburg se place sur ce même point de vue révolutionnaire lorsqu'elle écrit en 1906 contre les "orthodoxes" de son parti :

"S’il est vrai que la révolution russe oblige à réviser fondamentalement l'ancien point de vue marxiste à l'égard de la grève de masse, pourtant, seul le marxisme, ses méthodes et ses points de vue généraux remportent à cet égard la victoire sous une nouvelle forme".

(Grève de masse, parti et syndicats. Ch.1.)