Rapport sur la fonction de l'organisation revolutionnaire

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L'accélération des évènements et les enjeux des "années de vérité" obligent les révolutionnaires à approfondir leurs conceptions de l'organisation de l'avant-garde du prolétariat, sur la nature et la fonction de l'organisation, sur la structure et le fonctionnement.

Ce rapport sur la nature et la fonction de l'organisation a été adopté par la Conférence Internationale du CCI de janvier 82. Dans un prochain numéro, nous publierons le second rapport, sur la structure et le fonctionnement de l'organisation.

1) Depuis qu'il s'est créé, le CCI a toujours souligné l'importance décisive d'une organisation internationale des révolutionnaires dans le surgissement d'un nouveau cours de luttes de classe à l'échelle mondiale. Par son intervention dans la lutte, même à une échelle encore modeste; par ses tentatives persévérantes d'oeuvrer à la création d'un lieu véritable de discussions entre groupes révolutionnaires, il a montré dans la pratique que son existence n'était ni superflue, ni imaginaire. Convaincu que sa fonction répondait à un profond besoin de la classe, il a autant combattu le dilettantisme que la mégalomanie d'un milieu révolutionnaire, marqué encore par les stigmates de l'irresponsabilité et de l'immaturité. Cette conviction s'appuie, non sur une croyance religieuse mais sur une méthode d'analyse : la théorie marxiste. Les raisons du surgissement de l'organisation révolutionnaire ne sauraient se comprendre en dehors de cette théorie, sans laquelle il ne saurait y avoir de véritable mouvement révolutionnaire.

2) Les récentes scissions que vient de subir le CCI ne sauraient être comprises comme une crise fatale. Elles traduisent essentiellement une incompréhension sur les conditions et la marche du mouvement de classe qui secrète l'organisation révolutionnaire :

  • que le cours vers la révolution est un phénomène mondial, et non local;
  • que l'ampleur de la crise et des luttes n’ouvre pas mécaniquement une période immédiatement révolutionnaire;
  • que la nécessité de l'organisation n'est ni contingente, ni épisodique mais couvre toute une période historique jusqu'au triomphe du communisme mondial;
  • qu'en conséquence, le travail de l'organisation doit être compris à long terme, et se préserver de tous les raccourcis artificiels sécrétés par l'impatience immédiatiste, et qui mettraient en danger l'organisation.

3) L'incompréhension de la fonction de l'organisation des révolutionnaires a toujours conduit à la négation de sa nécessité :

  • dans la vision anarchiste et conseilliste, l'organisation est considérée comme un viol de la personne de chaque ouvrier, et se réduit à un conglomérat d'individus, dont le rassemblement est purement fortuit;
  • le bordiguisme classique, qui identifie parti et classe, rejette indirectement cette nécessité en confondant la fonction de l'organisation des révolutionnaires et la fonction de l'organisation générale de la classe.

4) Hier, comme aujourd'hui, cette nécessité d'une organisation de révolutionnaires demeure, et ne saurait se prévaloir ni de la contre-révolution, comme repoussoir, ni de l'ampleur de la lutte de classe (comme en Pologne où n'existait pas de fraction révolutionnaire organisée) :

  • depuis la constitution du prolétariat en classe au 19ème siècle, le regroupement des révolutionnaires a été et reste un besoin vital. Toute classe historique porteuse du bouleversement social se donne une vision claire du but et des moyens de la lutte qui la mènera au triomphe de ses buts historiques;
  • la finalité communiste du prolétariat engendre une organisation politique qui, théoriquement (programme) et pratiquement (activité), défend les buts généraux de l'ensemble du prolétariat;
  • sécrétée en permanence par la classe, l'organisation révolutionnaire dépasse et donc nie toute division naturelle (géographique et historique) et artificielle (catégories professionnelles, lieux de production). Elle traduit la tendance permanente au surgissement d'une conscience unitaire de classe, s'affirmant en s'opposant à toute division immédiate;
  • face au travail systématique de la bourgeoisie de dévoyer et briser la conscience du prolétariat, l'organisation révolutionnaire est une arme décisive pour combattre les effets pernicieux de l'idéologie bourgeoise. Sa théorie (le programme communiste) et son action militante dans la classe sont un puissant contrepoison aux miasmes de la propagande capitaliste.

5) Le programme communiste dont découle le principe d'action militante est le fondement de toute organisation révolutionnaire digne de ce nom. Sans théorie révolutionnaire, il ne saurait y avoir de fonction révolutionnaire, c'est à dire organisation pour la réalisation de ce programme. De ce fait, le marxisme a toujours rejeté toute déviation immédiatiste et économiste, visant à dénaturer et à nier le rôle historique de l'organisation communiste.

6) L'organisation révolutionnaire est un organe de la classe. Qui dit organe, dit membre vivant d'un corps vivant. Sans cet organe, la vie de la classe se trouverait privée d'une de ses fonctions vitales, et momentanément diminuée et mutilée. C'est pourquoi, de façon constante, cette fonction renaît, croit, s'épanouit en créant nécessairement l'organe dont elle a besoin.

7) Cet organe n'est pas un simple appendice physiologique de la classe, se contentant d'obéir à ses impulsions immédiates. L'organisation révolutionnaire est une partie de la classe. Elle n'est ni séparée, ni confondue (identique) avec la classe. Elle n'est ni une médiation entre l'être et la conscience de classe. Elle en est une forme particulière, la partie la plus consciente. Elle regroupe donc, non la totalité de la classe, mais sa fraction la plus consciente et la plus active. Pas plus que le parti n'est la classe, la classe n'est le parti.

8) Partie de la classe, l'organisation des révolutionnaires n'est pas la somme de ses parties (les militants), ni une association de couches sociologiques (ouvriers, employés, intellectuels). Elle se développe comme une totalité vivante dont les différentes cellules n'ont d'autre fonction que d'assurer son meilleur fonctionnement. Elle ne privilégie, ni des individus, ni des catégories particulières. A l'image de la classe, l'organisation surgit comme un corps collectif.

9) Les conditions du plein épanouissement de l'organisation révolutionnaire sont les mêmes que celles qui ont permis l'essor de la classe prolétarienne :

  • sa dimension internationale; à l'image du prolétariat, l'organisation naît et vit en brisant le cadre national imposé par la bourgeoisie, en opposant au nationalisme du capital l'internationalisation de la lutte de classe dans tous les pays;
  • sa dimension historique; l'organisation, comme fraction de la classe la plus avancée porte une responsabilité historique devant la classe. Mémoire de l'expérience irremplaçable du mouvement ouvrier passé, elle est l'expression la plus cons­ciente des buts généraux et historiques du prolétariat mondial.

Ce sont ces conditions qui donnent à la classe comme à son organisation politique sa forme unitaire.

10) L'activité de l'organisation des révolutionnaires ne peut être comprise que comme un ensemble unitaire, dont les composants ne sont pas séparés mais interdépendants :

  • son activité théorique, dont l'élaboration est un effort constant, et le résultat ni figé, ni achevé une fois pour toute. Elle est aussi nécessaire qu'irremplaçable;
  • activité d'intervention dans les luttes économiques et politiques de la classe. Elle est la pratique par excellence de l'organisation où la théorie se transforme en arme de combat par la propagande et l'agitation;
  • activité organisationnelle oeuvrant au développement, au renforcement de ses organes, à la préservation des acquis organisationnels, sans lesquels le développement quantitatif (adhésions) ne saurait se changer en développement qualitatif.

11) Bien des incompréhensions politiques et organisationnelles qui se sont manifestées dans notre Courant sont nées de l'oubli du cadre théorique dont le CCI s'est doté dès sa naissance. Elles ont pour origine une mauvaise assimilation de la théorie de la décadence du capitalisme, et des implications pratiques de cette théorie dans notre intervention.

12) Si, dans son essence, l'organisation des révolutionnaires n'a pas changé de nature, les attributs de sa fonction se sont qualitativement modifiés entre la phase d'ascendance et la phase de décadence du capitalisme. Les bouleversements révolutionnaires du premier après-guerre ont rendu caduques certaines formes d'existence de l'organisation révolutionnaire, et en ont développées d'autres qui au 19ème siècle encore n'apparaissaient que de façon embryonnaire.

13) Le cycle ascendant du capitalisme a donné une forme singulière et donc transitoire aux organisations politiques révolutionnaires :

  • une forme hybride : aussi bien les coopératives, les syndicats que les partis pouvaient coexister dans une même organisation. Malgré les efforts de Marx, la fonction politique de l'organisation s'est retrouvée reléguée au second plan, la lutte syndicale passant au premier plan;
  • la formation d'organisations de masse regroupant des fractions significatives de groupes sociaux particuliers (jeunes, femmes, coopérateurs), voire la majorité de la classe ouvrière de certains pays, a doté l'organisation socialiste d'une forme lâche, amenant un amoindrissement de sa fonction originaire d'organisation révolutionnaire.

La possibilité de réformes immédiates, tant économiques que politiques, déplaçait le champ d'action de l'organisation socialiste. La lutte immédiate, gradualiste primait sur la vaste perspective du communisme, affirmée dans le Manifeste Communiste.

14) L'immaturité des conditions objectives de la révolution a entraîné une spécialisation des tâches organiquement liées, une atomisation de la fonction de l'organisation :

  • tâches théoriques réservées à des spécialistes (écoles de marxisme, théoriciens professionnels);
  • tâches de propagande et d'agitation menées par des permanents ("révolutionnaires professionnels") syndicaux et parlementaires;
  • tâches organisationnels, exercées par des fonctionnaires rétribués par le parti.

15) L'immaturité du prolétariat dont les grandes masses sortaient des campagnes ou des ateliers d'artisans, le développement du capitalisme dans le cadre de nations à peine formées, ont obscurci la fonction réelle de l'organisation des révolutionnaires :

  • la croissance énorme de masses prolétarisées, sans tradition politique et organisationnelle, soumises aux mystifications religieuses, et prisonnières encore de la nostalgie de leur ancien état de producteurs indépendants, a donné une place démesurée au travail d'organisation et d'éducation du prolétariat. La fonction de l'organisation était conçue comme une injection de conscience et de "science" au sein d'une classe encore inculte et à peine sortie des illusions de la prime enfance;
  • la croissance du prolétariat dans le cadre des nations industrialisées, a obscurci la nature internationale du socialisme (on parle plus de "socialisme allemand", de "socialisme anglais" que de socialisme international). La 1ère et 2ème Internationale se présentaient comme une fédération de sections nationales plus que comme une même organisation mondiale centralisée;
  • la fonction de l'organisation était comprise comme une fonction nationale: édification du socialisme dans chaque pays, couronnée par une fédération associée d'Etats "socialistes" (Kautsky);
  • l'organisation était considérée comme celle du peuple "démocrate", amené à se rallier peu à peu par les élections, au programme socialiste.

16) Ces caractéristiques passagères de cette période historique faussèrent les rapports entre parti et classe :

  • le rôle des révolutionnaires apparaissait comme dirigiste (formation d'un Etat-major). De la classe étaient exigées des vertus de discipline militaire, de soumission à ses chefs. Comme toute armée, elle ne pouvait exister sans "chefs", à qui elle s'en remettait dans l'accomplissement de ses buts substitutionnisme, et même de ses moyens (syndicalisme)
  • le parti était le parti du "peuple tout entier" gagné à la "démocratie socialiste". La fonction classiste du parti disparaissait dans le marécage du démocratisme.

C'est contre cette dégénérescence de la fonction du parti, que luttèrent et la Gauche de la 2ème Internationale et la 3ème Internationale à ses débuts. Que l'Internationale Communiste ait repris certaines conceptions de l'ancienne Internationale faillie (partis de masse, frontisme, substitutionnisme, etc.) est une réalité qui ne saurait avoir vertu d'exemple pour les révolutionnaires aujourd'hui. La rupture avec les déformations de la fonction de l'organisation est une nécessité vitale qui s'est imposée avec l'ère historique de la décadence.

16 bis) La période révolutionnaire surgie de la guerre a signifié un changement profond, irréversible, de la fonction des révolutionnaires :

  • l'organisation, qu'elle soit encore réduite en dimension, ou parti développé, ne prépare plus ni n'organise la classe, et à fortiori la révolution secrétée par le prolétariat tout entier;
  • elle n'est ni l'éducatrice, ni l'état-major, préparant et dirigeant les militants de la classe. La classe s'éduque dans la lutte révolutionnaire et les "éducateurs" eux-mêmes ont besoin d'être "éduqués" par elle;
  • elle ne reconnaît plus des groupes particuliers (jeunes, femmes, coopérateurs, retraités, etc...)

17) L'organisation révolutionnaire est donc immédiatement unitaire, bien qu'elle ne soit pas l'organisation unitaire de la classe, représentée par les conseils ouvriers. Elle est une unité d'une unité plus vaste : le prolétariat mondial qui l'a engendrée .

  • elle ne surgit plus nationalement, mais mondialement, comme une totalité secrétant ses différentes branches "nationales";
  • son programme est identique (unicité) dans tous les pays, à l'Est comme à l'Ouest, dans le monde capitaliste développé comme dans les pays sous-développés. S'il subsiste encore aujourd'hui des "spécificités" nationales, produit d'une inégalité du développement capitaliste et de persistance d'anachronismes précapitalistes, celles-ci ne sauraient en aucun cas amener au rejet de l'unicité du programme. Celui-ci est mondial ou n'est rien.

18) La maturation des conditions objectives de la révolution (concentration du prolétariat, plus grande homogénéisation de la conscience d'une classe plus unifiée, plus qualifiée, d'un niveau intellectuel et d'une maturité supérieure à ceux du siècle dernier) a profondément modifié et la forme et la démarche de l'organisation des révolutionnaires:

a) par sa forme :

  • elle est une minorité plus restreinte que par le passé, mais plus consciente, sélectionnée par son programme et son activité politique;
  • elle est plus impersonnelle qu'au 19ème siècle, et cesse d'apparaître comme une organisation de chefs dirigeant la masse des militants. La période des chefs illustres et des grands théoriciens est révolue. L'élaboration théorique devient une tâche véritablement collective. A l'image des millions de combattants prolétariens "anonymes", la conscience de l'organisation se développe par l'intégration et le dépassement des consciences individuelles dans une même conscience collective;
  • elle est plus centralisée dans son mode de fonctionnement, contrairement aux 1ère et 2ème Internationales, qui restèrent en grande partie une juxtaposition de sections nationales. Dans l'ère historique où la révolution ne saurait être que mondiale, elle est l'expression d'une tendance mondiale au regroupement des révolutionnaires. Cette centralisation, à la différence des conceptions dégénérescentes de l'Internationale Communiste après 1921 n'est pas une absorption de l'activité mondiale des révolutionnaires par un parti national particulier. Elle est l'autorégulation des activités d'un même corps existant dans plusieurs pays, sans qu'une partie puisse prédominer sur les autres parties. Cette primauté du tout sur les parties conditionne la vie même de celles-ci.

 b) par sa démarche :

  • dans la phase historique des guerres et des révolutions, elle retrouve sa véritable finalité: lutter pour le communisme, non plus par la simple propagande pour un but lointain, mais par son insertion directe dans le grand combat pour la révolution mondiale;
  • comme l'a démontrée la révolution russe, les révolutionnaires surgissent et n'existent que dans et par la classe, de laquelle ils n'ont ni droits ni privilèges à exiger. Ils ne se substituent pas à la classe, de laquelle ils n'ont ni procuration de pouvoir, ni pouvoir étatique à recevoir;
  • leur rôle consiste essentiellement à intervenir dans toutes les luttes de la classe, et à remplir pleinement leur fonction irremplaçable jusqu'après la révolution;
  • de catalyser le processus de maturation de la conscience prolétarienne.

 19) Le triomphe de la contre-révolution, la domination totalitaire de l'Etat, ont rendu plus difficile l'existence même de l'organisation révolutionnaire et réduit l'étendue même de son intervention. Dans cette période de profond recul, sa fonction théorique a prévalu sur sa fonction d'intervention et s'est révélée vitale pour la conservation des principes révolutionnaires. La période de contre-révolution a montré:

  • que, petits cercles, noyaux, minorités insignifiantes isolées de la classe, les organisations révolutionnaires ne peuvent se développer qu'après l'ouverture d'un nouveau cours historique vers la révolution;
  • que "recruter" à tout prix se traduit par la perte de leur fonction, en sacrifiant les principes pour le mirage du nombre. Toute adhésion est volontaire : elle est une adhésion consciente à un programme;
  • que l'existence de l'organisation se perpétue par le maintien ferme et rigoureux de son cadre théorique marxiste. Ce qu'elle perd en quantité, elle le gagne en qualité, par une sévère sélection théorique, politique et militante;
  • que -plus que par le passé- elle est le lieu privilégié de la résistance des faibles forces prolétariennes à la pression gigantesque du capitalisme, fort de 50 années de domination contre-révolutionnaire.

C'est pourquoi, même si l'organisation n'existe pas pour elle-même, il lui est vital de conserver de façon résolue l'organe que lui a confié la classe, en le renforçant, en oeuvrant au regroupement des révolutionnaires à l'échelle mondiale.

20) La fin de la période de contre-révolution a modifié les conditions d'existence des groupes révolutionnaires. Une nouvelle période s'est ouverte, favorable au développement du regroupement des révolutionnaires. Cependant, cette période nouvelle floraison reste encore une période charnière, les conditions nécessaires pour le surgissement du parti ne se sont pas transformées -par un véritable saut qualitatif- en conditions suffisantes. C'est pourquoi, pendant tout un laps de temps, se développeront des groupes révolutionnaires qui, par la confrontation, voire des actions communes, et finalement par leur fusion, manifesteront la tendance vers la constitution d'un parti mondial.

La réalisation de cette tendance dépend et de l'ouverture du cours vers la révolution et de la conscience même des révolutionnaires.

Si certaines étapes ont été franchies depuis 1968, si une sélection s'est opérée dans le milieu révolutionnaire, il doit être clair que le surgissement du parti n'est ni automatique ni volontariste, compte tenu du développement lent de la lutte de classe et du caractère immature et souvent irresponsable du milieu révolutionnaire.

21a) En effet, après le resurgissement historique du prolétariat en 1968, le milieu révolutionnaire s'est retrouvé trop faible et trop immature pour affronter la nouvelle période. La disparition ou la sclérose des anciennes Gauches Communistes -qui avaient lutté contre le courant pendant toute la période de contre-révolution- a été un facteur négatif dans le mûrissement des organisations révolutionnaires. Plus que les acquis théoriques des Gauches -redécouverts peu à peu et lentement réassimilés- ce sont les acquis organisationnels (la continuité organique) qui ont fait défaut, acquis sans lesquels la théorie reste une langue morte.

La fonction de l'organisation, sa nécessité même ont été le plus souvent incomprises, quand elles n'ont pas été tournées en dérision.

21b) Faute de cette continuité organique, les éléments surgis de l'après 68 ont subi la pression écrasante du mouvement étudiant et contestataire:

  • adhésion à la théorie individualiste de la vie quotidienne et de l'auto-réalisation de soi,
  • l'académisme de cercles, où la théorie marxiste est comprise soit comme une "science", soit comme une éthique personnelle,
  • activisme-immédiatisme, où l'ouvrièrisme cachait mal un abandon total à la pression du gauchisme.

La décomposition du mouvement étudiant, le désabusement devant la lenteur et la sinuosité de la lutte de classe ont été théorisés sous la forme du modernisme. Mais le véritable milieu révolutionnaire s'est épuré de ces éléments les moins fermes, les moins sérieux, pour lesquels le militantisme était soit une occupation dominicale, soit le stade suprême de l'aliénation.

22) Malgré la confirmation éclatante, surtout depuis la grève de masse en Pologne, que la crise ouvrait un cours vers des explosions de classe de plus en plus généralisées, les organisations révolutionnaires -dont le CCI- ne se sont pas libérées d'un autre danger, non moins pernicieux que l'académisme et le modernisme : l'immédiatisme ; dont les frères jumeaux sont l'individualisme et le dilettantisme. C'est à ces fléaux que l'organisation des révolutionnaires doit aujourd'hui résister, si elle veut conserver son existence.

 23) Le CCI, ces dernières années, a subi les effets désastreux de l'immédiatisme, forme typique de l'impatience petite bourgeoise, et ultime avatar de l'esprit confus de mai 68. Les formes les plus éclatantes de cet immédiatisme ont été :

a) l'activisme, apparu dans l'intervention et théorisé sous la forme de la conception volontariste du "recrutement". Il a été oublié que l'organisation ne se développe pas artificiellement, mais organiquement, par une sélection rigoureuse sur la base d'une plate-forme. Le développement "numérique" n'est pas un simple fait de volonté, mais le fruit d'une maturation de la classe et des éléments qu'elle sécrète.

b) le localisme s'est manifesté dans des interventions ponctuelles. On a vu certains éléments du CCI présenter "leur" section locale comme une propriété personnelle, une entité autonome, alors qu'elle ne peut être qu'une partie du Tout. La nécessité de l'organisation internationale a été même niée, voire ridiculisée, en ne voulant y voir qu'un "bluff" ou mieux qu'un "lien" formel entre sections.

c) l'économisme -déjà combattu par Lénine- s'est traduit par un esprit gréviculteur, chaque grève étant considérée en soi et non replacée et intégrée dans le cadre mondial de la lutte de classe. Souvent, la fonction politique de notre Courant a été reléguée au second plan. En se considérant parfois comme des "porteurs d'eau" ou des "techniciens" de la lutte au service des ouvriers, on a préconisé la préparation matérielle de la lutte future.

d) le suivisme (ou "queuisme"), ultime avatar de ces incompréhensions du rôle et de la fonction de l'organisation, s'est concrétisé par une tendance à suivre les grèves, en dissimulant son drapeau. Des hésitations sont apparues dans la dénonciation claire et intransigeante de toute forme nouvelle de syndicalisme. Les principes étaient mis de côté pour mieux "coller" au mouvement, et trouver un écho plus immédiat -être "reconnus" à tout prix par la classe.

e) l'ouvriérisme a été finalement la synthèse achevée de ces aberrations. Comme chez les gauchistes, certains éléments ont cultivé la démagogie la plus grossière en opposant "ouvriers" et "intellectuels", "base et sommet" au sein de l'organisation.

Le départ d'un certain nombre de camarades montre que l'immédiatisme est une maladie qui laisse des séquelles très graves, et qu'il débouche inévitablement sur la négation de la fonction politique de l'organisation, comme corps théorique et programmatique.

24) Toutes ces déviations, de type gauchiste, ne sont pas le fruit d'une insuffisance théorique de la plate-forme de l'organisation. Elles traduisent une inassimilation du cadre théorique, et en particulier de la théorie de la décadence du capitalisme, qui modifie profondément les formes d'activité et d'intervention de l'organisation des révolutionnaires.

25) C'est pourquoi le CCI doit combattre vigoureusement tout abandon du cadre programmatique, abandon qui mène fatalement à l'immédiatisme dans l'analyse politique. Il doit lutter résolument:

  • contre l'empirisme, où la fixation sur l'événementiel, le phénomène contingent, mène fatalement à la vieille conception des "cas particuliers", éternelle matrice de tout opportunisme,
  • contre toute tendance à la superficialité, qui se manifeste par un esprit de routine, voire une paresse intellectuelle,
  • contre une certaine méfiance ou hésitation devant le travail théorique. Aux « couleurs roses »-de l'intervention, ne s'oppose pas la "grisaille" de la théorie. Celle-ci ne saurait être comprise comme un domaine réservé à des spécialistes en marxisme. Elle est le produit d'une réflexion collective et de la participation de tous à cette réflexion.

26) Pour préserver les acquis théoriques et organisationnels, il est nécessaire de liquider les séquelles du dilettantisme, forme infantile de l'individualisme :

  • travail par à coups, sans méthode, à court terme,
  • travail individuel, expression du "dilettantisme artisanal",
  • irresponsabilité politique dans la constitution de tendances prématurées ou artificielles,
  • démission ou fuite devant ses responsabilités. L'organisation n'est pas au service des militants dans leur vie quotidienne; au contraire, les militants luttent quotidiennement pour s'insérer dans le vaste travail de l'organisation.

27) La compréhension claire de la fonction de l'organisation en période de décadence est la condition nécessaire pour notre propre essor dans la période décisive des années 80.

Si la révolution n'est pas une question d'organisation, elle a des questions d'organisation à résoudre, des incompréhensions à surmonter, pour que la minorité des révolutionnaires puisse exister comme organisme de classe.

28) L'existence du CCI est garantie par une réappropriation de la méthode marxiste qui est sa boussole la plus sûre dans la compréhension des évènements et dans son intervention. Tout travail d'organisation ne saurait être compris et développé qu'à long terme. Sans méthode, sans esprit collectif, sans effort permanent de l'ensemble des militants, sans esprit persévérant excluant toute impatience immédiatiste, il ne saurait y avoir de véritable organisation révolutionnaire. Le prolétariat mondial a confié au CCI un organe dont l'existence est un facteur nécessaire dans les combats futurs.

29) Contrairement au siècle passé, la tâche de l'organisation révolutionnaire est plus difficile. Elle exige plus de chacun; elle subit encore les derniers effets de la contre-révolution, et les contrecoups d'une lutte de classe marquée encore par des avancées et des reculs, un cours en dents de scie.

Si elle ne subit plus l'atmosphère étouffante et destructive de la longue nuit de la contre-révolution triomphante, si aujourd'hui, elle déploie son activité dans une période favorable à l'éclosion de la lutte de classe et à l'ouverture d'un cours vers des explosions généralisées au niveau mondial, l'organisation doit savoir -une fois la lutte retombée- reculer en bon ordre, quand la classe momentanément recule.

C'est pourquoi, jusqu'à la révolution, l'organisation révolutionnaire devra savoir résolument lutter contre le courant ambiant d'incertitudes, voire de démoralisation dans la classe. La défense de l'intégrité de l'organisation dans ses principes et sa fonction est primordiale. Savoir résister, sans faiblesses ni repliement sur soi, c'est pour les révolutionnaires préparer les conditions de la victoire future. Pour cela, la lutte théorique la plus acharnée contre les déviations immédiatistes est vitale pour que la théorie révolutionnaire puisse s'emparer des masses.

En se libérant des séquelles de l'immédiatisme, en se réappropriant la tradition vivante du marxisme, préservé et enrichi par les Gauches Communistes, l'organisation démontrera dans la pratique qu'elle est bien l'instrument irremplaçable que le prolétariat a sécrété pour qu'elle puisse être à la hauteur de ses tâches historiques.

additif

C'est dans les périodes de luttes généralisées et de mouvements révolutionnaires que l'activité des révolutionnaires aura un impact direct, décisif même, car :

  • la classe ouvrière se trouve alors face à une confrontation décisive avec son ennemi mortel:  imposer la perspective prolétarienne ou céder aux mystifications, aux provocations et se laisser écraser par la bourgeoisie,
  • elle subit en son propre sein, jusque dans ses assemblées et conseils, le travail de sabotage et de sape des agents bourgeois qui utilisent tous les moyens pour ralentir et dévoyer la lutte.

La présence des révolutionnaires en vue d'avancer des orientations politiques claires au mouvement et d’accélérer le processus d’homogénéisation de la conscience de classe, est alors, comme l’ont démontré les expériences de la révolution en Russie et en Allemagne, un facteur déterminant pouvant faire pencher la balance dans l’un ou l'autre sens. En particulier, on ne peut manquer de rappeler le rôle capital joué par les révolutionnaires tel que Lénine le définit dans ses "Thèses d'avril" :

Reconnaître que notre parti est en minorité, et ne constitue, pour le moment, qu'une faible minorité dans la plupart des Soviets de députés ouvriers, en face du bloc de tous les éléments opportunistes petits-bourgeois tombés sous l'influence de la bourgeoisie et qui étendent cette influence sur le prolétariat (...) Expliquer aux masses que les Soviets des députés ouvriers sont la seule forme possible de gouvernement révolutionnaire, et que, par conséquent, notre tâche, tant que ce gouvernement se laisse influencer par la bourgeoisie, ne peut être que d'expliquer patiemment, systématiquement, opiniâtrement aux masses les erreurs de leur tactique, en partant essentiellement de leurs besoins pratiques,' (Thèse 4)

Dès aujourd'hui, l'existence du CCI et la réalisation de ses tâches présentes représentent un travail de préparation indispensable pour être â la hauteur des tâches futures. La capacité des révolutionnaires a remplir leur rôle dans les périodes de lutte généralisée est conditionnée par leur activité actuelle.

1) Cette capacité ne naît pas spontanément mais est développée à travers tout un processus d'apprentissage politique et organisationnel. Des positions cohérentes et clairement formulées, tout comme les capacités organisationnelles pour les défendre, les diffuser et les approfondir ne tombent pas du ciel mais exigent une préparation, dès aujourd'hui. Ainsi, l'histoire nous montre comment la capacité des bolcheviks à développer leurs positions en tenant compte de l'expérience de la classe (1905 - la guerre) et à renforcer leur organisation, leur a permis, contrairement, par exemple, aux révolutionnaires en Allemagne, à jouer un rôle décisif dans les combats révolutionnaires de la classe.

Dans ce cadre, un des objectifs essentiels pour un groupe communiste doit être de dépasser le niveau artisanal de ses activités et de son organisation qui, en général, marque ses premiers pas dans la lutte politique. Le développement, la systématisation, l'accomplissement régulier et sans à-coups de ses tâches d'intervention, de publication, de diffusion, de discussion et de correspondance avec des éléments proches doit figurer au centre de ses préoccupations. Cela suppose un développement de l'organisation à travers des règles de fonctionnement et d'organes spécifiques lui permettant d'agir non comme une somme de cellules dispersées mais comme un corps unique doté d’un métabolisme equilibre.

2) Dès aujourd'hui, l'organisation des révolutionnaires représente également un pôle de regroupement politique international cohérent face aux groupes politiques, aux cercles de discussion et aux groupes ouvriers épars qui surgissent et surgiront un peu partout dans le monde avec le développement des luttes. L'existence d'une organisation internationale communiste avec une presse et une intervention crée la possibilité pour ces groupes, à travers une confrontation des positions et des expériences de se situer, de développer la cohérence révolutionnaire de leurs positions, et le cas échéant, de rejoindre l'organisation communiste internationale. En cas d'absence d'un tel pôle, les possibilités de disparition, de découragement, de dégénérescence (à travers par exemple l'activisme, le localisme, le corporatisme) de tels groupes sont d'autant plus grandes. Avec le développement des luttes et l'approche de la période de confrontation révolutionnaire, ce rôle gagnera encore en importance par rapport aux éléments sortant directement de la classe en lutte.

De plus en plus, la classe ouvrière est amenée à heurter son ennemi mortel de plein fouet. Même si le renversement du pouvoir de la bourgeoisie n'est pas immédiatement réalisable, le choc sera violent et risque d'être décisif pour la poursuite de la lutte de classe. C'est pourquoi les révolutionnaires se doivent d'intervenir dès maintenant, dans la mesure de leurs moyens, au sein de la lutte de classe:

  • pour pousser les luttes ouvrières aussi loin que possible pour que toutes les potentialités qu'elles contiennent soient réalisées,
  • pour réaliser qu'un maximum de problèmes soient posés, qu'un maximum de leçons puissent être tirées dans le cadre des perspectives politiques générales.