Contribution à une histoire du mouvement ouvrier en Afrique (II) - la période 1914/1928 : premiers véritables affrontements entre les deux classes

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On a pu remarquer qu’entre 1855 et 1914, le prolétariat qui émergeait dans la colonie de l’AOF (Afrique Occidentale Française) faisait l’apprentissage de la lutte de classe en cherchant à se regrouper et à s’organiser en vue de se défendre face aux exploiteurs capitalistes. En effet, malgré son extrême faiblesse numérique, il a pu démontrer sa volonté de lutter et la prise de conscience de sa force en tant que classe exploitée. Par ailleurs, on a pu noter que, à la veille de la Première Guerre mondiale, le développement des forces productives dans la colonie était suffisant pour donner lieu à un choc frontal entre la bourgeoisie et la classe ouvrière.

Grève générale et émeute à Dakar en 1914

Au début de 1914, le mécontentement et l’inquiétude de la population qui s'accumulaient depuis l’année précédente ne s'exprimèrent pas tout de suite sous forme de grève ou de manifestation. Mais au mois de mai la colère explosa, entraînant celle de la classe ouvrière qui déclencha une grève générale insurrectionnelle.

Cette grève fut avant tout une réponse aux grossières provocations du pouvoir colonial envers la population de Dakar lors des élections législatives de mai cette année-là à l'occasion desquelles le gros commerce 1 et le maire de la commune menaçaient de couper les crédits, l’eau et l’électricité à tous ceux qui voulaient voter pour le candidat autochtone (un certain Blaise Diagne, nous y reviendrons plus loin). Le hasard fit qu’éclata à ce moment-là une épidémie de peste dans la ville et que, sous prétexte d’endiguer son éventuelle extension vers les quartiers résidentiels (où habitaient les européens), le maire de Dakar, Masson (un colon), ordonna purement et simplement la destruction par le feu de toutes les habitations (des populations locales) suspectées d’infection.

Cela mit un autre feu aux poudres : grève générale et émeute contre les procédés criminels des autorités coloniales. Et, pour passer à l‘action, un groupe de jeunes dit "Jeunes Sénégalais" appela au boycott économique et sillonna les rues pour placarder dans tout Dakar le slogan : "affamons les affameurs", en reprenant ainsi le mot d’ordre du candidat et futur député noir.

De son côté, tout en dissimulant mal son inquiétude, le gros commerce lança une violente campagne de dissuasion véhiculée par le journal L’AOF (à sa botte) contre les grévistes dans ces termes :

"Voilà nos arrimeurs, charretiers et manœuvres privés de leurs salaires (…) Avec quoi vont-ils manger ? (…) vos grèves, celles qui atteindraient la vie du port, ne feraient que rendre la gêne bien plus cruelle aux malheureux qu’à ceux qui ont de la fortune : elles paralyseraient le développement de Dakar en décourageant ceux qui peuvent venir s’y fixer". (cité par Iba Der Thiam.)2

Mais rien n’y fit, la grève ne put être empêchée. Au contraire, elle s’étendit en touchant l’ensemble des secteurs, notamment les poumons de l’économie de la colonie à savoir le port et le chemin de fer, ainsi que les services et le commerce, public et privé confondus. La suite nous est racontée dans les mémoires secrets du Gouverneur de la colonie William Ponty :

"La grève (ajoutait le Gouverneur général), par l’abstention fomentée en dessous, était parfaitement organisée et eut un plein succès. C’était (…) la première manifestation de ce genre qu’il m’ait été donné de voir aussi unanime dans ces régions". (Thiam, ibidem)

La grève dura 5 jours (entre le 20 et le 25 mai) et ses auteurs finirent par acculer les autorités coloniales à éteindre l’incendie qu’elles avaient, elles-mêmes, allumé. En effet quelle grève exemplaire ! Voilà une lutte qui marqua un tournant majeur dans la confrontation entre la bourgeoisie et la classe ouvrière de l’AOF. C’était la première fois qu’une grève se généralisait au-delà des catégories professionnelles en réunissant, ensemble, ouvriers et population de Dakar et sa région dans un même combat contre le pouvoir dominant. En clair, ce fut une lutte qui modifia brusquement le rapport de forces en faveur des opprimés, d’où d’ailleurs la décision de ce même Gouverneur (avec l’aval de Paris) de céder aux revendications de la population gréviste, exprimée en ces termes :

"La cessation des incinérations des cases, la restitution des cadavres, la reconstruction en matériaux durs des bâtiments et concessions détruites, la disparition complète dans la ville entière de toutes les baraques en mauvaises planches de caisses ou en paille et leur remplacement par des immeubles en ciment, un type d’habitation à bon marché". (Thiam, ibid.)

Cependant, le même Gouverneur ne dit rien sur le nombre des victimes, brûlées à l’intérieur de leur case ou tombées sous les balles des forces de l’ordre. Tout au plus, les autorités locales de la colonie évoquèrent seulement "la restitution des cadavres" mais, là aussi, sans un mot sur les conditions des tueries, ni sur leur étendue.

Mais, en dépit de la censure sur les actes et les paroles de la classe ouvrière de cette époque, on peut cependant penser que les ouvriers qui voyaient brûler leur propre maison et celles de leurs proches ne restèrent pas inertes et qu'ils durent livrer une bataille acharnée. En clair, bien que très minoritaire, la classe ouvrière fut sans doute un élément décisif dans les affrontements qui firent plier les forces du capital colonial. Mais, surtout, la grève avait un caractère très politique :

"Il s’agissait donc d’une grève économique, certes, mais aussi politique, d’une grève de protestation, d’une grève de sanction, d’une grève de représailles, décidée et appliquée par toute la population du Cap- Vert (…). Leur grève avait donc un caractère nettement politique, la réaction des autorités le fut tout autant (…) L’administration était à la fois surprise et désarmée. Surprise parce qu’elle n’avait jamais eu à faire face à une manifestation de cette nature, désarmée parce qu’elle ne se trouvait nullement en présence d’une organisation syndicale classique avec bureau, statuts, mais d’un mouvement général pris en main par toute une population dont la direction était invisible". (Thiam, ibid.)

En accord avec le point de vue cet auteur, on se doit de conclure qu’il s’était agi d’une grève éminemment politique exprimant un haut degré de conscience prolétarienne. Phénomène d’autant plus remarquable que le contexte était peu favorable à la lutte de classe car dominé, à l’extérieur, par le bruit de bottes et, au plan intérieur, par des luttes de pouvoir et des règlements de comptes au sein de la bourgeoisie à travers justement les élections législatives dont l’enjeu principal était l'élection, pour la première fois de l’histoire, d'un député du continent noir. Voilà le piège mortel que la classe ouvrière sut retourner contre la classe dominante en déclenchant avec la population la grève victorieuse.

1917/1918 : des mouvements de grève qui inquiétèrent sérieusement la bourgeoisie

Comme on le sait, la période de 1914/1916 fut marquée, dans le monde en général et en Afrique en particulier, par un sentiment de terreur et d’abattement consécutif à l'éclatement de la première boucherie mondiale. Certes, juste avant le début de l’embrasement, on avait pu assister au formidable combat de classe à Dakar en 1914, de même à une dure grève de mineurs en Guinée en 1916 3 mais, dans l’ensemble, ce qui dominait était un état général d’impuissance au sein de la classe ouvrière alors même que ses conditions de vie se dégradaient sur tous les plans. En effet, il fallut attendre 1917 (pur hasard ?) pour voir de nouvelles expressions de luttes conséquentes dans la colonie :

"Les effets cumulés de l’inflation galopante, du blocage des salaires et des tracasseries de tous ordres, en même temps qu’ils révèlent au grand jour la nature étroite du lien de dépendance existant entre la colonie et la Métropole et l’imbrication accentuée du Sénégal dans le système capitaliste mondial, avaient provoqué une rupture de l’équilibre social à la faveur de laquelle la conscience des travailleurs et leur volonté de lutte s’étaient nettement affirmées. Dès l’année 1917, les rapports politiques signalaient, que devant la situation de crise, le marasme des affaires, la fiscalité écrasante, la paupérisation accrue des masses, des travailleurs de plus en plus nombreux, incapables de joindre les deux bouts, revendiquaient des augmentations de salaires". (Thiam, ibid.)

Effectivement, des grèves éclatèrent entre décembre 1917 et février 1918 contre la misère et la dégradation des conditions de vie de la classe ouvrière, et ce malgré l’instauration de l’état de siège dans toute la colonie, accompagné d’une censure implacable. Néanmoins, même avec le peu de détail sur les tenants et aboutissants des grèves de cette époque, on peut y voir, à travers certaines notes confidentielles, l’existence de véritables affrontements de classes. Ainsi, à propos du mouvement de grève des charbonniers de la société italienne Le Sénégal, on peut lire, dans une note du Gouverneur William Ponty à son ministère, ceci :

"(…) Satisfaction leur ayant été donnée de suite, le travail fut repris le lendemain (…)".

Ou encore : "Une petite grève de deux jours s’est produite également au cours du trimestre dans le chantier des entreprises Bouquereau et Leblanc. La plupart des grévistes ont été remplacés par des Portugais". (Thiam, ibid.)

Mais, sans que l’on puisse savoir ce que fut la nature des réactions des ouvriers remplacés par des "jaunes", le Gouverneur général indiquait quand même que : "Les ouvriers de toutes les professions devaient faire grève générale le 1er janvier". Plus loin, il informa son ministre que des maçons répartis sur une dizaine de chantiers étaient partis en grève le 20 février en revendiquant une augmentation de salaire de 6 à 8 francs par jour, et que "la satisfaction [de la revendication] mit fin à la grève".

Comme on peut le voir clairement, entre 1917 et 1918, la combativité ouvrière fut telle que les affrontements entre la bourgeoisie et le prolétariat débouchèrent souvent sur des victoires de ce dernier, comme en attestent les citations des divers rapports ou propos secrets des autorités coloniales. De même les luttes ouvrières de cette époque ne pouvaient pas être sans rapport avec le contexte historique de la révolution en Russie en particulier et en Europe en général :

"La concentration de travailleurs salariés dans les ports, les chemins de fer, crée les conditions pour l’apparition des premières manifestations du mouvement ouvrier. (…) Enfin, les souffrances de la guerre - effort de guerre, épreuves subies par les combattants - créent le besoin d’une détente, l’espoir d’un changement. Or, les échos de la Révolution russe d’octobre sont parvenus en Afrique ; il y avait des troupes sénégalaises parmi les unités stationnées en Roumanie qui ont refusé de marcher contre les Soviets ; il y avait des marins noirs sur les unités navales mutinées de la Méditerranée ; certains ont assisté aux mutineries de 1917, ont vécu ou suivi l’essor révolutionnaire des années de la fin de la guerre et de l’immédiat après-guerre en France". ( Jean Suret-Canale. Ibid).

Effectivement, la révolution russe d’octobre 1917 eut des échos jusqu’en Afrique, en particulier auprès de la jeunesse dont une grande partie fut enrôlée et expédiée en Europe par l’impérialisme français en vue de la boucherie de 1914-18. Dans ce contexte, on comprend mieux le bien-fondé des inquiétudes d’alors de la bourgeoisie française, d’autant plus que la vague de luttes se poursuivait.

1919 : année de luttes et tentatives de constitution d’organisations ouvrières

1919, année d’intenses luttes ouvrières, fut aussi l’année de l’émergence de multiples structures associatives à caractère professionnel alors que l’autorité coloniale continuait d’interdire en AOF toute organisation syndicale et toute coalition de travailleurs supérieure à vingt personnes. Pourtant, nombreux furent les travailleurs qui prenaient l’initiative de créer des associations professionnelles (des "amicales") susceptibles de prendre en charge la défense de leurs intérêts. Mais l’interdiction étant destinée particulièrement aux travailleurs indigènes, il revint par conséquent à leurs camarades européens, en l’occurrence les cheminots, d'avoir pris l'initiative de créer la première "amicale professionnelle" en 1918, les cheminots ayant déjà été à l’origine de la première tentative (publique) en la matière, en 1907.

Ce sont ces amicales professionnelles qui furent les jalons des premières organisations syndicales reconnues dans la colonie :

"(…) Peu à peu, sortant du cadre étroit de l’entreprise, le processus de coalition des travailleurs était, de proche en proche, émancipé, assez vite d’ailleurs, passant d’abord à l’Union à l’échelon d’une ville comme Saint-Louis ou Dakar, puis au regroupement au niveau de la colonie, de tous ceux que leurs obligations professionnelles associaient aux mêmes servitudes professionnelles. Nous en trouvons des exemples chez les instituteurs, les agents des PTT, les dames dactylographes, les employés de commerce. (…) Par ce moyen, le mouvement syndical naissant renforçait ses positions de classe. Il élargissait le champ et le cadre de son action, et disposait d’une force de frappe dont la mise en œuvre pouvait se révéler particulièrement efficace face au patronat. Ainsi, l’esprit de solidarité entre travailleurs prenait corps peu à peu. Des indices probants prouvaient même que les éléments les plus avancés étaient en train de prendre conscience des limites du corporatisme et de jeter les bases d’une union interprofessionnelle des travailleurs d’un même secteur dans un cadre géographique beaucoup plus vaste". (Thiam, ibid.) 4

En effet, c’est dans ce contexte qu’on apprendra plus tard, dans un rapport de police tiré des archives, l’existence d’une fédération des associations des fonctionnaires coloniaux de l’AOF.

Mais dès qu’il prit connaissance de l’ampleur du danger que constituait à ses yeux le surgissement des groupes ouvriers fédérés, le Gouverneur ordonna une enquête sur les activités des syndicats émergents. Par la suite, il chargea son secrétaire général de briser les organisations et leurs responsables dans les termes suivants (selon Thiam) :

"1) voir s’il est possible de liquider tous les indigènes signalés ;

2) rechercher dans quelles conditions ils ont été engagés ;

3) ne pas donner la note jointe dans les services et la conserver dans votre tiroir, pour me la remettre personnellement avec ma note".

Quel vocabulaire, et quel cynique ce Monsieur le Gouverneur ! C’est donc en toute logique qu’il fit appliquer sa sale "mission" se traduisant effectivement par des révocations massives et par la "chasse à l’ouvrier" et à tout travailleur susceptible d’appartenir à une organisation syndicale ou autre. En clair, l’attitude du Gouverneur fut celle d’un chef d'État policier dans ses œuvres les plus criminelles et, en ce sens, il appliquait également la ségrégation entre ouvriers européens et ouvriers "indigènes", comme le montre ce document d’archive :

"Que les lois civiles métropolitaines soient étendues aux citoyens habitants les colonies, cela se conçoit puisqu’il s’agit de membres d’une société évoluée ou bien d’originaires habitués depuis longtemps à nos mœurs et à notre vie civique ; mais prétendre y assujettir des races sinon encore dans un état voisin de la barbarie, du moins tout à fait étrangères à notre civilisation, c’est souvent une impossibilité, quand ce n’est pas une erreur regrettable". (Thiam, ibid.)

Nous voilà devant un Gouverneur parfaitement méprisant en train de mener sa politique d’apartheid. En effet, non content d’avoir décidé de "liquider" les ouvriers indigènes, il se permit de surcroît de justifier ses actes par des théories ouvertement racistes.

Malgré cette politique criminelle anti-prolétarienne, la classe ouvrière de cette époque (ouvriers européens et africains) refusa de capituler en poursuivant la lutte de plus belle pour la défense de ses intérêts de classe.

Grève des cheminots en avril 1919

1919 fut une année de forte agitation sociale où plusieurs secteurs entrèrent en lutte pour diverses revendications, que ce soit d’ordre salarial ou concernant le droit de constituer des organisations de défense des intérêts des travailleurs.

Mais ce sont les cheminots les premiers qui entrèrent en grève cette année-là, entre le 13 et le 15 avril, en envoyant d’abord un avertissement à l’employeur :

"Le 8 avril 1919, soit sept mois à peine après la fin des hostilités, un mouvement de revendication éclata dans les services du chemin de fer Dakar - Saint-Louis (DSL) à l’initiative des travailleurs européens et indigènes sous la forme d’un télégramme anonyme ainsi libellé, adressé à l’Inspecteur général des travaux publics : "cheminots Dakar - Saint-Louis d’accord unanime présentent revendications suivantes : relèvement de soldes personnel européen et indigène, augmentation régulière et maintien indemnité, amélioration soldes et indemnités congés maladie… cesseront tout travail sous cent vingt heures, à partir ce jour, c'est-à-dire le douze avril, vingt quatre heures si pas réponse favorable sur tous points : signé Cheminots Dakar - Saint-Louis". (Thiam, ibid.)

Voilà le ton particulièrement ferme et combatif avec lequel les employés du chemin de fer annoncèrent leur intention de partir en grève, s’ils n'étaient pas entendus par leurs employeurs. De même, on doit noter le caractère unitaire des grévistes. Pour la première fois, de façon consciente, européens et africains décidèrent d’élaborer ensemble leur cahier de revendications. Là, nous sommes en face d’un geste d’internationalisme dont seule la classe ouvrière est authentiquement porteuse. C’est le pas de géant que purent franchir les cheminots en s’efforçant de dépasser sciemment les frontières ethniques que l’ennemi de classe établit régulièrement pour les diviser en vue de mieux les amener à la défaite.

Réaction des autorités face aux revendications des cheminots

À la réception du télégramme des ouvriers, le Gouverneur général convoqua les membres de son administration ainsi que les chefs de l’armée pour décider aussitôt la réquisition totale du personnel et de l’administration de la ligne du Dakar - Saint-Louis, placée sous les ordres de l’autorité militaire. En effet on peut lire ceci dans l’arrêté du Gouverneur :

"La troupe se servirait d’abord de la crosse de ses fusils. A une attaque à armes blanches, elle répondrait par l’usage de la baïonnette (…) Il serait indispensable à la troupe de faire usage des feux pour assurer la sécurité du personnel de l’administration qui serait en danger ainsi que la sienne propre (…)."

Et l’autorité française de conclure que les lois et les règlements régissant l’armée devenaient immédiatement applicables.

Pourtant, ni cette terrible décision à vocation décidément répressive, ni le tapage arrogant accompagnant sa mise en œuvre, ne réussirent à empêcher le déclenchement de la grève :

"A 18h 30, Lachère (chef civil du réseau) câblait au chef de la Fédération que "trains impairs pas partis aujourd’hui ; trains quatre et six partis, le deuxième arrêté à Rufisque (…)" et priait celui-ci de lui indiquer d’urgence la suite qu’il convient de donner aux revendications des travailleurs. En vérité le trafic avait été presque complètement paralysé. Il en était de même à Dakar, à Saint-Louis, à Rufisque. Tout le réseau était en grève, européens, comme africains (…) ; les arrestations opérées ici et là, les tentatives visant à opposer les travailleurs sur des bases raciales n’y firent rien. Ou bien le personnel se rendait dans les gares sans travailler, ou bien il faisait purement et simplement défection. Le 15 avril au matin, la grève fut totale à Rufisque. Aucun agent européen, ni africain n’était présent. En conséquence ordre fut donné de fermer la gare. C’était là que se trouvait le centre du mouvement de grève. Jamais le Sénégal n’avait connu un mouvement d’une telle ampleur. Pour la première fois une grève avait été conduite par des Européens et des Africains et réussie avec éclat, et à l’échelle territoriale. Les milieux économiques s’affolèrent. Giraud, président de la chambre de commerce, entra en contact avec les cheminots et tenta une action de conciliation. La Maison Maurel et Prom alerta sa direction à Bordeaux. La Maison Vieilles adressa à son siège marseillais ce télégramme alarmiste : "Situation intenable, agissez". Giraud revint à la charge, saisit directement le Président du Syndicat de défense des intérêts sénégalais (patronaux) à Bordeaux, stigmatisa la nonchalance des autorités". (Thiam, ibid.)

Panique et tremblement s'emparaient des dirigeants de l’administration coloniale face aux flammes de la lutte ouvrière. En effet, suite aux pressions du milieu économique de la colonie, à la fois sur ses dirigeants métropolitains et sur le gouvernement central, les autorités de Paris durent donner le feu vert en vue de négocier avec les grévistes. Dès lors, le Gouverneur général convoqua les représentants de ces derniers (au deuxième jour de la grève) avec des propositions allant dans le sens des revendications des grévistes. Et lorsque le Gouverneur signifia son désir de rencontrer les délégués des cheminots composés uniquement d’européens, les ouvriers répliquèrent en refusant de se rendre à la concertation sans la présence des délégués africains sur un même pied d’égalité de droits que leurs camarades blancs. En effet, les ouvriers grévistes se méfiaient de leurs interlocuteurs, non sans raison, car après avoir donné satisfaction aux cheminots sur les principaux points de leurs revendications, les autorités poursuivirent leurs manœuvres et tergiversèrent par rapport à certaines revendications des indigènes. Mais cela ne faisait qu’augmenter la combativité des cheminots, qui décidèrent aussitôt de repartir en grève, d’où à nouveau des pressions de la part des représentants de la bourgeoisie française à Dakar sur le gouvernement central de Paris. C'est ce que montrent les télégrammes suivants (Thiam, ibid.) :

"Il est urgent que satisfaction soit donnée de suite au personnel du DSL et décision soit notifiée sans tarder sinon nous risquons avoir nouvelle grève" (le représentant du gros commerce) ; 

"Je vous demande instamment (…) donner approbation arbitrage Gouverneur Général transmis mon câble du 16…toute urgence avant le 1er mai, si allons (probablement si voulons) avoir nouvelle cessation de travail cette date" (le directeur du chemin de fer) ;

"Malgré mes conseils, grève va reprendre si compagnie donne pas satisfaction" (le Gouverneur général).

Visiblement, ce fut l’affolement général chez les autorités coloniales à tous les étages. Bref, au bout du compte, le gouvernement français donna son approbation à l’arbitrage de son Gouverneur en validant ainsi les accords négociés avec les grévistes, et le travail reprit le 16 avril. Une fois encore, la classe ouvrière arracha une belle victoire sur les forces du capital grâce notamment à son unité de classe exploitée par le même exploiteur, mais surtout au développement de sa conscience de classe.

Mais, en plus de la satisfaction des revendications des cheminots, ce mouvement eut d’autres retombées positives pour les autres travailleurs, en l’occurrence, la journée de 8 heures fut étendue à la colonie au lendemain de la grève. Cependant, face à la résistance du patronat pour l’accepter et face à la dynamique de lutte créée par les cheminots, des ouvriers d’autres branches durent eux aussi partir en lutte pour se faire entendre.

Grève des postiers

Ainsi, pour obtenir des augmentations de salaire et de meilleures conditions de travail, les agents des PTT de Saint-Louis partirent en grève le 1er mai 1919. Celle-ci dura 12 jours et se solda par une paralysie quasi-totale des services postaux. Devant l’ampleur du mouvement, l’autorité coloniale fit appel, par réquisition, à l’armée afin que celle-ci lui fournisse des forces spécialisées en matière postale pour assurer la continuité du service public. Mais ce corps militaire étant loin de pouvoir jouer efficacement les "jaunes", l’autorité administrative dut par conséquent se résoudre à négocier avec le comité de grève des postiers, auquel fut proposée une majoration des traitements de 100 %. En effet :

"La duplicité des autorités coloniales avait aussitôt relancé le mouvement de grève, qui avait repris avec vigueur renouvelée, tonifié sans aucun doute par les perspectives alléchantes qu’il avait un moment pu entrevoir. Il dura jusqu’au 12 mai et se termina par un succès total".  (Thiam, ibid.)

Une fois de plus, voilà une victoire obtenue par les ouvriers des PTT, grâce à la pugnacité de leur combat. Décidément, les ouvriers se montraient de plus en plus conscients de leur force et de leur appartenance de classe.

En fait, toute la fonction publique avait été plus ou moins touchée par le mouvement. De même, de nombreuses catégories professionnelles purent bénéficier amplement des retombées du succès de la lutte déclenchée par les agents des PTT : après que ceux-ci eurent obtenu de fortes hausses de salaires, ce fut ensuite le cas pour des agents des travaux publics, des agents de la culture, des enseignants, des aide- médecins, etc. Mais le succès de ce mouvement ne s’arrêta pas là ; de nouveau les représentants du capital refusèrent d’abdiquer.

Menace d’une nouvelle grève des cheminots et manœuvres politiques de la bourgeoisie

Suite au mouvement des agents des PTT et six mois après la fin victorieuse de leur propre mouvement, les cheminots indigènes décidèrent de repartir en lutte sans leurs camarades européens en adressant aux autorités de nouvelles revendications :

"Dans cette lettre, nous demandons, notaient-ils, une amélioration de traitement et quelques modifications sur le règlement du Personnel indigène. (…) Nous nous permettons de vous dire que nous ne pouvons plus continuer à mener cette vie de galère et nous espérons que vous éviterez d’en arriver à des mesures dont seul vous serez responsable. (…) et nous voulons comme le personnel sédentaire (formé presque uniquement d’européens) être récompensés. Agissez à notre égard, comme vous agissez à leur égard, et tout ira pour le mieux". (Thiam, ibid.)

En fait, les cheminots indigènes voulaient bénéficier d'avantages matériels que certains fonctionnaires avaient acquis suite à la grève des agents PTT. Mais surtout ils réclamaient une égalité de traitement avec les cheminots européens, avec à la clé la menace d’une nouvelle grève.

"L’initiative des agents indigènes du D.S.L. avait, tout naturellement, suscité le plus vif intérêt du côté patronal. L’unité d’action grâce à laquelle le mouvement du 13 au 15 avril avait été couronné de succès ayant désormais vécu, il fallait tout faire, pour que le fossé nouveau qui venait se creuser entre travailleurs européens et africains ne soit jamais comblé. On aurait ainsi le meilleur moyen d’affaiblir le mouvement ouvrier, en le laissant s’épuiser dans des rivalités fratricides qui rendaient inefficace toute entreprise de coalition à venir.

L’administration du réseau s’employa, à partir de cette analyse, à accentuer les disparités pour augmenter la frustration des milieux indigènes dans l’espoir de rendre définitive la rupture amorcée". (Thiam, ibid.)

Par conséquent les responsables coloniaux passèrent cyniquement à l’acte en décidant, non pas d’ajuster les revenus des indigènes par rapport à ceux des européens, mais au contraire d’augmenter tapageusement les rémunérations de ces derniers, tout en tardant à satisfaire les revendications des cheminots autochtones, avec la volonté évidente de creuser l’écart entre les deux groupes pour mieux les dresser les uns contre les autres dans le but de les neutraliser.

Mais heureusement, sentant venir ce gros piège dans lequel les autorités coloniales voulaient les faire tomber, les cheminots indigènes surent éviter de partir en grève dans ces conditions, en décidant d’attendre des jours meilleurs. On constatera plus loin que, s’ils donnèrent l’impression d’avoir oublié l’importance de l’unité de classe dont ils avaient fait preuve précédemment en s’alliant avec leurs camarades européens, les cheminots indigènes purent cependant décider d’élargir leur mouvement à d’autres catégories ouvrières (employés de services publics et privés, européens comme africains). De toute façon, il convient de prendre en compte ici, chez les ouvriers, le caractère balbutiant de l’unité de classe doublé d’une conscience qui se développait lentement et en dents de scie. Rappelons aussi le fait que le pouvoir colonial institutionnalisa les divisions raciales et ethniques dès les premiers contacts entre les populations européennes et africaines. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il n’y aura plus d’autres tentatives d’unité entre ouvriers européens et africains.

La révolte des marins sénégalais à Santos (Brésil) en 1920 : grève et répression

On apprend dans les souvenirs d’un consul français l’existence d’un mouvement de lutte mené par des marins du Vapeur Provence (immatriculé à Marseille) à Santos courant mai 1920, l’épisode montrant une lutte de solidarité ouvrière suivie d’une féroce répression policière. Voici comment ce diplomate relata l’évènement :

"Des actes d’indiscipline s’étant produits à bord du Vapeur Provence…, je me suis rendu à Santos et, après enquête, j’ai puni les principaux coupables. (…) 4 jours de prison et je les ai fait conduire à la prison de la ville dans l’intérêt de la sécurité du navire. (…) Tous les chauffeurs sénégalais se sont solidarisés avec leurs camarades, ont pris une attitude menaçante et ont voulu quitter le bord malgré ma défense formelle. (…) Et les sénégalais ont essayé de dégager leurs camarades, ont suivi les agents de police en proférant des menaces et des injures et l’autorité locale a dû finalement procéder à leur arrestation". (Thiam, ibid.)

En fait, il s’agissait d’ouvriers marins (chauffeurs, graisseurs, matelots) dont les uns étaient inscrits à Dakar et les autres à Marseille, employés par le gros commerce français pour assurer le transport des marchandises entre les trois continents. Le problème ici est que les notes du diplomate restent muettes sur la cause de la révolte. Il semble cependant que ce mouvement ait pu avoir un lien avec un autre fait précédent s'étant produit en 1919 quand des marins sénégalais, suite à une lutte, furent débarqués et remplacés par des européens (selon des sources policières). Suite à cela, après la grève, beaucoup de syndiqués indigènes décidèrent de quitter la CGT qui avait approuvé cette décision pour adhérer à la CGTU (cette dernière étant dissidente de la première).

En tous cas, cet événement semble avoir inquiété sérieusement les autorités coloniales comme le montre le récit suivant qui en est fait :

"Le consul fulminait de plus belle, demandait avec véhémence que les coupables soient déférés, dès leur arrivée à Dakar, devant les tribunaux compétents et traduisait sa surprise et son indignation en ces termes : "L’attitude de ces individus est telle qu’elle constitue un réel danger pour les navires sur lesquels ils seraient embarqués à l’avenir, et pour la sécurité des états-majors et des équipages. Ils sont animés du plus mauvais esprit, ont perdu, ou n’ont jamais eu, le moindre respect pour la discipline et se croient le droit de donner des ordres au commandant".

Il découvrit, sans doute, pour la première fois, l’état d’esprit des sénégalais après la Première Guerre mondiale et avait manifestement été scandalisé par leur esprit de contestation et leur détermination à ne pas accepter sans réagir ce qu’ils considéraient comme attentatoire à leurs droits et libertés. La classe ouvrière était en train de mûrir politiquement et syndicalement". (Thiam, ibid.)

Effectivement on assiste là à un magnifique combat de classe de la part des ouvriers marins qui, malgré le rapport de force qui leur était très défavorable, purent montrer à l’ennemi leur détermination à se faire respecter en étant solidaires dans la lutte.

1920 : la relance de l’action des cheminots se conclut victorieusement

On a vu que, suite au mouvement victorieux des agents des PTT (en 1919), les cheminots indigènes voulaient s’engouffrer dans cette brèche pour repartir en grève avant de décider finalement d’annuler leur action faute de conditions favorables.

Six mois après cet épisode, ils décidèrent de relancer pour de bon leur action revendicative. Le mouvement d’action des cheminots fut motivé d’abord par la dégradation générale des conditions de vie due aux conséquences désastreuses de la Grande Guerre, ayant accentué le mécontentement prévisible des travailleurs et de la population en général. En effet, le coût de la vie connut dans les principales villes des hausses vertigineuses. Ainsi, le prix du kilo de mil qui était en décembre 1919 de 0,75 F avait été multiplié par trois en l’espace de quatre mois. Et le kilo de viande était passé de 5 à 7 F, de poulet de 6 à 10 F, etc.

Ce fut une note de l’Inspecteur général des Travaux publics le 13 avril, dans laquelle il demandait à ses supérieurs administratifs de ne pas appliquer la loi sur la journée de huit heures dans la colonie, qui fit déborder le vase en ravivant aussitôt le mécontentement latent qui couvait chez les cheminots depuis leur mouvement revendicatif de décembre 1919. Et de fait les ouvriers du rail passèrent à l’action le premier juin 1920 :

"C’était là le premier mouvement de grève mené à l’échelle ethnique par les ouvriers du chemin de fer, ce qui explique la rapidité et l’unanimité avec lesquelles les milieux économiques accueillirent l’événement et résolurent d’y porter remède. (…) Dès le premier juin, ils tenaient les États Généraux du commerce colonial au Sénégal, adressaient au chef de la Fédération leur préoccupation, et l’invitaient à ne pas assister en spectateur à la détérioration en cours du climat social". (Thiam, ibid.)

Les cheminots indigènes décidèrent ainsi de se lancer dans un nouveau bras de fer avec les autorités coloniales afin de faire aboutir les mêmes revendications. Mais, cette fois-ci, les cheminots africains semblèrent avoir tiré les leçons de l’action avortée, en élargissant la base sociale du mouvement, avec plusieurs délégués représentant chaque corps de métier, pleinement investis pour négocier collectivement avec les responsables politiques et économiques. Précisément, dès le deuxième jour de la grève, l’inquiétude grandit chez les principaux responsables coloniaux. Ainsi alerté par les décideurs économiques de Dakar, le ministre des colonies envoya un câble au Gouverneur dont les termes sont les suivants :

"On me signale que par suite grève 35 000 tonnes graines non abritées seraient en souffrance dans différentes stations du Dakar - Saint- Louis".

A partir de là, la pression fut renforcée sur le directeur du réseau ferré pour le pousser à répondre aux revendications des salariés. Et le "chef de gare" de répondre à ses supérieurs comme suit :

"Nous craignons que si une nouvelle augmentation de salaire aussi forte et aussi peu justifiée était accordée, il en résulte une répercussion générale sur les prétentions de tout le personnel et un encouragement à nous présenter de nouvelles demandes".

Dès lors, la Direction du réseau s’efforça d’emblée de briser la grève en jouant les blancs contre les noirs (ce qui lui avait réussi précédemment). Ainsi, au 3e jour du mouvement, elle parvenait même à composer un train de marchandises et de voyageurs grâce au concours d’un mécanicien européen et de chauffeurs de la Marine sous bonne escorte des forces de l’ordre. Mais, quand la Direction voulut jouer à nouveau ce scénario, elle ne trouva aucun salarié pour se prêter à son jeu car, cette fois-ci, les cheminots européens avaient décidé de rester "neutres", à la suite de fortes pressions exercées sur eux par les grévistes indigènes. Et la suite on l’entendra dans un compte-rendu du délégué du Gouverneur du Sénégal 5 : "Les agents de Dakar - Saint-Louis ont déclaré que, si au bout d’un mois, ils n’ont pas satisfaction, ils quitteront Dakar pour aller cultiver des lougans 6 dans l’intérieur de la colonie".

Dès cet instant, le Gouverneur du Sénégal convoqua aussitôt (au 6e jour de la grève) l’ensemble des partenaires sociaux pour leur notifier une série de mesures élaborées par ses propres services en vue de satisfaire les revendications des grévistes et, au bout du compte, les grévistes obtinrent ce qu'ils voulaient. En clair, les ouvriers remportèrent ainsi une nouvelle victoire grâce à leur combativité et à une meilleure organisation de la grève, et c’est bien cela qui leur permit d’imposer un rapport de force aux représentants de la bourgeoisie :

"Ce qui en revanche paraît sûr, c’est que la mentalité ouvrière au fil des épreuves s’affermissait et s’affinait de plus en plus et concevait au regard des enjeux en cause des formes de lutte plus étendues et des tentatives de coordination syndicale dans une sorte de large front de classe, face à un patronat de combat". (Thiam, ibid.) 

Mais plus significatif encore dans cette montée du développement du front de classe, ce fut le 1er juin 1920, le jour où les cheminots venaient de déclencher la grève et le fait "que les équipages des remorqueurs cessaient le travail quelques heures plus tard, malgré la promesse qu’ils avaient donnée, notait le Délégué du Gouverneur, d’attendre le résultat des pourparlers qu’avait été chargé de conduire Martin, le chef du service de l’inspection maritime. Nous avons donc là, la première tentative délibérée de coordination volontaire de mouvements de grève simultanés déclenchés par (…) des cheminots et des ouvriers des équipages du port, c'est-à-dire, les personnels des deux secteurs qui constituaient les poumons de la colonie dont la paralysie concertée bloquait toute activité économique, commerciale, à l’entrée comme à la sortie (…). La situation paraissait plus préoccupante encore (pour l’Administration), puisque les boulangers de Dakar avaient eux aussi menacé de se mettre en grève, précisément le 1er juin et auraient sans nul doute tenu parole si des augmentations immédiates de salaires ne leur avaient pas été concédées." (Thiam, ibid.)

De même, au même moment, d’autres mouvements de grève éclatèrent simultanément aux chantiers Han/Thiaroye et aux chantiers de la route de Dakar à Rufisque. Les sources policières qui relatent cet événement ne disent rien sur l’origine de l’éclatement simultané de ces différents mouvements. Cependant, un recoupement de plusieurs éléments d’information de la même police coloniale permet de conclure que l’extension du mouvement de lutte n’était pas sans lien avec la tentative du Gouverneur de briser la grève des transports maritimes. En effet, sans le dire ouvertement, le représentant de l'État colonial fit d’abord appel à la Marine en compagnie de quelques équipages civils européens pour assurer les services de transport entre Dakar et Gorée 7. Et cela semble avoir provoqué des actions de solidarité chez les ouvriers d’autres secteurs :

"Cette intervention de l'État aux côtés du patronat avait-elle suscité la solidarité d’autres branches professionnelles ? Sans pouvoir l’affirmer de manière péremptoire, nous ne pouvons ne pas noter la grève qui éclata presque simultanément aux tentatives visant à briser le mouvement de revendication des équipages, dans les travaux publics". (Thiam, ibid.)

En effet, on sait qu’au bout du 5e jour, le mouvement s’effritait sous le double effet de la répression étatique et des rumeurs faisant état de la décision du patronat de remplacer les grévistes par des "jaunes".

"Les travailleurs, sentant que la durée de leur lutte et l’intervention des militaires pouvaient modifier le rapport des forces et compromettre l’heureux aboutissement de leur action, avaient, au septième jour de leur action de grève assoupli leurs exigences initiales en formulant leur plateforme sur les bases suivantes (…). L’Administration et le patronat firent front pour rejeter ces nouvelles propositions, obligeant ainsi les grévistes à poursuivre désespérément leur mouvement ou bien à l’arrêter aux conditions des autorités locales. Ils optèrent pour cette dernière solution". (Thiam, ibid.).

En clair, les grévistes durent effectivement reprendre le travail avec leur ancien salaire plus la "ration", en constatant la modification du rapport des forces nettement en faveur de la bourgeoisie et tout en mesurant les dangers encourus dans la poursuite de leur mouvement dans l’isolement. On peut dire qu’ici la classe ouvrière a bien subi une défaite mais le fait d'avoir su reculer en bon ordre a permis que celle-ci ne soit pas davantage profonde, ni à même d'effacer dans la conscience ouvrière les victoires plus nombreuses et plus importantes qu'elle avait remportées.

En résumé, cette période allant de 1914 à 1920 fut fortement marquée par d’intenses affrontements de classe entre la bourgeoisie coloniale et la classe ouvrière qui émergeait dans la colonie de l’AOF, cela dans un contexte révolutionnaire à l’échelle mondiale, ce dont le capital français prit pleinement conscience car se sentant fortement bousculé par le prolétariat en lutte exemplaire.

"Les activités du mouvement communiste mondial connurent pendant la même période, un développement ininterrompu marqué notamment par l’entrée en scène du premier africain de formation marxiste 8 ; rompant avec l’approche utopique que ses frères avaient des problèmes coloniaux, il tenta la première explication autochtone connue dans l’état actuel des sources, et la première critique sérieuse et approfondie du colonialisme, en tant que système organisé d’exploitation et de domination". (Thiam, ibid.)

Précisément, parmi les ouvriers qui se portèrent à la tête des mouvements de grève au Sénégal dans la période 1914/1920, certains purent côtoyer d’anciens "jeunes tirailleurs" immobilisés ou rescapés de la Première Guerre mondiale. Par exemple, les mêmes sources font part de l’existence, à l’époque, d’une petite poignée de syndicalistes sénégalais dont un certain Louis Ndiaye (jeune marin de 13 ans) qui fut militant de la CGT dès 1905 et le représentant de cette organisation dans les colonies entre 1914 et 1930. Par ailleurs, comme beaucoup d’autres jeunes "tirailleurs", il fut mobilisé en 1914/18, dans la Marine où il faillit périr. De même, avec un autre jeune sénégalais, en l’occurrence Lamine Senghor (proche du PCF dans les années 1920), ils furent, tous deux, sensiblement influencés par les idées de l’Internationale communiste. En ce sens, en compagnie d’autres figures des années 1920, on les considérait comme ayant joué un rôle majeur et dynamisant dans le processus de politisation et de développement de la conscience de classe dans les rangs ouvriers de la première colonie de l’AOF.

Lassou (à suivre)

 

1 Ce terme désignait à l'époque le commerce autre que local, essentiellement l'import / export contrôlé par quelques familles.

2 Iba Der Thiam, Histoire du Mouvement syndical africain 1790-1929, Éditions L’Harmattan, 1991.

3 Voir Afrique noire, l'Ère coloniale 1900- 1945. Jean Suret-Canale , Éditions Sociales, Paris 1961.

4 Il vaut ici la peine de rappeler ce que nous avons déjà signalé à l'occasion de la publication de la première partie de cet article dans la Revue Internationale n° 145. "Si nous reconnaissons largement le sérieux des chercheurs qui transmettent les sources de référence, en revanche nous ne partageons pas forcément certaines de leurs interprétations des évènements historiques. Il en est de même sur certaines notions, par exemple quand les mêmes parlent de "conscience syndicale" à la place de "conscience de classe" (ouvrière), ou encore "mouvement syndical" (au lieu de mouvement ouvrier). Reste que, jusqu’à nouvel ordre, nous avons confiance en leur rigueur scientifique tant que leurs thèses ne se heurtent pas aux faits historiques ou n’empêchent pas d’autres interprétations". De manière plus générale, nous soulignons à nouveau ici que si les syndicats ont, dans une première période de la vie du capitalisme, effectivement constitué de véritables organes de la lutte de la classe ouvrière en vue de la défense de ses intérêts immédiats au sein du capitalisme, ils ont par la suite été intégrés à l'Etat capitaliste et ont définitivement perdu toute possibilité d'être utilisés par la classe ouvrière dans son combat contre l'exploitation.

5 Le Gouverneur du Sénégal était le subalterne du Gouverneur général de l'AOF.

6 Champs créés sur brûlis.

7 Île sénégalaise située dans la baie de Dakar.

8 Il s'agissait de Lamine Senghor.