Contribution à une histoire du mouvement ouvrier en Afrique

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Pendant plusieurs générations, l’Afrique a été synonyme de catastrophes, de guerres et de massacres permanents, de famine, de maladies incurables, de gouvernements corrompus, bref de misère absolue sans issue. Tout au plus, quand on évoque son histoire (en dehors des aspects "exotiques" ou "folkloriques"), on désigne ses "braves" tirailleurs sénégalais ou maghrébins, les célèbres supplétifs de l’armée coloniale française lors des deux guerres mondiales et du maintien de l’ordre dans les anciennes colonies. Mais jamais on ne prononce les mots "classe ouvrière" et moins encore on évoque ses luttes, tout simplement parce que cela n’est jamais entré véritablement dans l’imaginaire des masses au niveau mondial comme au niveau africain.

Pourtant, le prolétariat mondial est bien présent en Afrique et a déjà montré par ses luttes qu’il fait partie de la classe ouvrière porteuse d’une mission historique. Cependant, son histoire a été délibérément occultée par l’ancienne bourgeoisie coloniale, puis étouffée par la nouvelle bourgeoisie africaine après la "décolonisation".

Par conséquent, le but principal de cette contribution est de fournir des éléments attestant la réalité bien vivante de l’histoire du mouvement ouvrier africain à travers ses combats contre la classe exploiteuse. Certes, il s’agit de l’histoire d’une classe ouvrière à la dimension d’un contient historiquement sous développé.

Mais, comment et pourquoi cette occultation de l'histoire du prolétariat en Afrique ?

"L’Afrique a-t-elle une histoire ? Il n’y a pas si longtemps, l’on répondait encore à cette question négativement. Dans un passage devenu célèbre, l’historien anglais Hugh Trevor-Roper comparait en 1965 l’histoire de l’Europe et elle de l’Afrique, et en concluait qu’au fond la seconde n’existait pas. Le passé africain, écrivait-il ne présentait aucun intérêt hormis "les tribulations de tribus barbares dans des endroits du globe pittoresques certes, mais sans la moindre importance". Trevor-Roper peut certes être qualifié de conservateur, mais il se trouve que le marxiste hongrois Endre Sik défendait plus ou moins le même point de vue en 1966 : "Avant d’entrer en contact avec les Européens, la plupart des Africains menaient encore une existence primitive et barbare, et nombre d’entre eux n’avaient même pas dépassé le stade de la barbarie la plus primitive. (…) Aussi est-t-il irréalise de parler de leur "histoire" - dans la conception scientifique du terme - avant l’arrivée des envahisseurs européens ?

Ce sont là des propos particulièrement musclés, mais la majorité des historiens de l’époque y souscrivait jusqu’à un certain point".1

Voilà comment, par le mépris raciste, les penseurs de la bourgeoisie coloniale européenne décrétèrent la non existence de l’histoire du continent noir. Et, en conséquence, pourquoi la classe ouvrière, elle non plus, n’a, aux yeux du monde, aucune histoire.

Mais surtout, ce qui frappe encore à la lecture de ces propos, c’est de voir unis dans leurs préjugés a-historiques sur l’Afrique, les "bon penseurs" des deux ex-blocs impérialistes de l’époque, à savoir le "bloc démocratique" de l’Ouest et le bloc "socialiste" de l’Est. En effet, celui qui est qualifié de "marxiste", Endre Sik, n’est rien d’autre qu’un stalinien de bon teint dont l’argumentaire n’est pas moins fallacieux que celui de son rival (ou compagnon) anglais Trevor- Roper. Par leur déni de l’histoire de l’Afrique (et de ses luttes de classes), ces messieurs, représentants de la classe dominante, expriment une vision de l’histoire encore plus barbare que la "barbarie des tribulations des tribus africaines". En réalité, ces auteurs font partie des "savants" qui avaient donné leur "bénédiction scientifique" aux thèses ouvertement racistes des pays colonisateurs. Ce qui n’est pas le cas de l’auteur qui a relevé leurs propos, Henri Wesseling, car il se démarque de ses collègues "historiens" en ces termes :

"(…) La vérité est tout autre. Un certain nombre d’Africains, tels que le khédive d’Egypte, le sultan du Maroc, le roi zoulou Cetwayo, le roi des Matabélés Lobengula, l’almami Samori et le Makoko des Batékés, ont considérablement influencé le cours des choses".

Certes, par sa réaction, Henri Wesseling s’honore assurément en rétablissant la vérité historique dans le cas d’espèce face aux falsificateurs bien intentionnés. Reste que d’autres "scientifiques" qui, après avoir admis la réalité de l’histoire de l’Afrique et celle de la classe ouvrière, persistent eux aussi dans la vision très idéologique de l’histoire, en particulier de la lutte des classes. En effet, ils excluent ni plus ni moins la possibilité d’une révolution prolétarienne sur le continent noir avec des arguments pas moins aussi douteux que ceux employés par les historiens racistes 2:

"(…) Rebelles, les travailleurs africains le sont aussi à la prolétarisation : le témoignage de leur résistance permanente au salariat intégral (…) rend fragile la théorie importée d’une classe ouvrière porteuse d’une mission historique. L’Afrique n’est pas une terre de révolutions prolétariennes, et les quelques copies catastrophiques de ce modèle ont toutes eu, peu ou prou, à affronter violemment la dimension sociale vivante du "prolétariat"".

Précisons tout de suite que les auteurs de cette citation sont des sociologues universitaires composés de chercheurs anglophones et francophones. Par ailleurs, le titre de leur ouvrage, Classes ouvrières d’Afrique noire, en dit long sur leurs préoccupations de fond. D’autre part, si c’est clair qu’ils ne nient pas, eux, la réalité de l’histoire du continent africain comme le font leurs homologues historiens, en revanche, comme eux, leur démarche procède de la même idéologie qui consiste à prendre son point de vue pour "vérité scientifique" sans l’avoir confronté à l’histoire réelle. Déjà, en parlant de "quelques copies catastrophiques de ce modèle", ils confondent (involontairement ?) la révolution prolétarienne, comme celle de 1917 en Russie, avec les coups de force de type stalinien ou des luttes de "libération nationale" qui ont surgi partout dans le monde au lendemain de la seconde boucherie impérialiste mondiale, sous le vocable "socialiste" ou "progressiste". Ce sont bien ces modèles-là qui ont eu à affronter violemment le prolétariat qui leur résistait. Que cela soit en Chine, à Cuba, dans les anciens pays du bloc soviétique ou dans le "Tiers monde" en général et en Afrique en particulier. Mais surtout, ces sociologues virent carrément à la contre-révolution quand ils mettent en garde contre la "théorie importée d’une classe ouvrière porteuse d’une mission historique", d’où logiquement leur conclusion suivant laquelle l’Afrique n’est pas une terre de révolutions prolétariennes. De fait, ce groupe de "savants", en niant la possibilité de toute lutte révolutionnaires sur le continent noir, semble exclure de fait l’extension de toute autre révolution ("exportée") à Afrique. Du coup, ils ferment la porte à toute perspective de sortie de la barbarie capitaliste dont sont victimes les classes exploitées et les populations africaines en général. Finalement, ils n’apportent aucun éclairage par rapport à l’histoire véritable de la classe ouvrière.

Pour ce qui nous concerne, n’en déplaise à "nos" sociologues, la classe ouvrière reste encore la seule classe porteuse d'une mission historique face à la faillite du capitalisme qui s’accélère de jour en jour, y compris en Afrique comme l’atteste l’historien. Iba Der Thiam 3 , lorsqu'il fait le bilan des luttes ouvrières du début 19e au début des années 1930 :

"Dans le domaine syndical, la période 1790-1929 fut, nous l’avons vu, une étape décisive. Période de réveil, d’éveil, et puis d’affirmation, elle fut pour la classe ouvrière l’occasion souvent renouvelée de donner la preuve de sa détermination et de son esprit de lutte et d’abnégation.

De l’apparition d’une conscience présyndicale, jusqu’à la veille de la crise économique mondiale, nous avons suivi toutes les phases, d’une prise de conscience dont la rapidité du processus comparée au long cheminement de la classe ouvrière française, dans le même domaine, paraît tout à fait exceptionnelle.

L’idée de grève, c'est-à-dire d’un moyen de lutte, d’une forme d’expression consistant à se croiser les bras, et à interrompre provisoirement le déroulement normal de la vie économique pour faire valoir des droits, contraindre un patronat à se pencher sur des revendications salariales par exemple, ou accepter de négocier avec les grévistes ou leurs représentants, fit, en moins de quinze années, des progrès considérables, acquit même droit de cité, nonobstant les dispositions d’une législation restrictive, et fut reconnue comme une pratique sinon légale, du moins légitime.

(…) La résistance patronale, mises à part quelques exceptions, ne fit que rarement preuve d’une rigidité extrême. D’un réalisme lucide, les propriétaires des moyens de production ne mettaient en général, non seulement aucune réticence à préconiser et à rechercher le dialogue avec les grévistes, mais il leur arrivait même de pousser le Gouverneur à diligenter ses procédures d’intervention, et ne se gênaient pas, lorsque leurs intérêts étaient gravement menacés, à prendre fait et cause pour les travailleurs, dans les conflits qui les opposaient au chemin de fer par exemple, où il est vrai, la part de l’Etat dans les capitaux, était considérable".

Non seulement cet exposé suffit amplement pour caractériser une classe ouvrière porteuse d’espoir, mais celle qui a une histoire en Afrique qu’elle partage de surcroît avec la bourgeoisie à travers des confrontations historiques de classes, comme cela s’est passé souvent dans le monde depuis que le prolétariat s’est constitué en classe sous le régime capitaliste.

Avant de poursuivre sur l’histoire du mouvement ouvrier africain, nous attirons l’attention des lecteurs sur le fait que nous allons nous heurter aux difficultés liées au déni de l’histoire de l’Afrique par les historiens et les autres penseurs des anciennes puissances coloniales. En effet, cela s’est traduit, par exemple, chez les administrateurs coloniaux par une politique de censure systématique des faits et gestes les plus importants de la classe ouvrière, notamment ceux qui mettaient en relief la force de la classe ouvrière. De ce fait, nous sommes réduits ici à nous appuyer sur des sources rares d’auteurs plus ou moins connus mais dont la rigueur des travaux nous semble globalement prouvée et convaincante. D’autre part, si nous reconnaissons largement le sérieux des chercheurs qui transmettent les sources de référence, en revanche nous ne partageons pas forcément certaines de leurs interprétations des évènements historiques. Il en est de même sur certaines notions, par exemple quand les mêmes parlent de "conscience syndicale" à la place de "conscience de classe" (ouvrière), ou encore "mouvement syndical" (au lieu de mouvement ouvrier). Reste que, jusqu’à nouvel ordre, nous avons confiance en leur rigueur scientifique tant que leurs thèses ne se heurtent pas aux faits historiques ou n’empêchent pas d’autres interprétations.

Quelques éléments du contexte

Le Sénégal fut la plus ancienne des colonies françaises en Afrique, la France s’y installa officiellement de 1659 à 1960.

Un historien situe le début de l’histoire du mouvement ouvrier africain à la fin du 18e siècle, d’où le titre de son ouvrage "Histoire du Mouvement syndical africain 1790- 1929".

Les premiers ouvriers professionnels (artisans charpentiers, menuisiers, maçons, etc.) furent des européens installés à Saint- Louis du Sénégal (ancienne capitale des colonies africaines). 

Avant la seconde guerre mondiale, la population ouvrière de la colonie francophone d'Afrique Occidentale Française (AOF) se trouvait essentiellement au Sénégal, entre Saint-Louis et Dakar qui furent respectivement capitale de l’AOF et capitale de la fédération qui regroupait l'AOF, l'Afrique Equatoriale Française (AEF), le Cameroun et le Togo. Surtout à Dakar qui était le "poumon économique" de la colonie AOF, avec le port, le chemin de fer, et évidemment le gros des fonctionnaires et des employés des services. 

Au plan numérique, la classe ouvrière a toujours été historiquement faible en Afrique en général, cela étant dû évidemment au faible développement économique du continent, lequel s’explique à son tour par le faible investissement sur place des pays colonisateurs. De ce fait, la population ouvrière était estimée en 1927, par le Gouverneur de la colonie, à 60 000 personnes. Certes, certains disent que la moitié des ouvriers était exclue de ce chiffre, à savoir les éternels "journaliers" et autres apprentis.

Depuis ses premiers combats jusqu’aux années 1960, le prolétariat s’est toujours confronté systématiquement à la bourgeoisie française qui détenait les moyens de production à côté de l’administration coloniale. Cela signifie que la bourgeoisie sénégalaise naquit et évolua à l’ombre de sa "grande sœur française" (au moins jusqu’aux années 1960).

Luttes de classes au Sénégal

"L’histoire du mouvement syndical africain n’a, jusqu’à ce jour, jamais été globalement écrite. (…) La raison fondamentale de cette carence nous paraît résider, d’une part, dans l’indigence des recherches consacrées aux différents segments de la classe ouvrière africaine dans une perspective qui soit à la fois synchronique et diachronique ; d’autre part, dans l’absence d’une étude systématique des différents conflits sociaux qui ont été enregistrés, conflits sociaux dont chacun referme des gisements d’informations sur les préoccupations des travailleurs, leurs formes d’expression, les réactions de l’administration coloniale et du patronat, celles de la classe politique, les conséquence de tous ordres que ces épreuves ont eues sur l’histoire intérieure des colonies au quadruple plan économique, social, politique et culturel (…)".(Thiam. ibid.)

Comme vient de le souligner Iba Der Thiam, plusieurs facteurs expliquent les difficultés d’écrire l’histoire du mouvement ouvrier en Afrique. Reste que l’obstacle majeur sur lequel les chercheurs ont buté est sans conteste lié au fait que les véritables détenteurs des informations sur la classe ouvrière, à savoir les autorités coloniales françaises, elles, se gardèrent longtemps de leur ouvrir les archives de l’Etat. Et pour cause : elles avaient intérêt à cacher des choses .

En effet, avec la levée partielle des archives coloniales en AOF (au lendemain de la chute du mur de Berlin), on apprend que, non seulement la classe ouvrière existait en Afrique depuis le 19e siècle mais, très naturellement, elle a pu mener des combats souvent victorieux contre son ennemi de classe. 1855 marqua la première expression d’une organisation ouvrière où, à Saint Louis du Sénégal, un groupe de 140 ouvriers africains (charpentiers, maçons,) décida de se battre contre les vexations des maîtres européens qui leur imposaient des conditions de travail inacceptables. De même, on peut lire dans les archives l’existence d’un syndicat (clandestin) des "Charpentiers du Haut-Fleuve" en 1885. Surtout un nombre important de grèves et d’affrontements très durs eurent lieu entre la classe ouvrière et la bourgeoisie coloniale française, à l’instar de la grève générale avec émeute en 1914 à Dakar où, durant 5 jours, la vie économique et sociale fut totalement paralysée et où le Gouverneur fédéral de l’AOF William Ponti, lui-même, reconnut (dans ses notes secrètes) que "La grève était parfaitement organisée et eut un plein succès". Il y eut aussi de nombreuses autres grèves victorieuses, notamment celle d’avril 1919 et celle de 1938 menées par les cheminots (européens et africains unis) mais aussi où l’Etat dut recourir à la répression policière avant d’être contraint de satisfaire les revendications des grévistes. Ajoutons l’exemple de la grève générale de 6 mois (entre octobre 1947 et mars 1948) des cheminots de toute l’AOF, où les grévistes durent subir les balles du gouvernement PS (SFIO) avant de sortir victorieux du combat.

Enfin, il y a aussi ce fameux "Mai 68" mondial qui fit tache d’huile en Afrique et au Sénégal, venant rompre brutalement le "consensus national" ou patriotique qui régnait jusqu’alors depuis "l’indépendance" des années 1960. Et où, de par leur lutte sur un terrain de classe prolétarien, les ouvriers et les jeunes scolarisés ont dû affronter violemment le régime profrançais de Senghor en réclamant une amélioration de leurs conditions de vie et d’études. Ce faisant, le mouvement ouvrier a repris le chemin de la lutte qu’il connaissait depuis le début du 20e siècle mais qui fut obstrué par la perspective trompeuse de "l’indépendance nationale".

Ce sont là quelques exemples pour illustrer l’existence réelle d’une classe ouvrière, combative et souvent consciente de ses intérêts de classe ayant, certes, rencontré d’immenses difficultés de toutes sortes depuis sa naissance.

Naissance du prolétariat africain

Il convient de préciser d’emblée qu’il s’agit du prolétariat émergeant sous le régime du capitalisme colonial, étant entendu que, faute d’avoir accompli sa propre révolution contre le féodalisme, la bourgeoisie africaine doit son existence, elle aussi, à la présence du colonialisme européen sur son sol.

En d’autres termes, il s’agit de la naissance du prolétariat, moteur du développement des forces productives sous le règne du capitalisme triomphant du régime féodal, l’ancien système dominant, dont les résidus sont encore bien visibles aujourd’hui à maints endroits sur le continent noir.

"Au cours des siècles ayant précédé l’arrivée des colonisateurs, dans leur continent, les sociétés africaines, comme toutes les autres sociétés humaines, connaissaient le travail et utilisaient une main-d’œuvre, dans des conditions qui leur étaient particulières. (…)

L’économie était essentiellement agricole ; une agriculture d’ailleurs à prédominance vivrière, parce qu’utilisant des techniques rudimentaires, ne parvenait que rarement à dégager des surplus importants ; une économie fondée également sur des activités de chasse, de pêche, et de cueillette, auxquelles, pouvaient, dans certains cas, s’ajouter soit l’exploitation de quelques mines, soit un artisanat local de faible rentabilité, enfin des activités d’échanges, d’ampleur relative, qui se déroulaient à cause de la modicité et l’indigence des moyens de communication, à l’intérieur du groupe, de la région, et plus rarement du royaume, dans des marchés à périodicité régulière.

Dans un tel contexte, les modes de production étaient souvent lignagers et secrétaient rarement des antagonismes suffisamment vigoureux et assez conflictuels pour déterminer l’existence de classes sociales véritables au sens marxiste du terme.

(…) Autant la notion de biens dans les sociétés sénégambiennes précoloniales y était différente de sa notion européenne moderne, autant celle de travail et de service l’était plus encore. En effet, si dans les sociétés modernes fondées sur le développement industriel et le travail salarié, le travail est négocié comme bien économique, et comme tel, soumis forcément aux mécanismes inéluctables des lois du marché, où les rapports entre l’offre et la demande détermine les prix des services, dans les sociétés précoloniales négro-africaines, sénégambiennes, le travail ne nous paraît pas avoir eu une fonction autonome, indépendante de la personne. Il est une sorte d’activité communautaire découlant logiquement des normes de vie collective, une activité imposée par le statut social et les nécessités économiques (…).

La conquête coloniale essentiellement fondée sur l’esprit de puissance, la recherche de l’accumulation du profit par l’exploitation des ressources humaines, matérielles et minières, eut largement recours à la main-d’œuvre indigène, et n’hésitait pas à faire appel aux moyens que mettait à sa disposition, l’exercice du pouvoir étatique pour utiliser d’abord gratuitement le travail des populations locales, avant d’introduire le salariat, créant ainsi des conditions et des rapports nouveaux aussi bien pour le travail que pour le travailleur" (Thiam. ibid.).

Dans l’ensemble, l’exposé de l’auteur est suffisamment clair et pertinent dans son approche théorique et dans sa description du contexte historique de la naissance du prolétariat en Afrique. Effectivement, il est convaincant dans son argumentation visant à démontrer que le travail dans les sociétés négro-africaines ou sénégambiennes pré coloniales n’avait pas la même signification que dans les sociétés modernes de type occidental. De même, par rapport à son propos sur le salariat, nous pouvons affirmer effectivement que la notion de travail salarié fut sans doute introduite au Sénégal par l’appareil colonial français, le jour où celui-ci décida de "salarier" les hommes qu’il exploitait pour s’assurer du profit et étendre sa domination sur le territoire conquis. C’est ainsi que s’ouvrirent les premiers chantiers agricoles, industriels, miniers, des chemins de fer, des voies navigables, des routes, des usines, des imprimeries, etc. Autrement dit, voilà comment le capitalisme colonial français put introduire de nouveaux rapports de production dans sa première colonie africaine en créant en conséquence les conditions de la naissance de la classe ouvrière. Mais, ce fut d’abord sous le régime du travail obligatoire (le monstrueux "système de la corvée") que les premiers travailleurs se faisaient exploiter. Ce qui veut dire qu’à cette époque ils ne purent même pas négocier la vente de leur force de travail, comme l’atteste cette citation :

"Au titre des travaux civils, Blanchot par exemple exigea du maire des corvées de travailleurs chargés d’assurer les travaux de construction des quais à partir du 1e janvier 1790, puis du débarcadère de Saint- Louis. Le personnel demandé se composait originellement de "20 personnes avec gourmet et un habitant qui sera chargé de les rassembler, de les conduire au travail et de les y contenir". Il s’agissait d’abord d’une réquisition obligatoire, à laquelle nul ne pouvait se dérober, une fois désigné, sous peine de sanction. Il s’agissait, ensuite, d’un travail presque gratuit. Les travailleurs étaient choisis, convoqués, employés, surveillés, sans aucune condition de prix, de salaires, sans disposer, le moins du monde, du droit de discuter les modalités de leur utilisation, voire même de contester les circonstances du choix dont ils avaient été l’objet. Cette dépendance du travailleur vis-à-vis de son employeur était attestée par le fait que l’ordre n° 1 du 18 décembre 1789 instituant la corvée affectée à la construction des quais et du débarcadère ne stipulait aucune durée et pouvait, par conséquent, s’appliquer tant que durerait la nécessité qui lui avait donné naissance. Tout au plus y était-il fait allusion à une "gratification" de deux bouteilles d’eau de vie, et, pour bien montrer qu’il ne s’agissait point d’un salaire attaché à la rémunération ou simplement à la compensation du travail fourni, le texte faisait nettement comprendre qu’il s’agissait d’une simple faveur, due au bon vouloir des autorités, à l’exclusion de toute obligation de droit, ou de morale et dont la dite corvée "pouvait être privée lorsque les travaux seront retardés par négligence" ". (Thiam. ibid.)

Réquisition obligatoire sans aucune négociation, ni sur le prix, ni sur les conditions de travail, bref une dépendance totale de l’employé vis-à-vis de l’employeur, qui, tout au plus, était à peine incité à offrir à son exploité, comme seule "nourriture", une gratification sous forme d’eau de vie. Tel fut le statut et les conditions dans lesquelles le prolétariat, futur salarié, émergea sous le capitalisme colonial français au Sénégal.

Quatre ans plus tard, en 1794, le même Blanchot (commandant d’alors du Sénégal) décida une nouvelle "gratification" en donnant l’ordre de fournir aux travailleurs réquisitionnés "le couscous et le sanglès". Certes, on peut noter une "légère amélioration" de la gratification, car on passait de deux bouteilles d’eau de vie à un couscous, mais il n‘était toujours pas question de "compensation" et moins encore de salaire proprement parler. Il fallut attendre jusqu’en 1804 pour qu'existe officiellement la rémunération comme contrepartie du travail fourni, l’année où l’économie de la colonie connaissait une forte crise due à l’effort de guerre soutenu alors par l’appareil colonial pour la conquête de l’empire du Fouta (région voisine de Saint- Louis). En effet, la guerre se traduisit par l’arrêt provisoire du commerce sur le fleuve, d'où s'ensuivirent la rareté des produits et la spéculation sur les prix des denrées de première nécessité, ce qui provoqua le renchérissement du coût de la vie et, avec lui, de fortes tensions sociales.

1804 : l’instauration du salariat et première expression d’antagonisme de classes

Pour faire face à la dégradation du climat social, le Commandant de la ville de Saint- Louis dut intervenir en lançant l’ordre suivant :

"(…) qu’en conséquence de l’arrêt du conseil de la colonie sur les plaintes relatives à la cherté des ouvriers qui ont successivement porté leurs journées de travail à des prix exorbitants, et intolérables, plus longtemps...(…) Les maîtres, ouvriers, charpentiers ou maçons devaient désormais être payés au salaire d’une barre de fer par jour ou 4 francs 16 sols ; les compagnons trois quarts de barre ou 3 francs 12 sols, les manœuvres un quart de barre ou 1 franc, 4 sols".

"Dans cet arrêt, qui était l’un des plus anciens documents écrits que nous possédons sur le travail salarié, nous apprenons que la ville de Saint- Louis comptait dès ce moment- là, c'est-à-dire en 1804, "des ouvriers, charpentiers, calfats et maçons" employés par des particuliers, selon des normes et dans des circonstances qui ne nous sont pas malheureusement indiquées, mis à part le montant des salaires appliqués à ces personnels". (Thiam, ibid.)

Par détour d’arbitrage du conflit entre employeurs et employés, l’Etat décida de réglementer leurs rapports en fixant lui-même le montant des salaires selon les catégories et les niveaux de qualification. Notons par ailleurs que cette intervention de l’Etat colonial était d’abord orientée contre les employés car elle répondait aux doléances déposées auprès du Chef de la colonie par les employeurs qui se plaignaient des "prix exorbitants" des journées de travail des ouvriers.

En effet, pour faire face aux effets de la crise, les ouvriers durent décider de majorer le prix de leur travail afin de préserver leur pouvoir d’achat détérioré par l’augmentation du coût de la vie. Et avant cette date, l’établissement des conditions de travail était encore une affaire purement privée, se trouvant exclusivement entre les mains des négociateurs socioéconomiques, c'est-à-dire, sans aucune législation formelle de l’Etat.

Reste que cette intervention ouverte de l’autorité étatique fut la première du genre dans un conflit opposant les ouvriers aux employeurs. Plus généralement, cette période (1804) atteste la réalité de la première expression ouverte dans la colonie d’un antagonisme entre les deux principales classes sociales historiques qui s’affrontent sous le capitalisme, à savoir la bourgeoisie et le prolétariat. Cette date marque aussi l’histoire du travail au Sénégal, où fut actée officiellement l’instauration du salariat, permettant enfin aux ouvriers de vendre "normalement" leur force de travail et d’être rémunérés le cas échéant.

Pour ce qui concerne la "composition ethnique" des ouvriers (qualifiés), ces derniers étaient très majoritairement d’origine européenne, de même, les employeurs étaient quasi exclusivement venus de la métropole. Parmi ces derniers figuraient les Potin, Valantin, Pellegrin, Morel, D’Erneville, Dubois, Prévost, etc. Ce furent ceux-là qu’on appela les premiers la "crème de la bourgeoisie commerçante" de la colonie. Enfin, soulignons au passage l’extrême faiblesse numérique de la classe ouvrière (quelques milliers), comme conséquence du bas niveau du développement économique du pays, et ceci un siècle et demi après l’arrivée des premiers colons dans cette zone. De plus, il s’agissait d’une "économie de comptoir" (ou de traite), basée essentiellement sur le commerce des matières premières et du bois d’ébène 4.

L’économie de comptoir en crise de main-d’œuvre

"Tant que le Sénégal demeura un comptoir d’importance secondaire dont l’activité principale portait sur le commerce du bois d’ébène, et sur l’exploitation des produits tels que la gomme, l’or, l’ivoire, la cire jaune, les cuirs tirés par les commerçants saint-louisiens et goréens du commerce sur le fleuve ou le long de la côte occidentale d’Afrique, cette question [de la main d'oeuvre] ne connut jamais une dimension inquiétante. Pour faire face aux rares travaux d’équipement et d’infrastructures sommaires, le Gouverneur pouvait faire appel accessoirement au concours de la population civile ou militaire des deux comptoirs et, dans les travaux n’exigeant pas une main-d’œuvre spécialisée, à celui beaucoup plus fréquent des travailleurs de condition servile, sur la base des normes laissées le plus souvent, si ce n’était toujours, à sa seule discrétion.

Mais la suppression de l’esclavage avait profondément modifié les données de la situation. La principale ressource économique de la colonie étant désormais menacée de tarissement, la France ayant de plus perdu certaines de ses colonies agricoles, l’expérience de la colonisation européenne tentée dans le Cap-Vert ayant échoué, le Gouvernement de la Restauration pensa qu’il était désormais nécessaire d’amorcer la mise en valeur agricole du Sénégal par la culture d’un certain nombre de produits coloniaux susceptibles d’alimenter l’industrie française, de reconvertir les activités commerciales de la colonie, de fournir du travail à la main-d’œuvre indigène libérée". (Thiam, ibid.)

Il faut souligner d’emblée que la suppression de l’esclavage répondait d’abord et avant toute considération humanitaire à un besoin économique. En fait, la bourgeoisie coloniale manquait de force de travail du fait qu’une grande partie des hommes et des femmes en âge de travailler était constituée d’esclaves entre les mains de leurs maîtres locaux, étant entendu par ailleurs que la suppression de l’esclavage se fit en deux étapes.

Dans un premier temps, une loi datant d’avril 1818 interdisait seulement le commerce maritime du bois d’ébène et son transport vers l’Amérique, mais pas à l’intérieur des terres, c'est-à-dire, le marché restant libre pour les commerçants coloniaux. Cependant, on se rendit compte très vite que cela restait insuffisant pour remédier à la situation de pénurie de main-d’œuvre. Dès lors, le chef de la colonie décida d’y apporter sa contribution personnelle en demandant au chef du premier bataillon de lui fournir "des hommes de corvée sur les demandes qui lui seraient faites pour les diverses parties du service". Grâce à ces mesures, les autorités coloniales et les commerçants purent ainsi combler momentanément le manque de main-d’œuvre. De leur côté, les travailleurs disponibles prenaient conscience du profit qu’ils pouvaient tirer de la rareté de la main-d’œuvre en devenant de plus en plus exigeants vis-à-vis des employeurs. Et cela provoqua une nouvelle confrontation sur les prix de la main d'œuvre avec ces derniers, d’où une nouvelle intervention de l’autorité coloniale qui procéda à la "régulation" du marché en faveur des commerçants.

Dans un deuxième temps, en février 1821, le Ministère de la Marine et des colonies, tout en envisageant de recourir à une politique d’immigration active de la population d’origine européenne, ordonna la fin de l’esclavage sous "toutes ses formes".

En fait, une fois encore, pour les autorités coloniales, il s’agissait de trouver les bras nécessaires au développement de l’économie agricole :

"Il s’agissait(…) du rachat par le Gouverneur ou les particuliers d’individus maintenus en esclavage dans des contrées proches des possessions de l’Ouest-africain ; de leur affranchissement, par un acte authentique, à la condition qu’ils travaillent pour l’engagiste pendant un certain laps de temps. Ce serait (…) une sorte d’apprentissage à la liberté, familiarisant l’autochtone avec la civilisation européenne, lui donnant le goût des nouvelles cultures industrielles, tout en faisant diminuer le nombre des captifs. On obtient ainsi, (…) de la main-d’œuvre, tout en restant dans les vues humanitaires des abolitionnistes". (Thiam,. ibid)

Autrement dit, il s’agissait avant tout de "civiliser" pour mieux exploiter les "affranchis" et non point de les libérer au nom d’une vision humanitaire. D’ailleurs, comme cela ne suffisait pas, l’administration coloniale instaura, deux ans plus tard, en 1823, un "régime des engagés à temps", c'est-à-dire une sorte de contrat liant l’employé à l’employeur pour une longue durée.

"Les engagés à temps étaient utilisés pour une période pouvant aller jusqu’à quatorze ans dans les ateliers publics, dans l’administration, dans les plantations agricoles (ils étaient 300 sur 1500 utilisés par le baron Roger), dans les hôpitaux où ils servaient comme garçons de salle, infirmiers ou comme personnel domestique, dans la sécurité municipale, et dans l’armée ; rien que dans le Régiment d’Infanterie de Marine, on en dénombrait 72 en 1828, 115, quatre années après, 180 en 1842, tandis que le relevé des rachats en comptabilisait 1629 en 1835, 1768 en 1828, 2545, en 1839. A cette date la seule ville de Saint- Louis comptait environ 1600 engagés à temps". (Thiam, ibid.)

A ce propos, soulignons d’entrée l’existence formelle de contrats de travail de longue durée (14 ans) assimilable à un CDI (contrat à durée indéterminée) d’aujourd’hui. On voit là le besoin permanent de main-d’œuvre ouvrière correspondant au rythme du développement économique de la colonie. De même, le régime des engagés à temps avait été conçu dans le but d’accélérer la colonisation agricole et cette politique se traduisit réellement par un début de développement conséquent des forces productives et plus généralement de l’économie locale. Mais le bilan fut cependant très contrasté car, s’il permit un essor réel du mouvement commercial (import/export) qui passa de 2 millions de francs en 1818 à 14 millions en 1844, en revanche, la politique de l’industrialisation agricole fut un échec. En effet, le projet de développement de l’agriculture initié par le baron Roger fut abandonné (3 ans après son lancement) par les successeurs du baron en raison de divergences d’orientation économique au sein de l’Etat. Un autre facteur ayant pesé sur la décision d’annuler le projet de développement de l’agriculture fut le refus d’un grand nombre d’anciens cultivateurs, devenus employés salariés, de retourner à la terre. Cependant les deux volets de cette politique, à savoir, le rachat d’esclaves et le "régime des engagés", furent maintenus jusqu’en 1848, date du décret de leur suppression totale.

"Telle était la situation vers le milieu du XIXe siècle, une situation caractérisée par l’existence, désormais avérée, du travail salarié, apanage d’un prolétariat sans défense, et presque sans droit, qui, s’il connaît des formes primaires de concertation et de coalition, s’il avait donc une conscience pré-syndicale, n’avait jamais encore osé soutenir un conflit avec ses employeurs, servis par un gouvernement autoritaire". (Thiam. Ibid)

Voilà donc constituées les bases d'un prolétariat salarié, évoluant sous le régime du capitalisme moderne, précurseur de la classe ouvrière africaine et qui, désormais, va faire l’apprentissage de la lutte de classe au début de la deuxième moitié du 19e siècle.

Les premières formes embryonnaires de lutte de classe en 1855

L'émergence de la classe ouvrière

Selon les sources disponibles (Mar Fall, L’Etat et la Question Syndicale au Sénégal5,, il fallut attendre 1855 pour voir l’apparition d’une première organisation professionnelle en vue de la défense des intérêts spécifiques du prolétariat. Sa constitution fut consécutive à mouvement lancé par un charpentier autochtone (habitant Saint- Louis) qui se mit à la tête de 140 ouvriers pour rédiger une pétition contre les maîtres menuisiers européens qui leur imposaient des conditions de travail inacceptables. En effet :

"Les premiers artisans qui avaient entrepris les grands travaux coloniaux étaient des européens ou des militaires du génie auxquels on avait adjoint des auxiliaires et de la main-d’œuvre indigène. C’étaient des charpentiers, menuisiers, des maçons, des forgerons, des cordonniers. Constituant alors le personnel techniquement plus qualifié, bénéficiant, dans un certain nombre de cas, d’une instruction plus ou moins élémentaire, ils régnaient sur les corporations existantes dont ils constituaient l’élite dirigeante ; c’étaient eux, sans doute, qui décidaient des marchés, fixaient les prix, répartissaient la tâche, choisissaient les ouvriers qu’ils embauchaient et payaient à un tarif largement inférieur à celui qu’ils réclamaient aux employeurs".(Thiam.ibid)

Dans cette lutte, ce qui frappe d’abord, c’est de voir que la première expression de "lutte de classe" dans la colonie opposait deux fractions de la même classe (ouvrière) et non directement bourgeoisie et prolétariat. Autrement dit, une fraction ouvrière dite de base (dominée) en lutte contre une autre fraction ouvrière dite "élite dirigeante" (dominante). Un autre trait caractéristique de ce contexte est le fait que la classe exploiteuse était issue exclusivement de la bourgeoisie coloniale, faute de "bourgeoisie autochtone". Bref, on avait là une classe ouvrière en constitution sous un capitalisme colonial en développement. Dès lors on peut comprendre pourquoi la première expression de lutte ouvrière ne put éviter d’être marquée par une triple connotation "corporatiste", "ethnique" et "hiérarchique". C’est ce qu’illustre le cas du leader de ce groupe d’ouvriers indigènes, lui-même maître charpentier, à ce titre formateur de nombreux jeunes ouvriers en apprentissage auprès de lui, alors que dans le même temps il exerçait sous la dépendance tutélaire des maîtres-menuisiers européens qui décidaient de tout (cf. citation précédente).

Dans ce contexte, la décision du leader autochtone de se regrouper avec les ouvriers africains de base (moins qualifiés que lui) pour faire face à l’attitude arrogante des maîtres artisans occidentaux est compréhensible et peut être interprétée comme une réaction saine de défense d’intérêts prolétariens.

Par ailleurs, selon des sources (archives), ce même maître ouvrier indigène fut impliqué plus tard dans la constitution en 1885 du premier syndicat africain alors même que la loi de Jules Ferry de 1884, autorisant la création de syndicats, avait exclu son instauration dans les colonies. D’ailleurs, c’est pour cette raison que le syndicat des ouvriers indigènes dut exister et fonctionner clandestinement, d’où le peu d’information sur son histoire, comme l’indique le passage suivant :

"La série K 30 des Archives de la République du Sénégal renferme un document manuscrit, inédit, qui n’avait auparavant été cité dans aucune source, classé dans une chemise sur laquelle on a écrit : syndicat des charpentiers du Haut-Fleuve. Malheureusement cette pièce d’archives d’une importance capitale, pour l’histoire du mouvement syndical au Sénégal n’est accompagnée d’aucun autre document susceptible d’en éclairer la compréhension". (Thiam, ibid)

Donc, malgré l’interdiction de toutes formes d’organe d’expression prolétarienne et en dépit de la pratique systématique de la censure visant la vraie histoire du mouvement ouvrier dans les colonies, le constat a pu être fait de l’existence des premières organisations embryonnaires de lutte de classe, de type syndical. Certes, ce fut un "syndicat corporatiste", des charpentiers, mais de toute façon l’Etat capitaliste à cette époque interdisait tout regroupement interprofessionnel.

Voilà ce que les investigations dans les écrits relatifs à ce thème et cette période permettent de connaître aujourd’hui sur le mode d'expressions de lutte de la classe ouvrière sur cette période allant de 1855 à 1885.

Les luttes des immigrés sénégalais au Congo belge en 1890/1892

"Rappelons tout d’abord que lorsqu’intervint en 1848 la suppression du régime des engagés à temps, ce système, loin d’avoir complètement disparu, avait essayé de s’adapter à la nouvelle situation en se transformant progressivement. Mais cette solution ne parvint nullement à résoudre l’épineux problème de la main-d’œuvre.

Les milieux économiques coloniaux ne pouvant donc plus acheter des esclaves qu’ils feraient travailler servilement, et les plantations risquant d’être abandonnées faute de bras, poussèrent les dirigeants administratifs et les autorités politiques, à autoriser l’immigration des travailleurs africains récemment libérés vers des contrées où leurs services étaient appréciés, moyennant un salaire et des conditions discutés d’un commun accord avec les patrons. Pour donner suite à cette requête, le Gouverneur avait fait proclamer le décret du 27 mars 1852 réorganisant l’émigration des travailleurs dans les colonies ; c’est ainsi que le 3 juillet 1854, un navire dénommé "Les cinq frères" affrété pour assurer le transport de 3000 ouvriers destinés aux plantations de la Guyane avait jeté l’ancre à Dakar et pris des contacts en vue de l’embauche de 300 sénégalais. Les conditions fixées seraient les suivantes : "une expatriation de six ans contre un cadeau d’une valeur de 30 à 50 f, un salaire de 15 f par mois, le logement, la nourriture, les soins médicaux, la jouissance d’un petit jardin et le rapatriement gratuit à l’issue de leur séjour américain" ". (Thiam.ibid)

On voit là, avec le cas des 300 sénégalais destinés aux plantations d’Amérique (en Guyane), que la classe ouvrière existait réellement, au point de constituer une "main-d’œuvre de réserve", dans laquelle puisa la bourgeoisie pour en exporter une partie.

En effet, ayant fait preuve de compétence et d’efficacité par exemple en parvenant à achever (en 1885) les durs travaux du chemin de fer Dakar- Saint- Louis, les ouvriers de cette colonie française suscitèrent particulièrement l'intérêt des milieux économiques coloniaux, soit en tant que main-d’œuvre exploitable sur place, soit en qualité de force de travail exportables vers les concurrents extérieurs.

C’est dans ce même cadre et dans des conditions analogues que fut recruté et envoyé au Congo belge un grand nombre de travailleurs sénégalais pour exercer sur divers chantiers, notamment sur le chemin de fer congolais de Matadi.

Mais, dès leur arrivée sur place, les ouvriers immigrés se heurtèrent aux dures conditions de travail et d’existence, en constatant tout de suite que les autorités coloniales belges n’avaient aucune intention de respecter leur contrat. En effet, comme ils le signalaient, eux-mêmes, dans un courrier de protestation à l’adresse du Gouverneur du Sénégal, les ouvriers se disaient "mal nourris, mal logés, mal payés, malades mal soignés", ils mourraient comme des mouches et ils avaient l’impression que le choléra les frappait car "on enterrait 4 ou 5 personnes par jour". D’où la pétition de février 1892 adressée aux autorités coloniales franco-belges exigeant fermement leur rapatriement collectif au Sénégal, et conclue de la sorte : "Maintenant personne entre nous ne veux plus rester à Matadi".

Les ouvriers furent ainsi victimes d’une exploitation particulièrement odieuse de la part du capitalisme colonial qui leur imposa des conditions d’autant plus barbares que, pendant ce temps-là, les deux Etats coloniaux se renvoyaient la balle, ou fermaient carrément les yeux sur le sort des travailleurs immigrés :

"C’est ainsi qu’encouragées par l’impunité, les autorités belges ne firent rien pour améliorer le sort des malheureux protestataires. La distance qui séparait le Congo belge du Sénégal, la querelle de préséance qui empêchait le représentant du Gouvernement français dans la région d’intercéder en leur faveur, les complicités dont bénéficiait la compagnie de chemin de fer du Bas Congo au niveau de la rue Oudinot (cf. Ministère des colonies), le cynisme de certains milieux coloniaux que les malheurs des pauvres sénégalais amusaient, exposèrent les ouvriers sénégalais à un abandon presque total, et en faisaient une main-d’œuvre à demi-désarmée, sans véritable moyen de défense, taillable et corvéable, dès lors, à merci".(Thiam, ibid)

Toujours est-il que, par leur combativité, en refusant de travailler dans les conditions que l’on sait et en exigeant fermement leur évacuation du Congo, les immigrés de la colonie française obtinrent satisfaction. Aussi, dès leur retour au pays, ils purent compter sur le soutien de la population et de leurs camarades ouvriers, en obligeant ainsi le Gouverneur à engager des nouvelles réformes en vue de la protection des travailleurs, à commencer par l’instauration d’une nouvelle réglementation de l’émigration. En effet, le drame subi au Congo par les immigrés avait suscité débats et prise de conscience par rapport à la condition ouvrière. Ce fut dans ce cadre, entre 1892 et 1912, que toute une série de mesures furent prises en faveur des salariés, par exemple, le repos hebdomadaire, les retraites ouvrières, l’assistance médicale, bref de vraies réformes.

Par ailleurs, en s’appuyant sur leur "expérience congolaise", les anciens immigrés se firent particulièrement remarquer lors d’une nouvelle opération de recrutement pour de nouveaux chantiers du chemin de fer du Sénégal en se montrant très exigeants sur les conditions de travail. Dans ce sens, ils décidèrent de créer, en 1907, une association professionnelle dénommée "Association des ouvriers de Kayes" en vue de mieux défendre leurs conditions de travail et de vie face à l’appétit des charognards capitalistes. Et l’autorité coloniale, tenant compte du rapport de force d’alors qui était en train de lui échapper, accepta de légaliser l’association des cheminots.

En fait, la naissance de ce regroupement au sein des cheminots n’étonne guère quand on sait que, depuis l’ouverture du réseau (1885), ce secteur était devenu l’un des complexes industriels parmi les plus importants de la colonie, à la fois par son chiffre d’affaires et le nombre de ses employés. De même, on verra plus loin que les ouvriers du chemin de fer seront de tous les combats de la classe ouvrière de l’AOF.

Plus généralement, la période qui suit le retour des immigrés au pays (entre 1892 et 1913) fut marquée par une forte agitation sociale, notamment dans la fonction publique où les commis et les travailleurs des PTT protestaient contre la dégradation de leurs conditions de travail et les bas salaires. Dans ce cadre, les fonctionnaires et assimilés décidèrent de créer leurs propres associations pour se défendre par "tous les moyens à leur disposition", suivis aussitôt par les employés de commerce qui en profitèrent pour demander l’application dans leur secteur de la loi sur le repos hebdomadaire. Bref, on assistait à un bouillonnement de combativité chez les salariés du privé comme du public d’où l’inquiétude grandissante des autorités coloniales. En effet, non seulement, les problèmes sociaux brûlants ne purent être réglés à la fin de 1913, mais culminèrent avec le contexte de crise résultant de la Première Guerre mondiale.

Lassou (à suivre)

 

1 Henri Wesseling, Le partage de l’Afrique, 1991, Editions Denoel, 1996, pour la traduction française.

2 M. Agier, J. Copans et A. Morice, Classes ouvrières d’Afrique noire, Karthala- ORSTOM, 1987

3 Histoire du Mouvement syndical africain 1790-1929, Editions L’Harmattan, 1991

4 Euphémisme utilisé par les négriers pour désigner les esclaves noirs déportés aux Amériques. Source Wikipédia.

5 L'Harmattan, Paris, 1989