Le monde à la veille d'une catastrophe environnementale (II) - Qui est responsable ?

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Dans le premier article de cette série sur la question de l’environnement, publié dans la Revue Internationale n° 135, nous avons fait un état des lieux et cherché à montrer la nature du risque auquel est confrontée l’humanité toute entière à travers la mise en évidence des phénomènes les plus menaçants au niveau planétaire que sont :

- l’accroissement de l’effet de serre ;

- la production massive de déchets et les problèmes qui en découlent pour leur gestion ;

- la diffusion sans cesse accrue de produits toxiques et le processus de bioconcentration croissante de ces derniers dans la chaîne alimentaire ;

- l’épuisement des ressources naturelles et/ou le fait qu’elles soient menacées par la pollution.

Nous poursuivons cette série avec ce deuxième article dans lequel nous chercherons à démontrer comment les problèmes d’environnement ne sont pas du ressort de quelques individus ni de quelques entreprises en particulier qui ne respecteraient pas les lois – bien qu’il existe aussi, bien sûr, des responsabilités individuelles ou de certaines entreprises – mais que c’est le capitalisme qui en est le vrai responsable avec sa logique du profit maximum.

Nous chercherons ainsi à illustrer, à travers une série d’exemples, en quoi ce sont les mécanismes spécifiques du capitalisme qui génèrent les problèmes écologiques déterminants, indépendamment de la volonté même de quelque capitaliste que ce soit. Par ailleurs, l’idée couramment répandue selon laquelle le développement scientifique atteint aujourd’hui nous mettrait davantage à l’abri des catastrophes naturelles et concourrait de manière décisive à éviter des problèmes au niveau environnemental, sera fermement combattue. Dans cet article, nous montrerons, en citant largement Bordiga, comment la technologie capitaliste moderne n’est vraiment pas synonyme de sécurité et comment le développement des sciences et de la recherche, n’étant pas déterminé par la satisfaction des besoins humains, mais subordonné aux impératifs capitalistes de la réalisation du maximum de profit, est en fait assujetti aux exigences du capitalisme et de la concurrence sur le marché et, quand c’est nécessaire, de la guerre. Il reviendra au troisième et dernier article d’analyser les réponses données par les différents mouvements des Verts, des écologistes, etc. pour montrer leur inefficacité totale, en dépit de toute la bonne volonté de la plupart de ceux qui s'en revendiquent et militent en leur sein,. la seule solution possible étant, de notre point de vue, la révolution communiste mondiale.

L'identification du problème et de ses causes

Qui est responsable des différents désastres environnementaux ? La réponse à cette question est de la plus haute importance, pas seulement d’un point de vue éthique et moral, mais aussi et surtout parce que l’identification correcte ou erronée de l'origine du problème peut conduire soit à sa résolution correcte soit au contraire à une impasse. Nous allons d’abord commenter une série de lieux communs, de réponses fausses ou partiellement vraies, dont aucune ne réussit vraiment à identifier l’origine et le responsable de la dégradation croissante de l’environnement à laquelle nous assistons jour après jour, pour montrer au contraire comment cette dynamique est elle-même la conséquence, ni volontaire ni consciente mais objective, du système capitaliste.

Le problème ne serait pas aussi grave que ce qu’on veut nous faire croire

Aujourd'hui que les gouvernements se veulent tous plus "verts" les uns que les autres, ce discours – qui a été dominant pendant des décennies - n'est généralement plus celui qu'on entend dans la bouche des hommes politiques. Il demeure néanmoins une position classique dans le monde de l’entreprise qui, face à un danger – menaçant les travailleurs, la population ou l’environnement - lié à une activité donnée, tend à minimiser la gravité du problème tout simplement parce qu'assurer la sécurité au travail signifie dépenser davantage et extorquer moins de profit aux ouvriers. C’est ce qui se vit au quotidien avec des centaines de morts au travail par jour dans le monde, simple coup de la fatalité d’après les employeurs, alors qu'il s'agit d'un authentique produit de l’exploitation capitaliste de la force de travail.

Le problème existe,mais son origine est controversée

La grande quantité de déchets produits par la société actuelle serait, pour certains, le fruit de "notre" frénésie de consommation. Ce qui est en cause, en réalité, c'est une politique économique qui, afin de favoriser une commercialisation plus compétitive des marchandises, tend, depuis des décennies, à minimiser les coûts par un usage massif des emballages non dégradables 1.

Pour certains, la pollution de la planète résulterait d'une carence d’esprit civique face à laquelle il faudrait promouvoir des campagnes de nettoyage des plages, des parcs, etc., en éduquant ainsi la population. Dans le même sens, on invective une partie des gouvernements pour leur incapacité à faire respecter les lois sur le transport maritime, etc. Ou bien encore c'est la mafia et ses trafics de déchets dangereux qu'on incrimine, comme si c’était la mafia qui les produisait et non pas le monde industriel qui, afin de réduire les coûts de production, recourt à la mafia comme simple exécuteur de ses sales affaires. La responsabilité incomberait bien aux industriels, mais seulement aux mauvais, aux cupides…

Quand, finalement, on en arrive à un épisode comme celui de l’incendie à la Thyssen Krupp à Turin en décembre 2007, qui coûta la vie à 7 ouvriers en raison de la totale inobservance des normes de sécurité et de prévention anti-incendie, alors un courant de solidarité se lève, jusqu’au monde de l’industrie, mais uniquement pour avancer l’idée trompeuse selon laquelle, si des catastrophes arrivent, c’est seulement parce qu’il y a des secteurs d'affaires sans scrupules qui s'enrichissent au détriment des autres.

Mais est-ce vraiment le cas ? Y a-t-il, d’un côté, des capitalistes cupides et, de l'autre, ceux qui seraient responsables et de bons gestionnaires de leurs entreprises ?

Le système de production capitaliste, seul responsable de la catastrophe environnementale

Toutes les sociétés d'exploitation ayant précédé le capitalisme ont apporté leur contribution à la pollution de la planète engendrée en particulier par le processus productif. De même, certaines sociétés s'étant livrées à l'exploitation excessive des ressources à leur disposition, comme ce fut probablement le cas des habitants de l'Ile de Pâques 2, ont disparu du fait de l'épuisement de celles-ci. Néanmoins, les nuisances ainsi causées ne constituaient pas, dans ces sociétés, un danger significatif, susceptible de mettre en jeu la survie même de la planète, comme c'est le cas aujourd'hui pour le capitalisme. Une raison en est que, en faisant connaître un bond prodigieux aux forces productives, le capitalisme a également provoqué un bond de même échelle aux nuisances qui en résultent et qui affectent maintenant l'ensemble du globe terrestre, le capital ayant conquis ce dernier dans sa totalité. Mais là n'est pas l'explication la plus fondamentale puisque le développement des forces productives n'est pas en soi nécessairement significatif de l'absence de maîtrise de celles-ci. Ce qui, en effet, est essentiellement en cause, c'est la manière dont ces forces productives sont utilisées et gérées par la société. Or justement, le capitalisme se présente comme l'aboutissement d'un processus historique qui consacre le règne de la marchandise, un système de production universelle de marchandises où tout est à vendre. Si la société est plongée dans le chaos par la domination des rapports marchands, qui n'implique pas seulement le strict phénomène de la pollution mais également l'appauvrissement accéléré des ressources de la planète, la vulnérabilité croissante aux calamités dites "naturelles", etc. c'est pour un ensemble de raisons qui peuvent être résumées de la sorte :

- la division du travail et, plus encore, la production sous le règne de l'argent et du capital divisent l'humanité en une infinité d'unités en concurrence ;

- la finalité n'est pas la production de valeurs d'usage, mais, à travers celles-ci, la production de valeurs d'échange qu'il faut vendre à tout prix, quelles qu'en soient les conséquences pour l'humanité et la planète, de manière à pouvoir faire du profit.

C'est cette nécessité qui, au-delà de la plus ou moins grande moralité de chaque capitaliste, contraint ceux-ci à adapter leur entreprise à la logique de l’exploitation maximale de la classe ouvrière.

Cela conduit à un gaspillage et à une spoliation énormes de la force de travail humaine et des ressources de la planète comme Marx le mettait déjà en évidence dans Le Capital : "Dans l'agriculture moderne, de même que dans l'industrie des villes, l'accroissement de productivité et le rendement supérieur du travail s'achètent au prix de la destruction et du tarissement de la force de travail. En outre, chaque progrès de l'agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l'art d'exploiter le travailleur, mais encore dans l'art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l'art d'accroître sa fertilité pour un temps, [est] un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité (…). La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu'en épuisant en même temps les deux sources d'où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur. (Marx, Le Capital, Volume 1, Chap. 15, "Machinisme et grande industrie", par. 10 "Grande industrie et agriculture", www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-15-10.htm)

Comble de l'irrationalité et de l'absurdité de la production sous le capitalisme, il n'est pas rare de trouver des entreprises qui fabriquent des produits chimiques fortement polluants et, en même temps, des systèmes de purification des terrains et des eaux contre les mêmes polluants ; d'autres qui fabriquent des cigarettes et des produits pour empêcher de fumer et, enfin, certaines encore qui contrôlent des secteurs de production d’armes mais qui s’occupent aussi de produits pharmaceutiques et de fournitures médicales.

On atteint ici des sommets qui n'existaient pas dans les sociétés antérieures où les biens étaient essentiellement produits pour leur valeur d’usage (ou bien ils étaient utiles à leurs producteurs, les exploités, ou bien ils servaient la splendeur de la classe dominante).

La nature réelle de la production de marchandises interdit au capitaliste de pouvoir s’intéresser à l’utilité, au genre ou à la composition des marchandises produites. La seule chose qui doit l’intéresser est de savoir comment gagner de l’argent. Ce mécanisme explique pourquoi nombre de marchandises n’ont qu’une utilité limitée, quand elles ne sont pas carrément totalement inutiles.

La société capitaliste étant essentiellement basée sur la concurrence, même lorsque les capitalistes trouvent des accords circonstanciels, ils demeurent fondamentalement et férocement concurrents : la logique du marché veut en fait que la fortune de l’un corresponde à l’infortune des autres. Ceci signifie que chaque capitaliste produit pour lui-même, que chacun d’entre eux est rival de tous les autres et qu’il ne peut y avoir de planification réelle décidée par tous les capitalistes, localement ou internationalement, mais seulement une compétition permanente avec des gagnants et des perdants. Et dans cette guerre, un des perdants est précisément la nature.

En fait, dans le choix d’un site pour implanter une nouvelle installation industrielle ou d'un terrain et des modalités d’une culture agricole, l’entrepreneur ne tient compte que de ses intérêts immédiats et aucune place n’est laissée aux considérations d’ordre écologique. Il n'existe aucun organe centralisé au niveau international qui ait l’autorité de donner une orientation ou d’imposer des limites ou des critères à respecter. Dans le capitalisme, les décisions sont uniquement prises en fonction de la réalisation du profit maximum de façon que, par exemple, un capitaliste particulier puisse produire et vendre de la manière la plus profitable ou en plus grande quantité, ou que l’État puisse imposer au mieux ce qui va dans le sens des intérêts du capital national et donc, globalement, des capitalistes nationaux.

Des législations existent cependant au niveau de chaque pays où elles sont plus ou moins contraignantes. Lorsqu'elles le sont trop, il n'est pas rare que, pour augmenter sa rentabilité, telle entreprise expatrie une partie de sa production là où les normes sont moins sévères. Ainsi, Union Carbide, multinationale chimique américaine avait implanté une de ses usines à Bhopal, en Inde, sans la doter d'un système de réfrigération. En 1984, cette usine laissait échapper un nuage chimique toxique de 40 tonnes de pesticides qui a tué, immédiatement et dans les années suivantes, au moins 16 000 personnes, causant des dommages corporels irrémédiables à un million d'autres 3. Quant aux régions et aux mers du tiers-monde, elles constituent souvent un dépotoir bon marché où, légalement ou non, des compagnies établies dans des pays développés expédient leurs déchets dangereux ou toxiques, alors qu'il leur en coûterait beaucoup plus cher de s'en débarrasser dans leur pays d'origine.

Tant qu’il n'existera pas de planification agricole et industrielle coordonnée et centralisée au niveau international, qui prenne en compte l’harmonisation nécessaire des exigences d’aujourd’hui et la sauvegarde de l’environnement de demain, alors les mécanismes du capitalisme continueront à détruire la nature avec toutes les conséquences dramatiques que nous avons vues.

Il est courant que la responsabilité de cet état de fait soit imputée aux multinationales ou à un secteur particulier de l’industrie, du fait que les origines du problème se trouvent dans les mécanismes "anonymes" du marché.

Mais, l’état pourrait-il mettre fin à cette folie au moyen d’un interventionnisme accru ? En fait, non, parce que l’état ne peut que "réguler" cette anarchie. Ainsi, en défendant les intérêts nationaux, l’état contribue à renforcer la concurrence. Contrairement aux revendications des ONG (Organisations non gouvernementales) et du mouvement altermondialiste, une intervention accrue de l’état - laquelle d'ailleurs ne s'est jamais démentie malgré certaines apparences passées du "libéralisme" et comme le révèle, de façon évidente, l'interventionnisme étatique face à l'accélération présente de la crise économique - n'est pas en mesure de résoudre les problèmes de l'anarchie capitaliste.

Quantité contre qualité

L’unique préoccupation des capitalistes est, comme on l'a vu, de vendre avec un profit maximum. Mais ce qui est en question, ce n’est pas l’égoïsme des uns ou des autres, mais bien une loi du système à laquelle aucune entreprise, petite ou grande, ne peut se soustraire. Le poids croissant des coûts d’équipement sur la production industrielle implique que les investissements énormes ne peuvent être amortis que par des ventes très importantes.

Par exemple, l’entreprise Airbus, fabriquant d’avions, doit vendre au moins 600 de ses gigantesques A 380 avant de réaliser des profits. De la même façon, les entreprises productrices d'automobiles doivent vendre des centaines de milliers de voitures avant de compenser la dépense affectée aux équipements qui en permettent la construction. Bref, chaque capitaliste doit vendre le plus possible et être constamment à la recherche de nouveaux marchés. Mais pour cela, il doit pouvoir s'imposer face à ses concurrents dans un marché saturé, ce qu'il fait à travers une débauche des moyens publicitaires qui sont la source d'un gaspillage énorme de travail humain et de ressources naturelles comme, par exemple, la pâte à bois engloutie dans la production de milliers de tonnes de prospectus.

Ces lois de l’économie (qui contraignent à la réduction des coûts, impliquant une diminution conséquente de la qualité de la production et de la fabrication en série) impliquent que le capitaliste est bien loin de se préoccuper de la composition de ses produits et de se demander si celle-ci peut être dangereuse. Ainsi, bien que les risques des carburants fossiles pour la santé (cause de cancer) soient connus depuis longtemps, l’industrie ne prend aucune mesure pour y remédier. Les risques sanitaires liés à l’amiante ont été reconnus depuis des années. Mais seule l’agonie et la mort de milliers d’ouvriers ont contraint l’industrie à réagir longtemps après. Beaucoup d’aliments sont enrichis en sucre et en sel, en glutamate monosodique, afin d’en augmenter la vente, aux dépens des conséquences sur la santé. Une incroyable quantité d'additifs alimentaires sont introduits dans les aliments sans que soient vraiment connus les risques qui en résultent pour les consommateurs alors qu'il est notoire que beaucoup de cancers sont imputables à la nutrition.

Quelques irrationalités notoires de la production et de la commercialisation

Un des aspects les plus irrationnels du système actuel de production est le fait que les marchandises voyagent tout autour de la planète avant d’arriver sur le marché sous forme de produit fini. Ceci n’est pas lié à la nature des marchandises ou à une exigence de production, mais exclusivement au fait que la sous-traitance est plus avantageuse dans tel ou tel pays. Un exemple célèbre est celui de la fabrication des yoghourts : le lait est transporté à travers les Alpes, de l’Allemagne vers l’Italie, où il est transformé en yoghourt pour être re-transporté sous cette forme, de l’Italie vers l’Allemagne. Un autre exemple concerne les automobiles dont chaque composant provient de différents pays du monde avant d’être assemblé sur une chaîne de montage. En général, avant qu’un bien soit disponible sur le marché, ses composants ont déjà parcouru des milliers de kilomètres par les moyens les plus divers. Ainsi, par exemple, les appareils électroniques ou ceux d’usage domestique sont produits en Chine en raison des très bas salaires pratiqués dans ce pays et de l’absence quasi-totale de mesures de protection de l’environnement, même si, d’un point de vue technologique, il aurait été facile de les produire dans les pays où ils sont commercialisés. Souvent, le lancement de leur production a eu lieu, au début, dans le pays consommateur pour être ensuite délocalisée dans un autre pays où les coûts de production, et surtout les salaires, sont plus bas.

Nous avons aussi l’exemple des vins, produits au Chili, en Australie ou en Californie et vendus sur les marchés européens tandis que le raisin produit en Europe pourrit en raison de la surproduction, ou encore l’exemple des pommes importées d’Afrique tandis que les cultivateurs européens ne savent plus que faire de leur excédent de production de pommes.

Ainsi, à cause de la logique du profit maximum au détriment de celle de la rationalité et du recours minimum aux dépenses humaines, énergétiques et naturelles, les marchandises sont produites quelque part sur la planète pour être ensuite transportées dans une autre partie du monde afin d’y être vendues. Il n’y a plus à s’étonner, dès lors, que des marchandises de même valeur technologique, comme les automobiles, produites par différents fabricants dans le monde, soient construites en Europe pour être ensuite exportées au Japon ou aux États-Unis, tandis que, simultanément, d’autres automobiles, construites au Japon ou en Corée, sont vendues sur le marché européen. Ce réseau de transport de marchandises – quelquefois très semblables entre elles – qui changent de pays uniquement afin d’obéir à la logique du profit, de la concurrence et du jeu du marché, est totalement aberrant et à l’origine de conséquences désastreuses sur l’environnement.

Une planification rationnelle de la production et de la distribution pourrait rendre ces biens disponibles sans qu’ils aient à subir ces transports totalement irrationnels, expression de la folie du système de production capitaliste.

L’antagonisme de fond entre ville et campagne

La destruction de l’environnement résultant de la pollution due à l'hypertrophie des transports n'est pas un simple phénomène contingent puisqu'il puise ses racines les plus profondes dans l’antagonisme entre ville et campagne. A l'origine, la division du travail à l’intérieur des nations a séparé l’industrie et le commerce du travail agricole. De là est née l’opposition entre ville et campagne avec les antagonismes d’intérêts qui en résultent. C'est sous le capitalisme que cette opposition atteint le paroxysme de ses aberrations 4.

A l’époque des exploitations agricoles du Moyen Age, dévolues à la seule production de subsistance, on voyait difficilement la nécessité de transporter des marchandises. Au début du 19e siècle, lorsque les ouvriers vivaient le plus souvent près de l’usine ou de la mine, il était possible de s'y rendre à pied. Depuis, cependant, la distance entre les lieux de travail et d’habitation a augmenté. De plus, la concentration des capitaux dans certaines localités (comme dans le cas d’entreprises implantées dans certaines zones industrielles ou autres zones inhabitées, afin de profiter de dégrèvements fiscaux ou du prix particulièrement bas des terrains), la désindustrialisation et l’explosion du chômage liée à la perte de nombreux postes de travail, ont profondément modifié la physionomie des transports.

Ainsi, chaque jour, des centaines de millions de travailleurs doivent se déplacer sur des distances très longues pour aller au travail. Beaucoup d’entre eux doivent utiliser une automobile parce que, souvent, les transports publics ne leur permettent pas de se rendre sur leur lieu de travail.

Mais il y a pire encore : la concentration d’une grande masse d’individus au même endroit a pour conséquence une série de problèmes qui agissent encore une fois sur l’état sanitaire de l’environnement de certaines zones. Le fonctionnement d’une concentration de personnes qui peut atteindre jusqu’à 10-20 millions d’individus suppose une accumulation de déchets (matières fécales, ordures ménagères, gaz d’échappement des véhicules, de l’industrie et du chauffage…) dans un espace qui, aussi vaste soit-il, reste toutefois trop étroit pour en détruire et digérer la charge.

Le cauchemar de la pénurie alimentaire et en eau

Avec le développement du capitalisme, l’agriculture a subi les plus profonds changements de son histoire, vieille de 10 000 ans. Ceci est advenu parce que, dans le capitalisme, contrairement aux modes de production précédents où l'agriculture répondait directement à des besoins directs, les agriculteurs doivent se soumettre aux lois du marché mondial, ce qui signifie produire à moindre frais. La nécessité d’augmenter la rentabilité a eu des conséquences catastrophiques sur la qualité des sols.

Ces conséquences, qui sont inséparablement liées à l’apparition d’un fort antagonisme entre ville et campagne, ont déjà été dénoncées par le mouvement ouvrier du 19e siècle. On peut voir, dans les citations suivantes, comment Marx a pointé le lien inséparable entre l’exploitation de la classe ouvrière et le saccage du sol : "La grande propriété foncière décime de plus en plus la population agricole et lui oppose une population industrielle de plus en plus dense, concentrée dans les grandes villes. Elle engendre ainsi des conditions qui provoquent une rupture immédiate de l'équilibre de l'échange social des matières tel qu'il est commandé par les lois naturelles de la vie, et qui aboutissent au gaspillage des forces productives de la terre, gaspillage que le commerce étend bien au delà des frontières d'un pays." (Marx, Le Capital, Volume 3, Chap. 47. "Genèse de la rente foncière capitaliste", "Introduction" - www.marxists.org)

L’agriculture a dû constamment accroître l'utilisation des produits chimiques pour intensifier l’exploitation des sols et étendre les aires de culture. Ainsi, dans la majeure partie de la planète, les paysans pratiquent des cultures qui seraient impossibles sans l'apport de grandes quantités de pesticides et engrais, ni sans irrigation, alors qu’en plantant ailleurs, on pourrait se passer de ces moyens ou, du moins, en faire un usage réduit. Planter des herbes médicinales en Californie, des agrumes en Israël, du coton autour de la Mer d’Aral en ex-Union Soviétique, du froment en Arabie Saoudite ou au Yémen, c'est-à-dire planter des cultures dans des régions qui n’offrent pas les conditions naturelles à leur croissance, se traduit par un énorme gaspillage d’eau. La liste des exemples est vraiment sans fin puisque, actuellement, environ 40% des produits agricoles dépendent de l’irrigation, avec la conséquence que 75% de l’eau potable disponible sur la terre est utilisée par l’agriculture.

Par exemple, l'Arabie Saoudite a dépensé une fortune pour pomper l’eau d’une nappe souterraine et viabiliser un million d’hectares de terre dans le désert pour cultiver du froment. Pour chaque tonne de froment cultivé, le gouvernement fournit 3000 m3 d’eau, soit plus de trois fois plus que ce que nécessite la culture de cette céréale. Et cette eau provient de puits qui ne sont pas alimentés par l’eau de pluie. Un tiers de toutes les entreprises d’irrigation du monde utilise l’eau des nappes. Et, bien que ces ressources non renouvelables soient en voie d'assèchement, les cultivateurs de la région indienne de Gujarat, assoiffée de pluie, persistent dans l’élevage de vaches laitières, qui nécessite 2000 litres d’eau pour produire un seul litre de lait ! Dans certaines régions de la terre, la production d’un kilo de riz requiert jusqu’à 3000 litres d’eau. Les conséquences de l’irrigation et de l’usage généralisé de produits chimiques sont désastreuses : salinisation, overdose d’engrais, désertification, érosion des sols, forte baisse du niveau d’eau dans les nappes et, par conséquent, épuisement des réserves d’eau potable.

Le gaspillage, l’urbanisation, la sécheresse et la pollution aiguisent la crise mondiale de l’eau. Des millions et des millions de litres d’eau s’évaporent en transitant par des canaux d’irrigation ouverts. Les zones autour des mégapoles, surtout, mais aussi des étendues entières de terre voient leurs réserves en eau baisser rapidement et de façon irréversible.

Dans le passé, la Chine était le pays de l’hydrologie. Son économie et sa civilisation se sont développées grâce à sa capacité à irriguer les terres arides et à construire les barrages pour protéger le pays des inondations. Mais, dans la Chine d’aujourd’hui, les eaux du puissant Fleuve Jaune, la grande artère du Nord, n'atteignent pas la mer durant plusieurs mois de l’année. 400 des 660 villes de la Chine manquent d’eau. Un tiers des puits de la Chine sont à sec. En Inde, 30% des terres cultivables sont menacées de salinisation. Dans le monde entier, environ 25% des terres agricoles sont menacées par ce fléau.

Mais la culture de produits agricoles dans des régions qui, à cause de leur climat ou de la nature de leur sol, n'y sont pas adaptées, n’est pas l’unique absurdité de l’agriculture actuelle. En particulier, à cause de la pénurie d’eau, le contrôle des fleuves et des digues est devenu une question stratégique fondamentale vis-à-vis de laquelle les États nationaux interviennent inconsidérément aux dépens de la nature.

Plus de 80 pays ont déjà signalé une raréfaction de l’eau les concernant. Selon une prévision de l’ONU, le nombre de personnes qui devront vivre dans des conditions de pénurie d’eau atteindra 5,4 milliards au cours des 25 prochaines années. Malgré la disponibilité importante de terres agricoles, les terres réellement cultivables du monde diminuent constamment à cause de la salinisation et d’autres facteurs. Dans les sociétés antiques, les tribus nomades devaient se déplacer quand l’eau devenait rare. Dans le capitalisme, ce sont les denrées alimentaires de première nécessité qui manquent, bien que ce système soit soumis à la surproduction. Ainsi, à cause des multiples dégâts causés à l’agriculture, la pénurie alimentaire est inévitable. A partir de 1984 par exemple, la production mondiale de céréales n’a pas suivi la croissance de la population mondiale. En l’espace de 20 ans, cette production s’est effondrée, passant de 343 kg par an et par personne à 303.

Ainsi, le spectre qui a toujours accompagné l’humanité, depuis son origine, le cauchemar de la pénurie alimentaire, semble revenir à la charge, non par manque de terres cultivables ou par manque de moyens et d'outils à mettre au service de l'agriculture, mais à cause de l’irrationalité absolue dans l’utilisation des ressources terrestres.

Une technologie plus avancée ne garantit pas plus de sécurité 

S’il est vrai que le développement des sciences et de la technologie met à la disposition de l'humanité des instruments dont on ne pouvait même pas imaginer l'existence dans le passé et qui permettent de prévenir les accidents et les catastrophes naturelles, il est aussi vrai que l’utilisation de ces technologies est coûteuse et n’est mise en œuvre que s’il y a une retombée économique. Nous voulons souligner une fois encore que ce n'est pas ici une attitude égoïste et cupide de telle ou telle entreprise qui est en cause, mais bien la nécessité imposée à n’importe quelle entreprise ou pays de réduire au minimum les coûts de production des marchandises ou des services pour pouvoir soutenir la concurrence mondiale.

Dans notre presse, nous avons souvent abordé ce problème, en montrant comment les prétendues catastrophes naturelles ne sont pas dues au hasard ou à la fatalité, mais sont le résultat logique de la réduction des mesures de prévention et de sécurité, en vue de faire des économies. Voila ce que nous écrivions par exemple à propos des catastrophes engendrées par l’ouragan Katrina à la Nouvelle Orléans en 2005 :

"L'argument selon lequel cette catastrophe n'était pas prévue est aussi un non-sens. Depuis presque 100 ans, scientifiques, ingénieurs et politiciens ont discuté de la façon de faire face à la vulnérabilité de la Nouvelle Orléans vis-à-vis des cyclones et des inondations. Au milieu des années 1980, plusieurs projets ont été développés par différents groupes de scientifiques et d'ingénieurs, ce qui a finalement mené à une proposition, en 1998 (sous l'administration Clinton), appelée Coast 2050. Ce projet comprenait le renforcement et le réaménagement des digues existantes, la construction d'un système d'écluses et la création de nouveaux canaux qui amèneraient des eaux remplies de sédiments afin de restaurer les zones marécageuses tampon du delta ; ce projet requérait un investissement de 14 milliards de dollars sur une période de 10 ans. Il ne reçut pas l'approbation de Washington, non pas sous Bush mais sous Clinton.

L'an dernier, l'armée a demandé 105 millions de dollars pour des programmes de lutte contre les cyclones et les inondations à la Nouvelle Orléans, mais le gouvernement ne lui a accordé que 42 millions. Au même moment, le Congrès approuvait un budget de 231 millions de dollars pour la construction d'un pont vers une petite île inhabitée d'Alaska5.

Nous avons aussi dénoncé le cynisme et la responsabilité de la bourgeoisie à propos de la mort de 160 000 personnes lors du tsunami qui s’est produit le 26 décembre 2004.

En fait, il est clairement reconnu aujourd’hui, de façon officielle, que l’alerte n’a pas été lancée de crainte de… porter atteinte au secteur du tourisme ! Autrement dit, c’est pour défendre de sordides intérêts économiques et financiers que des dizaines de milliers d'êtres humains ont été sacrifiés.

Cette irresponsabilité des gouvernements est une nouvelle illustration du mode de vie de cette classe de requins qui gère la vie et l'activité productive de la société. Les États bourgeois sont prêts à sacrifier autant de vies humaines, si cela est nécessaire, pour préserver l’exploitation et les profits capitalistes.

Ce sont toujours les intérêts capitalistes qui dictent la politique de la classe dominante, et dans le capitalisme, la prévention n’est pas une activité rentable comme le reconnaissent aujourd'hui tous les médias : "Des pays de la région auraient jusqu’ici fait la sourde oreille pour mettre sur pied un système d’alerte en raison des énormes coûts financiers. Selon les experts, un dispositif d’alerte coûterait des dizaines de millions de dollars, mais il permettrait de sauver des dizaines de milliers de vies humaines." (Les Échos du 30/12) 6

On peut encore prendre l’exemple du pétrole qui se déverse chaque année en mer (déversements intentionnels et accidentels, sources endogènes, apports des fleuves, etc.) : on parle de 3 à 4 millions de tonnes de pétrole par an. Selon un rapport de Legambiente : "En analysant les causes de ces incidents, il est possible d’évaluer à 64% des cas ceux qui sont imputables à une erreur humaine, 16% à des pannes mécaniques et 10% à des problèmes de structure des bateaux, tandis que les 10 % restant ne sont pas attribuables à des causes bien déterminées7.

On comprend facilement que, lorsqu'on parle d’erreur humaine – comme par exemple dans le cas des accidents de chemin de fer attribués aux cheminots – on parle d’erreurs commises par le machiniste parce qu’il travaille dans des conditions d’épuisement prononcé et de fort stress. Par ailleurs, les compagnies pétrolières ont l’habitude de faire naviguer des pétroliers, même vieux et décrépis, pour transporter l’or noir puisque, en cas de naufrage, ils perdent au maximum la valeur d'un chargement, alors qu’acquérir un nouveau bateau coûterait énormément plus. C’est pourquoi le spectacle de pétroliers qui se brisent à moitié au voisinage des côtes en déversant tout leur chargement est devenu quelque chose de courant. On peut affirmer, en prenant tout en compte, qu’au moins 90% des marées noires sont la conséquence d'un manque absolu de vigilance des compagnies pétrolières, ce qui, une fois de plus, est la conséquence de l’intérêt qu'elles ont à réduire au minimum les dépenses et augmenter au maximum les marges de profit.

On doit à Amadeo Bordiga 8, dans la période suivant la Seconde Guerre mondiale, une condamnation systématique, incisive, profonde et argumentée des désastres causés par le capitalisme. Dans la préface au livre Drammi gialli e sinistri della moderna decadenza sociale, qui est un recueil d’articles d’Amadeo Bordiga, on peut lire: "...à mesure que le capitalisme se développe puis pourrit sur pied, il prostitue de plus en plus cette technique qui pourrait être libératrice, à ses besoins d'exploitation, de domination et de pillage impérialiste, au point d'en arriver à lui transmettre sa propre pourriture et à la retourner contre l'espèce. (...) C'est dans tous les domaines de la vie quotidienne des phases "pacifiques" qu'il veut bien nous consentir entre deux massacres impérialistes ou deux opérations de répression que le capital, aiguillonné sans trêve par la recherche d'un meilleur taux de profit, entasse, empoisonne, asphyxie, mutile, massacre les individus humains par l'intermédiaire de la technique prostituée. (...) Le capitalisme n'est pas innocent non plus des catastrophes dites "naturelles". Sans ignorer l'existence de forces de la nature qui échappent à l'action humaine, le marxisme montre que bien des cataclysmes ont été indirectement provoqués ou aggravés par des causes sociales. (...) Non seulement la civilisation bourgeoise peut provoquer directement ces catastrophes par sa soif de profit et par l'influence prédominante de l'affairisme sur la machine administrative (...), mais elle se révèle incapable d'organiser une protection efficace dans la mesure où la prévention n'est pas une activité rentable.". 9

Bordiga démystifie la légende selon laquelle : "la société capitaliste contemporaine, avec le développement conjoint des sciences, de la technique et de la production mettrait l’espèce humaine en excellente condition pour lutter contre les difficultés du milieu naturel" 10. En fait, ajoute Bordiga, "s’il est vrai que le potentiel industriel et économique du monde capitaliste s’accroît et ne s’infléchit pas, il est tout aussi vrai que plus grande est sa force, pires sont les conditions de vie des masses humaines face aux cataclysmes naturels et historiques." 11 Pour démontrer ce qu’il avance, Bordiga analyse toute une série de désastres qui se sont produits de par le monde en mettant en évidence à chaque fois qu’ils n’étaient pas dus au hasard ou à la fatalité, mais à la tendance intrinsèque du capitalisme à tirer le maximum de profit en investissant le moins possible comme, par exemple, dans le cas du naufrage du Flying Enterprise.

"Le tout nouveau bateau luxueux que Carlsen faisait briquer de façon à ce qu’il brille comme un miroir et qui devait faire une traversée archi-sûre, était à quille plate. (…) Comment se fait-il que les chantiers très modernes de Flying aient adopté la quille plate, celle des barques lacustres ? Un journal le dit en toutes lettres : pour réduire le coût unitaire de production. (…) On a ici la clef de toute la science appliquée moderne. Ses études, ses recherches, ses calculs, ses innovations ont cela pour but : réduire les coûts, augmenter les frais d’affrètement. De là, le faste des salons à miroirs et tentures pour attirer le client fortuné, radinerie de pouilleux en ce qui concerne les structures à la limite de la cohésion mécanique, de l’exiguïté des dimensions et du poids. Cette tendance caractérise toute l’ingénierie moderne, du bâtiment à la mécanique, c'est-à-dire soigner une présentation qui fait riche, pour "épater le bourgeois", des compléments et des finitions que n’importe quel idiot puisse admirer (ayant de plus justement une culture de pacotille acquise au cinéma et dans les périodiques illustrés) et lésiner de façon indécente sur la solidité des structures portantes, invisibles et incompréhensibles pour le profane". 12

Que les désastres analysés par Bordiga n'aient pas de conséquences écologiques ne change rien à l'affaire. En effet, à travers ceux-ci, et à travers également ceux qui sont exposés dans la préface de ses articles dans Espèce humaine et croûte terrestre dont nous citons quelques exemples, on peut imaginer sans peine les effets de la même logique capitaliste lorsqu'elle est à l'œuvre dans des domaines ayant un impact direct et décisif sur l'environnement, comme par exemple la conception et la maintenance des centrales nucléaires : "Dans les années 60, plusieurs avions "Comet" britanniques, dernier cri de la technique la plus sophistiquée, explosent en plein vol, tuant tous les passagers : la longue enquête révèle finalement que les explosions étaient dues à la fatigue du métal de la cellule, qui était trop mince car il fallait économiser sur le métal, la puissance des réacteurs, l’ensemble des coûts de production, pour augmenter le profit. En 1974, l’explosion d’un DC10 au dessus d’Ermenonville fait plus de 300 morts : on savait que le système de fermeture de la soute à bagages était défectueux mais le refaire aurait coûté de l'argent… Mais le plus hallucinant est rapporté par la revue anglaise The Economist (24-9-1977) après la découverte de craquelures dans le métal sur dix avions Trident et l’explosion inexplicable d’un Boeing : selon la "nouvelle conception" qui préside à la construction des avions de transport, ceux-ci ne sont plus arrêtés pour révision complète après un certain nombre d’heures de vol, mais sont censés "sûrs" … jusqu’à l’apparition des premières craquelures dues à la "fatigue" du métal : on peut donc les user "jusqu'au bout" de ce qu'ils peuvent donner, alors qu'en les arrêtant trop tôt pour révision, les compagnies perdaient de l' argent !" 13 Nous avons déjà évoqué, dans l'article précédent de cette série, le cas de la centrale nucléaire de Tchernobyl en 1986. Dans le fond, c'est le même problème qui est en cause, et qui l'était également en 1979 lors de la fusion d'un réacteur nucléaire sur l'île de Three Mile Island, en Pennsylvanie aux États-Unis. 

La science au service du développement de la société capitaliste

En fait, la compréhension de la place de la technique et de la science au sein de la société capitaliste est de la plus haute importance quant à la question de savoir si, oui ou non, celles-ci peuvent constituer un point d'appui pour prévenir l'avancée du désastre écologique en marche et lutter efficacement dès à présent contre certaines de ses manifestations.

Si la technique est, comme on vient de le voir, prostituée aux exigences du marché, en est-il de même concernant le développement des sciences et de la recherche scientifique ? Est-il possible de faire en sorte que celui-ci reste en dehors de tout intérêt partisan ?

Pour répondre à cette question, nous devons partir de la reconnaissance du fait que la science est une force productive, que son développement permet à une société de se développer plus rapidement, d’augmenter ses ressources. Le contrôle du développement des sciences n’est, en conséquence, pas indifférent - et ne peut l'être - aux gestionnaires de l’économie, au niveau étatique comme au niveau des entreprises. C’est la raison pour laquelle la recherche scientifique, et certains de ses secteurs en particulier, bénéficient de financements importants. La science n’est donc pas – et elle ne pourrait l’être au sein d’une société de classe comme le capitalisme – un secteur neutre dans lequel il existerait une liberté pour la recherche et qui serait épargné par les intérêts économiques, pour la simple raison que la classe dominante a tout à gagner à assujettir la science et le monde scientifique à ses propres intérêts. On peut vraiment affirmer que le développement des sciences et de la connaissance – à l’époque capitaliste – n'est pas mû par une dynamique autonome et indépendante mais est subordonné à l'objectif de réaliser le maximum de profit.

Cela a des conséquences très importantes dont on ne s’aperçoit que rarement. Prenons par exemple le développement de la médecine moderne. L’étude et le traitement médical de l’être humain ont été fractionnés en dizaines de spécialités différentes, auxquelles il manque en dernière analyse une vision d’ensemble du fonctionnement de l’organisme humain. Pourquoi en est-on arrivé là ? Parce que le but principal de la médecine, dans le monde capitaliste, n’est pas que chaque personne vive bien, mais de "réparer" la "machine humaine" quand elle tombe en panne et la remettre d’aplomb le plus rapidement possible pour qu’elle retourne au travail. Dans ce cadre, on comprend bien le recours massif aux antibiotiques, les diagnostics qui cherchent toujours les causes des maladies parmi des facteurs spécifiques plutôt que dans les conditions générales de vie des personnes examinées.

Une autre conséquence de la dépendance du développement scientifique vis-à-vis de la logique du monde capitaliste est que la recherche est constamment tournée vers la production de nouveaux matériaux (plus résistants, moins chers) dont l’impact du point de vue toxicologique n’a jamais représenté un gros problème … dans l'immédiat, permettant qu’on ne dépense que très peu ou rien au niveau scientifique pour chercher à éliminer ou rendre inoffensif ce qui menace la sécurité dans les produits. Mais des décennies plus tard, il faut payer l'addition, le plus souvent en termes de dommages aux êtres humains.

Le lien le plus fort est celui qui existe entre la recherche scientifique et les besoins du secteur militaire et de la guerre en particulier. Nous pouvons examiner à ce niveau quelques exemples concrets qui concernent les différents domaines de la science, en particulier celui qui pourrait paraître "le plus pur" scientifiquement parlant, celui des mathématiques !

Dans les citations qui suivent, on peut voir jusqu’où le développement scientifique est soumis au contrôle de l’État et aux exigences militaires, au point que, dans l’après-guerre, ont fleuri un peu partout "les commissions" de scientifiques qui travaillaient secrètement pour le pouvoir militaire en y consacrant une partie importante de leur temps, les autres scientifiques ignorant le but final des recherches ainsi menées de façon occulte :

"L’importance des mathématiques pour les officiers de la marine de guerre et de l’artillerie requérait une éducation spécifique en mathématique ; ainsi au 17e siècle, le groupe le plus important pouvant se réclamer d’un savoir en mathématiques, au moins de base, était celui des officiers de l’armée. (...) (Dans la Grande Guerre) de nombreuses nouvelles armes ont été créées et perfectionnées au cours de la guerre – avions, sous-marins, sonars pour combattre ces derniers, armes chimiques. Après quelques hésitations de la part des appareils militaires, de nombreux scientifiques furent employés pour essayer de développer le militaire, même si ce n’était pas pour faire de la recherche, mais comme ingénieurs créatifs au plus haut niveau. (…) En 1944, trop tard pour devenir efficace pendant la Deuxième Guerre, le "Matematisches Forschunginstitut Oberwolfach" fut créé en Allemagne. Cela ne fait pas tellement plaisir aux mathématiciens allemands mais c’était une structure très bien conçue, qui avait pour but de faire de tout le secteur des mathématiques un secteur "utile" : le noyau était constitué d’un petit groupe de mathématiciens qui étaient tout à fait au courant des problèmes posés aux militaires, et donc en mesure de détecter les problèmes qui pouvaient se résoudre mathématiquement. Autour de ce noyau, d’autres mathématiciens, très compétents et qui connaissaient bien tout le milieu des mathématiques, devaient traduire ces problèmes en problèmes mathématiques et les donner à traiter sous cette forme à des mathématiciens spécialisés (qui n’avaient pas besoin de comprendre le problème militaire qui était à l’origine, ni même de le connaître). Ensuite, le résultat obtenu, on faisait fonctionner le réseau à l’envers.

Aux États-Unis, une structure semblable, même si elle était un peu improvisée, fonctionnait déjà autour de Marston Morse pendant la guerre. Dans l’après-guerre, une structure tout à fait analogue et qui cette fois n'était pas improvisée, se trouvait dans le "Wisconsin Army Mathematics Research Center" (…).

L’avantage de telles structures est de permettre à la machine militaire d’exploiter les compétences de beaucoup de mathématiciens sans avoir besoin de "les avoir à la maison" avec tout ce que cela comporte : contrat, nécessité de consensus et de soumission, etc.14

En 1943, ont été institués aux États-Unis des groupes de recherche opérationnelle spécifiquement dédiés à la guerre anti-submersible, au dimensionnement des convois navals, au choix des cibles des incursions aériennes, au repérage et à l’interception des avions ennemis. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, plus de 700 mathématiciens en tout ont été employés au Royaume-Uni, au Canada et aux États-Unis.

"Comparée à la recherche britannique, la recherche américaine est caractérisée depuis le début par un usage plus sophistiqué des mathématiques et, en particulier, du calcul des probabilités et par un recours plus fréquent à la modélisation (…). La recherche opérationnelle (qui deviendra dans les années 50 une branche autonome des mathématiques appliquées) a donc fait ses premiers pas au travers de difficultés stratégiques et d’optimisation des ressources guerrières. Quelle est la meilleure tactique de combat aérien ? Quelle est la meilleure disposition d’un certain nombre de soldats à certains points d’attaque ? Comment peut-on distribuer les rations aux soldats en en gaspillant le moins possible et en les rassasiant au mieux ?15 "(…) Le projet Manhattan a été le signal d’un grand tournant, non seulement parce qu’il concentrait le travail de milliers de scientifiques et de techniciens de multiples domaines sur un projet unique, dirigé et contrôlé par les militaires, mais parce qu’il représentait aussi un bond énorme pour la recherche fondamentale, inaugurant ce qu’on appelé par la suite la big science. (…) L’enrôlement de la communauté scientifique pour un travail sur un projet précis, sous le contrôle direct des militaires, avait été une mesure d’urgence, mais ne pouvait durer éternellement, pour de nombreuses raisons (dont la dernière n’était pas la "liberté de la recherche" réclamée par les scientifiques). Mais par ailleurs, le Pentagone ne pouvait se permettre de renoncer à la coopération précieuse et indispensable de la communauté scientifique, ni à une forme de contrôle de son activité : il fallait, par la force des choses, mettre au point une stratégie différente et changer les termes du problème. (…) En 1959, à l’initiative d’un ensemble de scientifiques reconnus, consultants auprès du gouvernement des États-Unis, un groupe semi permanent d’experts était créé, groupe qui tenait des réunions d’étude régulières. Ce groupe reçut le nom de "Division Jason", du nom du héros grec mythique parti à la recherche aventureuse de la toison d’or avec les Argonautes, Jason. Il s’agit d’un groupe d’élite d’une cinquantaine d’éminents scientifiques, parmi lesquels plusieurs prix Nobel, qui se rencontrent chaque été pendant quelques semaines pour examiner en toute liberté les problèmes liés à la sécurité, à la défense et au contrôle des armements mis en place par le Pentagone, le Département de l’Énergie et d’autres agences fédérales ; ils fournissent des rapports détaillés qui restent en grande partie "secrets" et influencent directement la politique nationale. La Division Jason a joué un rôle de premier plan, avec le Secrétaire à la Défense Robert McNamara, pendant la guerre du Vietnam, en fournissant trois études particulièrement importantes qui ont eu un impact sur les conceptions et la stratégie états-unienne : sur l’efficacité des bombardements stratégiques pour couper les voies d’approvisionnement des Viêt-Cong, sur la construction d’une barrière électronique à travers le Vietnam et sur les armes nucléaires tactiques.16

Les éléments de ces longues citations nous font comprendre que la science aujourd’hui est une des pierres angulaires du maintien du statu quo du système capitaliste et de la définition des rapports de force en son sein. Le rôle important qu'elle a joué pendant et après la Deuxième Guerre mondiale, comme on vient de le voir, ne peut naturellement que s’accroître avec le temps, même si la bourgeoisie tend systématiquement à le camoufler.

En conclusion, ce que nous avons cherché à montrer, c’est comment les catastrophes écologiques et environnementales, même si elles peuvent être déclenchées par des phénomènes naturels, s’abattent avec férocité sur les populations, en particulier les plus démunies, et cela du fait d’un choix conscient de la classe dominante quant à la répartition des ressources et l'utilisation de la recherche scientifique elle-même. L’idée que la modernisation, le développement des sciences et de la technologie sont associées automatiquement à la dégradation de l’environnement et à une plus grande exploitation de l’homme, est donc à rejeter catégoriquement. Il existe au contraire de grandes potentialités de développement des ressources humaines, non seulement sur le plan de la production de biens mais, ce qui compte le plus, concernant la possibilité de produire d’une autre façon, en harmonie avec le milieu et le bien-être de l’écosystème dont l’homme fait partie. La perspective n’est donc pas le retour en arrière, en invoquant un futile et impossible retour aux origines, quand l’environnement était beaucoup plus épargné. Elle est au contraire d’aller de l’avant sur une voie différente, celle d’un développement qui soit vraiment en harmonie avec la planète Terre.


Ezechiele 5 avril 2009.

 


1. Voir la première partie de cet article "Le monde à la veille d'une catastrophe environnementale" publié dans le numéro 135 de la Revue internationale.

2. Lire le premier article de cette série dans la Revue Internationale n °135.

3. Idem

4. Le 20e siècle a vu une explosion des mégapoles. Au début du 20e siècle, il n’y avait que 6 villes de plus d’un million d’habitants ; au milieu du même siècle, il n’y avait que 4 villes qui dépassaient 5 millions d’habitants. Avant la Seconde Guerre mondiale, les mégapoles étaient un phénomène observé uniquement dans les pays industrialisés. Aujourd’hui, la majeure partie de ces "méga" villes est concentrée dans les pays de la périphérie. Dans quelques-unes, la population a été multipliée par 10 en quelques dizaines d’années. Actuellement, la moitié de la population mondiale vit dans les villes, en 2020, ce sera les deux tiers. Mais aucune de ces grandes villes qui connaissent un afflux d’immigrés supérieur à 5000 par jour, n’est réellement en mesure de faire face à cette augmentation de population contre nature, ce qui fait que les immigrés, ne pouvant être intégrés dans le tissu social de la ville, vont grossir démesurément les bidonvilles des banlieues où, presque toujours, il y un manque total de services et d’infrastructures adéquates.

8. Bordiga, leader du courant de gauche du Parti Communiste d’Italie à la fondation duquel il avait grandement contribué en 1921 et dont il a été expulsé en 1930 après le processus de stalinisation, a activement participé à la fondation du Parti Communiste International en 1945.

9. Préface (anonyme) à Drammi gialli e sinistri della moderna decadenza sociale de Amadeo Bordiga, edition Iskra, pages. 6, 7, 8 et 9. En français, préface à Espèce humaine et Croûte terrestre ; Petite Bibliothèque Payot 1978, Préface, pages 7,9 et 10)

10. Publié in Battaglia Comunista n°23 1951 et encore in Drammi gialli e sinistri della decadenza sociale, édition Iskra, page 19.

11. Idem

12. A. Bordiga, Politica e “costruzione”, publié in Prometeo, serie II, n°3-4, 1952 et encore in Drammi gialli e sinistri della decadenza sociale, edition Iskra, page 62-63.

13. Préface à la publication de Espèce Humaine et Croûte terrestre, op.cit.

14. Jens Hoyrup, Université de Roskilde, Danemark. "Mathématique et guerre", Conférence Palerme, 15 mai 2003. Cahiers de la recherche en didactique, n°13, GRIM (Départment of mathematics, University of Palermo, Italy) http//math.unips.it/-grim/Horyup_mat_guerra_quad13.pdf.

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