Quelle méthode scientifique pour comprendre l’ordre social existant, les conditions et les moyens de son dépassement ? (II)

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Dans cet article, nous poursuivons l'examen de la méthode scientifique et historique que Marx, Engels et leurs successeurs ont développée dans leur œuvre (voir la Revue internationale n°134).

 

Ascension et déclin dans les anciens modes de production

« A grands traits, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d'époques progressives de la formation économique de la société. » 1

Ce bref passage pourrait donner lieu à plusieurs livres d'explications puisqu'il embrasse pratiquement toute l'histoire écrite. Pour les buts que nous poursuivons ici, nous étudierons deux aspects : la question générale du progrès historique et les caractéristiques de l'ascendance et de la décadence des formations sociales antérieures au capitalisme.

I Peut-on parler de progrès ?

Nous avons signalé2 que les catastrophes qui ont marqué le 20e siècle ont suscité un scepticisme général envers la notion de progrès, notion qui n'était pas mise en doute tout au long du 19e siècle. Certains penseurs « radicaux » en ont conclu que la vision marxiste du progrès historique n'est elle-même qu'une des idéologies du 19e siècle servant à faire l‘apologie de l'exploitation capitaliste. Bien qu'elles se présentent souvent comme nouvelles, ces critiques ne font, la plupart du temps, que remettre au goût du jour les vieux arguments de Bakounine et des anarchistes : pour eux, la révolution était possible à tout moment ; ils accusaient les marxistes d'être de vulgaires réformistes du fait que, pour ces derniers, l'époque de la révolution n'était pas encore arrivée et la classe ouvrière devait s'organiser à long terme pour défendre ses conditions de vie au sein de l'ordre social existant. Les anti-progressistes commencent parfois par critiquer, d'un point de vue « marxiste », l'idée selon laquelle, aujourd'hui, le système capitaliste serait décadent ; ils insistent sur le fait que très peu de choses auraient changé dans la vie du capital depuis l'époque de Marx, sauf peut-être au niveau quantitatif - l'économie est plus développée, les crises sont plus vastes, les guerres plus importantes. Mais les plus conséquents de ces critiques se débarrassent vite du fardeau du matérialisme historique ; en fin de compte, pour eux, le communisme aurait pu surgir à n'importe quel moment de l'histoire passée. En fait, les plus cohérents de ces courants sont les primitivistes pour qui il n'y a eu aucun progrès dans l'histoire depuis l'émergence de la civilisation et, en fait, depuis la découverte de l'agriculture qui a permis cette civilisation : ils considèrent tout cela comme une évolution terriblement erratique vu que l'époque la plus heureuse de la vie humaine a été, selon eux, l'étape nomade des chasseurs-cueilleurs. Ils désirent ardemment l'effondrement final de la civilisation et l'élimination de l'humanité ; alors, la chasse et la cueillette pourraient être à nouveau pratiquées par les quelques survivants.

Il est sûr que Marx était très ferme par rapport à l'idée que seul le capitalisme avait ouvert la voie permettant de dépasser les antagonismes sociaux et de créer une société qui permettrait à l'humanité de se développer pleinement. Comme il poursuit dans la Préface : « Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme antagoniste du processus social de la production, antagoniste non pas dans le sens d'un antagonisme individuel, mais d'un antagonisme qui naît des conditions sociales d'existence des individus ; cependant les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles propres à résoudre cet antagonisme. »

Pour la première fois, le capitalisme créait les conditions nécessaires à une société communiste mondiale : il unifiait l'ensemble du monde à travers son système de production ; il révolutionnait les instruments de production de sorte que, désormais, une société d'abondance était possible ; et il donnait naissance à une classe qui ne pourrait s'émanciper qu'en émancipant l'humanité tout entière - le prolétariat, première classe exploitée de l'histoire à porter les germes d'une nouvelle société. Pour Marx, il était inconcevable que l'humanité puisse se passer de cette étape dans l'histoire et faire naître une société communiste, globale et durable, au cours des époques de despotisme, d'esclavage et de servage.

Mais le capitalisme n'est pas venu de nulle part : les modes de production qui se sont succédés avant le capitalisme, lui ont, à leur tour, préparé la voie et, en ce sens, l'ensemble du développement de ces systèmes sociaux antagoniques, c'est-à-dire divisés en classes, a représenté un mouvement progressif dans l'histoire de l'humanité, aboutissant finalement à la possibilité matérielle d'une communauté mondiale sans classe. Il est donc contradictoire de se réclamer de l'héritage de Marx et, simultanément, de rejeter la notion de progrès historique.

Mais en fait, il y a différentes visions du progrès : une vision bourgeoise et une vision marxiste qui s'oppose à cette dernière.

Pour commencer, tandis que la bourgeoisie considérait que l'histoire menait inexorablement au triomphe du capitalisme démocratique suivant un cours ascendant et linéaire au cours duquel toutes les sociétés précédentes étaient à tous égards inférieures au nouvel ordre de choses, le marxisme a affirmé le caractère dialectique du mouvement historique. En fait, la notion même d'ascendance et de déclin des modes de production signifie qu'il peut y avoir des régressions autant que des avancées au cours du processus historique. Dans Socialisme utopique et socialisme scientifique (1880), parlant de Fourier et de son anticipation du matérialisme historique, Engels attire l'attention sur le lien entre la vision dialectique de l'histoire et la notion d'ascendance et de déclin : « Mais là où (Fourier) apparaît le plus grand, c'est dans sa conception de l'histoire de la société. (...) Fourier, comme on le voit, manie la dialectique avec la même maîtrise que son contemporain Hegel. Avec une égale dialectique, il fait ressortir que, contrairement au bavardage sur la perfectibilité indéfinie de l'homme, toute phase historique a sa branche ascendante, mais aussi sa branche descendante, et il applique aussi cette conception à l'avenir de l'humanité dans son ensemble. » (chapitre 1)

Ce que Engels dit ici, c'est qu'il n'y a rien d'automatique dans le processus d'évolution historique. Tout comme le processus d'évolution naturelle, la « perfectibilité humaine » n'est pas programmée à l'avance. Comme nous le verrons, la société peut se trouver dans une impasse, comme c'est arrivé aux dinosaures ; il se peut que des sociétés non seulement déclinent mais disparaissent complètement et ne donnent naissance à rien de nouveau.

De plus, même lorsqu'il y a progrès, il a généralement un caractère profondément contradictoire. Un exemple frappant en est la destruction de la production artisanale ; dans celle-ci, le producteur trouvait une satisfaction, à la fois dans le processus de production et dans le but de celle-ci ; la production industrielle qui l'a remplacée, et sa routine abrutissante en est un exemple typique. Mais Engels l'explique avec encore plus de force lorsqu'il décrit la transition du communisme primitif à la société de classe. Dans L origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, ayant mis en évidence à la fois les immenses forces de la vie tribale et ses limites intrinsèques, Engels parvient aux conclusions suivantes sur la façon d'envisager l'avènement de la civilisation :

« La puissance de cette communauté primitive devait être brisée - elle le fut. Mais elle fut brisée par des influences qui nous apparaissent de prime abord comme une dégradation, comme une chute originelle du haut de la candeur et de la moralité de la vieille société gentilice. Ce sont les plus vils intérêts - rapacité vulgaire, brutal appétit de jouissance, avarice sordide, pillage égoïste de la propriété commune - qui inaugurent la nouvelle société civilisée, la société de classes ; ce sont les moyens les plus honteux - vol, violence, perfidie, trahison - qui sapent l'ancienne société gentilice sans classe, et qui amènent sa chute. Et la société nouvelle elle-même, pendant les deux mille cinq cents ans de son existence, n'a jamais été autre chose que le développement de la petite minorité aux frais de la grande majorité des exploités et des opprimés, et c'est ce qu'elle est de nos jours, plus que jamais. » (chapitre 3 : La gens iroquoise)

Cette vision dialectique porte également sur la société communiste du futur que Marx, dans le beau passage des Manuscrits économiques et philosophiques de 1844 décrit comme «le retour total de l'homme à soi en tant qu'homme social, c'est-à-dire humain, retour conscient et qui s'est accompli avec toute la richesse du développement antérieur. » (Troisième Manuscrit) De même, le communisme du futur est vu comme une renaissance, à un niveau supérieur, du communisme du passé. Engels conclut donc son livre sur les origines de l'Etat par la formule éloquente, reprise de l'anthropologue Lewis Morgan, anticipant un communisme qui sera «une reviviscence -mais sous une forme supérieure - de la liberté, de l'égalité et de la fraternité des antiques gentes. »3 

Mais avec toutes ces précisions, il est évident dans la Préface que la notion de progrès, « d'époques progressives » est fondamentale dans la pensée marxiste. Dans la vision grandiose du marxisme, qu'il s'agisse (au moins !) de l'émergence de l'humanité, de l'apparition de la société de classes jusqu'au développement du capitalisme et au grand saut dans le royaume de la liberté qui nous attend dans le futur, « le monde ne doit pas être considéré comme un complexe de choses achevées, mais comme un complexe de processus où les choses, en apparence stables, - tout autant que leurs reflets intellectuels dans notre cerveau, les concepts, se développent et meurent en passant par un changement ininterrompu au cours duquel, finalement, malgré tous les hasards apparents et tous les retours en arrière momentanés, un développement progressif finit par se faire jour. » (Engels, Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, chapitre 4 : le matérialisme dialectique). Vu de cette distance, en quelque sorte, il est évident qu'il y a un réel processus de développement : sur le plan de la capacité de l'homme à transformer la nature à travers le développement d'outils plus sophistiqués ; sur celui de la compréhension subjective d'elle-même par l'humanité et du monde qui l'entoure ; et donc au niveau de la capacité de l'homme à libérer ses pouvoirs en sommeil et à vivre une vie en accord avec ses besoins les plus profonds.

II La succession des modes de production

Du communisme primitif à la société de classe

Quand Marx présente « à grands traits» les principaux modes de production qui se sont succédés dans l'histoire, il n'a pas la prétention d'être exhaustif. Pour commencer, il ne mentionne que les formations sociales « antagonistes », c'est-à-dire les principales formes de sociétés de classe et il ne mentionne pas les diverses formes de sociétés non exploiteuses qui les ont précédées. De plus, l'étude des formations sociales pré-capitalistes était encore dans l'enfance à l'époque de Marx, de sorte qu'il était tout simplement impossible de faire une liste exhaustive de toutes les sociétés qui avaient existé jusqu'alors. En fait, même en l'état actuel des connaissances historiques, cette tâche est toujours extrêmement difficile à réaliser. Dans la longue période qui va de la dissolution des rapports sociaux communistes primitifs - dont les chasseurs nomades du paléolithique sont l'expression la plus claire - aux sociétés de classe pleinement formées constituées par les civilisations historiques, il y eut nombre de formes intermédiaires et transitoires ainsi que des formes qui aboutirent simplement à une impasse historique : mais notre connaissance de celles-ci reste extrêmement limitée.4

Le fait que Marx n'ait pas inclus les sociétés communistes primitives et antérieures à la société de classe dans la Préface ne signifie pas qu'il considérait leur étude sans importance, au contraire. Dès le début, les fondateurs de la méthode du matérialisme historique reconnaissaient que l'histoire de l'humanité ne commence pas avec la propriété privée, mais avec la propriété communale : « La première forme de la propriété est la propriété tribale. Elle correspond à ce stade rudimentaire de la production où un peuple se nourrit de la chasse et de la pêche, de l'élevage du bétail ou, à la rigueur, de l'agriculture. Dans ce dernier cas, cela suppose une grande quantité de terres incultes. À ce stade, la division du travail est encore très peu développée et se borne à une plus grande extension de la division naturelle telle que l'offre la famille. » (L'idéologie allemande, Feuerbach, A - l'idéologie en général et en particulier l'idéologie allemande) 

Lorsque ce point de vue fut confirmé par des recherches ultérieures - notamment par les travaux de Lewis Morgan sur les tribus d'Amérique du Nord - Marx fut extrêmement enthousiaste, et passa une grande partie de ses dernières années à se plonger dans le problème des rapports sociaux primitifs, en particulier par rapport aux questions qui lui étaient posées par le mouvement révolutionnaire en Russie (voir le chapitre « Communisme du passé, communisme du futur » dans notre livre à paraître Le communisme n'est pas un bel idéal mais une nécessité matérielle). Pour Marx, Engels et, aussi, pour Rosa Luxemburg qui a beaucoup écrit à ce sujet dans son livre Introduction à l'économie politique, la découverte que les formes originelles des relations humaines n'étaient pas basées sur l'égoïsme et la compétition mais sur la solidarité et la coopération, et que des siècles et même des millénaires après l'avènement de la société de classe, il existait toujours un attachement profond et persistant aux formes sociales communales, en particulier chez les classes opprimées et exploitées, constituait une confirmation éclatante de la vision communiste et une arme puissante contre les mystifications de la bourgeoisie pour qui le pouvoir et la propriété sont inhérents à la nature humaine.

Dans L‘origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat de Engels, dans les Cahiers ethnographiques de Marx, dans l' Introduction à l'économie politique de Rosa Luxemburg, ils expriment donc un profond respect pour le courage, la morale et la créativité artistique des peuples « sauvages » et « barbares ». Mais il n'y a pas d'idéalisation de ces sociétés. Le communisme pratiqué dans les premières formes de la société humaine n'était pas engendré par l'idée d'égalité mais le produit de la nécessité. C'était la seule forme possible d'organisation sociale dans des conditions où les capacités productives de l'homme n'avaient pas encore permis la constitution d'un surplus social suffisant pour maintenir une élite privilégiée, une classe dominante.

Les relations communistes primitives émergèrent très probablement avec le développement de l'humanité - c'est-à-dire d'une espèce que la capacité de transformer son environnement pour satisfaire ses besoins matériels distinguait de tous les autres membres du règne animal. Elles ont permis aux êtres humains de devenir l'espèce dominante sur la planète. Mais si nous faisons une généralisation à partir de ce que nous connaissons de la forme la plus archaïque de communisme primitif - chez les Aborigènes d'Australie - il apparaît que les formes d'appropriation du produit social, y étant entièrement collectives5, ont aussi empêché le développement de la productivité individuelle ; le résultat en a été que les forces productives n'ont quasiment pas évolué pendant des millénaires. De toutes façons, le changement des conditions matérielles et environnementales, comme l'augmentation de la population, a rendu de plus en plus intenable, à un moment donné, le collectivisme extrême des premières formes de société humaine qui faisait obstacle au développement de techniques de production (comme l'élevage et l'agriculture) pouvant nourrir un plus grand nombre de personnes ou des populations vivant désormais dans des conditions sociales et environnementales ayant changé.6

Comme le note Marx, «L'histoire de la décadence des communautés primitives est encore à écrire. Jusqu'ici on n'a fourni que de maigres ébauches. Mais en tout cas l'exploration est assez avancée pour affirmer que (...) les causes de leur décadence dérivent de données économiques qui les empêchaient de dépasser un certain degré de développement. » (Premier brouillon de lettre à Vera Zassoulitch, 1881). Le déclin du communisme primitif et la montée des divisions de classe n'échappent pas aux règles générales mises en lumière dans la Préface : les relations que les hommes ont nouées entre eux pour satisfaire leurs besoins, parviennent de moins en moins à remplir leur fonction d'origine et entrent donc dans une crise fondamentale ; le résultat est que les communautés qu'ils soutiennent ou bien disparaissent complètement, ou bien remplacent les anciens rapports par de nouveaux, plus capables de développer la productivité du travail humain. Nous avons déjà vu qu'Engels insistait sur le fait que : « La puissance de cette communauté primitive devait être brisée - elle le fut. »

Pourquoi ? Parce que «La tribu restait pour l'homme la limite, aussi bien en face de l'étranger que vis-à-vis de soi-même: la tribu, la gens et leurs institutions étaient sacrées et intangibles, constituaient un pouvoir supérieur donné par la nature, auquel l'individu restait totalement soumis dans ses sentiments, ses pensées et ses actes. Autant les hommes de cette époque nous paraissaient imposants, autant ils sont indifférenciés les uns des autres, ils tiennent encore, comme dit Marx, au cordon ombilical de la communauté primitive. » (L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, ibid.) 

A la lumière des découvertes anthropologiques, on pourrait contester l'affirmation d'Engels selon laquelle les peuples des sociétés tribales manquaient à ce point d'individualité. Mais le point de vue qui sous-tend ce passage reste valable : à plusieurs moments clé, les anciennes méthodes et les anciennes relations communales s'avérèrent une entrave au développement et, aussi contradictoire que cela puisse paraître, la montée graduelle de la propriété individuelle, l'exploitation de classe et une nouvelle phase de l'auto-aliénation de l'homme, devinrent tous « facteurs de développement ».

Le mode de production « asiatique »

Le terme « mode de production asiatique » est controversé. Engels omet malheureusement d'inclure ce concept dans son œuvre de référence sur la montée des sociétés de classe, L'origine de la famille, de la propriété et de l'Etat, bien que les précédents travaux de Marx aient contenu de nombreuses références à celui-ci. L'erreur d'Engels fut ultérieurement aggravée par les staliniens qui rejetèrent le concept lui-même et proposèrent une vision linéaire et très mécanique de l'histoire, comme si celle-ci avait évolué partout suivant les phases du communisme primitif, de l'esclavage, du féodalisme et du capitalisme. Ce schéma comportait des avantages certains pour la bureaucratie stalinienne : d'une part, bien après que la révolution bourgeoise eut cessé d'être à l'ordre du jour de l'histoire mondiale, il leur permettait de considérer comme « progressistes » les bourgeoisies qui se développaient dans des pays comme l'Inde ou la Chine dont ils définissaient les anciennes sociétés "despotiques orientales" comme « féodales » ; et cela leur permettait aussi d'éviter des critiques embarrassantes concernant leur propre forme de despotisme, puisque, dans le concept de despotisme asiatique, c'est l'Etat et non une classe de propriétaires individuels, qui assure directement l'exploitation de la force de travail ; le parallèle avec l'Etat stalinien est évident.

Des chercheurs plus sérieux comme Perry Anderson dans l'Appendice à son livre Lineages of the Absolutist State (1979), pense que caractériser, comme l'a fait Marx, des sociétés comme l'Inde et d'autres sociétés contemporaines de l'époque de formes d'un « mode asiatique » défini, était basé sur des informations fausses et que, de toutes façons, le concept est tellement général qu'il manque de signification précise.

Il est certain que l'épithète « asiatique » lui-même crée une confusion. Dans une certaine mesure, toutes les premières formes de société de classe ont pris la forme analysée par Marx sous cette rubrique, que ce soit à Sumer, en Egypte, en Inde ou en Chine et dans des régions plus reculées, en Amérique centrale et en Amérique du Sud, en Afrique et dans le Pacifique. Elles étaient fondées sur la communauté villageoise héritée de l'époque qui a précédé l'émergence de l'Etat. Le pouvoir d'Etat, souvent personnifié par une caste de prêtres, est basé sur le surproduit extirpé des communautés villageoises sous la forme de tribut ou, dans le cas de grands projets de construction (voies d'irrigation, construction de temples, etc.), sur le travail obligatoire (la « corvée »). L'esclavage pouvait exister mais il ne constituait pas la forme dominante du travail. Nous pensons que, bien que ces sociétés aient présenté entre elles des différences significatives, leur similarité et leur unité se manifestaient sur le plan le plus crucial dans la classification des modes de production «antagoniques » : le type de rapports sociaux à travers lesquels le surtravail est extrait de la classe exploitée.

Lorsqu'on examine ces formes sociales et leur décadence, elles comportent, comme les sociétés « primitives », un certain nombre de caractéristiques spécifiques ; ces sociétés semblent présenter un stabilité extraordinaire et ont rarement, sinon jamais, « évolué » vers un nouveau mode de production sans avoir été battues de l'extérieur. Ce serait néanmoins une erreur de considérer que la société asiatique n'a pas d'histoire. Il existe une grande différence entre les premières formes despotiques qui ont surgi à Hawaï ou en Amérique du Sud qui sont très proches de leurs origines tribales et les gigantesques empires qui se sont développés en Inde ou en Chine et qui ont donné lieu à des formes culturelles extrêmement sophistiquées.

Néanmoins, les caractéristiques sous-jacentes - le caractère central de la communauté villageoise - demeure et fournit la clé de la compréhension de la nature « immuable» de ces sociétés.

«Ces petites communautés indiennes, dont on peut suivre les traces jusqu'aux temps les plus reculés, et qui existent encore en partie, sont fondées sur la possession commune du sol, sur l'union immédiate de l'agriculture et du métier et sur une division du travail invariable, laquelle sert de plan et de modèle toutes les fois qu'il se forme des communautés nouvelles. Etablies sur un terrain qui comprend de cent à quelques milles acres, elles constituent des organismes de production complets se suffisant à elles-mêmes. La plus grande masse du produit est destinée à la consommation immédiate de la communauté; elle ne devient point marchandise, de manière que la production est indépendante de la division du travail occasionnée par l'échange dans l'ensemble de la société indienne. L'excédent seul des produits se transforme en marchandise, et va tout d'abord entre les mains de l'État auquel, depuis les temps les plus reculés, en revient une certaine partie à titre de rente en nature.(...) La simplicité de l'organisme productif de ces communautés qui se suffisent à elles mêmes, se reproduisent constamment sous la même forme, et une fois détruites accidentellement, se reconstituent au même lieu et avec le même nom, nous fournit la clef de l'immutabilité des sociétés asiatiques, immutabilité qui contraste d'une manière si étrange avec la dissolution et reconstruction incessantes des Etats asiatiques, les changements violents de leurs dynasties. La structure des éléments économiques fondamentaux de la société, reste hors des atteintes de toutes les tourmentes de la région politique. » (Le Capital, Livre I, section 4, chapitre 14, Division du travail dans la manufacture et dans la société)

Dans ce mode de production, les entraves au développement de la production marchande étaient bien plus puissantes que dans la Rome antique ou dans le féodalisme, et c'est certainement la raison pour laquelle, dans les régions où il est devenu dominant, le capitalisme n'apparaît pas comme un produit de l'ancien système mais comme un envahisseur étranger. On peut noter également que la seule société « orientale » qui ait développé, dans une certaine mesure, son propre capitalisme indépendant est le Japon où existait auparavant un système féodal.

Ainsi, dans cette forme sociale, le conflit entre les rapports de production et l'évolution des forces productives apparaît souvent comme une stagnation plutôt qu'un déclin parce que, alors que les dynasties montaient et chutaient, se consumant dans des conflits internes incessants et écrasant la société sous le poids de projets étatiques improductifs « pharaoniques », la structure fondamentale de la société continuait à se maintenir ; et si de nouveaux rapports de production n'émergeaient pas, alors les périodes de déclin de ce mode de production à strictement parler ne constituaient pas vraiment des époques de révolution sociale. C'est tout à fait cohérent avec la méthode d'ensemble utilisée par Marx qui ne suppose pas que toutes les formes de société suivent une évolution linéaire ou prédéterminée et envisage la possibilité que des sociétés se trouvent dans une impasse d'où aucune évolution ultérieure n'est possible. Nous devons aussi rappeler que certaines des expressions les plus isolées de ce mode de production se sont complètement effondrées, souvent parce qu'elles avaient atteint les limites de croissance possible dans un milieu écologique donné. Cela semble avoir été le cas de la culture Maya qui a détruit sa propre base agricole par une déforestation excessive. Dans ce cas, il y a même eu une « régression » délibérée de la part de grandes parties de la population qui a abandonné les villes et est retournée à la chasse et à la cueillette, même si la mémoire des anciens calendriers et des traditions mayas fut préservée de façon assidue. D'autres cultures comme celle de l'Île de Pâques, semblent avoir disparu entièrement, très probablement à cause de conflits de classe insurmontables, de la violence et de la famine.

L'esclavage et le féodalisme

Marx et Engels n'ont jamais nié qu'ils étaient très peu familiers des formations sociales primitives et asiatiques du fait des limites de la connaissance de l'époque. Ils étaient beaucoup plus confiants pour écrire sur la société « antique » (c'est-à-dire les sociétés esclavagistes de la Grèce et de Rome) et sur le féodalisme européen. En fait, l'étude de ces sociétés a joué un rôle significatif dans l'élaboration de leur théorie de l'histoire puisqu'elles fournissaient des exemples très clairs du processus dynamique au cours duquel un mode de production avait succédé à un autre. C'est évident dans les premiers écrits de Marx (L'idéologie allemande) où il situe la montée du féodalisme précisément dans les conditions entraînées par le déclin de Rome.

« La troisième forme est la propriété féodale ou celle des divers ordres. Tandis que l'antiquité partait de la ville et de son petit territoire, le moyen âge partait de la campagne. Ce point de départ tenait à la dispersion et à l'éparpillement, sur de vastes espaces des populations existantes et que les conquérants ne vinrent guère grossir. À l'encontre de celui de la Grèce et de Rome, le développement féodal débute donc sur un terrain bien plus étendu, préparé par les conquêtes romaines et par l'extension de l'agriculture qu'elles entraînèrent initialement. Les derniers siècles de l'Empire romain en déclin et les conquêtes mêmes des barbares anéantirent une masse de forces productives : l'agriculture avait sombré, l'industrie dépérissait faute de débouchés, le commerce languissait ou était interrompu par la violence, la population urbaine et rurale avait diminué. Cette situation et le mode d'organisation de la conquête qui en découla, développèrent, sous l'influence de l'organisation militaire des Germains, la propriété féodale. Comme la propriété tribale et communale, celle-ci repose à son tour sur une communauté, sauf que ce ne sont plus les esclaves, comme dans l'Antiquité, mais les petits paysans asservis qui en constituent la classe directement productrice. » (L'Idéologie allemande, ibid.)

Le terme de décadence lui-même évoque l'image de la fin de l'Empire romain - les orgies et les empereurs assoiffés de pouvoir, les combats mortels des gladiateurs face à d'immenses foules de spectateurs réclamant du sang. Il est certain que ces images portent sur des éléments « superstructurels » de la société romaine mais elles reflètent une réalité qui se déroulait aux fondements mêmes du système esclavagiste ; aussi des révolutionnaires comme Engels et Rosa Luxemburg se sentaient en droit de présenter le déclin de l'Empire romain comme une sorte de présage de ce qui était réservé à l'humanité si le prolétariat ne parvenait pas à renverser le capitalisme : «la décadence de toute civilisation, avec pour conséquences, comme dans la Rome antique, le dépeuplement, la désolation, la dégénérescence, un grand cimetière .» (Brochure de Junius, Socialisme ou Barbarie ?)

La société esclavagiste antique était une formation sociale bien plus dynamique que le mode asiatique, même si ce dernier a contribué au développement de la culture grecque antique et donc au mode de production esclavagiste en général (l'Egypte en particulier était considérée comme un dépositaire vénérable de la sagesse). Ce dynamisme provenait dans une large mesure du fait que, comme l'a dit un contemporain de l'époque, « tout est à vendre à Rome » : la forme marchande s'était développée à un tel point que les anciennes communautés agraires n'étaient plus que le doux souvenir d'un âge d'or révolu et des masses d'êtres humains étaient devenues elles-mêmes des marchandises à acheter et vendre sur le marché des esclaves. Même lorsqu'il subsistait de vastes domaines de l'économie où les petits paysans et les artisans accomplissaient encore du travail productif, de vastes armées d'esclaves assumaient un rôle de plus en plus prépondérant dans la production centrale de l'économie antique - les grands domaines agricoles, les travaux publics et les mines. L'esclavage, cette grande « invention » du monde antique fut, pendant une très longue période, une « forme de développement » formidable, permettant aux citoyens libres de s'organiser en armées puissantes qui, en conquérant de nouvelles terres pour l'Empire, fournissaient sans cesse de nouveaux esclaves. Mais de même, à un moment donné, l'esclavage se transforma en entrave à tout développement ultérieur. La faiblesse inhérente de sa productivité réside dans le fait que le producteur (l'esclave) n'a aucune raison de consacrer au travail le meilleur de ses capacités productives, et le propriétaire d'esclave aucune raison d'investir pour développer de meilleures techniques de production puisque l'option la moins coûteuse était toujours un apport de nouveaux esclaves. D'où le décalage extraordinaire entre les avancées philosophiques/scientifiques de la classe des penseurs dont le loisir était fondé sur une plate-forme portée par des esclaves, et l'application extrêmement limitée des avancées théoriques ou techniques qui étaient faites. Ce fut le cas, par exemple, pour le moulin à eau qui a joué un rôle crucial dans le développement de l'agriculture féodale. En fait, il a été inventé en Palestine au tournant du Premier siècle après J.C., mais son utilisation ne fut jamais généralisée à tout l'Empire. A un moment donné, donc, le mode de production esclavagiste s'est trouvé incapable d'augmenter la productivité du travail de façon radicale, ce qui l'empêcha de maintenir les vastes armées qui étaient nécessaires pour le faire fonctionner. L'expansion de Rome était allée au-delà de ses capacités, prise dans une contradiction insoluble qui s'exprimait dans toutes les caractéristiques qu'on connaît de son déclin.

Dans Passages from Antiquity to Feudalism (« Passage de l'antiquité au féodalisme") (1974), l'historien Perry Anderson énumère certaines des expressions économiques, politiques et militaires de ce blocage des forces productives de la société romaine par les relations esclavagistes au début du 3e siècle : « Au milieu du siècle, le système monétaire s'effondra complètement, les prix du blé étaient montés en flèche jusqu'à 200 fois leur taux au début du Principat. La stabilité politique dégénéra en même temps que la stabilité monétaire. Au cours des cinquante années chaotiques qui vont de 235 à 284, il n'y eut pas moins de vingt empereurs, dont dix-huit moururent de mort violente, un fut fait prisonnier à l'étranger, l'autre fut victime de la peste - des destins à l'image de l'époque. Les guerres civiles et les usurpations furent quasiment ininterrompues, depuis Maximin Le Thrace jusqu'à Dioclétien. Elles furent aggravées par des invasions étrangères dévastatrices régulières et des attaques le long des frontières avec de profondes incursions à l'intérieur... Les troubles politiques intérieurs et les invasions étrangères apportèrent dans leur sillage des épidémies successives qui affaiblirent et diminuèrent la population de l'Empire, déjà réduite par la destruction due aux guerres. Les terres furent désertées et la pénurie de produits agricoles se développa. Le système d'impôts se désintégra avec la dépréciation de la monnaie et les impôts fiscaux redevinrent des tributs en nature. La construction dans les villes s'arrêta brusquement, ce que les fouilles archéologiques attestent dans tout l'Empire ; dans certaines régions, les centres urbains disparurent et diminuèrent.»

Anderson poursuit en montrant comment, face à cette crise profonde, le pouvoir d'Etat romain, fondamentalement sur la base d'une armée réorganisée et agrandie, enfla dans des proportions gigantesques et parvint à une certaine stabilisation qui dura cent ans. Mais comme « le gonflement de l'Etat s'accompagnait d'un rétrécissement de l'économie... », ce renouveau ne fit qu'ouvrir la voie à ce qu'il appelle « la crise finale de l'Antiquité », imposant la nécessité d'abandonner progressivement le rapport esclavagiste. Un autre facteur-clé dans le destin du mode de production esclavagiste fut la généralisation des révoltes d'esclaves et d'autres classes exploitées et opprimées dans tout l'Empire au 5e siècle après J.C. (comme ce qu'on appelle « Bacudae » qui eurent lieu à une échelle bien plus grande que la révolte de Spartacus au premier siècle - bien qu'on se rappelle justement cette dernière pour son audace incroyable et le désir ardent d'un nouveau monde qui l'inspira.

Ainsi, la décadence de Rome correspond de façon précise à la formulation de Marx et a eu clairement un caractère catastrophique. Malgré les récents efforts des historiens bourgeois pour la présenter comme un processus graduel et imperceptible, elle s'est manifestée comme une crise de sous-production dévastatrice ; la société était de moins en moins capable de produire de quoi satisfaire les besoins élémentaires de la vie - il y eut une véritable régression des forces productives et de nombreux domaines de la connaissance et de la technique furent effectivement enterrés et perdus pour des siècles. Ce ne fut pas un processus unilatéral -comme nous l'avons noté, la grande crise du 3e siècle fut suivie par un renouveau relatif qui ne prit fin qu'avec la vague finale d'invasions barbares - mais il était inexorable.

L'effondrement du système romain constituait la condition pour l'émergence de nouveaux rapports de production ; une grande partie des propriétaires terriens prit la décision révolutionnaire d'éliminer l'esclavage en faveur du système des colons - précurseur du servage féodal, dans lequel le producteur tout en étant directement contraint de travailler pour la classe des propriétaires, se voyait attribuer son propre lopin de terre à cultiver. Le second ingrédient du féodalisme, mentionné par Marx dans le passage de l'Idéologie allemande, fut l'élément barbare « germanique » qui combinait l'apparition d'une aristocratie guerrière avec des vestiges de propriété communale, obstinément maintenue par la paysannerie. Une longue période de transition s'ensuivit au cours de laquelle les relations esclavagistes n'avaient pas complètement disparu et où le système féodal s'affirmait graduellement ; il atteignit sa véritable ascendance seulement au début du nouveau millénaire. Et bien que, , dans différents domaines (l'urbanisation, l'indépendance relative de l'art et de la pensée philosophique vis-à-vis de la religion, la médecine, etc.) la montée de la société féodale ait représenté une régression marquée par rapport aux réalisations de l'Antiquité, les nouveaux rapports sociaux donnèrent au seigneur et au serf un intérêt direct dans l'accroissement de la production de leur part de terre et permirent la généralisation d'un nombre important d'avancées techniques dans l'agriculture : la charrue à soc de fer, les harnais de fer qui permettaient de conduire les chevaux, le moulin à eau, le système de rotation des cultures dans trois champs (la jachère), etc. Le nouveau mode de production permit ainsi un renouveau des villes et la floraison d'une nouvelle culture, qui s'exprime de la façon la plus caractéristique dans les grandes cathédrales et les universités qui sont nées aux 12e et 13e siècles.

Mais comme le système esclavagiste avant lui, le féodalisme atteignit aussi ses limites « externes » :

« Dans les cent années suivantes [du 13e siècle], une crise générale massive frappa tout le continent... le facteur déterminant le plus profond de cette crise générale réside probablement... dans une exploitation des mécanismes de reproduction du système au point limite de leurs capacités ultimes. En particulier, il semble clair que le moteur des défrichements qui avaient permis à l'ensemble de l'économie féodale de se développer pendant trois siècles, finit par dépasser les limites objectives de la terre et de la structure sociale. La population continuait à augmenter alors que le rendement chutait dans les terres marginales qu'on pouvait encore convertir au niveau existant de technique, et le sol se détériorait du fait de la précipitation et de sa mauvaise utilisation. Les dernières réserves de nouvelles terres défrichées étaient en général de mauvaise qualité, humides ou avec une terre légère, qu'il était plus difficile de cultiver et sur lesquelles des cultures inférieures comme l'avoine étaient semées. Les anciennes terres cultivées subissaient pour leur part l'influence du temps et connaissaient un déclin du fait de la durée de leur culture... » (P. Anderson, Ibid.)

Comme l'expansion de l'économie féodale agricole se heurtait à ces barrières, des conséquences désastreuses s'ensuivirent pour la vie de la société : les mauvaises récoltes, les famines, l'effondrement du prix du grain combiné à l'augmentation vertigineuse des biens produits dans les centres urbains :

« Ce processus contradictoire affecta très fortement la noblesse car son mode de vie était devenu de plus en plus dépendant des marchandises de luxe produites dans les villes... alors que la culture des domaines et les taxes de servage de ses propriétés rapportaient progressivement de moins en moins. Le résultat fut la baisse des revenus seigneuriaux qui, à son tour, déchaîna une vague sans précédent de guerres puisque les chevaliers cherchaient partout à refaire fortune par le pillage. En Allemagne, en Italie, cette quête de butin à une époque de disette produisit le phénomène de banditisme désorganisé et anarchique des seigneurs... En France surtout, « la Guerre de Cent ans » - combinaison meurtrière de guerre civile entre les Capétiens et la Maison de Bourgogne et de conflit international entre l'Angleterre et la France, impliquant également les puissances des Flandres et d'Espagne - plongea le plus riche pays d'Europe dans un état de désordre et de misère jamais connus. En Angleterre, l'épilogue de la défaite finale du continent en France fut le gangstérisme des barons dans les Guerres des Roses... Pour compléter ce panorama de désolation, à cette crise structurelle vint s'ajouter une catastrophe conjoncturelle : l'arrivée en 1348 de la peste venant d'Asie. » (Ibid.)

La peste qui réduisit la population européenne d'un tiers, précipita la fin du servage. Elle provoqua un manque chronique de main d'œuvre dans les campagnes, obligeant la noblesse à passer des corvées féodales traditionnelles au paiement de salaires ; mais, en même temps, la noblesse tentait de faire tourner la roue de l'histoire à l'envers en imposant des restrictions draconiennes sur les salaires et le mouvement des travailleurs ; cette tendance européenne fut codifiée notamment dans l'exemple typique du Statute of Labourers (« Loi sur le statut des travailleurs ») décrété en Angleterre immédiatement après la grande peste. Le résultat de cette réaction de la noblesse fut de provoquer et d'étendre la lutte de classe. La manifestation la plus connue est l'énorme Révolte des paysans de 1381 en Angleterre. Mais il y eut des soulèvements comparables dans toute l'Europe pendant cette période (les Jacqueries en France, les révoltes des Labourers en Flandres, la rébellion des Ciompi à Florence, etc.).

Comme pendant le déclin de la Rome antique, les contradictions croissantes du système féodal au niveau économique eurent donc des répercussions au niveau politique (guerres et révoltes sociales) et dans les rapports entre l'homme et la nature ; tous ces éléments accélérèrent et aiguisèrent à leur tour la crise générale. Comme à Rome, le déclin général du féodalisme fut le résultat d'une crise de sous-production, de l'incapacité des anciens rapports sociaux à permettre la production des moyens de base de l'existence quotidienne. Il est important de noter que, bien que la lente émergence des rapports marchands dans les villes ait constitué un facteur dissolvant des liens féodaux et ait été accélérée par les effets de la crise générale (les guerres, les famines, la peste), les nouveaux rapports sociaux ne pouvaient pas véritablement prendre leur envol tant que l'ancien système n'avait pas atteint une situation de contradiction interne aboutissant à un grave déclin des forces productives :

« L'une des conclusions les plus importantes à laquelle on parvient lorsqu'on examine le grand crash du féodalisme européen est que - contrairement aux convictions largement répandues chez les marxistes -le « trait » caractéristique d'une crise d'un mode de production n'est pas celui où de vigoureuses forces (économiques) de production surgissent triomphalement à travers des rapports (sociaux) de production rétrogrades et établissent promptement un niveau de productivité et une société supérieurs sur leurs ruines. Au contraire, les forces productives tendent à stagner et à reculer au sein des rapports de production existants ; ces derniers doivent donc être radicalement transformés et réorganisés avant que de nouvelles forces productives puissent être créées et combinées globalement dans un nouveau mode de production. En d'autres termes, ce sont les rapports de production qui changent en général avant les forces productives au cours d'une période de transition, et non l'inverse. » (Ibid.) Comme dans la Rome antique, une période de régression de l'ancien système constituait une condition pour qu'un nouveau mode de production se développe.

Comme dans la période de décadence romaine aussi, la classe dominante chercha à préserver son système chancelant par des moyens de plus en plus artificiels. L'adoption de lois féroces pour contrôler la mobilité du travail et prévenir la tendance des travailleurs agricoles à s'enfuir vers les villes, la tentative de contrecarrer les tendances centrifuges de l'aristocratie par la centralisation du pouvoir monarchique, l'utilisation de l'Inquisition pour imposer un contrôle idéologique rigide sur toutes les expressions de pensée hérétiques ou dissidentes, la dépréciation de la monnaie afin de « résoudre » le problème de l'endettement royal... toutes ces tendances représentaient les tentatives d'un système agonisant pour repousser sa mort, mais elles ne pouvaient l'empêcher. En fait, dans une large mesure, les moyens mêmes utilisés pour préserver l'ancien système se transformèrent en têtes de pont du nouveau : ce fut le cas, par exemple, des monarchies centralisées de l'Angleterre des Tudor qui, en grande partie, créèrent les conditions nécessaires à l'émergence de l'Etat national capitaliste.

Bien plus clairement que pendant la décadence romaine, l'époque de déclin féodal fut également une époque de révolution sociale dans le sens où une classe authentiquement nouvelle et révolutionnaire naquit de ses entrailles, une classe avec une vision mondiale, qui défiait les anciennes idéologies et institutions, et dont le mode économique trouvait dans les rapports féodaux un obstacle intolérable à son expansion. La révolution bourgeoise a fait son entrée triomphale sur la scène de l'histoire en Angleterre en 1640, même s'il a fallu encore un siècle et demi avant qu'elle ne remporte d'autres victoires, plus spectaculaires encore, comme lors de la révolution en France dans les années 1790. Il était possible pour la révolution bourgeoise de se développer sur une période aussi longue car elle constituait le couronnement politique d'un long processus de développement économique et social au sein de l'ancien système et parce qu'elle suivait un rythme différent dans des nations différentes.

La transformation des formes idéologiques

«Lorsqu'on considère ces bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel - qu'on peut constater d'une manière scientifiquement rigoureuse - des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref les formes idéologiques au sein desquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu'au bout.» (Préface à l'Introduction à la Critique de l'économie politique)

Toutes les sociétés de classe se maintiennent par une combinaison de répression directe et de contrôle idéologique exercé par la classe dominante au moyen de ses nombreuses institutions : la famille, la religion, l'éducation, etc. Les idéologies ne sont jamais un reflet passif de la base économique mais ont une dynamique propre qui, à certains moments, peut avoir un impact actif sur les rapports sociaux sous-jacents. En affirmant la conception matérialiste de l'histoire, Marx était obligé de « distinguer » entre « le bouleversement matériel des conditions économiques » et « les formes idéologiques au sein desquelles les hommes prennent conscience de ce conflit » parce que, jusqu'alors, la démarche historique qui prévalait avait été d'insister sur ces dernières au détriment de la première.

Quand on analyse les transformations idéologiques qui ont lieu dans une époque de révolution sociale, il est important de se rappeler que, tandis qu'elles sont en dernière instance déterminées par les conditions économiques de production, cela n'a pas lieu de façon mécanique , notamment parce qu'une telle époque n'est jamais marquée par une descente ou une déchéance pure mais par un conflit croissant entre des forces sociales contradictoires. Il est caractéristique de telles époques que l'ancienne idéologie dominante, correspondant de moins en moins à la réalité sociale changeante, tende à se décomposer et à laisser la place à de nouvelles visions du monde capables d'inspirer et de mobiliser les classes sociales opposées à l'ancien ordre. Dans le processus de décomposition, les anciennes idéologies - religieuse, philosophique, artistique - succombent fréquemment au pessimisme, au nihilisme, sont obsédées par la mort, tandis que les idéologies des classes montantes ou révoltées sont plus souvent optimistes, affirmant la vie, attendant l'aube d'un monde radicalement transformé.

Pour prendre un exemple : dans la période dynamique du système esclavagiste, la philosophie tendait, dans les limites de l'époque, à exprimer les efforts de l'humanité pour « se connaître soi-même » selon la formule immortelle de Socrate - pour saisir la véritable dynamique de la nature et de la société à travers la pensée rationnelle, sans l'intermédiaire du divin. Dans sa période de déclin, la philosophie elle-même tendait à reculer et à justifier le désespoir et l'irrationalité, comme chez les néoplatoniciens auxquels étaient liés les nombreux cultes du mystère qui fleurirent dans l'Empire plus tard.

Cette tendance ne peut être comprise de façon unilatérale cependant : dans les périodes de décadence, les anciennes religions et les anciennes philosophies étaient également confrontées à la montée de nouvelles classes révolutionnaires ou à la révolte des exploités, et celles-ci prenaient aussi, en règle générale, une forme religieuse. Ainsi dans la Rome antique, la religion chrétienne, quoique certainement influencée par les cultes ésotériques orientaux, commença comme un mouvement de protestation des dépossédés contre l'ordre dominant et, plus tard, en tant que puissance établie, fournit un cadre pour préserver beaucoup d'acquis de l'ancien monde. Cette dialectique entre l'ancien et le nouveau a constitué également une caractéristique des transformations idéologiques qui ont eu lieu pendant le déclin du féodalisme. D'une part, « la période de stagnation a vu la montée du mysticisme sous toutes ses formes. La forme intellectuelle avec le « Traité sur l'art de bien mourir» (Ars moriendi, 15e et 16e siècles) et, surtout, « L'imitation de Jésus Christ » (fin 14e début 15e). La forme émotionnelle avec ses grandes expressions de piété populaire fut exacerbée par l'influence d'éléments radicaux incontrôlés du clergé mendiant : les « flagellants » erraient dans les campagnes, se fouettant le corps sur les places de village, afin de frapper la sensibilité humaine et d'appeler les chrétiens au repentir. Ces manifestations donnèrent lieu à une imagerie d'un goût souvent douteux, comme les fontaines de sang qui symbolisaient le rédempteur. Très vite le mouvement atteignit l'hystérie et la hiérarchie ecclésiastique dut intervenir contre les fauteurs de trouble afin d'empêcher que leurs prêches ne développent le nombre de vagabonds... L'art macabre se développa... le texte sacré le plus apprécié des esprits les plus éclairés était l'Apocalypse. » (J. Favier, De Marco Polo à Christophe Colomb)

D'autre part, la fin du féodalisme vit aussi la montée de la bourgeoisie et de sa vision mondiale s'exprimer dans la floraison magnifique des arts et des sciences pendant la Renaissance. Et même des mouvements mystiques et millénaristes tels que celui des Anabaptistes, furent, comme le souligne Engels, souvent intimement liés aux aspirations communistes des classes exploitées. Ces mouvements ne pouvaient pas encore présenter une alternative historiquement viable à l'ancien système d'exploitation et leurs rêves millénaristes étaient plus souvent orientés vers un passé primitif que vers un futur avancé : néanmoins, ils jouèrent un rôle clé dans les processus qui entraînèrent la destruction de la hiérarchie médiévale décadente.

Dans une époque de décadence, le déclin culturel n'est jamais absolu : sur le plan artistique, par exemple, la stagnation des anciennes écoles peut aussi être contrecarrée par de nouvelles formes qui expriment avant tout la protestation des hommes contre un ordre de plus en plus inhumain. On peut dire la même chose de la morale. Si en dernière instance, la morale est une expression de la nature sociale de l'humanité et si les périodes de décadence sont des expressions de la panne des rapports sociaux, ceux-ci seront alors caractérisés généralement par une panne concomitante de la morale, par une tendance à l'effondrement des liens humains fondamentaux et par le triomphe des impulsions anti-sociales. La perversion et la prostitution du désir sexuel, le développement des meurtres gratuits, du vol et de la fraude et, par dessus tout, la mise sous le boisseau de l'ordre moral dans la guerre deviennent l'ordre du jour. Mais une fois encore, on ne peut regarder cela d'une façon mécanique et schématique selon laquelle les périodes d'ascendance seraient marquées par un comportement humain supérieur et celles de déclin par un plongeon soudain dans l'épouvante et la dépravation. Le fait que l'ancienne morale soit sapée et vole en éclats peut également exprimer la montée d'un nouveau système d'exploitation vis-à-vis duquel, en comparaison, l'ancien ordre peut sembler bienveillant comme le souligne Le Manifeste communiste à propos du capitalisme : «Partout où (la bourgeoisie) a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l'homme féodal à ses "supérieurs naturels", elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du "paiement au comptant". Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté du commerce. »

Et pourtant, dans la pensée de Marx et Engels, la compréhension de «la ruse de la raison» de Hegel était telle qu'ils furent capable de comprendre que ce «déclin» moral, cette marchandisation du monde, constituait en réalité une force de progrès qui permettait de se débarrasser de l'ordre féodal et statique, de le laisser derrière et d'ouvrir la voie à un ordre moral authentiquement humain qui se présentait devant.

Gerrard

 

1 Préface à l'Introduction à la Critique de l'économie politique, Marx 1859, voir la Revue internationale n°134

2 Voir la première partie de cet article.

3 Morgan, Ancient society.

4 Par exemple, les sociétés de chasseurs établies et déjà très hiérarchisées qui étaient capables de faire des stocks importants, les différentes formes semi-communistes de production agricole, les « empires de tribut » formés par des barbares semi-pastoraux comme les Huns et les Mongols, etc.

5 Dans les tribus australiennes lorsque le mode de vie traditionnel avait encore toute sa force, le chasseur qui rapportait du gibier ne gardait rien pour lui mais remettait immédiatement le produit à la communauté selon des structures complexes de parenté. Selon les travaux de l'anthropologue Alain Testart (Le communisme primitif, 1985), le terme de communisme primitif ne doit s ‘appliquer qu'aux australiens qu'il considère comme les derniers vestiges d'un rapport social qui était probablement généralisé à l'époque du paléolithique. C'est un sujet à débattre. Il est certain que même parmi les peuples de chasseurs-cueilleurs nomades, il existe de grandes différences dans la façon dont le produit social est distribué, mais toutes donnent priorité au maintien de la communauté et, comme Chris Knight le souligne dans son livre Blood relations, Menstruation and the Origins of Culture, 1991 [« les relations de sang, les menstruations et l'origine de la culture »], ce qu'il appelle le « droit sur sa proie » (c'est à dire les limites prescrites dans lesquelles le chasseur peut consumer son gibier) est extrêmement répandu chez les peuples chasseurs.

6 Il faut bien sûr garder à l'esprit que la dissolution des relations primitives ne constitua pas un événement unique et simultané mais qu'elle suivit différents rythmes dans les différentes parties de la planète ; c'est un processus qui a couvert des millénaires et qui atteint aujourd'hui ses derniers chapitres tragiques dans les régions les plus reculées du globe comme en Amazonie et à Bornéo.

 

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