Nous
entamons, avec cet article, le troisième volume de notre série
sur le communisme entreprise il y a presque 15 ans. Le deuxième
volume de la série se terminait (dans la Revue
internationale n°111) sur l'épuisement de la vague
révolutionnaire internationale qui avait ébranlé
le capitalisme mondial jusque dans ses fondations et, plus
particulièrement, par une description audacieuse de la culture
communiste du futur, esquissée par Trotsky dans ses travaux de
1924, Littérature et révolution. La
clarification de ses buts généraux constitue un élément
constant de la lutte du mouvement prolétarien. Au cours de
cette série, nous avons cherché à apporter notre
part dans cette lutte, non seulement en racontant à nouveau
son histoire - et c'est déjà très important
étant donné la terrible distorsion à laquelle
l'idéologie dominante soumet l'histoire réelle du
prolétariat - mais aussi en cherchant à explorer des
domaines nouveaux et depuis longtemps négligés, à
développer une compréhension plus profonde de
l'ensemble du projet communiste. Dans les prochains articles, nous
poursuivrons donc selon la ligne chronologique qu'a suivie la série
jusqu'ici, en étudiant en particulier les contributions sur
les problèmes de la période de transition qu'ont faites
les fractions communistes de gauche pendant la période de
contre-révolution qui a suivi cette défaite historique
de la classe ouvrière. Mais, avant de démarrer tout de
suite sur ces questions qui concernent les nouvelles élaborations
théoriques dans le mouvement ouvrier sur les problèmes
du communisme et de la période de transition à la
lumière de la première expérience de prise du
pouvoir par le prolétariat révolutionnaire, nous
pensons qu'il est utile et nécessaire de clarifier les buts et
la méthode de la série. D'une part, en revenant une
fois de plus au début : à la fois au début de la
série et au début du marxisme lui-même. D'autre
part, en récapitulant les principaux arguments développés
dans les deux premiers volumes de la série qui rendent compte
des apports et de la clarification qui ont eu lieu sur le contenu du
communisme avec le développement de l'expérience
historique du prolétariat. Cela nous fournira ainsi un solide
point de départ pour examiner les questions que les
révolutionnaires des années 1930 et 1940 ont posées
afin de poursuivre sur les conditions de la révolution
prolétarienne à notre époque.
Dans
ce n°123 de la Revue, nous examinerons en détail un
texte fondamental du jeune Marx : la lettre à Arnold Ruge 1
de septembre 1843,
un texte souvent cité mais rarement analysé en
profondeur. Il y a plus d'une raison pour revenir sur la lettre à
Ruge. Pour Marx comme pour la vision marxiste, il ne s’agit pas de
simplement lutter pour une nouvelle forme d’économie qui
remplacerait le capitalisme lorsque celui-ci atteint ses limites
historiques. Il ne s’agit pas non plus de militer pour la simple
émancipation de la classe ouvrière. Comme l’a dit
Engels plus tard, il s’agit pour l’ensemble de l’espèce
humaine de "passer du règne de la nécessité
au règne de la liberté", de libérer la
totalité des potentialités que l’homme porte en
lui-même et qui se sont trouvées contenues, bridées,
voire opprimées depuis la préhistoire d’abord du fait
du faible développement des forces productives et de la
civilisation ensuite de par l'existence de la société
de classes. La lettre à Ruge nous ouvre une voie dans cette
problématique, en insistant sur le fait que nous sommes à
la veille d'un réveil général de l'espèce
humaine. Et nous pourrions même aller plus loin : comme Marx
devait le défendre dans Les Manuscrits économiques
et philosophiques, dits Manuscrits de 1844, la
résurrection de l'homme est en même temps la
résurrection de la nature ; si l'homme devient conscient de
lui-même à travers le prolétariat, alors la
nature devient consciente d'elle-même à travers l'homme.
Il est certain que ce sont des questions qui nous mènent à
chercher à comprendre quelles sont les aspirations les plus
profondes de l'être humain.
Les
grandes lignes des réponses ne sont pas l'invention d'un
brillant penseur individuel, Marx, mais la synthèse théorique
des possibilités réelles présentes dans
l'histoire. La lettre à Ruge illustre très bien le
processus d'évolution de Marx du milieu philosophique au
mouvement communiste. Nous avons déjà traité de
cette question dans le deuxième article de la série
("Comment le prolétariat a gagné Marx au
communisme", dans la Revue internationale n°69) dans
lequel nous avons montré que la trajectoire politique de Marx
constitue elle-même une illustration de la position adoptée
dans Le Manifeste communiste : la vision des communistes n'est
pas l'invention d'idéologues individuels mais l'expression
théorique d'un mouvement vivant, le mouvement du prolétariat.
Nous avons montré en particulier comment l'implication de Marx
dans les associations ouvrières à Paris en 1844 a joué
un rôle décisif pour gagner celui-ci à un
mouvement communiste qui l'avait précédé et
était né indépendamment de lui. L'étude
de la lettre à Ruge et d'autres travaux de Marx avant son
arrivée à Paris montre clairement qu'il ne s'agissait
pas d'une "conversion" soudaine mais du point culminant
d'un processus qui était déjà en développement.
Mais cela ne change pas la thèse de base. Marx n'était
pas un philosophe solitaire qui concoctait des recettes pour l'avenir
dans la sécurité de sa cuisine ou de sa bibliothèque.
Il a évolué vers le communisme sous l'attraction d'une
classe révolutionnaire qui a su s'approprier et intégrer
l'ensemble des talents indubitables de Marx comme penseur dans la
lutte pour un monde nouveau. Et la lettre à Ruge, comme nous
le verrons, constitue déjà le début d'une
expression claire de cette réalité biographique à
travers une démarche théorique cohérente sur la
question de la conscience.
De
la critique de l'aliénation au matérialisme
historique
En
septembre 1843, Marx a passé une période de "vacances"
pendant plusieurs mois à Kreuznach, en partie du fait de la
lourde censure prussienne qui l'avait privé de la
responsabilité de publier Die Rheinische Zeitung (La
Gazette rhénane). Le journal avait été fermé
après avoir publié un certain nombre d'articles
"subversifs" dont l'article de Marx sur les souffrances des
vignerons de Moselle. Marx utilisa la liberté qui lui était
de ce fait accordée pour réfléchir et écrire.
Il traversait une période cruciale de son évolution,
celle de la transition entre un point de vue démocrate radical
et une position explicitement communiste qu'il allait déclarer
l'année suivante à Paris.
On a
beaucoup écrit sur le "jeune Marx", en particulier
sur ses travaux des années 1843-44. Certains des documents les
plus importants de cette période n'ont été
connus que bien après sa mort : les Manuscrits de 1844
notamment, qu'il écrivit à Paris, ne furent publiés
qu'en 1932.
De ce
fait, beaucoup des premiers travaux de Marx n'étaient pas
connus des marxistes eux-mêmes pendant une longue période
du mouvement ouvrier - y compris toute la période de la 2e
Internationale et de la formation de la 3e. Certaines
explorations des plus audacieuses contenues dans les Manuscrits de
1844 - des éléments-clés concernant le
concept d'aliénation ainsi que le contenu de l'expérience
humaine dans une société qui a dépassé
l'aliénation - n'ont pu être intégrés dans
l'évolution de la pensée marxiste pendant toute cette
période.
Ceci a
donné lieu à un certain nombre d'interprétations
idéologiques avec diverses gradations qui oscillent
généralement entre deux pôles. Un pôle est
personnifié par ce porte-parole de la forme la plus sénile
de l'intellectualisme stalinien, Louis Althusser, pour qui les
premiers écrits de Marx peuvent être relégués
à la catégorie de l'humanisme sentimental et de
l'inconscience de la jeunesse. Et c'est par "sagesse"
qu'ils auraient été mis plus tard au rancart par un
Marx scientifique mettant l'accent sur l'importance centrale des lois
objectives de l'économie. Ce qui, si on parvient à
passer du sublime charabia de la théorie althussérienne
à son application bien plus compréhensible dans le
monde de la politique, revient à se diriger non vers la fin de
l'aliénation mais vers le programme bien plus réalisable
du capitalisme d'Etat de la bureaucratie stalinienne. L'autre pôle
en est l'image miroir, celle d'un Marx stalinien pragmatique : c'est
l'idéologie qu'embrasse toute une congrégation de
catholiques, d'existentialistes et autres philosophes qui, eux aussi,
voient une continuité entre les derniers travaux de Marx et
les plans quinquennaux en URSS, mais qui nous chuchotent qu'il existe
un autre Marx, un Marx jeune, romantique et idéaliste, un Marx
qui offre une alternative à l'appauvrissement spirituel que
subit l'Occident matérialiste. Entre ces deux pôles
existent toutes sortes de théoriciens, – dont certains sont
proches de l'Ecole de Francfort 2
et des travaux de Lucio Colletti 3,
tandis que d'autres sont partiellement influencés par certains
aspects du communisme de gauche (par exemple, la publication Aufheben
en Grande-Bretagne) - qui ont utilisé le fait que la 2e
Internationale s'appuyait sur Engels plutôt que sur les
premiers écrits philosophiques de Marx pour creuser un fossé
infranchissable, pas tant entre le jeune et le vieux Marx qu’entre
Marx et Engels ou entre Marx et les 2e et 3e
Internationales. Dans les deux cas, les méchants de la pièce
trahiraient la pensée de Marx par une distorsion mécaniste
et positiviste.
Ces
mauvaises recettes sont saupoudrées de quelques vérités.
Il est vrai que la période de la 2e Internationale
en particulier a vu le mouvement ouvrier devenir de plus en plus
vulnérable à la pénétration de
l'idéologie dominante, et c'était le cas autant sur le
plan de la théorie générale (en philosophie, sur
le problème du progrès historique, sur les origines de
la conscience de classe) qu'au niveau de la pratique politique (comme
sur la question parlementaire, sur le programme minimum et le
programme maximum, etc.). Il est aussi possible que la non
connaissance des premiers écrits de Marx ait accentué
cette vulnérabilité, parfois par rapport aux problèmes
les plus fondamentaux. Engels, entre autres, n'a jamais nié
que Marx était le plus profond penseur des deux et, par
endroits, le travail théorique d'Engels aurait certainement pu
être plus approfondi s'il avait pleinement assimilé
certaines questions que Marx pose avec insistance dans ses premiers
travaux. Mais ce qui fait défaut à toutes ces démarches
qui établissent des oppositions, c'est le sens de la
continuité dans la pensée de Marx et de la continuité
du courant révolutionnaire qui, avec toutes ses faiblesses et
ses déficiences, s'est approprié la méthode
marxiste pour faire avancer la cause du communisme. Dans de
précédents articles de cette série, nous avons
combattu l'idée qu'il existait un fossé infranchissable
entre la 2e Internationale et le marxisme authentique,
avant ou après celle-ci (voir la Revue internationale
n°84, "La social-démocratie fait avancer la cause du
communisme") ; nous avons également répondu à
la tentative d'opposer Marx à Engels sur le plan philosophique
(voir "La transformation des rapports sociaux" dans la
Revue internationale n°85 qui rejette l'idée
avancée par Schmidt - et Colletti - selon laquelle le concept
de dialectique de la nature n'existerait pas chez Marx). Et, avec
Bordiga, nous insistions sur la continuité qui existe
fondamentalement entre Marx des Manuscrits de 1844 et Marx
auteur du Capital qui n'a pas abandonné son point de
vue de départ mais cherche à lui donner un fondement
solide et une base plus scientifique, avant tout en développant
la théorie du matérialisme historique et une étude
plus profonde de l'économie politique du capitalisme (voir la
Revue internationale n°75, "Le Capital et les
principes du communisme").
Un coup
d’œil aux travaux de Marx dans sa phase immédiatement
"pré-communiste" de 1843 confirme pleinement cette
façon d'aborder le problème. Durant la période
précédente, Marx s'était trouvé de plus
en plus confronté aux idées communistes. Par exemple,
lorsqu'il publiait encore Die Rheinische Zeitung, il avait
assisté dans les bureaux du journal de Cologne aux réunions
d'un cercle de discussion, animé par Moses Hess 4
qui s'était déjà déclaré en faveur
du communisme. Il est certain que Marx ne s'est jamais engagé
envers une cause à la légère. De même
qu'il avait longuement réfléchi avant de devenir un
disciple de Hegel, de même il refusa d'adopter les théories
communistes de façon superficielle et pensait que beaucoup des
formes existantes de communisme étaient grossières et
peu développées - se présentant comme des
abstractions dogmatiques, comme il l'écrit dans sa lettre de
septembre 1843 à Ruge. Dans une précédente
lettre à Ruge (novembre 1842), il écrivait : "(…)
je tenais pour déplacée, que dis-je, pour immorale,
l'introduction subreptice de dogmes communistes et socialistes, donc
d'une nouvelle conception de la vie, dans des compte-rendus de
théâtre, etc., qui n'ont rien à voir avec elle,
et que je désirais une discussion toute différente et
plus approfondie du communisme, si ce sujet devait venir en
discussion."
Le
dépassement de la séparation entre l'individu et
la communauté
Mais
un examen rapide des textes qu'il a écrits pendant cette
période montre que son évolution vers le communisme
avait déjà commencé. Si on prend le principal
texte qu'il a écrit pendant son séjour à
Kreuznach, la Critique de la philosophie du droit de Hegel, un
texte long et incomplet, difficile à lire, il montre que Marx
bataille avec la critique de Hegel que fait Feuerbach. Marx était
particulièrement influencé par la critique pertinente
avancée par Feurerbach aux spéculations idéalistes
de Hegel. Feuerbach mettait en évidence que c'est l'existence
qui produit la conscience et non l'inverse. Cette méthode
alimente la critique de l'Etat, considéré par Hegel
comme l'incarnation de l'Idée et non comme le reflet des
réalités les plus terrestres de la vie humaine. Les
prémisses d'une critique fondamentale de l'Etat en tant que
tel étaient déjà établies. Dans la
Critique de 1843, Marx considérait déjà
l'Etat - y compris l'Etat moderne avec ses députés -
comme une expression de l'aliénation de la société
humaine. Et bien que Marx comptât encore à l'époque
sur l'avènement du suffrage universel et d'une république
démocratique, il regardait dès le départ au-delà
de l'idéal d'un régime politique libéral ; en
effet, dans les formulations encore hybrides de la Critique,
Marx défend l'idée que le suffrage universel ou plutôt
la démocratie radicale annoncent le dépassement de
l'Etat et de la société civile (c'est-à-dire
bourgeoise). "Dans l'Etat politique abstrait, la réforme
du droit de vote est une dissolution de l'Etat, mais de même la
dissolution de la société civile."
De façon
embryonnaire se dessine déjà le but qui a animé
le mouvement marxiste dans toute son histoire : le dépérissement
de l'Etat.
Dans le
texte La question juive aussi, rédigé vers la
fin 1843, Marx regarde au-delà de la lutte pour l'abolition
des entraves féodales - il s'agissait, dans ce cas, des
restrictions des droits civils des Juifs dont Marx considérait
l'abolition comme un pas en avant, contrairement aux sophismes de
Bruno Bauer. Marx montre les limites inhérentes à la
notion même de droits civils qui ne signifient rien d'autre que
les droits du citoyen atomisé dans une société
d'individus en concurrence. Pour Marx, l'émancipation
politique - en d'autres termes les buts que se donne la révolution
bourgeoise qui était encore à accomplir dans une
Allemagne arriérée - ne devait pas être confondue
avec une émancipation sociale authentique qui permettrait à
l'humanité de s'affranchir de la domination de pouvoirs
politiques étrangers ainsi que de la tyrannie de l'échange.
Cela impliquait le dépassement de la séparation entre
l'individu et la communauté. Il n'utilise pas le terme de
communisme, mais les implications de son point de vue sont déjà
évidentes (voir "Marx et la question juive" dans la
Revue internationale n°114).
Pour
finir, dans son Introduction à la Critique de la
philosophie du droit de Hegel, un texte plus court mais bien plus
centré (rédigé fin 1843 ou début 1844),
les pas qu'accomplit Marx sont énormes - et cela prendrait un
article à lui seul pour leur rendre justice. Pour les résumer
aussi brièvement que possible, ils comportent deux volets :
d'abord, Marx y développe sa fameuse critique de la religion
qui va déjà bien au-delà des critiques
rationalistes bourgeoises des Lumières et établit que
la puissance de la religion provient de l'existence d'un ordre social
qui doit nier les besoins humains ; ensuite, pour la première
fois, le prolétariat y est identifié comme l'agent de
la révolution sociale : "(…) une classe avec des
chaînes radicales, une classe de la société
bourgeoise qui ne soit pas une classe de la société
bourgeoise, une classe qui soit la dissolution de toutes les classes,
(…) une sphère (…) qui ne puisse s'émanciper, sans
s'émanciper de toutes les autres sphères de la société
et sans, par conséquent, les émanciper toutes, qui
soit, en un mot, la perte complète de l'homme, et ne puisse
donc se reconquérir elle-même que par le regain complet
de l'homme."
L'émancipation
du prolétariat est indissociable de l'émancipation de
toute l'humanité : la classe ouvrière ne se libère
pas seule de l'exploitation ; elle ne s'établit pas
éternellement comme classe dominante ; elle agit en tant que
porteur et expression de tous les opprimés ; de même,
elle ne se contente pas de se débarrasser et de débarrasser
l'humanité du capitalisme, mais elle doit permettre à
l'humanité de surmonter le cauchemar que font peser sur elle
toutes les formes d'exploitation et d'oppression qui ont existé
auparavant.
Le
prolétariat, agent du changement révolutionnaire
Il
faut ajouter que ces deux derniers textes ainsi que la série
de "Lettres à Ruge" ont été publiés
dans l'unique édition des Deutsche-Französische
Jahrbücher (Les Annales franco-allemandes) en février
1844. Ce journal était le fruit de la collaboration de Marx
avec Ruge, Engels et d'autres 5.
Marx avait mis beaucoup d'espoirs dans cette entreprise dont il
espérait qu'elle pourrait remplacer les Deutsche Jahrbücher
(Annales allemandes), interdites, de Ruge et permettre de
développer des liens étroits entre révolutionnaires
français et allemands ; en fin de compte, aucun collaborateur
français ne répondit à ses espoirs et toutes les
contributions vinrent des Allemands. Il est très intéressant
de noter qu'en août-septembre 1843, Marx avait rédigé
un court projet de programme pour l'orientation de cette publication
:
"Les
articles de nos Annales seront écrites par des Allemands ou
des Français et traiteront :
1) des
hommes et des systèmes qui ont acquis une influence, utile ou
dangereuse, et des questions politiques d'actualité, qu'elles
concernent les constitutions, l'économie politique ou les
institutions publiques et morales.
2) Nous
publierons une revue de presse qui, par certains aspects, sera une
critique féroce de la servilité et de la bassesse que
montrent certaines publications, et qui attirera l'attention sur les
efforts valables manifestés par d'autres au nom de l'humanité
et de la liberté.
3) Nous
inclurons une revue de la littérature et des publications de
l'ancien régime en Allemagne qui décline et se détruit
lui-même et, pour finir, une revue des livres des deux nations
qui marquent le commencement et la poursuite de l'ère nouvelle
dans laquelle nous entrons."
De ce
document, nous pouvons souligner deux aspects. Le premier, c'est que
déjà à cette époque, la préoccupation
de Marx était militante ; rédiger un projet de
programme pour une publication, même bref et général,
c'est considérer cette publication comme l'expression d'une
action organisée. Cette dimension de la vie de Marx -
l'engagement dans une cause et la nécessité de
construire une organisation de révolutionnaires - constitue
une marque fondamentale de l'influence du prolétariat sur Marx
"l'homme et le combattant" - pour utiliser le titre de la
biographie de Marx par Nicolaïevski écrite en 1936.
Le
deuxième, c'est que lorsque Marx parle d'une "ère
nouvelle", il faut garder à l'esprit le fait que,
tandis qu'en Allemagne et dans une grande partie de l'Europe, l'ère
nouvelle signifiait le renversement du féodalisme et la
victoire de la bourgeoisie démocratique, l'engagement de Marx
et Engels envers le communisme au départ comportait une forte
tendance à combiner la révolution bourgeoise avec la
révolution prolétarienne et qu'ils pensaient que cette
dernière viendrait rapidement après la première.
C'est clair dans le fait que Marx voit le prolétariat comme
l'agent du changement révolutionnaire même dans
l'Allemagne arriérée et c'est encore plus clair dans la
démarche du Manifeste communiste comme dans la théorie
de la révolution permanente élaborée dans le
sillage des soulèvements de 1848. Si on applique cette vision
aux travaux de Marx en 1843 et 1844, on doit déduire que
lorsqu'il prévoyait une "ère nouvelle",
Marx fixait moins son regard sur une lutte purement transitoire vers
une république bourgeoise et bien plus sur la lutte qui devait
s'ensuivre pour une société réellement humaine
libérée de l'égoïsme et de l'exploitation
capitalistes. Ce qui a animé Marx pendant toute sa vie, c'est
avant tout la conviction qu'une telle société était
possible. Il devait plus tard reconnaître avec plus de lucidité
que la lutte immédiate pour un tel monde n'était pas
encore à l'ordre du jour de l'histoire et que l'humanité
devait encore passer par le calvaire du capitalisme pour que les
bases matérielles de la nouvelle société soient
établies. Il n'a cependant jamais dévié de son
inspiration initiale.
Le
marxisme n'est pas un système clos
Cela
n'a donc pas de sens d'établir une distinction rigide entre le
jeune et le vieux Marx. Les textes de 1843-44 constituent tous des
étapes décisives vers une vision communiste pleinement
développée du monde, avant même qu'il se soit
lui-même consciemment ou explicitement défini comme
communiste. De plus, la rapidité de l'évolution de Marx
pendant cette période est tout à fait remarquable.
Après avoir produit les textes déjà mentionnés,
il déménagea à Paris. Pendant l'été
1844, manifestement influencé par son implication directe dans
les associations ouvrières communistes de cette ville, Marx a
rédigé les Manuscrits économiques et
philosophiques (Manuscrits de 1844) dans lesquels il prit
parti pour le communisme ; fin août, il rencontre Engels qui
contribua à une compréhension bien plus directe du
fonctionnement du système capitaliste. Leur collaboration eut
un effet dynamisant sur le travail de Marx et, en 1845, avec les
"Thèses sur Feuerbach" et L'idéologie
allemande, il était capable de présenter l'essence
de la théorie matérialiste de l'histoire. Et comme le
marxisme, contrairement à ce que ses détracteurs
prétendent, n'est pas un système clos, ce processus en
évolution et en auto-développement devait continuer
jusqu'à la fin de la vie de Marx (voir par exemple l'article
de cette série sur "Marx de la maturité" dans
la Revue internationale n°81 qui rapporte comment Marx
s'est mis à apprendre le russe afin de traiter de la question
russe sur laquelle il a apporté des réponses
incomprises de certains de ses "disciples" les plus
rigides).
C'est à
la lumière de ce que nous venons de dire qu'il faut lire la
lettre de septembre 1843 que nous reproduisons entièrement
ci-dessous. Ce n'est pas par hasard si toute la série de
lettres a été publiée dans les
Deutsche-Französische Jahrbücher ; à l'époque
elles étaient déjà considérées
comme une contribution à l'élaboration d'un nouveau
programme ou, au moins, d'une nouvelle méthode politique ; la
dernière lettre est la plus "programmatique" de
toutes. Au cours des lettres, on peut suivre comment Marx décide
de quitter l'Allemagne où ses perspectives sont de plus en
plus précaires à la fois à cause de désaccords
familiaux et de tracasseries de la part des autorités. Dans la
lettre de septembre, Marx confesse qu'il est de plus en plus
difficile de respirer en Allemagne et pense aller en France - le pays
des révolutions où la pensée socialiste et
communiste se développait à profusion dans toutes
sortes de directions. Ruge, ancien éditeur des Deutsche
Jahrbücher interdites, était volontaire pour
participer à la création d'Annales franco-allemandes -
même si leurs points de vue allaient diverger lorsque Marx
adopta un point de vue explicitement communiste. Ruge avait fait part
auparavant à Marx de son sentiment de découragement à
la suite de son expérience avec la censure allemande et à
cause de l'atmosphère philistine qui prévalait en
Allemagne. Aussi, l'avant-dernière lettre de Marx à
Ruge (écrite à Cologne en mai 1843) est-elle dédiée
en partie à l'état d'esprit de Ruge et nous donne une
bonne vision de l'optimisme de Marx à l'époque : "Nous
devons pour notre part mettre le vieux monde en pleine lumière
et travailler positivement à la formation du nouveau. Plus les
événements propres à l'humanité pensante
nous laisseront du temps pour réfléchir et ceux propres
à l'humanité souffrante le temps pour nous rassembler,
plus achevé sera le produit qui fera son apparition dans le
monde et que notre époque porte présentement en son
sein".
La
lutte contre le dogmatisme
Quand
Marx écrit la lettre de septembre, le moral de Ruge est
remonté. Marx esquisse avec enthousiasme la démarche
politique qui doit sous-tendre l'entreprise qu'ils proposent. Pour
commencer, il insiste pour éviter les démarches
dogmatiques. Il faut se rappeler que c'était l'âge d'or
du socialisme utopique dont les diverses variantes se basaient,
presque toutes, sur des spéculations abstraites concernant la
façon de gérer une société nouvelle et
plus équitable, et avaient peu de rapport, sinon aucun, avec
les luttes concrètes qui se déroulaient dans le monde
alentour. Dans bien des cas, les utopistes manifestaient un mépris
dédaigneux à la fois pour les revendications de
l'opposition démocratique au féodalisme et pour les
revendications économiques immédiates de la classe
ouvrière naissante ; et pour faire aboutir le nouvel ordre
social, ils parvenaient rarement à avoir d' autre projet que
celui de mendier auprès de riches philanthropes bourgeois.
C'est pourquoi Marx rejette la plupart des types de socialisme qui
lui sont contemporains en les considérant comme des formes
dogmatiques qui affrontent le monde avec des schémas
pré-établis et qui jugent indignes de leur attention
les luttes politiques concrètes. En même temps, Marx
montre clairement qu'il connaît les différentes
tendances du mouvement communiste et qu'il considère certaines
d'entre elles - il mentionne Proudhon et Fourier 6
- dignes d' attention. Mais la clé de sa vision reste la
conviction qu'un monde nouveau ne peut venir du ciel mais sera le
résultat des luttes qui se déroulent dans le monde.
D'où le fameux passage : "Rien ne nous empêche
donc de prendre pour point d'application de notre critique la
critique de la politique, la prise de position en politique,
c'est-à-dire les luttes réelles, de l'identifier à
ces luttes. Nous ne nous présentons pas au monde en
doctrinaires avec un principe nouveau : voici la vérité,
à genoux devant elle ! Nous apportons au monde les principes
que le monde a lui-même développés en son sein.
Nous ne lui disons pas : laisse là tes combats, ce sont des
fadaises ; nous allons te crier le vrai mot d'ordre du combat. Nous
lui montrons simplement pourquoi il combat exactement, et la
conscience de lui-même est une chose qu'il devra
acquérir, qu'il le veuille ou non".
Au fond,
comme Lukacs le souligne dans son texte de 1920, "La conscience
de classe", c'est déjà une analyse matérialiste
: il ne s'agit pas d'apporter la conscience à quelque chose
d'inconscient - l'essence de l'idéalisme - mais de rendre
conscient un processus qui évolue déjà dans
cette direction, un processus conduit par une nécessité
matérielle qui contient aussi la nécessité de
devenir conscient de lui-même.
Il est
vrai que Marx parle en grande partie de la lutte pour l'émancipation
politique - pour l'achèvement de la révolution
bourgeoise, avant tout en Allemagne. L'insistance qu'il porte sur la
critique de la religion, sur la nécessité d'intervenir
dans les questions politiques du moment, concernant par exemple la
différence entre le système des grands propriétaires
et celui du gouvernement de représentants, le confirme, tout
comme l'idée selon laquelle il est possible que ces activités
critiques "intéressent pratiquementun grand
parti" - c'est-à-dire influencent la bourgeoisie
libérale. Mais n'oublions pas que Marx était à
la veille de concevoir le prolétariat comme l'agent de la
transformation sociale, conclusion qui devait vite être
appliquée à l'Allemagne féodale et aux pays plus
développés d'un point de vue capitaliste. De ce fait,
la méthode peut aussi être appliquée - et en fait
l'est plus spécifiquement - à la lutte prolétarienne
pour des revendications immédiates, qu'elles soient
économiques ou politiques. Ceci constitue en fait un profonde
anticipation de la lutte contre une vision sectaire du socialisme que
Bakounine allait incarner plus tard ; on peut aussi faire le lien
avec la formulation de L'idéologie allemande qui
définit le communisme comme "le mouvement réel
qui abolit l'état de choses existant", qui situe la
conscience révolutionnaire dans l'existence d'une classe
révolutionnaire et qui définit explicitement la
conscience communiste comme une émanation historique du
prolétariat exploité. La continuité avec les
"Thèses sur Feuerbach" - où il est dit que
les éducateurs doivent aussi être éduqués
- est aussi évidente. L'ensemble de ces travaux apporte un
avertissement de première heure à tous ceux qui plus
tard allaient se considérer comme les "sauveurs" du
prolétariat - tous ceux qui voient la conscience socialiste
apportée aux humbles ouvriers d'en bas depuis un lieu exalté
en haut.
Le
communisme en continuité de toute l'histoire de l'humanité
Les
derniers paragraphes résument la démarche de Marx
vis-à-vis de l'intervention politique, mais nous emmènent
aussi vers une réflexion plus profonde :
"Il
nous faut donc prendre pour devise : réforme de la conscience,
non par des dogmes, mais par l'analyse de la conscience mythifiée
et obscure à elle-même, qu'elle apparaisse sous une
forme religieuse ou politique. Il sera avéré alors que
le monde possède une chose d'abord et depuis longtemps en rêve
et que pour la posséder réellement, seule lui manque la
conscience claire. Il sera avéré qu'il ne s'agit pas
d'une solution de continuité profonde entre le présent
et le passé, mais de la réalisation des idées
du passé. Il sera avéré enfin que l'Humanité
ne commence pas un travail nouveau, mais qu'elle parachève
consciemment son travail ancien.
Nous
pouvons donc résumer d'un mot la tendance de notre journal :
prise de conscience, clarification opérée par le temps
présent sur ses propres luttes et ses propres aspirations.
C'est là un travail et pour le monde et pour nous. Il ne peut
être que l’œuvre de beaucoup de forces réunies. Il
s'agit de se confesser, rien de plus. Pour se faire remettre
ses péchés, l'Humanité n'a besoin que de les
appeler enfin par leur nom".
Dans le
très grand roman de George Eliot, dans la vie sociale anglaise
du milieu du 19e siècle, Middlemarch, il y a
un personnage qui s'appelle Casaubon, rat de bibliothèque
érudit, homme d'église indépendant qui dédie
sa vie à écrire un travail monumental et qui se veut
définitif intitulé The Key of All Mythologies (La
clé de toutes les mythologies).
Ce travail
ne sera jamais achevé et exprime symboliquement le divorce
entre la vie humaine réelle et les passions. Mais nous pouvons
aussi considérer cette histoire comme celle de l'érudition
bourgeoise en général. Dans sa phase d'ascendance, la
bourgeoisie a développé le goût des questions
universelles et la recherche de réponses universelles mais,
dans sa phase de décadence, elle a de plus en plus abandonné
cette recherche qui menait à la conclusion inconfortable selon
laquelle, en tant que classe, elle était destinée à
disparaître. L'échec de Casaubon est une anticipation de
l'impasse intellectuelle de la pensée bourgeoise.
Marx, au
contraire, en quelques brèves remarques, nous offre les débuts
d'une démarche qui donne vraiment la clé de toutes les
mythologies ; car de la même manière que, dans sa lettre
de septembre, Marx écrit que la religion est l’abrégé
des combats théoriques de l’humanité, nous pouvons
dire que la mythologie est l’abrégé de la vie
psychique de l’humanité depuis ses origines, de ses limites
comme de ses aspirations, et l’étude des mythes peut nous
éclaircir quant aux besoins qui les ont fait surgir.
David
McLellan, auteur d’une des meilleures biographies de Marx depuis
Mehring, commente que "la notion de salut à travers
une "réforme de la conscience" était
évidemment très idéaliste. Mais c'était
très typique de la philosophie allemande de l'époque"
(Karl Marx, His Life and Thought, 1973). Mais c'est certainement
une façon très statique de considérer cette
formulation de Marx. Si on prend en compte le fait que Marx voyait
déjà cette "réforme de la conscience"
comme le produit de luttes réelles, si on se rappelle que Marx
commençait déjà à voir le prolétariat
comme le porteur de cette conscience "réformée",
il est évident que Marx évoluait déjà
au-delà des dogmes de la philosophie allemande de l'époque.
Comme Lukacs l'a clairement montré plus tard dans les articles
du recueil Histoire et conscience de classe, le prolétariat,
première classe à être exploitée et
révolutionnaire à la fois, n'a pas besoin de
mystifications idéologiques. Sa conscience de classe est donc
pour la première fois une conscience claire et lucide qui
marque une rupture fondamentale avec toutes les formes d'idéologies
7.
La notion d'une conscience claire, intelligible à elle-même,
est intimement liée au mouvement de Marx vers le prolétariat.
Et c'est ce même mouvement qui devait permettre à Marx
et Engels d'élaborer la théorie matérialiste de
l'histoire qui reconnaissait que le communisme n'était plus un
"bel idéal" parce que le capitalisme avait créé
les prémisses matérielles d'une société
d'abondance. Les bases de cette compréhension allaient être
développées deux ans plus tard seulement, dans
L'idéologie allemande.
Le
prolétariat se considère comme le défenseur de
tout ce qui est humain
On
pourrait aussi reprocher aux formulations utilisées par Marx
dans la lettre de septembre d'être encore prisonnières
d'un cadre humaniste, d'une vision de l'humanité "au-dessus
de toutes les classes", mais comme on l'a montré, Marx
tendait déjà vers le mouvement prolétarien, et
il semble clair que les restes d'humanisme ne constituaient pas un
obstacle à l'adoption d'un point de vue de classe. A côté
de cela, il est non seulement autorisé mais nécessaire
de parler de l'humanité, de l'espèce comme une réalité
et non comme une abstraction si nous voulons comprendre la vraie
dimension du projet communiste. Car tout en étant la classe
communiste par excellence, le prolétariat ne commence pas pour
autant "une nouvelle oeuvre". Les Manuscrits de
1844, comme on l'a vu, posent clairement que le communisme se
base sur toute la richesse du passé de l'humanité ; de
même, ils défendent que "Le mouvement entier de
l'histoire est donc, d'une part, l'acte de procréation réel
de ce communisme - l'acte de naissance de son existence empirique -
et, d'autre part, il est pour sa conscience pensante, le mouvement
compris et connu de son devenir".
Le
communisme est donc l’œuvre de l'histoire et le communisme du
prolétariat constitue la clarification et la synthèse
de toutes les luttes passées contre la misère et
l'exploitation. C'est pourquoi Marx, entre autres, a désigné
Spartacus comme la figure historique qu'il admirait le plus. Si on
regarde encore plus loin en arrière, le communisme du futur,
retrouvera à un degré bien
supérieur l'unité dans laquelle l'humanité a
vécu pour la plus grande part de son existence historique et
qui prévalait dans les communautés tribales primitives,
avant l'avènement des divisions de classe et l'exploitation de
l'homme par l'homme. Le prolétariat se considère comme
le défenseur de tout ce qui est humain. Tout en dénonçant
férocement l'inhumanité de l'exploitation, il ne prêche
pas une attitude de haine envers des exploiteurs individuels, pas
plus qu'il ne considère avec mépris et supériorité
les autres classes et couches sociales opprimées, du passé
et du présent. La vision selon laquelle le communisme veut
dire la suppression de toute culture car, jusqu'ici, elle aurait
appartenu aux exploiteurs, a été vigoureusement
combattue comme du communisme "vulgaire" dans les
Manuscrits de 1844. Cette tradition négative a toujours
été un fléau pour le mouvement ouvrier, par
exemple dans certaines formes d'anarchisme qui trouvent leurs délices
à saccager et à détruire les symboles culturels
du passé ; et la décadence du capitalisme, en
particulier quand elle s’est trouvée combinée à
la contre-révolution stalinienne, a engendré des
caricatures encore plus hideuses telles que les campagnes maoïstes
contre Beethoven et autres artistes pendant la prétendue
"révolution culturelle". Mais des attitudes
simplistes et destructrices envers la culture du passé se sont
manifestées aussi pendant les jours héroïques de
la Révolution russe, lorsque les organes de répression,
comme la Tcheka notamment ont souvent exhibé une attitude dure
et vengeresse envers les "non prolétaires", parfois
quasiment considérés comme congénitalement
inférieurs à de "purs" prolétaires. La
reconnaissance marxiste du rôle historique de la classe
ouvrière n'a rien de commun avec ce genre "d'ouvriérisme",
avec l'adoration du prolétariat en toutes circonstances pas
plus qu’avec le philistinisme qui rejette toute la culture du vieux
monde (voir notamment l'article de cette série sur "Trotsky
et la culture prolétarienne" dans la Revue
internationale n°109). Le communisme du futur intégrera
tout ce qu'il y a de meilleur dans les tentatives culturelles et
morales de l'espèce humaine.
Amos
Lettre
de Marx à Arnold Ruge, septembre 1843
Kreuznach,
septembre 1843.
J’ai
le plaisir de voir que vous êtes résolu et qu’après
avoir tourné vos regards vers le passé, vous tendez vos
pensées vers l’avenir, vers une entreprise nouvelle. Donc
vous êtes à Paris, vieille École supérieure
de la philosophie -obsit omen ! (sans vouloir en cela voir un
mauvais présage) - et capitale du nouveau monde. Ce qui est
nécessaire finit toujours par se faire. En conséquence,
je ne doute pas que l’on vienne à bout de tous les
obstacles, dont je n’ignore pas qu’ils sont sérieux. Mais,
que l’entreprise soit menée ou non à bien, je serai
de toute façon à la fin de ce mois à Paris, car
avec l’air d’ici on attrape une mentalité d’esclave et
il n’y a absolument pas place en Allemagne pour une activité
libre.
En
Allemagne tout est réprimé par la force ; une véritable
anarchie de l’esprit, le règne de la bêtise incarnée
se sont abattus sur nous, et Zurich obéit en cela aux
consignes de Berlin. Il devient de plus en plus clair qu’il faut
chercher un nouveau point de rassemblement pour les têtes qui
pensent vraiment et les esprits vraiment libres. Je suis persuadé
que notre projet irait au-devant d’un besoin réel, et en fin
de compte il faut bien que les besoins réels trouvent une
satisfaction réelle. Je ne doute donc pas de la réussite
de l’entreprise, pour peu qu’on s’y mette avec sérieux.
Il semble
y avoir plus grave encore que les obstacles extérieurs : ce
sont les difficultés intérieures au mouvement.
Car si
personne n’a de doute sur le "d’où venons-nous ?",
il règne en revanche une confusion d’autant plus grande sur
le "où allons-nous ?". Non seulement une anarchie
générale fait rage parmi nos réformateurs
sociaux, mais chacun de nous devra bientôt s’avouer à
lui-même qu’il n’a aucune idée exacte de ce que
demain devra être. Au demeurant c’est là précisément
le mérite de la nouvelle orientation : à savoir que
nous n’anticipons pas sur le monde de demain par la pensée
dogmatique, mais qu’au contraire nous ne voulons trouver le monde
nouveau qu’au terme de la critique de l’ancien. Jusqu’ici, les
philosophes gardaient dans leur tiroir la solution de toutes les
énigmes, et ce brave imbécile de monde exotérique
8 n’avait
qu’à ouvrir tout grand le bec pour que les alouettes de la
Science absolue y tombent toutes rôties. La philosophie s’est
sécularisée et la preuve la plus frappante en est que
la conscience philosophique elle-même est impliquée
maintenant dans les déchirements de la lutte non pas seulement
de l’extérieur, mais aussi en son intérieur. Si
construire l’avenir et dresser des plans définitifs pour
l’éternité n’est pas notre affaire, ce que nous
avons à réaliser dans le présent n’en est que
plus évident; je veux dire la critique radicale de tout
l’ordre existant, radicale en ce sens qu’elle n’a pas peur
de ses propres résultats, pas plus que des conflits avec les
puissances établies.
C’est
pourquoi je ne suis pas d’avis que nous arborions un emblème
dogmatique. Au contraire, nous devons nous efforcer d’aider les
dogmatiques à voir clair dans leurs propres thèses.
C’est ainsi en particulier que le communisme est une
abstraction dogmatique, et je n’entends pas par là je ne
sais quel communisme imaginaire ou simplement possible, mais le
communisme réellement existant, tel que Cabet, Dézamy,
Weitling 9,
etc. l’enseignent. Ce communisme-là n’est lui-même
qu’une manifestation originale du principe de l’humanisme. Il
s’ensuit que suppression de la propriété privée
et communisme ne sont nullement synonymes et que, si le communisme a
vu s’opposer à lui d’autres doctrines socialistes, comme
celles de Fourier, Proudhon, etc., ce n’est pas par hasard, mais
nécessairement, parce que lui-même n’est qu’une
actualisation particulière et partielle du principe
socialiste.
Et le
principe socialiste dans son ensemble n’est à son tour que
l’une des faces que présente la réalité
de la véritable essence humaine. Nous devons nous occuper tout
autant de l’autre face, de l’existence théorique de
l’homme, autrement dit, faire de la religion, de la science, etc.,
l’objet de notre critique. De plus nous voulons agir sur nos
contemporains, et plus particulièrement sur nos contemporains
allemands. La question est : comment s’y prendre ? Deux ordres de
fait sont indéniables. La religion d’une part, la politique
de l’autre, sont les sujets qui sont au centre de l’intérêt
dans l’Allemagne d’aujourd’hui ; il nous faut les prendre comme
point de départ dans l’état où elles sont et
non pas leur opposer un système tout fait du genre du Voyage
en Icarie. La raison a toujours existé, mais pas toujours
sous sa forme raisonnable. On peut donc rattacher la critique à
toute forme de la conscience théorique et pratique et dégager,
des formes propres de la réalité existante, la
réalité véritable comme son Devoir-Être et
sa destination finale. En ce qui concerne la vie réelle même,
l’État politique, là même où il n’est
pas pénétré consciemment par les exigences
socialistes, renferme dans toutes ses formes modernes les exigences
de la raison. Et il ne s’en tient pas là. Il suppose partout
la raison réalisée, mais par là même sa
destination idéale entre en contradiction avec ses prémisses
réelles.
A partir
de ce conflit de l’État politique avec lui-même se
développe donc partout la vérité des rapports
sociaux. De même que la religion est l’abrégé
des combats théoriques de l’humanité, l’État
politique est l’abrégé de ses combats pratiques.
L’État politique est donc l’expression, sous sa forme
propre - sub specie rei publicœ [sous forme politique] - de
toutes les luttes, nécessités et vérités
sociales. Ce n’est donc nullement s’abaisser et porter atteinte à
la hauteur des principes que de faire des questions
spécifiquement politiques -par exemple la différence
entre le système des trois ordres et le système
représentatif- l’objet de la critique. Car cette question ne
fait qu’exprimer en termes de politique la différence
entre le règne de l’Homme et le règne de la propriété
privée. Donc non seulement la critique peut, mais elle doit
entrer dans ces questions politiques (qui dans l’idée des
socialistes vulgaires sont bien au-dessous d’elle). En démontrant
la supériorité du système représentatif
sur le système des ordres, elle intéresse
pratiquement un grand parti dans la Nation. En élevant le
système représentatif de sa forme politique jusqu’à
sa forme généralisée et en dégageant la
signification véritable qu’il renferme, elle oblige du même
coup ce parti à aller au-delà de lui-même, car
triompher reviendrait pour lui à se supprimer.
Rien ne
nous empêche donc de prendre pour point d’application de
notre critique la critique de la politique, la prise de position en
politique, c’est-à-dire les luttes réelles, de
l’identifier à ces luttes. Nous ne nous présentons
pas au monde en doctrinaires avec un principe nouveau : voici la
vérité, à genoux devant elle ! Nous apportons au
monde les principes que le monde a lui même développés
dans son sein. Nous ne lui disons pas : laisse là tes combats,
ce sont des fadaises ; nous allons te crier le vrai mot d’ordre du
combat. Nous lui montrons seulement pourquoi il combat
exactement, et la conscience de lui-même est une chose qu’il
devra acquérir, qu’il le veuille ou non.
La réforme
de la conscience consiste simplement à donner au monde
la conscience de lui-même, à le tirer du sommeil où
il rêve de lui-même, à lui expliquer ses
propres actes. Tout ce que nous visons ne peut rien être
d’autre que de réduire, comme Feuerbach l’a déjà
fait avec sa critique de la religion, les questions religieuses et
politiques à leur forme humaine consciente d’elle-même.
Il nous
faut donc prendre pour devise : réforme de la conscience, non
par des dogmes, mais par l’analyse de la conscience mythifiée
et obscure à elle-même, qu’elle apparaisse sous une
forme religieuse ou politique. Il sera avéré alors que
le monde possède une chose d’abord et depuis longtemps en
rêve et que pour la posséder réellement seule lui
manque la conscience claire. Il sera avéré qu’il ne
s’agit pas d’une solution de continuité profonde entre le
présent et le passé, mais de la réalisation
des idées du passé. Il sera avéré enfin
que l’Humanité ne commence pas un travail nouveau,
mais qu’elle parachève consciemment son travail ancien.
Nous
pouvons donc résumer d’un mot la tendance de notre journal :
prise de conscience, clarification opérée par le temps
présent sur ses propres luttes et ses propres aspirations.
C’est là un travail et pour le monde et pour nous. Il ne
peut être que l’oeuvre de beaucoup de forces réunies.
Il s’agit de se confesser, rien de plus. Pour se faire
remettre ses péchés, l’Humanité n’a besoin
que de les appeler enfin par leur nom.
Karl
Marx
1
Arnold Ruge (1802-1880) : jeune hégélien de gauche,
collabora avec Marx aux Deutsche-Französische Jahrbücher
puis rompit avec lui. En 1866, il devint bismackien.
2
L'Ecole de Francfort a été fondée en 1923. Elle
avait au départ comme objectif d'étudier les phénomènes
sociaux. Plus qu'un institut de recherche sociale, elle est devenue,
après la guerre, l'expression d'un courant de pensée
d'intellectuels (Marcuse, Adorno, Horkheimer, Pollock, Grossmann,
etc.) se réclamant d'une pensée "marxienne".
3
Lucio Colletti (1924-2001) : philosophe italien qui a établi
une filiation de Marx avec Kant (et non avec Hegel). Auteur de
plusieurs écrits dont Le marxisme et Hegel et une
Introduction aux premiers écrits de Marx. Membre du PC
d'Italie, il s'est rapproché de la social-démocratie
pour finir sa carrière politique comme député du
gouvernement Berlusconi.
4
Moses Hess (1812-1875) : jeune hégélien, cofondateur et
collaborateur de la Rheinische Zeitung. Fondateur du
"socialisme vrai" dans les années 1840.
5
En plus des textes mentionnés, les Deutsche-Französische
Jahrbücher contenaient aussi la lettre de Marx à
l'éditeur de la Allgemeine Zeitung d'Augsburg, (La
Gazette universelle), deux articles d'Engels : "Esquisse
d'une Critique de l'économie politique" et une revue de
presse par Thomas Carlyle "Passé et présent".
Marx avait écrit en octobre 1843 à Feuerbach dans
l'espoir qu'il participe à la revue, mais apparemment
Feuerbach n'était pas prêt à passer du terrain de
la théorie à celui de l'action politique.
6
Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) : économiste français.
Marx a fait dans son ouvrage, Misère de la philosophie,
une critique de ses doctrines économiques. Charles Fourier
(1772-1837) : socialiste utopiste français qui a exercé
une influence considérable sur le développement des
idées socialistes.
7
Ce n'est pas par hasard si, dans ces articles, Lukacs a aussi été
un des premiers - bien qu'il ne connût pas les Manuscrits de
1844 à l'époque - à revenir sur la question
de l'aliénation qu'il a étudiée à travers
le concept de réification.
8
C’est-à-dire les non-initiés, par opposition à
l’ésotérisme des philosophes.
9
Wilhelm Weitling : (1808-1871) : ouvrier tailleur, leader des débuts
du mouvement ouvrier allemand et qui prônait le communisme
égalitaire. Théodore Dézamy (1803-1850) : un des
premiers théoriciens du communisme. Etienne Cabet (1788-1856)
: communiste utopique français, auteur du Voyage en Icarie.
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