Débat avec le BIPR : La vision marxiste et la vision opportuniste dans la politique de la construction du parti (II)

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1- En premier lieu, une question de méthode dans la discussion

Dans notre dernier article, ‘‘nous nous sommes efforcés de répondre à la thèse du BIPR selon laquelle des organisations comme la notre seraient « étrangères à la méthode et aux perspectives de travail qui conduiront à l'agrégation du futur parti révolutionnaire ». Pour ce faire, nous avons pris en considération les deux niveaux auxquels se pose le problème de l'organisation : 1) comment concevoir la future Internationale, 2) quelle politique mener pour la construction de l'organisation et le regroupement des révolutionnaires ; et sur les deux niveaux, nous avons démontré que c'est le BIPR, et non le CCI, qui sort de la tradition de la Gauche communiste italienne et internationale. En fait, l'éclectisme qui guide le BIPR dans sa politique de regroupement ressemble plus à celui d'un Trotsky aux prises avec l'édification de sa quatrième Internationale ; la vision du CCI est en revanche celle de la Fraction italienne qui a toujours combattu pour qu'un regroupement se fasse dans la clarté et sur la base duquel puissent être gagnés les éléments du centre, les hésitants.’’

Ces conclusions que nous avons tirées à la fin d'un article qui fait bien 7 pages, ne sont cependant pas le fruit d'élucubrations privées de tout bon sens mais elles sont l'expression d'un effort accompli en défense d'une méthode de travail qui est la notre et d'une critique ferme mais fraternelle à l'égard d'un groupe politique que nous considérons, sans aucun doute, comme étant du même côté que nous des frontières de classe. Pour faire cela, nos arguments critiques dans les débats avec le BIPR ont toujours comme point de départ les textes du BIPR eux mêmes - que nous nous efforçons dans la mesure du possible, de reproduire dans nos articles - et sont fondés sur une confrontation avec la tradition commune de la Gauche communiste afin de vérifier la validité de telle ou telle hypothèse dans le difficile travail de construction de l'avant-garde révolutionnaire.

En réponse, Battaglia Comunista (BC), une des composantes politiques du BIPR, a publié un article 1 qui pose plus d'un problème. En fait l'article est une réponse au CCI, qui pourtant n'est cité que quand c'est extrêmement nécessaire. L'ensemble de l'article est superficiel et dépourvu de citations de nos positions lesquelles sont, au contraire, synthétisées par BC qui en reproduit certaines de façon clairement déformées (nous voulons bien croire que cela relève d'une incompréhension de celles-ci et non d'une manifestation de mauvaise foi).

En fin de compte, il apparaît clairement, à travers cet article, que BC cherche plus à faire "des effets de style" pour s'attirer les sympathies des lecteurs qu'à poser ouvertement les questions sur le tapis et à les affronter. Mais surtout, il semble que BC refuse de se placer sur le seul terrain de confrontation possible, terrain sur lequel était construite notre réponse, celui de la méthode historique.

Symptomatique de cette attitude est le jugement qui est porté sur notre article qui, selon BC, exprimerait de "l'aigreur" et dans lequel il y aurait de la "biliosité et des calomnies" 2. Nous pensons que cette attitude de BC confirme pleinement la critique d'opportunisme que nous avons adressée au BIPR dans 1’article précédent dans la mesure où, historiquement, l'opportunisme a toujours cherché à éviter les débats politiques sérieux parce qu'ils sont évidemment révélateurs de ses propres travers. Naturellement, pour notre part, nous ne pouvons que renvoyer les lecteurs à notre article précédent pour mesurer à quel point cette position de BC est fausse sinon de mauvaise foi3. Nous ne voulons cependant pas suivre BC dans cette direction et nous disperser dans des polémiques stériles et sans fin. Nous chercherons donc, dans ce nouvel article, à fournir des éléments supplémentaires concernant la question de la construction de l'organisation des révolutionnaires à travers :

1 - une réponse à l'argumentation développée, sur ce plan, par BC dans son article ;

2 - une réponse aux critiques du BIPR sur notre prétendu idéalisme qui serait la cause de notre incapacité et de notre inadéquation à constituer une force digne de participer à la construction du parti mondial.

2. Encore sur la construction du parti

La seconde partie de l'article de BC cherche à défendre sa propre politique opportuniste de construction du parti international en opposition à notre façon de travailler. Rappelons donc les éléments essentiels que nous avons développés auparavant en réponse à la critique que nous fait le BIPR sur comment créer les sections nationales d'une organisation internationale. Le BIPR écrit :

‘‘Nous rejetons par principe et sur la base de différentes résolutions de nos congrès, l'hypothèse de la création de sections nationales par bourgeonnement d'une organisation préexistante, serait-elle même la nôtre. On ne construit pas une section nationale du parti international du prolétariat en créant dans un pays de façon plus ou moins artificielle un centre de rédaction de publications rédigées ailleurs et de toute façon sans liens avec les réelles batailles politiques et sociales dans le pays lui-même.’’ (souligné par nous)4.

Ce à quoi nous avons répondu comme suit :

‘‘Naturellement, notre stratégie de regroupement international est volontairement ridiculisée quand il est parlé de « bourgeonnement d'une organisation préexistante », de création « dans un pays de façon plus ou moins artificielle, d'un centre de rédaction de publications rédigées ailleurs », de façon à induire automatiquement chez le lecteur un sentiment de rejet vis-à-vis de la stratégie du CCI. ’’

‘‘(...) Selon le BIPR, s'il surgit un nouveau groupe de camarades, disons au Canada, qui se rapproche des positions internationalistes, ce groupe peut bénéficier de la contribution critique fraternelle, même polémique, mais il doit grandir et se développer à partir du contexte politique de son propre pays « en lien avec les réelles batailles politiques et sociales dans le pays lui même ». Ce qui veut dire que, pour le BIPR, le contexte actuel et local d'un pays particulier est plus important que le cadre international et historique donné par l'expérience du mouvement ouvrier. Quelle est en revanche notre stratégie de construction de l'organisation au niveau international (...) ? Qu'il y ait 1 ou 100 candidats à militer dans un nouveau pays, notre stratégie n'est pas de créer un groupe local qui doit évoluer sur place, « en lien avec les réelles batailles politiques et sociales du pays lui même », mais d'intégrer rapidement ces nouveaux militants dans le travail international d'organisation au sein duquel, de façon centrale, il y a l'intervention dans le pays des camarades qui s’y trouvent. C'est pour cela que, même avec de faibles forces, notre organisation cherche à être présente rapidement avec une publication locale sous la responsabilité du nouveau groupe de camarades parce que celle-ci, nous en sommes sûrs, représente le moyen le plus direct et le plus efficace pour, d'une part élargir notre influence et, d'autre part, procéder directement à la construction de l'organisation révolutionnaire. Qu'est ce qui est artificiel là dedans et pourquoi parler de bourgeonnement d'organisations préexistantes ? Cela reste encore à expliquer.’’

Ce qui est vraiment surprenant, c’est que, face à nos arguments, BC ne réussit pas à opposer le moindre argument politique sinon... qu'elle n'y croit pas. Voilà en effet sa position :

‘‘On peut penser à une « expansion » multinationale des organisations les plus fortes et les plus représentatives ? Non.

Parce que la politique révolutionnaire est une chose sérieuse : on ne peut pas penser qu'une « section » de quelques camarades dans un pays différent de celui de la section « mère » puisse constituer concrètement un élément de véritable organisation. (et pourquoi pas ? ndr.)

Il faut avoir le courage de reconnaître les difficultés à faire fonctionner réellement une organisation à l'échelle nationale ; la coordination elle-même d'une « campagne » à l'échelle nationale n’est pas toujours complète ; la distribution de la presse dans nos conditions organisationnelles de « petit nombre » se ressent de n'importe quelle petite variation de la disponibilité des militants, et nous pourrons avancer avec les éléments concrets de l'organisation.’’

Voilà donc la vérité ! BC ne croit pas à la possibilité de mettre sur pied aujourd'hui une organisation internationale simplement parce qu'elle-même n'est pas capable de gérer une organisation comme la sienne au niveau national ! Mais ce n'est pas parce que BC n'y arrive pas que cela veut dire que cela ne peut pas se faire. L'existence du CCI est un démenti criant de cette argumentation. BC parle de la difficulté de diffuser la presse au niveau national, mais elle ne voit pas - ce n'est qu'un exemple - que la presse en langue anglaise et espagnole du CCI (en particulier la Revue Internationale) est diffusée dans une vingtaine de pays du monde où il n'a pas forcément de section. Elle ne voit pas non plus que notre organisation est capable, et elle l'a démontré toutes les fois que nécessaire, de distribuer au même moment le même tract dans tous les pays où elle est présente et même au-delà. Encore une fois, BC ne voit pas une réalité qu'elle a sous les yeux qui montre que le CCI est vraiment une organisation unitaire qui agit, pense, travaille, intervient comme un seul corps politique, comme une même organisation internationale, quelle que soit la taille de la section existant dans tel ou tel pays.

Tout cela donne une idée de la valeur de l'argumentation de BC selon laquelle ‘‘il faut le courage de reconnaître les difficultés à faire fonctionner réellement une organisation’’, une argumentation qui n'existe que pour nier la possibilité de construire dès aujourd'hui une organisation internationale, une argumentation totalement dépourvue de base scientifique.

Mais il y a plus dans l'article de BC. Il y émerge en effet une autre idée malsaine sur la façon dont doit se développer une organisation révolutionnaire dans un pays :

‘‘De plus, une mini section parachutée dans un pays, n 'a pas la possibilité de s'implanter sur la scène politique de ce pays, ce qu’a par contre une organisation - là peu importe qu 'elle soit petite - qui est issue de cette scène politique, en s'orientant vers des positions révolutionnaires. (...) Ceux qui ne comprennent pas ou font semblant de ne pas comprendre, que l'identité politique ne suffit pas pour faire une organisation, ou bien n’ont pas le sens de l'organisation, ou bien sont tellement privés d'expérience organisationnelle qu’ils pensent que la question est hors sujet. (...) On ne se rend capable d'accomplir ces tâches que si on développe la tâche primordiale maintenant de s'enraciner, même si c'est de façon forcément limitée aujourd'hui, dans la classe.’’ 5

Honnêtement, le sens de ce passage nous inquiète. Ce qui ressort de ce qu'expose BC, c'est qu'il vaut mieux avoir un groupe ‘‘qui est issu de la scène politique (de l'endroit, ndr), en s'orientant vers des positions révolutionnaires’’, peu importe son degré de confusion au départ, qu'avoir au même endroit ‘‘une mini section parachutée’’.

Mais les véritables ‘‘racines’’ d'une organisation dans la classe ne se jugent pas au fait que ses positions sont momentanément plus ‘‘populaires’’ parmi les ouvriers. C'est là une approche immédiatiste et opportuniste. L’enracinement véritable se juge à une échelle historique (concernant l'expérience passée de la classe et aussi son devenir). Le principal critère de ‘‘l’enracinement’’ est la clarté programmatique et des analyses qui permettent à une organisation :

  • d'apporter une véritable contribution face aux confusions qui peuvent exister parmi les ouvriers ;

  • de se construire de façon solide pour 1’avenir.

C’est là tout le débat entre Lénine et les mencheviks, lesquels voulaient avoir une influence plus grande en ouvrant les portes du parti aux éléments confus et hésitants. C'est aussi, dans les années 1920, le débat entre la Gauche italienne et la majorité de l'IC concernant la constitution des PC (sur des bases "étroites" suivant la conception de la Gauche ou "larges" suivant celle de l'IC), sachant justement que l'IC cherchait à avoir un "enracinement" dans les masses ouvrières le plus rapidement possible. Même chose concernant la position de la Fraction face à celle des trotskistes dans les années 1930. L'enracinement de l'organisation dans la classe ne doit jamais se faire en soldant les principes et en atténuant leur tranchant. C'est un des grands enseignements du combat de la Gauche que le BIPR oublie aujourd'hui, comme le PC Internationaliste 1’avait déjà oublié en 1945.

En fait, l'inconsistance de l'argumentation de BC tient au fait que ce groupe se refuse obstinément à répondre à deux questions de fond, questions que nous avions posées dans notre dernier article :

  1. Est-ce que BC considère que la position sur la construction de l'organisation exprimée par le mouvement ouvrier dans le passé, et particulièrement par la Gauche, est erronée et pourquoi ?

  2. Si elle ne le pense pas, estime-t-elle alors que la phase historique actuelle soit radicalement différente de celle du temps de Lénine et de Bilan (comme il existait une différence de fond entre la période ascendante et la période de décadence du capitalisme) et qu'elle exige donc un type d'organisation différent ? Et si c’est oui, pourquoi ?

Nous attendons encore une réponse !


3. A propos de notre prétendu idéalisme

On sait que BC nous accuse d'être idéalistes et d'avoir une analyse de l'actualité conforme à cette vision. Récemment, au cours d'une réunion publique tenue par Battaglia Comunista à Naples, suite à une demande d'explications à propos de notre prétendu idéalisme, BC a répondu ainsi :

‘‘II y a trois points qui caractérisent l'idéalisme du CCI.

Le premier, c’est le concept de décadence : c’est un concept que nous utilisons nous aussi ; mais il n’est pas possible d'expliquer le concept économique de décadence en se fondant uniquement sur des facteurs sociologiques. Le problème est qu’on peut expliquer la décadence si on part de la chute tendancielle du taux de profit. Nous, nous disons que le capitalisme subit la décadence non parce qu’il y a la crise (des crises cycliques, il y en a toujours eu) mais parce que celle-ci est une crise particulièrement grave. Nous disons que le CCI est idéaliste parce que le concept de décadence est abstrait, idéaliste.

Le deuxième point concerne l'analyse de l'impérialisme : quand il y avait l'URSS, nous étions habitués à voir l'impérialisme avec deux visages, l’URSS et les Etats-Unis. Un des deux pôles impérialistes ayant disparu, l'autre domine sur le plan militaire, économique, etc. Il y a cependant au sein de cette nouvelle situation une tentative de regroupement impérialiste en Europe. Comment le CCI peut-il maintenant expliquer cette nouvelle phase en ne parlant que du chaos ? Le CCI confond les aspirations conscientes à prédominer sur la scène impérialiste avec le chaos.

La troisième raison concerne la question de la conscience, et c’est la chose la plus importante. Nous avons entendu des choses incroyables, du style que la classe ouvrière a un niveau de conscience tel qu’il a pu empêcher la 3ème Guerre mondiale.’’

Nous imaginions qu'avec cette critique sur l'idéalisme, BC voulait porter à notre organisation l'accusation de ne pas être partie prenante des problèmes réels et de s'adonner à des fantaisies. Ce que nous comprenons au contraire, comme nous chercherons à le démontrer, c'est que cette critique de BC est fondée sur une compréhension mauvaise et peu profonde de nos analyses politiques qui ne se justifie que par le désir irrépressible de vouloir se démarquer de notre organisation. Essayons donc de donner quelques éléments de réponse, même si évidemment nous ne pouvons faire ici de grands développements sur des thèmes aussi vastes.

La décadence du capitalisme : c'est vrai que 1’analyse du CCI est différente de celle de BC ; mais il est complètement faux que, pour nous, le "concept économique de décadence" s'explique "en se fondant uniquement sur des facteurs sociologiques". Les camarades de BC savent bien que, tandis que leur position a pour point de départ la baisse tendancielle du taux de profit, le CCI se réfère aux apports théoriques successifs de Luxemburg6 sur la saturation des marchés et la quasi disparition des marchés extra-capitalistes, ce qui n'exclut pas toutefois la variable de la baisse tendancielle du taux de profit. Notre position a donc, elle aussi, une base économique et certainement pas sociologique. De toute façon, au-delà des deux explications économiques différentes, l'aspect fondamental est que les deux analyses conduisent à la même vision historique qui est celle de la décadence du capitalisme sur laquelle nous sommes complètement d'accord. Alors, où est l'idéalisme ?

Impérialisme et chaos : sur cette question effectivement, si le CCI défendait la position que BC lui prête, il ne serait pas très crédible. Pour nous le chaos guerrier n'est pas un phénomène en soi mais justement la conséquence de la disparition des deux blocs impérialistes après 1989 et de la perte de la discipline interne que leur existence impliquait, discipline qui, au moment de la guerre froide, avait somme toute garanti, malgré les dangers de guerre mondiale, une certaine "pacification" au sein de chaque bloc et sur la scène internationale elle-même.

Selon BC, "le CCI confond les aspirations conscientes à prédominer sur la scène impérialiste avec le chaos". Pas du tout ! Le CCI, justement à partir des aspirations conscientes de chacun à faire prévaloir ses intérêts impérialistes sur la scène mondiale, non seulement des grandes puissances mais aussi des pays plus petits, voit dans la situation actuelle une tendance conflictuelle toujours plus étendue et pluridirectionnelle, une tendance de chacun à s’affronter à tous les autres, alors que n'existent plus, ou du moins n’existent pas encore pour le moment (et il semble exclu d'en voir la formation à court terme) de nouveaux blocs impérialistes qui puissent rassembler et orienter dans une seule direction les velléités impérialistes de chaque pays 7.

Dans cette nouvelle situation, la discipline dont nous parlions plus haut s'amenuisant, chaque pays se lance dans des aventures impérialistes en s'affrontant toujours plus aux autres, d'où le chaos, c'est-à-dire une situation sans contrôle ni discipline mais dont la dynamique fondamentale est très claire. Notre position est-elle tellement folle et... idéaliste ?

Enfin, sur la classe ouvrière qui a empêché la guerre : encore une fois, répétons que lorsque nous affirmons que la reprise historique de la lutte de classe qui a commencé en 1968 a empêché la bourgeoisie d'aller vers l'aboutissement de la crise du capital, c'est-à-dire vers la troisième guerre mondiale, nous ne voulons absolument pas affirmer que la classe ouvrière, étant consciente du péril de guerre, s'oppose consciemment à ce péril. S’il en avait été ainsi, nous serions certainement dans une phase pré-révolutionnaire ; et de toute évidence, ce n'est pas le cas. Ce que nous voulons dire, en revanche, c'est que la reprise historique a rendu la classe beaucoup moins manipulable par la bourgeoisie que dans les années 1940 et 1950. C'est ce manque de possibilité de disposer complètement du prolétariat qui pose des problèmes à la classe dominante et lui déconseille de se lancer dans un conflit impérialiste généralisé.

En effet, dans la période présente, même si la combativité et la conscience de la classe sont d'un faible niveau, la bourgeoisie n'a pas la capacité d'embrigader les ouvriers des pays avancés derrière les drapeaux guerriers (que ce soit la nation, l'antifascisme ou l'anti-impérialisme, etc.). Pour faire la guerre, il ne suffit pas d'avoir des ouvriers peu combatifs, il faut des ouvriers qui soient prêts à risquer leur vie pour un des idéaux de la bourgeoisie.

Le BIPR, qui joue aujourd'hui le rôle de donneur de leçons, de celui qui sait tout, a eu (et a) des difficultés notables pour analyser la situation internationale. Par exemple, quand il y a eu la chute du bloc de l'Est, BC au début n'avait pas, pour le moins, les idées très claires et attribuait "l'écroulement" à un processus qui aurait été piloté par Gorbatchev pour redistribuer les cartes entre les blocs et essayer de marquer des points face à l'impérialisme américain :

"Ce qui finit, ou qui est déjà fini, ce sont les équilibres de Yalta. Les cartes sont en train d'être redistribuées sur le scénario d'une crise qui, si elle frappe dramatiquement l'aire du rouble, n’a certainement pas fini de se développer dans l'aire du dollar (...). Gorbatchev joue habilement sur les deux tableaux de l'Europe et des tractations avec l'autre superpuissance. La marche vers un rapprochement entre Europe de l'Est et de l'Ouest n’est pas un phénomène qui contribue à la tranquillité des USA et Gorby le sait." (tiré de "Les cartes se redistribuent entre les blocs : les illusions sur le socialisme réel s'écroulent", Battaglia Comunista, n° 12, décembre 1989)8. BC a aussi, en cette même occasion, parlé de l'ouverture de nouveaux marchés dans les pays de l'Est qui pourraient donner une bouffée d'oxygène aux pays occidentaux : "L'effondrement des marchés de la périphérie du capitalisme, par exemple l'Amérique Latine, a créé de nouveaux problèmes d'insolvabilité pour la rémunération du capital... Les nouvelles opportunités ouvertes en Europe de l'Est pourraient représenter une soupape de sécurité par rapport au besoin d'investissement... Si ce large processus de collaboration Est-Ouest se concrétise, ce serait une bouffée d'oxygène pour le capital international." 9.

Quand la bourgeoisie roumaine, au début de 1990, décide de se débarrasser du dictateur Ceaucescu, en recourant à une mise en scène incroyable pour attiser chez les gens la soif de démocratie - la plus efficace des dictatures de la bourgeoisie - BC en est arrivée à parler de la Roumanie comme d'un pays où étaient présentes "toutes les conditions objectives et presque toutes les conditions subjectives pour que l'insurrection puisse se poursuivre en véritable révolution sociale, mais l'absence d'une force authentiquement de classe a laissé le champ libre aux forces qui sont pour le maintien des rapports de production bourgeois." (Battaglia Comunista, n° 1, janvier 1990).

Enfin, que dire de l'article écrit par des sympathisants de Colombie et publié par BC en première page de son journal ? Article dans lequel la situation dans ce pays est présentée comme quasi-insurrectionnelle et cela sans le moindre commentaire ou critique de la part de BC :

"Dans les dernières années, les mouvements sociaux en Colombie (...) ont acquis une radicalité et une amplitude particulières. (...) Aujourd'hui, les grèves se transforment en émeutes, les paralysies urbaines en révoltes, les protestations des masses urbaines se concluent avec de violents affrontements de rue. (...). Pour résumer : en Colombie, il y a un processus insurrectionnel en cours, déchaîné par les mécanismes capitalistes et par l'exacerbation et l'extension du conflit entre les deux fronts militaires bourgeois" (extrait de Battaglia Comunista n°9, septembre 2000, souligné par nous).

On en vient à se demander, à ce niveau, où se trouve réellement 1’idéalisme ? Est-ce dans nos articles ou dans les analyses fantaisistes du BIPR ? 10

4. Les derniers dérapages sur la décadence

Mais il y a plus grave encore. Ce qu'on remarque depuis quelques temps à ce propos, c'est que BC lance des jugements dédaigneux concernant le camp prolétarien qui aurait "fait faillite pour n'avoir pas été à la hauteur des tâches de l'heure", et en même temps c’est justement elle qui remet en question, chacune à son tour, les pierres angulaires de son analyse (et de la nôtre) de la période historique actuelle, en laissant de plus en plus place à l'improvisation du rédacteur à qui il revient de faire l'article. Nous avons dû justement intervenir de façon polémique dans les débats de BC pour corriger un dérapage important sur le rôle des syndicats dans la phase actuelle11 qui rentrait en contradiction avec les positions historiques mêmes de BC. Mais voilà que, dans le même article de Prometeo n° 2, nous trouvons une série de passages qui reviennent sur la question (sans faire la moindre référence à la polémique précédente) en remettant en cause le concept même de décadence du capitalisme, position qui unit depuis toujours nos deux organisations, le BIPR et le CCI, et qui est un héritage du mouvement révolutionnaire, de Marx et d'Engels, de Rosa Luxemburg et Lénine (dont le BIPR se réclame pourtant), de la 3e Internationale, jusqu'aux gauches communistes qui ont surgi à la suite de la dégénérescence de la vague révolutionnaire des années 1920.

De fait, l'article caractérise la situation actuelle de façon bizarre à travers "des phases ascendantes du cycle d'accumulation" et des "phases de décadence du cycle d'accumulation" plutôt que de parler de période historique de décadence irréversible du capitalisme par opposition à la phase historique précédente, comprenant certes des moments de crise mais qui était globalement une phase de développement général :

"II y a (...) un schéma. C'est celui qui divise l'histoire du capitalisme en deux grandes époques, celle de l'ascendance et celle de la décadence. Presque tout ce qui était valable pour les communistes dans la première ne l'est plus dans la seconde justement du fait que ce n'est plus une phase de croissance mais de décadence. Un exemple ? Les syndicats convenaient et il était juste que les révolutionnaires y travaillent pour en prendre la direction avant, ce n'est plus valable ensuite. Pas même l'ombre d'une référence au rôle historique, institutionnel de médiation du syndicat : encore moins au rapport entre ce rôle et les différentes phases du capitalisme, ou du rapport objectif entre les taux de profit et le champ de la négociation. (...) Dans les phases de l'ascendance du cycle d'accumulation, le syndicat, comme «avocat» peut arracher des concessions salariales et normatives (aussitôt récupérées cependant par le capital) ; dans les phases de décadence du cycle, les marges de médiation se réduisent à zéro et le syndicat, ayant toujours la même fonction historique, est réduit à jouer le médiateur, oui mais en faveur de la conservation, opérant comme agent des intérêts capitalistes dans la classe ouvrière.

Le CCI au contraire divise l'histoire en deux parties : quand les syndicats sont positifs pour la classe ouvrière - sans spécifier sur quel terrain - et quand ils deviennent négatifs.

De tels schématismes se vérifient sur la question des guerres de libération nationale.

C'est ainsi que la proposition formelle de positions indiscutables et donc apparemment partageables, s'accompagne d'une divergence substantielle, sinon d'une extériorité au matérialisme historique et d'une incapacité à examiner la situation objective." 12

Puisque cette partie de l'article est explicitement développée comme réponse au CCI, nous devons remarquer que BC a vraiment la mémoire courte si elle ne se souvient même pas des positions de base du CCI sur les syndicats, positions développées dans des dizaines et des dizaines d'articles et, en particulier, dans une brochure dédiée spécifiquement à cette question 13 dans laquelle nous faisons amplement "référence au rôle historique, institutionnel de médiation du syndicat" et au "rapport entre ce rôle et les différentes phases du capitalisme". Nous invitons tous les camarades à lire ou relire notre brochure pour vérifier à quel point les affirmations de BC sont inconsistantes.

Cependant nous croyons qu'il n'est pas inutile de rappeler ce qu'avaient écrit Marx et Engels il y a un siècle et demi :

"A un certain degré de leur développement les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants ou, pour utiliser un terme juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient développées jusqu'à ce moment. De formes de développement des forces productives ces rapports se transforment en entraves qui freinent ces forces. On arrive alors à une époque de révolution sociale." 14

Nous voulons bien croire que BC a simplement commis une erreur d'écriture, qu'elle a utilisé des termes inappropriés en essayant de répondre à nos arguments. Parce que, si ce n'était pas le cas, nous nous demanderions ce que veulent dire les phrases utilisées par BC. Veulent-elles dire qu'après une phase de récession et qu'avec la reprise d'un cycle d'accumulation la classe ouvrière peut de nouveau compter sur les syndicats, pour "arracher des concessions salariales et normatives" ? S'il en est ainsi, nous voudrions savoir de BC quelles ont été, à son avis, "les phases d'ascendance du cycle d'accumulation" dans les dernières décennies et quelles ont été les "concessions salariales et normatives" obtenues grâce aux syndicats par la classe ouvrière qui y ont correspondu.

Et aussi, à propos des luttes de libération nationale, sur lesquelles le CCI exprimerait "un schématisme similaire", que veulent dire les camarades de BC ? Que l'on peut soutenir Arafat ou d'autres pourvu que le cycle d'accumulation du capital soit assuré et qu'il n'y ait pas de récession? Si ce n'est pas la bonne interprétation, que veut dire alors BC ?

En conclusion

Nous avons démontré dans ce deuxième article que ce n'est pas le CCI qui a une vision idéaliste de la réalité mais que c’est bien BC qui développe une confusion théorique et qui a une approche opportuniste dans son intervention. Nous avons fortement le sentiment que tous les arguments donnés par BC en polémique contre "un camp politique prolétarien qui n'est plus à la hauteur de ses tâches et donc désormais dépassé par le temps" ne sont qu'un rideau de fumée en vue de cacher ses propres glissements opportunistes et une certaine dérive jusque sur le plan programmatique, glissements qui commencent à devenir inquiétants. En particulier, par rapport à la tendance actuelle du BIPR à se considérer comme "seul au monde" face à "un camp politique prolétarien qui n 'est plus à la hauteur de ses tâches", il serait opportun que les camarades retournent à la brochure et aux nombreux textes qu'ils ont écrits en polémique avec les bordiguistes dans lesquels ils critiquent justement le fait que chaque groupe bordiguiste se considère comme étant LE PARTI et tous les autres comme de la merde.

C'est pour cela que nous invitons BC (et le BIPR) à prendre au sérieux nos critiques et à ne pas se cacher derrière des accusations ridicules d'excès de bile ou de malhonnêteté. Cherchons à être à la hauteur de nos tâches.

9 mars 2001, Ezechiele

1 "La nouvelle Internationale sera le Parti International du prolétariat", in Prometeo n° 2, décembre 2000.

2 Il faut noter que, dans le mouvement ouvrier, les accusations de "calomnie", "biliosité", etc. sont classiques de la part des éléments centristes et opportunistes envers les polémiques menées contre eux par les courants de gauche (Lénine était considéré comme un "méchant calomniateur" lorsqu'il a engagé le combat contre les mencheviks ; Rosa de même était accusée d'être "hystérique" lorsqu'elle a mené la lutte contre Bernstein et plus tard contre Kautsky à propos de la grève de masse). Plutôt que des accusations de ce type, il faut demander au BIPR en quoi nos critiques sont fausses, voire "calomnieuses". Il ne suffit pas d'affirmer, il faut démontrer. Par ailleurs, le BIPR est mal placé pour nous faire ce genre de reproche alors que les qualificatifs ne manquent pas chez eux, notamment pour affirmer, et là sans le moindre argument, que nous ne faisons plus partie du camp prolétarien. C'est l'histoire de celui qui voit la paille dans l'œil de son voisin mais qui ne voit pas la poutre dans le sien.


3 Il est important de noter à ce propos que les camarades de BC ont accueilli notre première réponse avec une certaine rancœur, parce qu’ils ont associé le qualificatif "opportuniste" avec "contre-révolutionnaire". Cette association, pour quiconque connaît l'histoire du mouvement ouvrier, est complètement fausse et tout à fait non fondée. Elle est, en tout cas, une manifestation d'ignorance politique. L'opportunisme a toujours été identifié comme étant une déformation des positions révolutionnaires et cela au sein du mouvement ouvrier. C’est seulement 1’ambiguïté et le manque de clarté du bordiguisme (et de BC elle-même) qui ont permis de continuer à appeler opportunistes des formations politiques qui sont désormais passées dans le camp de la contre-révolution, comme les différents PC staliniens, et donc d'identifier l'opportunisme avec la contre-révolution.

4 BIPR, "Vers la Nouvelle Internationale... "

5 "La Nouvelle Internationale sera... ", p 10.


6 Voir en particulier les deux oeuvres principales de Rosa Luxemburg dans lesquelles cette théorie est développée :

"L'accumulation du capital" et "Critique des critiques, ce que les épigones ont fait de la théorie marxiste".

7 Un des facteurs majeurs pour lesquels la reconstitution de nouveaux blocs n'est pas à l'ordre du jour aujourd'hui, c'est qu'il n'existe pas de pays capable de rivaliser un tant soit peu avec les Etats-Unis sur le plan militaire. Il faudra de longues années (sûrement plus d'une décennie) pour qu'un pays comme l'Allemagne puisse disposer d'une puissance militaire crédible.

8 Pour des éléments plus conséquents sur cette "non vision", voir aussi notre article "Le vent d'Est et la réponse des révolutionnaires". Revue Internationale n° 61.

9 Idem.

10 On peut encore rappeler qu'à l'occasion des grèves en Pologne en août 1980, la CWO a lancé le mot d'ordre "Révolution tout de suite !" dans son journal, quand la situation n'était vraiment pas une situation révolutionnaire. Les camarades de la CWO nous ont dit, depuis, que c'était un accident, que ce titre et l'article étaient le fait d'un seul militant, qu'il n'avait pas reçu 1'accord des autres membres et que le journal avait été immédiatement retiré de la diffusion. Nous acceptons les explications mais il faut quand même reconnaître qu'il n'existait pas une grande clarté tant politique qu'organisationnelle dans la CWO à l'époque puisqu'un de ses membres a pu penser et écrire une telle absurdité et que l'organisation n'a pas pu empêcher qu'elle soit publiée. Le militant en question n'était probablement pas n'importe qui puisque la CWO lui avait donné la responsabilité de publier le journal sans contrôle préalable de l'organisation ou d'un comité de rédaction. Il n'y a que chez les anarchistes qu'il arrive ce genre de dérapage individuel ou bien dans le parti socialiste italien, en 1914-15, quand Mussolini avait publié sans avertir personne un éditorial dans l’Avanti appelant à participer à la guerre. Mais à l'époque, Benito était quand même le directeur du journal (et il avait été acheté secrètement par Cachin avec des fonds du gouvernement français). En tous cas, l'organisation interne de la CWO laissait à désirer à cette époque. Il faut espérer que cela s'est amélioré depuis.

11 Voir l'article "Polémique avec Battaglia Comunista : les syndicats ont-ils changé de rôle avec la décadence du capitalisme ?" dans Rivoluzione Internazionale n° 116.

12 De "La nouvelle Internationale sera... " p.8-9.

13 Les syndicats contre la Classe ouvrière publié maintenant dans toutes les langues les plus importantes.

14 Marx-Engels, Préface à Contribution à la critique de l'économie politique.