Au Yemen, en Somalie, les grandes puissances accentuent le chaos

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La guerre de Barack Obama contre le supposé ennemi mortel que représente Al-Qaïda pour l’Amérique et les pays occidentaux prend de l’ampleur. L’Afghanistan, le Pakistan et l’Irak étaient déjà touchés par cette politique pour la « civilisation », il faut aujourd’hui ajouter le Yémen et la Somalie et, dans une moindre mesure, l’Afrique subsaharienne, touchée elle aussi récemment par des « incursions » et des « frappes ciblées ». Les Etats-Unis, déjà totalement embourbés en Irak et en Afghanistan, poursuivent ainsi inlassablement leur fuite en avant guerrière en accentuant fortement leur présence militaire dans cette large région du monde.

Yémen et Somalie : un enjeu stratégique de première importance

Une première question toute simple se pose : en quoi ces deux pays peuvent-ils représenter un intérêt quelconque pour l’impérialisme américain ? Le Yémen, aux très pauvres ressources en pétrole, est devenu un véritable désert, ravagé par des années de guerres. La République arabe du Yémen du Nord et la République démocratique populaire du Yémen du Sud se sont rassemblées pour former la République du Yémen. Depuis lors, la guerre n’a pas cessé un seul instant. La population yéménite qui compte 21 millions d’habitants est une des plus pauvres du monde. Le pays est tout simplement plongé en plein chaos et au bord de l’éclatement. Quant à la Somalie, la situation y est pire encore. Ce pays de 9 millions d’habitants est un véritable mouroir. La guerre y fait rage depuis plus de 20 ans. La population erre en permanence, fuyant les exactions de bandes armées sans contrôle, cherchant chaque jour de quoi manger. Le dernier gouvernement en date ne contrôle même pas l’ensemble de la capitale, Mogadiscio. Le gouvernement dit de transition se bat en permanence contre une guérilla constituée de groupes islamistes : Hizbul Islam dirigé par l’ancien mentor de l’actuel président, Cheikh Aweys et les milices armées Al-Chabab qui se revendiquent d’Al-Qaïda. Quant aux régions du Somaliland et du Putland, la recherche de tout semblant d’ordre et de stabilité est depuis longtemps totalement abandonnée. La piraterie somalienne est pour l’essentiel le seul moyen de survie qu’ont trouvé les pêcheurs de ces côtes, dont la mer est infestée de déchets nucléaires immergés par de « mystérieux » navires européens. Depuis l’effondrement du gouvernement en 1990, les Etats-Unis occupent une partie du terrain militairement. Cela s’était fait en 1992 à travers l’opération baptisée Restore Hope (« Restaurer l’espoir », sic !). A la même époque, tout le monde se souvient des images diffusées partout de Bernard Kouchner arrivant en Somalie avec des sacs de riz sur les épaules, suivit de près, discrètement, par quelques contingents de l’armée française !

Mais qu’est-ce qui peut tant intéresser des prédateurs impérialistes comme les Etats-Unis et bien d’autres encore, dans une région totalement déshéritée, dont les pauvres ressources en pétrole ne peuvent en aucun cas justifier une telle attention ?

Pour répondre à cette question, il suffit de regarder une carte. Entre la Somalie et le Yémen se trouve juste un bras de mer, le Golfe d’Aden, qui est la voie maritime vers la mer Rouge et les champs pétroliers du Golfe persique. Le détroit d’Ormuz est ainsi l’un des endroits les plus surveillés et les plus convoités du monde ! C’est plus de 20 % du pétrole mondial qui passe par ce détroit. Mais plus encore, la moitié de la flotte mondiale des porte-conteneurs et 70% du trafic total des produits pétroliers passe par la mer d’Arabie et l’océan Indien. C’est également par cette voie que l’impérialisme chinois, toujours plus agressif, s’infiltre en direction du Mozambique, du Kenya, de la Tanzanie et de Zanzibar. Par ces temps de crise économique profonde et de montée accélérée des tensions guerrières, contrôler l’écoulement de l’or noir et les principales routes maritimes est indispensable à tout impérialisme qui veut jouer un rôle sur la scène mondiale. C’est une arme de guerre de toute première importance. C’est pour cela que l’attentat manqué sur un avion américain, perpétré le jour de Noël par le Nigérian Umar Farouk Abdulmutallab au nom d’Al-Qaïda se rendant d’Amsterdam à Détroit, a permis d’ouvrir à nouveau la boîte de Pandore de la lutte anti-terroriste. Le fait que ce jeune Nigérian ait séjourné au Yémen où il aurait reçu un entraînement d’Al-Qaïda a été le prétexte tout trouvé. Les réponses ne se sont ainsi pas faites attendre : « Washington et Londres ont ainsi fait part de leur volonté de coopérer davantage dans la lutte antiterroriste au Yémen, ainsi qu’en Somalie. Londres et Washington prévoient de financer une unité spéciale de police antiterroriste au Yémen et de fournir un soutien plus important aux gardes côtes yéménites, selon Downing Street. » (Jeune Afrique du 26 janvier 2010). L’impérialisme français ne voulant pas bien entendu rester en dehors de cette course, elle s’est empressée immédiatement de faire le même type de déclaration. Le président du Yémen, Ali Abdullah, qui est au pouvoir depuis 30 ans est un allié des Etats-Unis. L’armée américaine y avait déjà envoyé des missiles et des troupes spéciales. Mais la guérilla des Houtis au Nord du pays est elle-même soutenue par l’Iran. La guerre y fait rage comme dans la ville de Saada. Dans ce pays d’une totale instabilité et plongé dans le plus grand des chaos, seule la présence militaire directe peut représenter un point d’appui pour une grande puissance et depuis un an, au nom de l’anti-terrorisme, une nouvelle base américaine y entraîne des forces spéciales. L’arrivée de troupes supplémentaires américaines qui vont de fait être confrontées aux rebellions du Nord et du Sud du pays n’est qu’un pas supplémentaire de l’impérialisme américain dans un nouveau et énième bourbier guerrier dont il ne pourra plus se dégager, à l’image de l’Irak, de l’Afghanistan et du Pakistan.

La fragilisation accélérée du leadership américain

L’envoi récent de plusieurs dizaines de milliers de soldats américains supplémentaires en Afghanistan démontre très clairement que les Etats-Unis sont de plus en plus incapables de gagner cette guerre. Le fait que le Pakistan soit un des principaux enjeux de celle-ci se traduit par une déstabilisation accélérée du gouvernement d’Islamabad, de son armée et de son unité nationale, dans cette région du monde où les impérialismes indien et chinois sont eux même de plus en plus actifs. Les Etats-Unis, très contestés notamment par la Chine, en sont pourtant réduits à leur quémander de l’aide ainsi qu’à la Russie. « Deux hauts fonctionnaires américains se sont rendus en Chine avant la visite présidentielle, et ont averti les Chinois que s’ils ne soutenaient pas Washington sur le dossier iranien, Israël passerait à l’attaque, ce qui provoquerait le chaos dans l’approvisionnement pétrolier indispensable à la Chine. L’Iran est le deuxième fournisseur de pétrole du pays, et les entreprises chinoises y ont massivement investi. Pour desserrer cette contrainte, les USA ont également proposé aux Chinois de les aider à réduire leur dépendance aux approvisionnements iraniens. Les demandes américaines semblent avoir été entendues. Pour la première fois depuis plusieurs années, la Chine a voté une résolution de l’AIEA condamnant l’Iran. » (J Pomfert et J Warrick du Washington Post, Contre Info du 27 novembre 2009). La Russie est donc elle aussi courtisée par les Etats-Unis qui ont besoin de leur aide, c’est pourquoi ils ont suspendu leur programme d’installation de missiles américains en Pologne et en République tchèque.

Ces appels à l’aide sont en eux-mêmes un véritable aveu de faiblesse. Après les attentats contre les tours jumelles, le 11 septembre 2001, le président d’alors, Georges Bush fils, lançait les Etats-Unis dans une immense campagne guerrière, presque seuls afin de démontrer la suprématie militaire absolue de la première puissance mondiale. Cette politique a été un véritable échec. Mais la « nouvelle » politique d’Obama, tout aussi va-t-en-guerre, ne peut rien produire de mieux, ni pour l’impérialisme américain ni, évidemment, pour l’humanité.

 Afghanistan, Pakistan, Irak, et maintenant Somalie et Yémen, la guerre menée au nom de la lutte contre les djihadistes par les Etats-Unis ne cessent de s’étendre. Chaque nouveau pas en avant sanglant de l’impérialisme américain expose un peu plus à la face du monde son impuissance croissante. En Afghanistan, la coalition militaire derrière les Etats-Unis est au bord du démantèlement. En Irak, les attentats se succèdent à un rythme infernal. Pour les Etats-Unis, le Yémen ne peut être qu’un nouvel Irak ou un nouvel Afghanistan ! Pour la population de ces pays, le pire est encore à venir. L’impérialisme pourrissant sème la mort. Pour la classe ouvrière de tous les pays, touchée directement ou non par ces conflits sanglants, cette réalité doit être tout simplement intolérable et révoltante.

Rossi (27 janvier)