Pour développer nos luttes, brisons le carcan syndical !

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Lutter, oui, mais comment ? Dans toutes les têtes, cette même question se pose face à la multiplication des attaques contre nos conditions de vie. Que faire pour se battre sans se heurter toujours aux mêmes impasses avec au bout du compte le goût amer de la défaite et du découragement ?

Quel moteur pour le développement des luttes ?

Il est clair que pour être capable de faire reculer la bourgeoisie et freiner ses attaques, toute lutte ouvrière doit construire et imposer un réel rapport de forces. Et quand la classe ouvrière est-elle forte ?

- Lorsqu’elle est capable d’exister comme classe unie autour d’une même lutte, autour des mêmes revendications unificatrices.

- Quand l’appartenance à un secteur particulier du prolétariat est dépassée par la conscience d’une appartenance à la même classe des exploités embarqués dans la même galère capitaliste, subissant les mêmes attaques et ayant à défendre les mêmes intérêts généraux.

Si on lutte seulement en tant qu’enseignant, postier, cheminot, infirmier, ouvrier de telle ou telle entreprise, en tant que salarié de telle ou telle entreprise, de tel ou tel secteur, défendant tel ou tel intérêt spécifique à sa boîte ou à son usine, on s’expose à se laisser enfermer et à s’isoler de tous les autres exploités dans des luttes fatalement très limitées, et la bourgeoisie peut nous conduire à la défaite et au découragement paquet par paquet.

Si au contraire, nous allons trouver les ouvriers de l’usine d’à côté, les infirmières de l'hôpital d'à côté etc., là, nous sommes au cœur d’une réelle dynamique de développement de la lutte. Quand une lutte démarre dans telle usine ou tel secteur, au lieu de rester isolés dans cette usine, dans ce secteur, la première préoccupation doit être d’étendre la lutte, d’envoyer des délégations massives vers les autres entreprises les plus proches pour les entraîner à leur tour dans la lutte, d’organiser des AG souveraines communes ouvertes à tous, sans exclusive, afin d’y faire participer des travailleurs d’autres secteurs. La véritable solidarité ouvrière lors d’une grève se forge de proche en proche sur la base d’une extension géographique de la lutte.

Propager et étendre la lutte d’un secteur à l’autre, d'une usine à l'autre, est la manifestation d’un besoin vital pour la lutte elle-même : celui de développer la solidarité active en appelant à faire des assemblées générales communes, en désignant des délégués élus et révocables à tout moment, en participant aux manifestations les plus unitaires possible. Dans les manifestations, il s’agit de permettre le rassemblement des ouvriers d’une même ville, en un même lieu, avec le soutien le plus large possible et la solidarité au sein de toute la population.

Mais comment construire un tel rapport de forces ? Est-ce possible ? Les expériences ne manquent pas. Lors de la grève de masse d’août 1980 en Pologne, de façon spontanée, avant que le syndicat Solidarnosc ne fasse main basse sur le mouvement, ce sont les ouvriers de telle ou telle ville qui envoyaient des délégations ou des représentants au Comité de grève central inter-entreprises (MKS) pour mener les négociations avec l’Etat. Ce qui fait peur à la bourgeoisie par-dessus tout, c’est de voir surgir des mobilisations massives et unitaires à travers lesquelles tous les exploités peuvent se reconnaître. C’est en tant que futurs prolétaires que ceux qui ont participé au mouvement de la jeunesse scolarisée se sont dressés au printemps 2006 contre le projet du CPE (Contrat première embauche), et qu’ils ont à certains endroits, comme dans certaines facultés parisiennes, organisé des assemblées générales ouvertes non seulement à tout le personnel de l’université (enseignant, technique ou administratif) mais à tous, parents ou grands-parents d’élèves, travailleurs comme retraités. C’est cela qui a non seulement contraint le gouvernement à abroger le CPE mais le retrait précipité d’un projet similaire en Allemagne démontre le degré de frayeur de la contagion éprouvé par la classe dominante. C’est aussi parce qu’elle tremblait de voir la révolte des étudiants précarisés en Grèce en décembre 2008 s’étendre simultanément en France que le ministre de l’éducation Darcos a suspendu sa réforme des lycées. C’est parce qu’en février dernier, les ouvriers britanniques ont commencé à remettre en cause avec colère le nationalisme dont ils étaient accusés lors de la grève dans les raffineries et les centrales électriques de Lindsey, que le gouvernement britannique a hâtivement cédé en seulement 48 heures à leurs revendications et accepté de créer de nouveaux emplois alors que ces négociations salariales promettaient de traîner pendant des semaines (voir RI no 399). C’est la massivité de la lutte en Guadeloupe autour de la revendication unitaire de 200 euros de hausse sur les salaires (et la crainte de voir cet élan revendicatif s’ériger en modèle non seulement dans les DOM mais jusqu’en métropole) qui a contraint le gouvernement à reculer (voir article dans ce numéro).

Les syndicats, saboteurs du développement de la lutte

C’est précisément cette dynamique vers l’unité dans la lutte que les syndicats n’ont de cesse de saboter et de chercher à pourrir. C’est ce qu’ils font au quotidien en isolant et en encadrant chaque grève, en l’enfermant dans des revendications particulières, en mettant en avant la défense de tel ou tel intérêt spécifique propre à telle ou telle entreprise, à tel ou tel site, dirigée contre tel ou tel patron. Les syndicats appuient leur emprise et leur contrôle sur les luttes à travers l’enfermement des salariés dans le cadre de la défense d’une catégorie, d’une corporation, d’une entreprise ou d’un secteur particulier, et sabotent ainsi le développement des luttes en opposant ou en cloisonnant les ouvriers entre eux. C’est ainsi par exemple qu’ils ont pu faire passer l’attaque contre les régimes spéciaux de la SNCF en 2007, même si, à cette occasion, se sont tissés des liens de solidarité entre cheminots et étudiants en lutte contre la LRU (voir RI ? )

C’est également dans le même but qu’il organisent leurs “journées d’action interprofessionnelles” comme celles du 29 janvier ou du 19 mars qui sont entièrement destinées à canaliser, défouler, stériliser la colère et la combativité, à les priver ou amputer de toute perspective et finalement à alimenter la division dans les rangs des salariés. Ils détournent et dénaturent l’aspiration véritable à l’unité ouvrière en y substituant leur unité syndicale affichée. Mais cette façade en trompe-l’œil masque en fait un gigantesque entretien de la division au sein de la classe ouvrière. Ainsi la manifestation du 19 mars à Paris, sous prétexte de cortège trop massif, a permis aux syndicats, de façon concertée avec la préfecture de police, de scinder la manifestation en deux cortèges distincts et radicalement séparés de façon à empêcher secteur privé et secteur public de défiler ensemble. Ils ont pu ainsi fortifier un saucissonnage systématique des cortèges où chacun défile dans un cloisonnement étanche derrière les banderoles de “son” syndicat, de “son” entreprise, de “son” site, de “son” secteur, avec chacun ses propres mots d’ordre ou ses propres revendications. Les manifestations du 19 mars n’ont ainsi représenté en rien un pas en avant pour la lutte ouvrière mais, au contraire, elles ont constitué un succès de l’encadrement syndical et de ses manœuvres de division.

La nécessité de la confrontation aux syndicats

C’est à cet obstacle syndical que se heurtent toutes les luttes actuelles. L’exemple de la lutte des 1120 salariés de l’usine de pneumatiques Continental à Clairoix dans l’Oise, menacés de licenciement comme des dizaines de milliers d’ouvriers aujourd’hui, vient illustrer ce sabotage permanent. Avec des dizaines d’entreprises sous-traitantes et la suppression de 200 intérimaires déjà licenciés, c’est 3000 salariés qui se retrouveront bientôt privés d’emploi. Deux ans après avoir avalisé un accord signé par les syndicats avec la direction pour le retour aux 40 heures au lieu de 35 avec perte de salaire “pour éviter les licenciements”, les travailleurs ont le sentiment de s’être faits “escroquer”. L’entreprise se trouve dans une zone industrielle qui s’étend jusqu’à Compiègne et regroupe plusieurs usines importantes de la région dont les ouvriers sont promis au même sort ; leur grève avec occupation depuis le 11 mars a bénéficié d’une forte solidarité (visite de salariés d’autres entreprises, approvisionnement en paniers-repas) et a poussé les syndicats à organiser une manifestation à Compiègne lors de la journée d’action du 19 mars qui, sur les 5 kilomètres du parcours, a fait grossir le cortège parti à 3000 jusqu’à 15 000 personnes dans le centre ville (soit le quart de la population de l’agglomération !). De plus, les grévistes ont reçu le soutien des ouvriers d’Inergy (entreprise sous-traitante de l’automobile où un plan de licenciements touchant une cinquantaine de salariés avait été également mis en œuvre) qui ont spontanément mis des bus à leur disposition (leur permettant notamment de se rendre au siège de Continental à Reims puis à Paris le 25 mars où ils ont été reçus – sans aucun résultat – par un sous-fifre de l’Elysée).

Cependant, si ces manifestations de solidarité apportées de l’extérieur ont été accueillies avec sympathie, elles sont restées à sens unique et, à aucun moment, les ouvriers de Continental, étroitement contrôlés par les syndicats, n’ont remis en cause cet encadrement. En abandonnant leur lutte aux mains des syndicats, ils ne se sont pas posés la question d’aller eux-mêmes et massivement vers les autres entreprises voisines pour les appeler à leur tour à entrer en lutte alors qu’ils sont entourés d’entreprises comme Saint-Gobain, Colgate, Cadum, Aventis, Allard, CIE Automotive (entreprise où les ouvriers son réduits au chômage technique pratiquement pendant une semaine par mois). De même, les syndicats ont soigneusement confiné leurs AG à l’intérieur de l’entreprise, sapant ainsi toute initiative d’aller à la rencontre des autres secteurs en lutte. Par contre, ils ont largement encouragé des “actions” consistant à bombarder d’œufs leurs dirigeants, de même qu’ailleurs, ils ont poussé les salariés excédés à les séquestrer (tel le PDG de Sony France dans les Landes ou celui de 3M dans le Loiret ou, en bien d’autres endroits, en leur faisant occuper l’entreprise comme chez GSK – GlaxoSmithKline – à Evreux en Normandie).

Ce n’est pas de cette façon que les salariés pourront se défendre et faire aboutir leurs revendications mais, au contraire, en suivant les exemples, restés embryonnaires, de la lutte des métallurgistes de Vigo au printemps 2006 : ces derniers avaient organisé leur AG, non pas dans l’usine mais en pleine rue, permettant ainsi aux autres ouvriers d’y participer et d’aller manifester massivement ensemble (voir RI no 369). C’est la même méthode de lutte qui a été utilisée dans la grève de solidarité à l’aéroport londonien d’Heathrow en 2005, en riposte aux licenciements d’immigrés asiatiques d’une entreprise en charge des plateaux-repas dans les avions (voir RI no 360). Ce n’est pas la violence, les actions radicales ou le jusqu’au-boutisme de minorités agissantes, qui peuvent faire reculer l’ennemi de classe ; c’est la prise en charge par les travailleurs eux-mêmes de l’extension de la lutte parce que cette extension porte en elle une dynamique d’unification de toute la classe ouvrière.

C’est pourquoi, pour construire un rapport de forces en leur faveur face à la bourgeoisie, en prenant eux-même leur lutte en main, les travailleurs, dans tous les secteurs, ne peuvent faire l’éco­nomie d’une confrontation aux syndicats, à leurs pièges, à leurs manœuvres de sabotage et de division.

Eva (28 mars)


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