Incendie d'un centre de rétention à Vincennes : avec ou sans papiers, une même classe, une même persécution

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Le 21 juin dernier, un détenu est retrouvé décédé d'une crise cardiaque dans l'enceinte du centre de rétention administrative (CRA) de Vincennes. A l'intérieur, la colère monte chez les sans-papiers en instance d'expulsion. L'ambiance dégénère et le 22 juin un incendie se déclare, et finit par ravager le centre. Rapidement, les associations et comités de soutien aux sans-papiers, dont certains soupçonnent l'utilisation de fusils Taser (pistolets électriques) par la police pour maintenir l'ordre dans le centre, se mobilisent devant le bâtiment. Les forces de l'ordre tentent de maintenir les personnes "retenues" sous contrôle et de récupérer les fuyards. Une répression policière brutale s'abat alors sur les sans-papiers.

Les CRA sont des installations spécifiques de "rétention" de toute personne dont la situation ne permet pas, ou plus, de résider sur le territoire. Aujourd'hui, la quasi-totalité de leurs occupants sont des personnes sans-papiers arrêtés par la police et en attente de jugement sur leur éventuelle reconduite à la frontière. La durée de leur rétention ne doit pas excéder 32 jours (alors qu'elle est de 18 mois sur l'ensemble de l'Europe), mais la durée moyenne de séjour est d'à peu près dix jours, ce qui ne laisse le plus souvent pas de temps aux "sans-papiers" pour organiser des recours. Le CRA de Vincennes était réputé parmi les plus "accueillants" du pays, autrement dit celui dont les conditions d'hygiène et de promiscuité étaient qualifiés "d'acceptables". Pour autant, cet environnement "acceptable" ne peut cacher les conditions inhumaines dans lesquelles vivent ceux que l'on qualifie de "migrants illégaux". En effet, ce n'est pas seulement sur le plan matériel que ces prolétaires souffrent, mais bien plus encore sur le plan moral. Vivant en permanence traqués, leur persécution ne s'arrête pas avec leur arrestation.

Parqués comme du bétail, les "retenus" dans ces centres sont non seulement considérés comme des "détenus", mais comme des délinquants ou des criminels alors que leur seul "crime" est d'avoir voulu fuir la misère et la mort dans leur pays d'origine. Ils doivent attendre leur sort, la plupart du temps loin de leur famille, de leurs enfants, sans savoir ce qu'il est advenu d'eux. Les visites sont acceptées au compte-goutte, les laissant sans nouvelles et sans même savoir si, au cas où la justice leur permettrait de rester en France, ils pourraient les retrouver et vivre à nouveau avec eux. La situation qu'ils ont fui les attend à leur retour, s'ils ont la "chance" d'être acceptés par leur pays d'origine (1). Et ce, toujours sans savoir s'ils reverront un jour leur conjoint et leurs enfants, sans savoir quel sera le traitement qui leur sera réservé. Et quand la sentence tombe, quand l'expulsion se dessine, c'est vers une mort probable qu'ils sont renvoyés.

Droite et gauche sont tout autant responsables

Si la droite a surfé sur les événements de Vincennes pour développer à satiété un discours raciste et nauséabond, ces derniers ont été aussi l'occasion pour les ténors de la gauche de "dénoncer" la politique d'expulsion des sans-papiers menée par Sarkozy et consorts, en se posant en véritables défenseurs des immigrés. Il est vrai que les conditions actuelles sont particulièrement écœurantes et intolérables. Les mesures mises en place et la notion même de quota (26 000 expulsions programmées pour 2008) expriment tout le mépris de la bourgeoisie envers la vie humaine. Cette "politique du chiffre" et ces centres de rétention, qui sont au fond des camps de concentration où sont retenus prisonniers des êtres humains fautifs de ne pas être nés Européens, font penser de plus en plus à ceux des nazis (et à leur quota planifié de morts) et des staliniens. A la différence que si les nazis gazaient les non-Aryens et que les staliniens faisaient crever de faim et de maladie les dissidents au régime, la bourgeoisie française (à l'instar de ses consœurs européennes (2)) les renvoie à la mort qu'ils tentent de fuir. Mais la droite actuelle est loin d'être seule à avoir utilisé cette pratique. Car si la notion de "rétention administrative" pour les immigrés date de 1980 (avec les lois Bonnet et Peyrefitte), c'est à partir de 1981 et surtout de 1984, à l'époque où Pierre Joxe était ministre de l'Intérieur, que la création des CRA fut effective et connut une impulsion sans précédent. Aussi, Sarkozy peut-il dire merci à la gauche. Une gauche dont les discours de l'époque n'ont pas grand-chose à envier à la droite actuelle. Ainsi, Defferre en 1982, alors ministre de l'Intérieur, déclarait que "les grands principes, c'est bien joli, mais le développement de l'immigration clandestine pose de graves problèmes dans les grandes villes. Les municipales approchent et il faut y prendre garde." Mitterrand en 1989 avertissait que : "le seuil de tolérance est dépassé" Et Rocard en 1990, alors Premier ministre, prévenait : "nous sommes également à la veille, si nous n'y prenons pas garde, d'une nouvelle vague massive, venant du Sud plus lointain, d'un Est plus incertain. Et je le dis clairement, cette vague doit être endiguée." Ces discours préparaient et accompagnaient les actes d'une gauche qui, au gouvernement, a pleinement participé à la mise en place du cadre "légal" des mesures contre l'immigration clandestine depuis les années 1980. A travers les lois Pasqua lors de la première cohabitation (1986-1988) et les lois Joxe après 1988, c'est dans une même dynamique que la répression se développe. La gauche a beau jeu aujourd'hui de crier au scandale face à Sarkozy et son ministre-"aide de camp" Hortefeux, ces deux-là ne font que rajouter leurs pierres, à un mur dont on compte beaucoup de "briques socialistes".

La nécessaire véritable solidarité de classe

Contre la propagande de la droite qui justifie sa politique en prétendant que ces "migrants illégaux volent le travail des ouvriers", contre celle de la gauche qui, derrière ses larmes de crocodile, les renvoient hypocritement à leur condition de Noir ou d'Arabe, rappelons qu'il s'agit avant tout de prolétaires, d'ouvriers qui, pour beaucoup, avaient un emploi avant leur arrestation. Si un patron leur a donné cet emploi, c'est bien qu'il y trouvait un intérêt. Cet intérêt, c'est celui de disposer d'une main-d'œuvre à bon marché principalement dans des secteurs où la concurrence est forte (le bâtiment, les travaux publics, etc.). Ces ouvriers ne volent l'emploi de personne, ils ne sont en position que d'accepter ce qu'on leur donne, et en aucun cas de voler quoi que ce soit à quiconque. Ils répondent à une réalité économique, celle de secteurs où l'emploi non qualifié manque et où le recours à l'emploi clandestin permet de baisser les coûts de production et de répondre ainsi aux appels d'offre de façon concurrentielle. Victimes de la misère et souvent de la répression de leur pays d'origine, ces prolétaires atterrissent loin de chez eux pour y trouver l'exploitation sans fin dans un climat de peur permanente. Ils restent ici les victimes qu'ils étaient chez eux, et certainement pas les profiteurs que la bourgeoisie nous dépeint.

De telles conditions d'existence soulèvent l'indignation et, naturellement, des gestes de solidarité se développent. Il est de plus en plus fréquent de voir des voisins faire barrage aux forces de l'ordre dans un immeuble, des parents d'élèves cacher et garder des enfants clandestins, des collègues débrayer à l'issue d'une rafle policière sur un chantier, des voyageurs refuser d'embarquer sur un vol charter emportant des immigrés menottés. Ces gestes expriment la solidarité propre à la classe ouvrière, qui voit en ces hommes traqués et persécutés leurs frères de classe, dont les conditions de vie renvoient à leur propre condition dans le monde capitaliste en crise, une condition de bêtes de somme corvéables à merci et dont on se débarrasse quand on ne peut plus rien en tirer.

Et c'est cette condition commune qui pousse et poussera toujours plus les ouvriers du monde entier à lutter de façon solidaire, unie, au-delà des questions de races, de religion ou de nationalités, contre les conditions de misère et d'horreur que leur font subir le capitalisme en crise et sa bourgeoisie.

GD (2 juillet)

 

1) De plus en plus de pays n'acceptent pas le retour des émigrants suite à une expulsion du pays d'accueil.

2) Voir sur www.monde-diplomatique.fr/cartes/atlas-sanctuaire l'explosion du nombre de centres de rétention avant expulsion pour immigrés dans l'espace Schengen comme dans l'ensemble des pays membres de l'Union européenne.


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