Licenciements à l'usine Perrier - Les syndicats sabotent la riposte ouvrière

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1047 suppressions de postes sur l’ensemble du groupe d’ici 2007, dont 356 sur les 1600 ouvriers qu’emploie Perrier sur le site de Vergèze dans le Gard, menaces sur les 540 emplois de la Verrerie du Languedoc, déplacements vers d’autres lieux de 250 emplois qui assurent la sécurité ou la restauration, remises en cause d’embauches d’emplois saisonniers : voici dans ses grandes lignes le plan que la direction du groupe industriel Nestlé Waters a réussi à faire passer.

Face à une concurrence de plus en plus acharnée, la logique de l'entreprise était de réduire les coûts de production, c'est-à-dire de licencier une partie du personnel et moderniser les sites industriels pour être plus compétitif. De licenciements en restructurations diverses, cela n'a pas empêché que la situation de l’entreprise soit devenue à nouveau critique à la fin de l’année 2003. Les parts de marché de la marque ont fondu comme neige au soleil.

Le partage des tâches entre syndicats, patronat et gouvernement…

Fin juillet, Nestlé Waters propose donc un plan drastique de suppressions de postes en échange de la modernisation du site. La direction du groupe obtient alors dans un premier temps la signature de la CFDT et de la CFE-CGC. Mais la CGT , syndicat largement majoritaire dans l'entreprise, s’y oppose, brandissant la loi Fillon sur le "dialogue social". Mi-septembre, la direction remet sur le tapis l’opposition déclarée de la CGT à son "plan de sauvetage" et menace de la rendre responsable de la vente de l’entreprise (appelée "filialisation"), avec à la clé le démantèlement des lieux de production et le licenciement de l’ensemble des ouvriers.

La bourgeoisie est parvenue à ses fins à travers un partage du travail exemplaire. Les médias ont présenté ces événements comme un bras de fer entre la CGT et la direction. En menant campagne contre "l’irresponsabilité" du syndicat et en le mettant en lien avec le risque de licenciements encore plus lourds, la direction comptait sur ce chantage pour faire pression sur des ouvriers déjà profondément déboussolés et démoralisés par près d'un mois de tergiversations pendant lequel les syndicats ont joué un rôle de sabotage déterminant de toute velléité de lutte.

Ainsi, la direction de Perrier, si elle a condamné publiquement l’attitude de la CGT comme "irresponsable", a fait apparaître en même temps aux yeux des ouvriers ce syndicat comme un véritable syndicat combatif, qui se battait contre le patronat et qui défendait les intérêts des prolétaires.

En fait, lorsqu’elle est "relancée" par la direction, mi-septembre, la CGT tergiverse et demande un "délai" de réponse pour consulter ses adhérents et convoquer une assemblée générale pour déterminer sa position. En réalité, il s'agit pour la CGT de laisser les ouvriers mijoter et se morfondre dans une attente angoissée car elle organise d’abord réunion sur réunion pendant une semaine entière, du 21 au 28 septembre, d’abord avec la direction, notamment à Lyon, puis à Nîmes, où les leaders du syndicat se déplacent pour soi-disant évaluer la possibilité d’une coordination (qui ne verra jamais le jour) de tous les sites industriels regroupés sous Nestlé Waters et menacés eux aussi de restructurations (Contrex, Vittel, Quézac, etc.).

Nicolas Sarkozy, ministre de l’Economie, et Bernard Thibault, leader national de la CGT, interviennent alors pour demander aux leaders syndicaux locaux et à la direction de rouvrir les négociations. C’est alors que la direction menace de mettre en vente la marque Perrier et de fermer l’usine si la CGT fait une quelconque obstruction à la mise en place du plan de licenciements.

Le syndicats vont ensuite mettre en place la confusion générale. L'ensemble des syndicats provoquent la division dans une assemblée générale particulièrement houleuse où ils mettent en scène une véritable foire d’empoigne : la CFDT critique vertement le jusqu’au-boutisme cégétiste qui aurait amené la direction à radicaliser ses objectifs, alors qu'il est clair que ceux-ci étaient dessinés bien avant. Cette zizanie orchestrée permet à la CGT, apparaissant comme totalement isolée et "victime" de la pression de la direction, de changer de position, d’infléchir son attitude radicale sans perdre la face et de lever "officiellement" son opposition. De fait, elle accepte, sans le signer, le plan de restructuration. Le leader syndical de Perrier pouvait déclarer avec cynisme sans aucune remise en cause ni aucune réaction de la part des salariés : " La CGT a accueilli avec satisfaction les engagements de principe de la direction, pris en échange de la levée de son opposition. Elle a décidé de faire cette importante concession, puisque la direction a accepté de mettre en oeuvre les investissements nécessaires à la modernisation de l’outil de travail et au développement des produits de la marque. " (cité dans Le Monde du 30 septembre) Ce discours est largement éclairant. Dès le départ, la direction et les syndicats, CGT comprise, étaient totalement d’accord sur le fond, le plan était nécessaire pour tenter de redresser l’entreprise. Le seul problème était de l’imposer aux salariés.

… pour faire passer les mesures anti-ouvrières

Le terrain a été entièrement balisé de façon à ce qu'aucune expression de riposte ouvrière réelle n'ait lieu et à ce que la situation renforce la confusion dans la conscience des prolétaires et la division dans leurs rangs. Et si les ouvriers ont accepté ces mesures dans la passivité, c’est fondamentalement parce qu’ils ont fait confiance aux syndicats. Ceux- ci les ont isolés. Tout a été focalisé sur Perrier et le site de Vergèze, le plus important du groupe agro-alimentaire. C’était déjà la méthode employée avec "les LU" ou "les Lustucru". A leur tour, "les Perrier" ont été soigneusement enfermés dans la logique de la défense de "leur" boîte et isolés de leurs frères de classe qui ont, partout, quels que soient les secteurs, les mêmes problèmes et qui sont confrontés aux mêmes attaques. Parallèlement, la division entre la CGT et les autres syndicats a en fait servi à la mise en place d'une véritable division entre les ouvriers à l’intérieur même de l’entreprise, faisant ainsi barrage à toute expression de solidarité ouvrière.

Aujourd’hui, le résultat de la manoeuvre est sous nos yeux. Tout ce joli petit monde peut se déclarer satisfait. Le gouvernement peut se vanter d’avoir contribué par son intervention à désamorcer ce conflit dans le contexte d’une montée de profond mécontentement et de mouvements sociaux qui secouent actuellement plusieurs pays européens (voir notre article de première page). La direction peut poursuivre tranquillement ses objectifs de restructurations concernant l’ensemble du groupe. Le 21 octobre, l’administrateur-délégué de Nestlé en Suisse pouvait d’ailleurs se targuer d’avoir reçu plusieurs offres sérieuses de rachat de la marque Perrier. Les syndicats auront rempli leur mission de faire passer les mesures de licenciement sans avoir perdu trop de plumes. En particulier, la CGT aura réussi à masquer son travail de sabotage, d’isolement et d’étouffement de toute réaction ouvrière, tout en se faisant passer elle-même comme " victime" du chantage du patronat.

Les seules victimes de ce partage du travail, ce sont les ouvriers qui se retrouvent sur le carreau, défaits, impuissants, divisés, atomisés, démoralisés.

Pour pouvoir se battre, entreprendre de résister efficacement aux plans de licenciements de plus en plus nombreux, comme à toutes les attaques grandissantes de la bourgeoisie, la classe ouvrière doit commencer à tirer les véritables leçons de ce type de défaite. Elle doit comprendre qu’accepter de s’en remettre aux syndicats pour lutter la mène inévitablement aux défaites les plus cuisantes. Elle doit comprendre que la seule direction dans laquelle les syndicats la poussent, c’est celle de l’isolement, de la division, de la démoralisation, Elle doit comprendre que le rôle de tous les syndicats, quels qu’ils soient ou se prétendent être, n’est nullement de la défendre mais de l' encadrer pour faire passer les attaques de la bourgeoisie, qu’elles viennent du patronat comme du gouvernement.

Grégoire (22 octobre)
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