Courrier de lecteur : le rôle contre-révolutionnaire de la CNT en Espagne (1936-1939)

Dans la série Espagne 1936

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Dans le précédent numéro de RI, nous avons commencé à répondre à un lecteur affichant ses sympathies envers l'anarchisme en montrant l'incohérence des anarchistes quant à leurs méthodes dans les luttes ouvrières et leur absence de boussole.
Dans cette seconde partie, nous nous attacherons essentiellement à démentir l'assertion totalement fausse de notre lecteur selon laquelle " la CNT espagnole a mené le plus loin le mouvement d'auto-émancipation humaine jamais réalisé au 20e siècle en 1936-39 ".

 

Quel rapport de forces entre les classes ?

D'emblée, l'affirmation " d'un mouvement d'auto-émancipation humaine " en Espagne dans la période 1936-39 laisse perplexe. Que veut dire notre lecteur à travers cette expression lapidaire utilisée à l'emporte-pièce ? Veut-il évoquer toute la période que les anarchistes (entre autres !) appellent plus simplement celle de " la révolution espagnole " ? Fait-il allusion à la capacité de mobilisation du prolétariat sur un terrain révolutionnaire ? A une transformation significative de la société capitaliste ? A des pas vers la destruction de l'Etat bourgeois ? Fait-il l'apologie des expériences concrètes d'autogestion ? Nous ne le savons pas.
La seule chose que nous pouvons affirmer, en revanche, c'est que, du point de vue des révolutionnaires, l'émancipation humaine, c'est l'abolition du salariat et la fin des rapports d'exploitation capitalistes, la réalisation d'une société sans classes. Nous savons que cette transformation révolutionnaire de la société peut seulement passer par une révolution mondiale accomplie par l'union d'une classe spécifique, le prolétariat. Nous devons alors considérer la situation de 1936-39 en Espagne et le rôle de la CNT selon certains critères. Le rapport de force est-il favorable au prolétariat ? A-t-il exercé un pouvoir politique ? A-t-il fait un pas vers l'abolition des rapports capitalistes d'exploitation et la destruction de l'Etat bourgeois ? A-t-il été capable d'arrêter la guerre comme l'avait fait la révolution en Russie en 1917 ? Et bien entendu, la CNT qui, selon notre lecteur, aurait été l'avant-garde de " ce mouvement " et " l'aurait mené le plus loin possible " a-t-elle joué un rôle révolutionnaire ? A chacune de ces questions, la réponse est NON. Pourquoi ?
Il est en effet impossible d'évoquer la situation en Espagne sans rappeler brièvement quel était le contexte global de la période et de la situation pour la classe ouvrière au niveau international.
Ces événements se situent en pleine période contre-révolutionnaire, notamment illustrée par l'émergence du fascisme en Italie, du nazisme en Allemagne, du stalinisme en URSS, sur les décombres de la vague révolutionnaire de 1917-23. Les révolutionnaires sont systématiquement pourchassés, emprisonnés, torturés, exilés, massacrés partout. Et partout, toutes les bourgeoisies nationales préparent activement la guerre mondiale, idéologiquement à travers la fausse alternative fascisme ou démocratie, matériellement à travers le développement intensif d'une économie de guerre menée sous la houlette de l'Etat capitaliste.
Ce qui s'est joué en Espagne, ce n'est pas le sort de la révolution mondiale du prolétariat comme semble le croire notre lecteur. Ce qui s'y est déroulé, c'est le basculement du monde dans la barbarie de la Deuxième Guerre mondiale. C'est une féroce bataille entre deux camps bourgeois dans lequel le prolétariat va se faire tragiquement happer.

 

La CNT à la pointe de l'embrigadement du prolétariat derrière l'antifascisme

L'Espagne restait dans les années 1930 un Etat capitaliste d'Europe occidentale parmi les plus arriérés, héritant des structures féodales des siècles précédents, largement dominé par l'agriculture. Le prolétariat du pays est alors très concentré, combatif, mais totalement inexpérimenté, encore fortement marqué par ses origines petites-bourgeoises, paysannes ou artisanales. Ce qui explique l'attrait pour la révolte individualiste et, de ce fait, le poids particulier de l'anarchisme et de l'anarcho-syndicalisme en son sein.
Dès le début des années 1930, la CNT représente un syndicat majoritaire, notamment en Catalogne et elle exerce également une grande influence en Aragon. La CNT apparaît d'autant plus comme la principale force syndicale oppositionnelle crédible que le syndicat socialiste, l'UGT, est discrédité par sa collaboration active avec le gouvernement dictatorial de Primo de Rivera installé au pouvoir depuis 1923. Cela dit, dès 1930, la CNT s'associe à son tour, aux côtés de l'UGT, au " pacte de San Sebastian " qui jette préventivement les bases d'une " alternative républicaine " au pouvoir monarchiste pour la bourgeoisie espagnole. Suite à une montée de mouvements sociaux et surtout à un raz-de-marée en faveur des partis de gauche aux élections municipales, le roi Alphonse XIII prend la fuite en avril 1931. La république est proclamée. D'emblée, les élections qui suivent portent au pouvoir une coalition de " centre gauche ", socialo-républicaine. Le nouveau gouvernement ne tarde pas à donner la véritable mesure de sa nature antiouvrière. La répression s'abat violemment sur les mouvements de grève qui surgissent face à la montée rapide du chômage et des prix, faisant des centaines de morts et de blessés parmi les ouvriers, notamment en janvier 1933 à Casas Viejas en Andalousie. Au cours de cette répression, le " socialiste " Azana ordonne à la troupe : " Ni blessés, ni prisonniers ! Tirez au ventre ! "
Cette répression sanglante des luttes ouvrières, effectuée au nom de la défense de la démocratie, va durer deux années, discrédite rapidement la coalition gouvernementale et va permettre aux forces de droite de s'organiser. Une fraction du Parti Socialiste va tenter, de son côté, de se recrédibiliser en opérant un tournant à gauche. En avril-mai 1934, les grèves ouvrières reprennent de l'ampleur. Les métallurgistes à Barcelone, les cheminots et surtout les ouvriers du bâtiment à Madrid, engagent des luttes très dures. Face à ces luttes, la gauche et l'extrême gauche comme dans les autres pays européens se servent de l'idéologie antifasciste pour entraîner les ouvriers hors de leur terrain de classe dans une politique de " front uni de tous les démocrates ".
Quelle est l'attitude de la CNT ? Non contente de participer à cette entreprise, visant à faire abandonner aux ouvriers leur terrain de classe et à les entraîner derrière leur bourgeoisie, elle y joue un rôle de premier plan. Toute sa propagande est axée sur " l'antifacisme ". Le prolétariat est alors pris dans un piège : d'un côté, ses luttes sont dévoyées par la propagande antifasciste qui affaiblit la résistance ouvrière et pousse massivement les ouvriers vers le terrain électoral et la perspective d'un " programme de front populaire pour faire face au péril fasciste ". D'un autre côté, les bataillons les plus combatifs de la classe ouvrière sont poussés à s'affronter isolément et de façon suicidaire directement à l'appareil d'Etat. En octobre 1934, les ouvriers des Asturies, poussés par toutes les forces de gauche, tombent dans ce piège qui va les saigner à blanc. Leur insurrection puis leur résistance dans les zones minières et dans la ceinture industrielle d'Oviedo et de Gijon est totalement isolée par les manoeuvres du PSOE et de l'UGT qui ont empêché par tous les moyens que la lutte ne s'étende au reste de l'Espagne. Pendant ce temps le gouvernement déploie l'armée avec 30 000 hommes, ses chars et ses avions pour écraser impitoyablement les ouvriers, ouvrant une nouvelle période de répression sanglante dans le pays. Le 15 janvier 1935, l'alliance électorale du Frente Popular est signée par l'ensemble des organisations de gauche ainsi que par les gauchistes trotskisants du POUM. Les dirigeants anarchistes de la CNT et de la FAI dérogent à leurs " principes anti-électoraux " et manifestent leur soutien à cette entreprise en s'abstenant de toute critique envers cette élection. En février 1936 le premier gouvernement de Front Populaire est élu. Alors qu'une nouvelle vague de grèves se développe, le gouvernement et le parti stalinien lancent des appels pour la reprise du travail, disant que les grèves sont des actes de sabotage et font le jeu du fascisme.
La mobilisation idéologique massive des ouvriers derrière l'antifascisme, hors de leur terrain de classe, est en marche.
La bourgeoisie peut passer à une deuxième phase, l'embrigadement direct derrière un camp capitaliste contre un autre, en défense de la république du Front Populaire, la plongée du prolétariat dans l'enfer des massacres de la guerre impérialiste.

 

La CNT entraîne le prolétariat au massacre

Suffisamment assurées de leur succès, les forces militaires se lancent dans un " pronunciamiento " parti du Maroc. Elles sont commandées par un Franco qui a fait ses premières armes de général en dirigeant la répression antiouvrière de 1934 dans les Asturies, sous les ordres de Largo Caballero qui va devenir la principale " figure " de la république du Front Populaire. La riposte ouvrière est immédiate : le 19 juillet 1936, les ouvriers se mettent en grève contre le soulèvement de Franco et se rendent massivement dans les casernes pour désarmer cette tentative, sans se préoccuper des directives contraires du Front Populaire et du gouvernement républicain. Ils endiguent l'action franquiste, notamment à Barcelone et dans plusieurs villes de Catalogne. Mais, dans la majorité des cas où les ouvriers suivent les consignes d'attente du gouvernement, ils se font massacrer dans un horrible bain de sang, comme notamment à Séville. Les forces de gauche du capital déploient alors pleinement leurs manoeuvres d'embrigadement. En 24 heures, le gouvernement central qui négociait avec les troupes franquistes et organisait avec elles le massacre des ouvriers cède la place à un gouvernement plus à gauche et plus antifasciste qui prend la tête du soulèvement ouvrier pour l'orienter exclusivement sur un terrain militaire et vers l'affrontement avec Franco.
La CNT qui n'avait cessé de pousser les ouvriers à choisir le camp de la république contre celui de Franco va donner un nouveau coup de main au gouvernement de Front Populaire en poussant les ouvriers dans des " expériences d'autogestion " qui ne sont mises en oeuvre qu'après le soulèvement des troupes franquistes et le départ précipité de nombreux patrons d'usine et de propriétaires terriens effrayés par la perspective de guerre civile. A quoi aura servi la fameuse " expérience autogestionnaire " dont les anarchistes continuent à se revendiquer et dont ils tirent autant de fierté ? Elle aura contribué à enfermer les prolétaires chacun dans leur coin, dans " leur " usine, " leur " entreprise, " leur " campagne ou " leur " village en paralysant toute réaction unitaire de la classe ouvrière, absorbant et stérilisant ses énergies. Elle aura aussi bloqué tout développement d'une réflexion politique sur la situation générale et semé dans les consciences les pires illusions sur le rapport de forces entre les classes qui se jouait à un niveau global. Cette " autogestion " va se propager rapidement. Plus de 70% de la production industrielle et commerciale sera " collectivisée " à des degrés divers en Catalogne, souvent pendant près de 14 mois, notamment l'industrie du bois, le textile, la métallurgie mais aussi les services et les transports publics. La CNT se retrouve aussi à la pointe de la collectivisation des terres et encourage activement la formation de communes ou de communautés agraires, notamment en Aragon.
A travers l'antifascisme, la CNT et la FAI prennent alors une part décisive et prépondérante pour rabattre les ouvriers dans les bras du Front Populaire. Cette caution abrite les menées de l'Etat capitaliste républicain qui profite de la confiance que font les ouvriers aux leaders anarchistes. CNT et FAI embrigadent les ouvriers à travers des organismes comme le Comité Central des Milices Antifascistes et le Conseil Central de l'Economie qui créent l'illusion d'un " pouvoir ouvrier ". Les ouvriers vont ainsi se livrer définitivement aux mains de leurs bourreaux. Dès lors, des centaines de milliers d'ouvriers sont directement enrôlés dans les milices antifascistes des anarchistes et des poumistes et sont envoyés se faire tuer sur le front impérialiste " antifranquiste " par le gouvernement du Front Populaire. Dans ce but, la CNT et la FAI sont appelés à participer au gouvernement régional de Catalogne (la Generalidad), là où les ouvriers paraissaient concentrer le plus de force. Elles acceptent sans rechigner la main tendue par Companys et les postes de ministres proposés (notamment les plus stratégiques, la défense et l'économie), ce qui va permettre au gouvernement de récupérer les armes dont s'étaient emparées les ouvriers tandis que la collectivisation de la production va s'étendre par décrets, directement assurée par " l'Etat catalan ". Fort de cette expérience, le gouvernement central va à son tour appeler les anarchistes au pouvoir. La CNT et la FAI y répondront tout aussi favorablement avec le même empressement. Avec le même succès pour les manoeuvres de la bourgeoisie. Les anarchistes ont tenu un rôle de premier plan pour le compte de la bourgeoisie et dans sa manoeuvre pour tromper les prolétaires sur la nature de classe du gouvernement de Front Populaire et de son Etat : " Tant sur le plan des principes que par conviction, la CNT a toujours été anti-étatiste et ennemie de toute forme de gouvernement. Mais les circonstances ont changé la nature du gouvernement espagnol et de l'Etat. Aujourd'hui, le gouvernement en tant qu'instrument de contrôle des organes de l'Etat a cessé d'être une force d'oppression contre le classe ouvrière, de même que l'Etat ne représente plus un organisme qui divise la société en classes. L'un et l'autre opprimeront moins le peuple maintenant que des membres de la CNT y sont intervenus " (Federica Montseny, 4 novembre 1936). Dès ce moment, la bourgeoisie peut tendre un nouveau piège idéologique dont les ministres et la plupart des leaders anarchistes vont se faire les plus ardents apôtres et les représentants les plus crédibles : faire croire aux ouvriers que l'Etat est réduit en miettes, qu'il n'existe plus, que tout le pouvoir est passé aux mains des ouvriers et des paysans.

 

La CNT instrument de la contre-révolution

La CNT, intégrée dans les rouages de l'appareil d'Etat, donne la pleine mesure de ses services. Elle est très active dans toutes les entreprises " collectivisées " pour orienter toute la production vers le front impérialiste : l'armement, le textile, la métallurgie, destinés à équiper les milices ouvrières qu'elle envoie en grand nombre se faire tuer contre l'armée franquiste. Les syndicalistes de la CNT jouent un rôle éminent dans la militarisation de la production : par exemple, à Hispano-Suiza, " les ateliers de cette entreprise sont parmi ceux qui travaillent avec le plus d'intensité et dans les branches les plus diverses pour le ravitaillement des Milices ouvrières. Les organisations syndicales procédèrent, dès les premiers moments de la saisie de l'usine, à l'organisation des travaux sous la direction intégrale des organismes créés par le prolétariat, afin d'adapter la fabrication aux nécessités imposées par la guerre civile. Jamais une modification des services n'aura été aussi complète et aussi rapide en vue de transformer une production de paix en production de guerre. Les travaux qui sortent de tous les établissements de l'industrie métallurgique pour le service de la guerre, étant soumis au contrôle du Comité des Milices, celui-ci fonctionne sous la forme d'un délégué direct spécialement nommé à cet effet. Le camarade qui remplit ces fonctions si complexes est un des membres les plus en vue du Syndicat Unique de la Métallurgie (CNT). Il a ses bureaux installés à l'intérieur de l'usine Hispano-Suiza." (A. Souchy, Collectivisations : L'Oeuvre constructive de la révolution espagnole 1936-39, cité par C. Semprun-Maura, Révolution et contre-révolution en Catalogne, pp. 106/107).
Après avoir abandonné ainsi son terrain de classe et s'être vus imposer une féroce surexploitation au nom de l'économie de guerre antifasciste par le Front Populaire : réduction des salaires, inflation, rationnement, réquisitions, allongement de la journée de travail, militarisation du travail, le prolétariat devait subir la répression comme les massacres sur le front. Les sanglants massacres en Aragon, à Oviedo, à Madrid sont aussi le résultat de cette manoeuvre criminelle qui entoure la tragédie des journées de mai 1937 à Barcelone par le gouvernement de Front Populaire, troupes du PCE et de sa succursale catalane du PSUC en tête, tandis que les hordes franquistes arrêtaient volontairement leur avance pour permettre aux bourreaux staliniens d'écraser les ouvriers. Là encore, ce sont l'appareil de la CNT et les leaders anarchistes au gouvernement, tels que Federica Montseny et Garcia Oliver qui vont, dès le début, appeler les ouvriers insurgés à rendre leurs armes alors même que nombre de prolétaires envoyés au front manifestaient leur intention de revenir leur prêter main-forte.
Dans cette sanglante tragédie, la CNT, la FAI le POUM, en poussant les ouvriers à quitter leur terrain de classe au nom du " front antifasciste " les ont jetés pieds et poings liés dans les bras de leurs assassins et au coeur de la mêlée impérialiste. La présence de ministres anarchistes dans le gouvernement de Catalogne puis dans le gouvernement central de Caballero a représenté un puissant facteur dans la mystification des ouvriers par le Front Populaire.
Tous les organismes dirigeants de la CNT déclarèrent une guerre féroce contre les éléments des rares courants qui, même dans une terrible confusion, luttaient pour défendre un point de vue de classe, en les envoyant sur les positions les plus exposées du front ou en les faisant emprisonner par la police des " forces républicaines ".
La guerre d'Espagne n'était pas une révolution, mais bien la guerre entre deux camps bourgeois, première étape de la Seconde Guerre mondiale entre deux blocs impérialistes qui étaient encore en voie de constitution.
Ce n'est certainement pas à l'avant-garde de " l'émancipation de l'humanité " que s'est trouvée la CNT, mais au contraire elle s'est illustrée par son rôle clairement contre-révolutionnaire complémentaire à celui des sociaux-démocrates et des staliniens.
La guerre d'Espagne avec ses répercussions idéologiques immenses sur le prolétariat européen aura constitué la première étape de la seconde boucherie impérialiste mondiale. Elle se prolongea jusqu'en 1939, s'achevant par la victoire de Franco, au moment où les autres fractions du prolétariat mondial, servaient à leur tour de chair à canon dans l'affrontement impérialiste généralisé derrière leur bourgeoisie nationale respective.
Le plus haut moment d'émancipation révolutionnaire de l'humanité du 20e siècle, c'est dans la révolution prolétarienne en Russie de 1917 que notre lecteur doit aller la chercher s'il veut se dégager de l'absence de repères de l'anarchisme qui a conduit le prolétariat vers les pires défaites et les pires massacres. C'est là que le prolétariat a vécu ses plus riches expériences historiques à travers le pouvoir des conseils ouvriers, qu'il a été capable d'arrêter la barbarie guerrière et d'engendrer une vague révolutionnaire au niveau mondial qui, même si elle a été vaincue, a fait trembler la bourgeoisie et a su ébranler le monde capitaliste.

Wim (25 novembre)

Commentaires

Antifascisme ou anarchisme ?

Pour répondre aux arguments d'une CNT entrainée monolithiquement dans l'antifascisme, je verse ce document d'époque ... Et vive la culture du débat !

Supplément au Boletín de información de la CNT-FAI ; ’édition française, 19 juin 1937.

Assemblée extraordinaire de miliciens du mardi 9 mars 1937 à 18 h, "Sala de Actas" de la Casa CNT-FAI, à Barcelone. Appel avait été fait à tous les miliciens et particulièrement à ceux descendus récemment du front. (*)

(*) Pour de multiples raisons, nous n’avions pu donner, comme convenu, le procès-verbal de cette réunion. Nous nous acquittons seulement aujourd’hui de cette tâche. Mieux vaut tard que jamais. Ainsi, on verra comment chacun se situa lors de cette importante réunion.

• Sont nommés pour faire partie du bureau : Alfred Lobel (section française) : président ; Fernand Fortin (délégué à la propagande de la section française) : vice-président ; G. Styr-Nair (section française) et Blédine (milicien descendu du front)

Assesseurs ; Félix Danon (section française), secrétaire. La séance est ouverte après que sont précisés les buts de cette réunion de miliciens venus tous volontairement en Espagne. La parole est accordée à tout camarade qui la sollicitera.

Georges Bougard (milicien) déclare qu’il ne prend pas la parole comme délégué, mais en son nom personnel. Il affirme qu’une certaine discipline est indispensable, car l’armée qui est en face de nous est formidablement organisée. Evidemment, il ne faut pas militariser comme certains le prévoient. Il faut comprendre que nous sommes venus ici pour aller jusqu’au bout. La militarisation telle que je la conçois n’est qu’une auto-discipline bien ordonnée. Puis, il nous faut aussi plus d’instruction militaire ; d’ailleurs, nous avons de nombreux camarades français "officiers". Nous nous trouvons placés entre ce dilemme : militarisation ou dispersion totale des milices. Il ne faut pas laisser dissoudre les milices. Ce camarade demande que les milices soient sous le patronage de la CNT l’organisation la plus puissante d’Espagne.

Julien Cadet (milicien) se prononce contre la militarisation : Dans la CNT tous ne sont pas anarchistes, il faut donc absolument le contrôle de la FAI.

Lovi (milicien) déclare qu’on ne peut pas isoler la question de la guerre. Il faudrait s’occuper aussi de la question Révolution. On veut : nous bander les yeux, nous aveugler par : "Tout pour Madrid ! Tout pour les enfants !" Il y a deux capitalismes qui essayent d’éliminer tout mouvement révolution-naire. Le capitalisme de l’intérieur qui est représenté par la Généralité et le capitalisme de l’extérieur représenté par Blum, la France, l’Angleterre, l’Amérique, etc. Pour nous, la CNT ce ne sont pas seule-ment les meneurs, les "dirigeants", nous avons confiance dans l’opinion de la CNT. Le métier d’officier est toujours pour nous un déshonneur. Et s’il faut des techniciens militaires, il faut qu’ils soient contrôlés par les délégués politiques des syndicats. Mais on semble déjà vouloir écarter les syndicats, tout comme en Russie. On voudrait écraser la Révolution et comme on ne peut pas, on s’efforce de l’étouffer ! ...

Raoul Tarrou (milicien) affirme il ne parlera pas en tant qu’antifasciste mais seulement en tant anarchiste. Il s’oppose nettement à toute autorité, surtout militaire À Gelsa, depuis deux mois déjà, on nous posait l’ultimatum. Mais nous, nous ne voulons que des délégués techniques, pas de marques extérieures de respect, aucun exercice de marche au pas, etc. Au cas où notre proposition de reformer un corps franc ne serait pas acceptée, s’il n’y a pas moyen de s’entendre, je suis prêt à rentrer en France.

Moneck Krescht (milicien) : "En ce moment, il ne s’agit plus de révolution sur les barricades. Le peuple espagnol ne peut et ne doit pas continuer à jouer avec l’héroïsme. C’est une véritable guerre, et il faut la gagner à tout prix. On veut jouer avec les théories et l’esprit des anarchistes pour pouvoir les désarmer. Notre militarisation, ce n’est pas la parade militaire, ce n’est pas non plus le salut militaire, qu’il nous faut, c’est un bon commandement au front. Ne plus voir des choses aussi fantastiques : notre artillerie tirant sur notre propre infanterie ! Nous, nous avons d’ailleurs des officiers qui sont de véritables camarades aux Colonnes Durruti et Ascaso. Il ne faut pas non plus jouer sur le mot militarisation.

Fortin rappelle que ce qui nous intéresse le plus est de savoir pourquoi camarades sont descendus du front et ce qu’ils désirent faire.

Joaquin Cortés (du Comité régional de la CNT) : On m’a demandé de venir faire ici un exposé sur la question de la militarisation. Je suis membre du Comité régional mais je ne me sens pas autorisé pour parler de questions avec lesquelles je ne suis pas suffisamment familiarisé. C’est pourquoi, je laisse la parole au camarade Ascaso.

Domingo Ascaso (Division Ascaso) : Nous autres anarchistes espagnols, ne sommes pas moins sensibles que les camarades français. Nous sommes devant un ennemi complètement militarisé. Je déclare que les milices ne sont pas organisées pour l’art de la guerre (si cela peut s’appeler un art). Tout cela est bien dur à accepter pour un anarchiste et nous avons même pourtant créé des écoles militaires pour avoir la main sur le commandement des milices. Les anarchistes espagnols ont reconnu qu’il nous fallait une discipline, une responsabilité.

Au sujet des techniciens, 75 pour cent seront élus par nous et 25 pour cent par le gouvernement de Valence, et ce seront des techniciens vraiment militaires. Nous sommes arrivés à un tournant parti-culièrement critique. À certains moments, l’ennemi avançait comme il le voulait... Nous avons accepté des postes et des ministres, nous n’acceptons la militarisation qu’à condition de choisir nous-mêmes les 75 pour cent. Il nous faut accepter cela pour aller à la bataille ; de plus, nous aurons une armée à nous. N’oubliez pas que vos lieutenants, vous pourrez les "flanquer" en l’air quand vous voudrez. Le moment est très critique. Les camarades espagnols ont accepté cela et ils ne peuvent plus reculer maintenant. Vous devez bien comprendre que nous sommes aussi anarchistes que vous. Sacha Pietra : Je ne suis pas milicien, mais j’ai été en Russie où j’ai vécu la révolution, et j’ai pu remarquer la façon dont on s’est débarrassé des anarchistes là-bas. Après avoir résumé le mouvement makhnoviste, il souligne que cela fait huit mois qu’il est en Espagne et il souligne que tant que nous avons les armes tout est possible, la "Révolution est encore là". Ici est toujours la révolution, la vraie vie. Ce qui importe c’est l’esprit qui anime quelque chose. Nous ne sommes pas perdus, c’est ici que se joue la cause de la Révolution mondiale. Je crois que certains camarades critiquent avec trop de facilité. Ce qui importe surtout, c’est de garantir l’esprit anarchiste. Il s’agit aussi de trouver les moyens, les forces.

Souchy : Certains camarades ont accepté la militarisation et la discipline à outrance. Notre militarisme n’a rien à voir avec celui des pays fascistes. Cette révolution qui est venue s’est transformée en guerre Or, si nous avons voulu la révolution, si nous l’acceptons, il faut l’accepter avec toutes ses conséquences. Une force révolutionnaire s’est dressée contre le fascisme. Une force militaire s’est dressée contre nous et contre cette force militaire, il nous faut dresser une autre force militaire. Il nous faut un peu plus de discipline, un peu plus d’ordre. L’allemagne et l’Italie font tout pour écraser la révolution d’Espagne parce que de la réussite de la révolution dépend la Révolution mondiale. Nos camarades de la CNT ont accepté la militarisation. La militarisation bien comprise doit nous sauver.

Blumenthal (milicien) : Le 19 juillet, il y eut une réaction du peuple et non de la foule. on tente la diversion avec la conception :"Gagner la guerre d’abord". À Barcelone, je vois des choses vraiment dégoûtantes. Même des galons et des étoiles ! Ce n’est pas ainsi que nous allons gagner, nous. En tant qu’anarchiste, et tout anarchiste que je suis, je me refuse à devenir non seulement soldat, mais un valet du capitalisme. Maximo (milicien) : (le camarade Félix Danon traduit ici en les résumant les paroles prononcées par Maximo en espagnol) : Je suis moi aussi antimilitariste, mais que les camarades réfléchissent un peu comme moi : notre lutte n’est pas seulement une lutte entre Espagnols, mais une lutte internationale. Si nous restons en état d’alerte, il ne se passera rien. Le jour où nous n’aurons plus confiance en nos capitaines, en nos lieutenants, nous les prierons de démissionner. Notre militarisme n’a rien de commun avec celui des bourgeois.

Blédine (des miliciens de Gelsa) se prononce nettement contre toute militarisation. Il comprend la discipline, mais durant le combat, où elle est nécessaire. Par contre, à moins de nier toute idée anarchiste, ou d’arriver à un changement, à un révisionnisme de l’anarchisme, il ne peut comprendre et respecter tous ces grades, cette hiérarchie, ainsi que ces formes extérieures : respect, salut, uniforme, etc.

Styr-Nair pense qu’il y a au fond de l’attitude des miliciens un défaut d’information excusable d’ailleurs, pour des combattants isolés de l’activité sociale et politique. La CNT a manqué d’un organe en langue française scrupuleusement à son service (1). Les miliciens paraît-il ne veulent pas se battre pour la république bourgeoise. C’est leur droit bien que personne à l’heure actuelle ne sache pour quel état social on se bat. La CNT n’a jamais dit, d’ailleurs, qu’on se battait pour instaurer le communisme libertaire ou l’anarchie (2). Dès juillet, des bulletins d’informations CNT-FAI en langue française ont examiné les limites et les possibilités révolutionnaires, et on se contentait de se proclamer antifascistes, sans préciser le contenu de cette étiquette (3). On lutte toujours pour un maximum, mais on n’obtient qu’un minimum. C’est la loi de toutes les luttes sociales. Entre l’idéal et la réalité, il n’y a toujours qu’une transaction. Le front antifasciste, constitué par des éléments très disparates, n’avait nullement pour but de lutter pour notre idéal anarchiste : c’eût été faire violence aux autres secteurs politiques en les employant à la réalisation d’idées qu’ils ne partagent pas. C’était impossible. A ce compte, pourquoi ceux-ci ne nous auraient-ils pas employés eux aussi, à combattre pour leurs propres idées ? qui nous sont hostiles ou étrangères ! C’eût été le conflit qui eût amené la dislocation du front antifasciste et la venue de Franco. Il fallait donc renoncer.

Pour imposer (possibilité qui n’est pas démontrée étant donné que nos camarades, malgré tout leur héroïsme, n’auraient pu vaincre s’ils n’avaient été armés dès les premières heures par la police restée loyale et c’est si vrai que dans les régions où ces armes ont été refusées ou données trop tard, nos cama-rades ont été battus) (4), pour imposer dit Styr-Nhair, nos mots d’ordre sans disloquer le front antifasciste, il eût fallu recourir à la dictature, ce qui allait précisément à l’encontre de l’idéal poursuivi par la CNT. Et ceux, plus ou moins timorés, qui reprochent, aujourd’hui à la CNT les concessions, qui selon eux, sont dues au pur réformisme tournent le dos à la révolution, ne manqueraient pas de venir lui reprocher plus véhémentement encore d’avoir recouru à des moyens autoritaires !

Mais la Catalogne n’est pas toute l’Espagne. Si nous avions profité de nos forces pour écraser nos alliés politiques, ceux-ci, où ils étaient, et sont restés en force, auraient pu se prévaloir du même principe pour écraser nos camarades : écrasement dont nous aurions port toute la responsabilité, pour avoir été les initiateurs du procédé. Les organisations anarchistes espagnoles ont préféré s’entendre avec les modérés que de se battre contre eux, parce que c’était la seule solution qui s’imposait. Les concessions ne sont que les conséquences de cette alliance, aussi indispensables et inévitables que cette alliance même. Reprocher aux organisations anarchistes espagnoles d’avoir fait des concessions revient à leur reprocher d’avoir pris part à la révolution et à sa défense. Renoncer à la lutte armée pour se soustraire à la militarisation acceptée depuis longtemps par la CNT s’apparente à une désertion. Au nom du même principe, la CNT eût pu abandonner la révolution dès le début ! Il y a, de plus, des concessions réelles et des concessions formelles. La militarisation est surtout une concession formelle, du fait que l’esprit du milicien n’a pas changé. L’acceptation de certains codes, comme celui qui régissait la Colonne Durruti, était une concession réelle parce que les normes et les sanctions édictées par ce code n’ont rien à envier à celles du code militaire classique. Certes, on ne les appliquait pas. Mais, en campagne, le code militaire classique, dans ce qu’il a de formel et casernier, ne s’appliquait pas non plus. Tout dépend de l’intelligence des officiers. Or la CNT, dans l’armée popu-laire catalane dit posséder le plus gros pourcentage de cadres. La plupart des officiers seraient donc des camarades. Alors ? Alors, Styr-Nhair pense que le refus de la militarisation n’est qu’un prétexte pour se retirer de la lutter. Ces miliciens sont fatigués, et la fatigue est humaine. Mais il juge condamnable le prétexte invoqué qui peut nuire, à l’étranger, aux organisations anarchistes et à la révolution elle-même.

Blanchard (milicien) déclare et dénonce le fait qu’à Sariñena ce sont les Russes qui commandent.

Domingo Ascaso affirme que cela est absolument faux et qu’à Sariñena ce ne sont pas les Russes qui commandent.

Lobel : Il s’agit de rentrer dans le terrain concret. Que les camarades se déterminent sur les positions prises. Fortin prend alors la parole. Il estime que nous déplaçons un peu le sujet. Il ne s’agit pas de discuter, cela nous entraînerait trop loin, pour savoir si la militarisation est bonne ou mauvaise : la militarisation existe, c’est un fait accompli. Cette réunion a été organisée pour savoir ce que deviendraient les camarades descendus récemment du front et forcément assez désorientés.

Pour lui, il considère que les camarades sont à classer en trois catégories.

1) Ceux qui se refusent catégoriquement à toute militarisation. Actuellement, à Barcelone, nous subissons très sensiblement les répercussions de la guerre, il y a des privations, et toute personne qui ne se rend pas utile suivant ses moyens, est une bouche de plus à nourrir sans nécessité. Pour ces camarades, le mieux est de retourner en France ou dans un pays démocratique. Ce n’est pas à nous de juger leur décision. Venus volontairement, ils repartiront de même.

2) Il y a un certain nombre de camarades qui sont déserteurs ou insoumis ou condamnés à la prison. Il est évident qu’ils ne seront pas remis aux mains des autorités, ce qui adviendrait en cas de retour probablement. Pour ceux-là, nous chercherons du travail avec le concours du "Groupe français de la CNT" et de la "Casa internacional de voluntarios" .

3) Enfin ceux qui veulent se battre. De deux choses l’une, ou ils retournent sur le front, en acceptant la militarisation et ses conséquences, ou, si toutefois cela est encore possible, ils essaient de constituer un corps franc, ainsi qu’il a été prévu par certains compagnons. Aux compagnons espagnols responsables de nous indiquer s’il existe toujours la possibilité de constituer ce corps franc.

Domingo Ascaso : Ce serait nous demander là une chose impossible. Les anarchistes espagnols n’ont pas fait, à proprement parler, le 19 juillet, de révolution ; pour une fois c’est plutôt une contre-révolution que nous avons faite en nous dressant contre les fascistes. La CNT et la FAI ont commencé par accepter des postes responsables et nous avons même accepté la militarisation. Cela n’empêche pas que nous nous croyons aussi anarchistes que vous tous. Domingo Ascaso remercie avec beaucoup d’émotion les miliciens internationaux pour tout ce qu’ils ont fait pour la cause de la Liberté. Ceux qui ne veulent plus se battre se retireront, mais les autres doivent accepter la militarisation. Nous ne pouvons pas en conséquence admettre la création d’un corps franc. La séance est alors levée après que plusieurs miliciens eurent pris de nouveau la parole. Ils s’expriment en espagnol, français et allemand. Tous soulignent qu’ils sont venus se battre pour la liberté du monde entier et pas seulement pour la liberté d’un seul pays.

La plupart se montrent partisans d’une plus grande discipline et d’une nouvelle organisation technique des Milices.