Crise économique : l'Etat, dernier rempart du capitalisme

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L'aggravation de la crise économique mondiale a fait revenir depuis cinq ans la question du rôle de l'Etat dans l'économie sur le devant de la scène. En effet, son intervention est appelée avec insistance par certains secteurs de la bourgeoisie pour réglementer et relancer l'activité économique. Pour la gauche et les tenants du "plus d'Etat", des plus modérés style Jospin aux plus "radicaux" style trotskistes et staliniens, prônant la mise en place de mesures d'étatisation de la société comme à l'Est avant la chute du stalinisme, la crise actuelle serait avant tout celle du libéralisme. Un tel mensonge est en réalité destiné à masquer aux exploités la faillite du système qui s'exprime en particulier par la tendance inexorable du capitalisme depuis le début du siècle au développement du capitalisme d'Etat. Ce développement, s'il permet d'aplanir certaines contradictions du système, ne constitue en rien une solution à celles-ci.


La bourgeoisie essaie de nous rejouer le même air qu'au début des années 1990 où, en pleine récession, elle rejetait la responsabilité de celle-ci sur les fractions libérales jusque là au pouvoir dans les plus grands pays industrialisés. Elle doit absolument trouver des thèmes de mystification présentant aux exploités une prétendue alternative, au sein du système, afin de limiter les possibilités de remise en question de celui-ci. Ainsi, afin d'éviter que l'aggravation de la crise et des attaques ne favorisent au sein de la classe ouvrière une remise en cause en profondeur du système, les fractions de gauche et d'extrême gauche de la bourgeoisie cherchent à intoxiquer la conscience des prolétaires en proclamant que les des solutions sont possibles en redonnant notamment à l'Etat un rôle plus central que le libéralisme lui aurait prétendument confisqué. Or, c'est justement l'Etat lui-même, qu'il soit géré par des partis de droite ou de gauche, qui orchestre les attaques les plus massives depuis la fin des années soixante. C'est dans le but de masquer cette réalité qu'on tente aujourd'hui de raviver l'illusion que plus d'Etat, c'est, malgré tout, plus de justice et de social. Toutes les démarches des Etats pour sauver des entreprises, comme celle du gouvernement français afin de faire sortir Alstom de la plongée dans la faillite totale n'ont rien de social. En témoigne la prévision maintenue de 3850 licenciements à Alstom en France ou bien des 10 500 à venir dans quinze des banques japonaises qui perçoivent des fonds publics.
L'Etat, garant de l'ordre social, est à la pointe de la défense des intérêts de toute la bourgeoisie contre la classe ouvrière et c'est donc lui qui les prend en charge.

 

Le renforcement du capitalisme d'Etat

Cette intervention grandissante de l'Etat dans l'économie n'est nullement une nouveauté, celui-ci s'étant trouvé être le principal acteur des sauvetages les plus spectaculaires d'établissements financiers. Ainsi, par exemple, au début des années 1990, c'est au contribuable américain que le gouvernement du très libéral Bush a confié le soin de renflouer les caisses d'épargne en faillite. Lors de la plongée dans la crise de 1998, on a pu voir l'Etat japonais voler au secours des institutions bancaires pour leur éviter la faillite. En septembre de la même année, la Réserve fédérale américaine, la toute-puissante FED, a fait de même en organisant le sauvetage du fonds d'arbitrage "Long Term Capital Management", au bord du dépôt de bilan.
Ce rôle central de l'Etat pour éviter des catastrophes économiques constitue l'expression d'une loi générale qui concerne autant le libéralisme qu'elle concernait feu le stalinisme. Celle-ci, caractéristique du capitalisme décadent, consiste à recourir à la force étatique pour faire fonctionner une machine économique qui, spontanément, livrée à elle-même, serait condamnée à la paralysie, du fait de ses contradictions internes.
Depuis la Première Guerre mondiale, depuis que la survie de chaque nation dépend de sa capacité à se faire une place par la force dans un marché mondial devenu trop étroit, l'économie capitaliste n'a cessé de s'étatiser en permanence. Dans le capitalisme décadent, la tendance au capitalisme d'Etat est une tendance universelle. Suivant les pays, suivant les périodes historiques, cette tendance s'est concrétisée à des rythmes et sous des formes plus ou moins accentués. Mais elle n'a pas cessé de progresser, au point de faire de la machine étatique le coeur même de la vie économique et sociale de toutes les nations.
Le militarisme allemand du début du siècle, le stalinisme, le fascisme des années 1930, les grands travaux du New Deal aux Etats-Unis au lendemain de la dépression économique de 1929 ou ceux du Front populaire en France à la même époque, ne sont que des manifestations d'un même mouvement d'étatisation de la vie sociale. De même, les politiques de reconstruction après la Seconde Guerre mondiale ont été prises en charge par l'Etat avec, dans beaucoup de pays, y compris la libérale Grande-Bretagne, la nationalisation de secteurs clés de l'économie. Et depuis la réapparition de la crise ouverte à la fin des années 60, c'est encore l'Etat qui prend en charge les politiques de fuite en avant dans l'endettement ou de recours à la planche à billets. Dans le capitalisme décadent, chaque pays doit tricher avec la loi de la valeur s'il ne veut pas voir son économie se désagréger sous le poids de contradictions insurmontables. Ainsi, par exemple, les pays dits socialistes ont dû, pour survivre malgré leur arriération économique, s'isoler du marché mondial et pratiquer une politique de prix totalement déconnectée de celui-ci. Autre exemple qui s'est trouvé au centre des désaccords du récent sommet de Cancun, celui de la politique de soutien complètement artificiel à son agriculture menée par les pays de la PAC (Politique agricole commune) européenne de façon à ce que cette dernière reste compétitive et puisse se vendre sur le marché mondial.
Aux Etats-Unis, les "reaganomics", supposés constituer un retour à un capitalisme "libéral", moins étatisé, n'ont pas interrompu cette tendance à l'emprise croissante de l'Etat dans la vie économique. Au contraire, le "miracle" de la reprise américaine au cours des années 1980 n'a pas eu d'autre fondement qu'un doublement du déficit de l'Etat et une augmentation spectaculaire des dépenses d'armements commandés par l'Etat.
De même, les politiques de "dérégulation" et "privatisations" destinées à renforcer la compétitivité nationale et appliquées pendant ces années dans l'ensemble des pays industrialisés, ont été décidées par l'Etat qui en a retiré également un certain nombre d'avantages. Sur le plan social, elles ont facilité le recours aux licenciements, puisqu'en apparence la responsabilité n'en revenait plus en propre à l'Etat mais se trouvait diluée sur autant de capitalistes privés.

 

L'Etat n'existe que pour défendre le capitalisme

Ainsi, non seulement l'Etat a-t-il une place prépondérante au sein de l'économie nationale, en tant que principal client et employeur de celle-ci, mais il détient entre ses mains un ensemble de prérogatives qui lui en permettent le contrôle absolu : il est le principal pourvoyeur de crédit et c'est lui qui fixe le coût de tous les emprunts ; il édicte les règles de la concurrence entre les différents agents économiques au sein du pays et lui seul est en mesure de négocier de telles règles vis-à-vis des autres pays ; il est le vecteur obligé de l'obtention de gros contrats à l'export ; il détient les moyens de faire ou défaire des montages et rachats industriels et financiers ; il décide des nationalisations ou privatisations ; il fixe les impôts, gère le budget et édicte le code du travail, instrument au service du capital pour organiser l'exploitation et dont dépend la compétitivité du capital national. A ce titre, le budget 2004 du gouvernement Raffarin est tout à fait éloquent : c'est l'Etat qui désigne les priorités de la politique économique, priorités visant à stimuler la production en baissant les coûts de production, celui de la main-d'œuvre au premier chef. L'orientation décidée du gouvernement français en direction des chômeurs, sur les retraites et la Sécurité Sociale met en évidence comment l'Etat prend en charge la politique concertée d'attaques antiouvrières, de même que les plans de licenciements approuvées sinon carrément concoctées, même dans les entreprises centrales du secteur privé, par l'Etat lui-même.
Contrairement à une légende savamment entretenue par la bourgeoisie, il n'y a donc pas qu'à l'Est, avant l'effondrement du stalinisme, que l'Etat a joué un rôle déterminant dans l'économie, même s'il existe des différences. Dans les autres pays du monde capitaliste, le contrôle étatique sur la vie de la société n'est pas antagonique avec l'existence de secteurs privés et concurrentiels qui empêchent une hégémonie totale des couches parasitaires engendrées, dans tous les cas, par la mainmise de l'Etat sur la vie sociale. Dans les pays staliniens par contre, le développement extrême de ces couches parasitaires issues de la bureaucratie étatique, ayant pour seule préoccupation de se remplir les poches individuellement au détriment des intérêts de l'économie nationale, a conduit à cette aberration, du point de vue du fonctionnement du capitalisme, qui devait nécessairement s'effondrer avec l'accélération de la crise économique mondiale.

Ce que démontre toute l'histoire du 20e siècle c'est que, si effectivement l'Etat joue un rôle déterminant dans le fonctionnement du capitalisme, ce n'est pas, contrairement à ce que la gauche veut faire croire, dans l'intérêt des exploités, mais bien dans le seul but de prolonger la vie, coûte que coûte, de ce système décadent.