Le parlementarisme révolutionnaire : hier une erreur de la classe ouvrière, aujourd'hui une arme de la bourgeoisie

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Nous publions ici des extraits de la lettre d’un lecteur. Bien que ce courrier soulève d’autres problèmes, nous ne répondrons qu’à son aspect principal : la question électorale qui est en ce moment au centre des entreprises de dévoiement de la bourgeoisie.
 

Chers camarades,

J’ai déjà bien entamé le livre de Gorter. Il est très intéressant. (...) Mais déjà quelques remarques critiques :

Gorter analyse les derniers feux de la vague révolutionnaire de 1917-18-19, la seconde « révolution » allemande de 21, comme une période pré-révolutionnaire. De la découle la tactique qu’il préconise. C’est pour cela que Lenine a raison généralement dans « La maladie infantile.. ». La tactique que Lénine défend dans ce livre convient a une période de reflux : s’implanter, gagner à soi les ouvriers, se préparer en bref à la prochaine vague révolutionnaire issue de la prochaine crise (celle de 29 en l’occurrence). C’est Gorter d’ailleurs qui le dit lui-même: « ...dans les pays où la révolution n’est pas imminente et où les ouvriers n’ont pas encore la force de la faire, le parlementarisme demeure un recours possible. » (p. 84). Il faut donc gagner des positions de force : dans les syndicats, au parlement, etc. Ceci pour la propagande par la parole et par l’action (réformes « démocratiques », luttes pour des hausses salariales ou pour des baisses des heures de travail plus faciles à mener en période de reconstruction...). Voilà ma critique principale a la « Réponse à Lenine ». Mais d’elle découlerait que la tactique du KAPD serait bonne en période vraiment pré-révolutionnaire. J’aurai donc encore des critiques a formuler :

Pas de participation au parlement : oui, mais il faut savoir utiliser des particularités constitutionnelles, par exemple les présidentielles en France qui n’impliquent une participation aux organes du pouvoir que si on les gagne, mais qui par contre permettent une agitation plus large et profonde que la lutte seule en usine, ceci surtout pour une organisation faible et mal implantée, comme toutes celles existant aujourd’hui en France. La participation à ces élections ne doit pas être automatique, mais elle est nécessaire dans la phase actuelle pré-révolutionnaire, en ce moment précis de la phase ou c’est l’agitation et la propagande qui doivent prendre le pas pour construire le parti révolutionnaire sur les luttes qui ne manqueront pas de se développer (agitation et propagande par la parole et par l’action s’entend). (...)

NOTRE REPONSE

Les questions de fond posées par cette lettre sont : les élections peuvent-elles être utilisées par la classe ouvrière dans sa lutte contre le capitalisme ? Les révolutionnaires ont-ils un rôle à jouer sur le terrain électoral ?

A ces deux questions, la réponse que nous donnons est catégorique : NON !

Aujourd’hui la classe ouvrière ne peut pas se défendre à travers le terrain électoral ou parlementaire.

Pour les ouvriers, le vote n’a jamais, depuis plus de soixante ans, pu amener aucune amélioration de leurs conditions d’exploitation :

  • c’est depuis plus de soixante ans que la classe ouvrière n’est jamais parvenue -et cela à l’échelle mondiale- à imposer au parlement ni à aucun autre organe de pouvoir de la bourgeoisie, la moindre réforme réelle et durable dans quelque domaine que ce soit, économique comme politique. Les pseudo-victoires de 36 (sécurité sociale, congés payés, les 40 heures...) sont de purs mensonges (voir RI n° 143, avril 1986 : « Les « acquis » avec la gauche : de 36 a aujourd’hui, les mêmes mensonges »), mais en plus ces mesures ont été payées au prix fort avec l’entraînement du prolétariat dans les massacres de la 2ème guerre mondiale. Les pseudo-concessions de 68 ont été annihilées en moins d’un an par le taux d’inflation ;
  • quand le vote massif des ouvriers a porté les partis de gauche au gouvernement, cela a toujours représenté de nouveaux sacrifices pour les ouvriers. Ainsi en France l’expérience de la « gauche unie » au pouvoir s’est avérée une poursuite sans faille de la même politique anti-ouvrière que celle de la droite tant à travers des attaques anti-ouvrières tous azimuts (amputation générale du niveau de vie, blocage des salaires, redoublement du chômage et des licenciements, réduction massive des allocations-chômage, réduction de toutes les prestations sociales) qu’à travers la répression de toutes les luttes ouvrières, de Talbot à la sidérurgie en passant par Citroën. Ainsi auparavant, c’est encore avec la gauche, avec le gouvernement de « front populaire » que la bourgeoisie est parvenue, au nom de l’antifascisme, à entraîner le prolétariat jusqu’au sacrifice suprême : celui de la vie, dans la guerre impérialiste.

Quel que soit le vainqueur des consultations électorales actuelles, les conditions d’existence de la classe ouvrière ne peuvent, a travers l’accélération de la crise capitaliste qu’empirer.

De plus, les élections n’ont aujourd’hui comme fonction pour les ouvriers que de les détourner du terrain de leurs luttes (voir article p.1, « Entrons en lutte massivement »).

Cela n’est pas le fait du hasard s’il n’est plus possible pour le prolétariat de rester sur un terrain qui, de toutes façons, a toujours appartenu à la bourgeoisie. La classe ouvrière ne pouvait utiliser ce terrain que dans la mesure où tout au long du siècle dernier, la lutte ouvrière contre l’exploitation et l’oppression de la bourgeoisie passait nécessairement par une lutte pour arracher des réformes sur le terrain politique comme économique, par d’après batailles pour conquérir des améliorations possibles, réelles et durables des conditions de travail et d’existence des ouvriers sur le terrain même de la légalité bourgeoise. Il n’en est plus de même dès la fin du 19e siècle et le début du 20e siècle où le capitalisme ne peut étendre sa domination sur l’ensemble de la planète, ne peut plus parvenir à surmonter les contradictions économiques qui l’assaillent et où il entre en crise permanente. Il ne peut plus se survivre qu’au travers d’un cycle infernal de crise-guerre-reconstruction-crise plus aiguë... entraînant avec lui l’ensemble de l’humanité dans une barbarie et une misère toujours plus grandes et cette survie, comme celle de la bourgeoisie, implique des niveaux d’exploitation, d’oppression, de soumission du prolétariat qualitativement nouveau par rapport au siècle précédent. Désormais, il est hors de question pour la bourgeoisie de pouvoir accorder dans quelque domaine que ce soit la moindre réforme réelle et durable.

Le capitalisme cesse d’être un mode de production progressiste. Sa décadence n’engendre plus que le pourrissement de tous les rapports sociaux de production qui avaient servi de base à son développement et il place la classe ouvrière devant à la fois la nécessité et la possibilité d’oeuvrer DIRECTEMENT à son renversement. Toute la pratique de la lutte ouvrière du siècle dernier doit être réexaminée sur cette base qualitativement nouvelle : la seule tâche du prolétariat est de se constituer en tant qu’unique force sociale internationale capable de détruire le capitalisme. Certaines méthodes de lutte doivent être totalement remises en cause, rejetées, combattues car elles s’avèrent non seulement parfaitement caduques pour la lutte ouvrière, mais elles sont devenues des entraves, des armes dans les mains de l’ennemi, de la bourgeoisie, contre le développement des luttes ouvrières : il en est ainsi de la question nationale, du syndicalisme et du parlementarisme. C’est dans ces conditions que la classe ouvrière n’a plus rien à faire sur le terrain électoral.

Quant à la question de la pratique des révolutionnaires, le problème se pose dans exactement les mêmes termes que pour l’ensemble de leur classe : ils ne peuvent plus, à aucun niveau, utiliser le terrain des élections. Il est vrai que cette question d’user d’un « parlementarisme révolutionnaire » en certaines circonstances se posait encore pour les révolutionnaires dans les années 20, notamment dans le débat entre Gorter et Lénine. Il faut reconnaître que là-dessus, tous deux se sont trompés : il était faux de croire que le parlementarisme révolutionnaire était encore possible. Mais cette erreur était compréhensible dans la mesure ou des générations entières de révolutionnaires avaient consacré leurs énergies à lutter sur ce terrain et que, quelques années auparavant à peine, un Liebknecht pouvait encore défendre avec intransigeance les positions des révolutionnaires face au Reichstag.

Mais ce qui était encore une erreur en 1920 relève aujourd’hui, pour les groupes qui défendent d’une façon ou d’une autre l’idée d’un parlementarisme révolutionnaire, d’une participation directe à une entreprise de mystification de la classe ouvrière pour la fourvoyer sur le terrain de la bourgeoisie. C’est le cas de tous ceux qui, comme les organisations trotskistes de façon générale –et LO en particulier– alimentent et cherchent à faire accréditer la duperie que les révolutionnaires pourraient, eux, encore, utiliser les élections bourgeoises et la période électorale pour s’y exprimer, pour faire du temps d’antenne « offert par la bourgeoisie » aux candidats, une tribune pour l’agitation et la propagande révolutionnaires.

Leur objectif n’est nullement d’apporter la parole des révolutionnaires ni de délivrer un message révolutionnaire mais purement et simplement de rabattre, de ramener sur le terrain électoral les ouvriers qui sont tentés de s’en éloigner. Ce sont des groupes bourgeois qui ont une fonction indispensable au sein de l’appareil politique bourgeois du capitalisme décadent et qui remplissent leur mission bourgeoise à travers une phraséologie à coloration révolutionnaire à l’usage des ouvriers les plus combatifs. Il s’agit ainsi de détourner les ouvriers de la conscience que précisément la lutte ouvrière est bien le seul terrain d’action possible pour le prolétariat aujourd’hui.

  • C’est pourquoi nous alertons tous ceux qui peuvent être troublés ou influencés par les discours et les argumentations des organisations trotskistes des dangers qu’ils encourent en y prêtant une oreille complaisante.
YD.