Rapport sur les tensions impérialistes (Novembre 2017)

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Le rapport que nous publions ci-dessous a été présenté et discuté au sein d'une réunion internationale du CCI (au mois de novembre 2017) destinée à faire le point sur l'évolution des grandes tendances présidant à l'évolution des tensions impérialistes. Pour ce faire, il s’appuie sur les textes et rapports où ces tendances avaient été analysées et discutées en profondeur au sein de notre organisation, à savoir le texte d’orientation (TO) "Militarisme et décomposition" de 1991 (publié dans la Revue internationale n° 64, 1e trimestre 1991) et le rapport du 20e Congrès International (Revue internationale n° 152, 2e sem. 2013).

Depuis l'écriture de ce dernier rapport, il s'est produit une série d'évènements majeurs de l'aggravation des tensions impérialiste au Moyen-Orient. Tout d'abord l'incursion militaire directe de la Turquie en Syrie le 20 janvier dernier pour affronter les troupes kurdes basées dans la région d'Afrin, dans le Nord de la Syrie. Cette intervention, qui s'effectuait avec l'accord au moins tacite de la Russie, est lourde de futures confrontation militaires, en particulier avec les États-Unis, alliés dans cette région aux forces kurdes de l’YPG, et de déchirements au sein de l'OTAN dont sont membres la Turquie et les États-Unis. Ensuite intervenait la frappe militaire en Syrie des États-Unis (appuyés par la Grande-Bretagne et la France) prenant pour cible des sites présumés de fabrication d'armes chimiques et significative de l'accroissement direct des tensions entre les États-Unis et la Russie. Plus récemment encore, la décision de Trump de se retirer de l'accord sur le nucléaire iranien constitue un facteur d'attisement des tensions entre Israël et l'Iran mais aussi de déstabilisation au niveau mondial, la décision américaine ayant été condamnée par une grande majorité de pays. Tout ceci illustre le risque d'escalade incontrôlée et d'embrasement au Moyen-Orient et le fait que, comme le développe notre article du même nom, "Le capitalisme est de plus en plus une menace pour l’humanité".

(14/05/2018).

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Ces quatre dernières années, depuis la tenue de notre 20e congrès international, les rapports impérialistes ont connu des développements majeurs : la guerre en Syrie et le combat contre l'État Islamique, l’intervention russe en Ukraine, la crise des réfugiés et les attentats en Europe, le Brexit et la pression du populisme, l’élection de Trump aux États-Unis et les accusations d’immixtion de la Russie dans la campagne électorale (Russiagate), les tensions entre les États-Unis et la Chine face aux provocations de la Corée du Nord, l’opposition entre l’Arabie Saoudite et l’Iran (expliquant les pressions exercées par ce premier pays sur le Qatar), le coup d’État manqué contre Erdogan et la répression en Turquie, le conflit autour de l'autonomie kurde, la flambée du nationalisme entre la Catalogne et l’Espagne, etc. Il est donc important d'évaluer dans quelle mesure ces événements sont en continuité avec nos analyses générales de la période mais aussi quelles sont les orientations nouvelles qu’ils révèlent ?

Pour ce faire, il est crucial, comme le pose d’emblée le texte d’orientation TO "Militarisme et décomposition" d’utiliser la méthode adéquate pour appréhender une situation qui est inédite :

  • "Contrairement au courant bordiguiste, le CCI n'a jamais considéré le marxisme comme une "doctrine invariante", mais bien comme une pensée vivante pour laquelle chaque événement historique important est l'occasion d'un enrichissement. En effet, de tels événements permettent, soit de confirmer le cadre et les analyses développés antérieurement, venant ainsi les conforter, soit de mettre en évidence la caducité de certains d'entre eux, imposant un effort de réflexion afin d'élargir le champ d'application des schémas valables auparavant mais désormais dépassés, ou bien, carrément, d'en élaborer de nouveaux, aptes à rendre compte de la nouvelle réalité. Il revient aux organisations et aux militants révolutionnaires la res­ponsabilité spécifique et fondamentale d'accomplir cet effort de réflexion en ayant bien soin, à l'image de nos aînés comme Lénine, Rosa Luxemburg, la Frac­tion Italienne de la Gauche Communiste Internatio­nale (Bilan), la Gauche Communiste de France, etc., d'avancer à la fois avec prudence et audace :
    - en s'appuyant de façon ferme sur les acquis de base du marxisme ;
    - en examinant la réalité sans œillères et en dévelop­pant la pensée sans "aucun interdit, non plus qu'aucun ostracisme" (Bilan).

En particulier, face à de tels événements historiques, il importe que les révolutionnaires soient capables de bien distinguer les analyses qui sont devenues caduques de celles qui restent valables, afin d'éviter un double écueil : soit s'enfermer dans la sclérose, soit "jeter le bébé avec l'eau du bain".

La mise en pratique de cette approche, imposée il est vrai par la réalité du moment, a constitué la base de notre capacité d’analyse des évolutions fondamentales sur le plan impérialiste ces 26 dernières années.

Dans cette perspective, le présent rapport propose trois niveaux d’appréhension des événements récents afin de situer leur importance par rapport à nos cadres d’analyse :

  • 1. Dans quelle mesure s’accordent-ils avec le cadre d’analyse développé après l’implosion du bloc de l’Est ? Nous rappellerons à ce propos les axes d’analyse principaux du TO "Militarisme et décomposition"
  • 2. Dans quelle mesure s’inscrivent-ils dans les orientations majeures des tensions impérialistes au niveau mondial, telles qu’elles ont été décrites dans le rapport du 20e Congrès International ?
  • 3. Quelles sont les évolutions marquantes qui caractérisent le développement des tensions impérialistes aujourd’hui ?

Les orientations du TO de 1991

Ce texte présente le cadre d’analyse pour comprendre la question de l’impérialisme et du militarisme dans la période de décomposition. Il avance deux orientations fondamentales pour la caractérisation de l’impérialisme dans la période actuelle :

  • Dans la phase de décomposition du capitalisme, du fait de la disparition des blocs impérialistes, l’impérialisme et le militarisme deviennent encore plus barbares et chaotiques.
  • La reconstitution de blocs impérialistes n’est pas à l’ordre du jour.

La disparition des blocs ne remet pas en cause la réalité de l’impérialisme et du militarisme

Au contraire, ceux-ci deviennent plus barbares et chaotiques : "En effet, ce n'est pas la constitution de blocs impérialistes qui se trouve à l'origine du militarisme et de l'impérialisme. C'est tout le contraire qui est vrai : la constitution des blocs n'est que la conséquence extrême (qui, à un certain moment peut aggraver les causes elles-mêmes), une manifestation (qui n'est pas nécessairement la seule) de l'enfoncement du capitalisme décadent dans le militarisme et la guerre. (…) La fin des blocs ne fait qu'ouvrir la porte à une forme encore plus barbare, aberrante et chaotique de l'impérialisme".

Cela s’exprime en particulier par le déchaînement des appétits impérialistes tous azimuts et la multiplication des tensions et conflits : "La différence avec la période qui vient de se terminer, c'est que ces déchirements et antagonismes, qui auparavant étaient contenus et utilisés par les deux grands blocs impérialistes, vont maintenant passer au premier plan. (…) du fait de la dis­parition de la discipline imposée par la présence des blocs, ces conflits risquent d'être plus violents et plus nombreux, en particulier, évidemment, dans les zones où le prolétariat est le plus faible".

De même on assiste au développement du "chacun pour soi" et, en corollaire, des tentatives de contenir le chaos, qui sont tous les deux des facteurs d’aggravation de la barbarie guerrière : "le chaos régnant déjà dans une bonne partie du monde et qui menace maintenant les grands pays développés et leurs rapports réciproques, (…) face à la tendance au chaos généralisé propre à la phase de décomposition, et à laquelle l'effondrement du bloc de l'Est a donné un coup d'accélérateur considérable, il n'y a pas d'autre issue pour le capita­lisme, dans sa tentative de maintenir en place les dif­férentes parties d'un corps qui tend à se disloquer, que l'imposition du corset de fer que constitue la force des armes. En ce sens, les moyens mêmes qu'il utilise pour tenter de contenir un chaos de plus en plus sanglant sont un facteur d'aggravation consi­dérable de la barbarie guerrière dans laquelle est plongé le capitalisme".

Le TO souligne donc de manière centrale qu’il y a une tendance historique au "chacun pour soi", à l’affaiblissement du contrôle des États-Unis sur le monde, en particulier sur leurs ex-alliés, et à une tentative de leur part sur le plan militaire, où ils ont une supériorité énorme, de maintenir leur statut en imposant leur contrôle sur ces mêmes alliés.

La reconstitution de blocs n’est pas à l’ordre du jour

Le caractère de plus en plus barbare et chaotique de l’impérialisme en période de décomposition est une entrave majeure à la reconstitution de nouveaux blocs : "l'exacerbation de ces deux derniers [le militarisme et l’impérialisme] dans la phase actuelle de vie du capitalisme constitue, de façon paradoxale, une entrave majeure à la reformation d’un nouveau sys­tème de blocs prenant la suite de celui qui vient de disparaître. (…) Le fait même que la force des armes soit devenue - comme le confirme la guerre du Golfe - un facteur prépondérant dans la tentative de la part des pays avancés pour limiter le chaos mondial, constitue une entrave considérable à cette tendance. (…) La reconstitution d'un nouveau couple de blocs impérialistes, non seulement n'est pas possible avant de longues années, mais peut très bien ne plus jamais avoir lieu."

 Les États-Unis sont les seuls à pouvoir jouer le gendarme du monde. Les seuls autres candidats possibles au leadership d’un bloc sont l’Allemagne et le Japon : "(…) le monde se présente comme une immense foire d'empoigne, où jouera à fond la ten­dance au "chacun pour soi", où les alliances entre États n'auront pas, loin de là, le caractère de stabilité qui caractérisait les blocs, mais seront dictées par les nécessités du moment. Un monde de désordre meur­trier, de chaos sanglant dans lequel le gendarme amé­ricain tentera de faire régner un minimum d'ordre par l'emploi de plus en plus massif et brutal de sa puis­sance militaire".

 Par ailleurs, L’URSS ne pourra jamais reconquérir un rôle de challenger : "(…) il est hors de question, par exemple, que la tête du bloc qui vient de s'effondrer, l'URSS, puisse un jour reconquérir une telle place."

Ici aussi, l’analyse reste exacte pour l’essentiel : après vingt-cinq ans en période de décomposition, aucune perspective de reconstitution de blocs ne se dessine.

En conclusion, le cadre et les deux axes principaux présentés dans le TO ont largement été confirmés et restent profondément valables.

Une réflexion plus poussée s’impose cependant concernant certaines composantes de l’analyse

Le rôle des États-Unis comme seul gendarme du monde a fort évolué au cours de ces 25 années : c’est une des questions centrales qui sera approfondie plus avant dans ce rapport. Cependant, le TO met en évidence une orientation qui s’est concrétisée au-delà des prévisions de 1991 : le fait que l'action des États-Unis allait créer encore plus de chaos. Ceci est magistralement illustré par le développement du terrorisme d’aujourd'hui, conséquence essentiellement de la politique des États-Unis en Irak, et accessoirement de l’intervention franco-britannique en Lybie.

De plus, nous pouvons dire aujourd’hui que l’analyse surestimait le rôle potentiel attribué au Japon et même à l’Allemagne. Le Japon a pu renforcer son armement et a gagné plus d'autonomie dans certains secteurs, mais cela n’est en rien comparable à une tendance à la formation de bloc car le Japon a dû se soumettre à la protection américaine face à la Corée du Nord et surtout à la Chine. La potentialité subsiste pour l’Allemagne sans s’être réellement renforcée durant ces 25 ans. L'Allemagne a gagné plus de poids, joue un rôle prépondérant et même dirigeant en Europe, mais, sur plan militaire, elle reste toujours un nain, même si (a contrario du Japon) elle fait participer ses troupes dans le plus de 'mandats' militaires possibles de l'ONU. Par contre, la période a vu l’émergence de la Chine comme nouvelle puissance ascendante, rôle que nous avons largement sous-estimé dans le passé.

Par ailleurs, pour la Russie enfin, l’analyse reste fondamentalement correcte, dans le sens aussi que sa position de chef de bloc en 1945 était déjà un "accident de l’histoire". Mais les prédictions qu’elle "ne pourra jouer, malgré ses arsenaux considérables, de rôle majeur sur la scène internationale" et qu’elle "est condamnée à retrouver la place de troisième ordre" ne se sont pas vraiment concrétisées : la Russie n'est certes pas redevenue un challenger mondial des États-Unis mais elle joue un rôle non négligeable en tant que "fauteur de trouble", typique de la décomposition, exacerbant par ses interventions militaires et ses alliances le chaos partout dans le monde (elle a engrangé certains succès comme en Ukraine et en Syrie, a renforcé sa position envers la Turquie et l’Iran et a développé une coopération avec la Chine). Nous avons sans doute sous-estimé à ce niveau les ressources d’un impérialisme aux abois, prêt à tout pour défendre becs et ongles ses intérêts.

Les analyses du rapport du 20e congrès du CCI (2013)

S’inscrivant dans le cadre d’un impérialisme de plus en plus barbare et chaotique et de l’impasse croissante de la politique des États-Unis, qui ne fait qu’exacerber la barbarie guerrière (axes du rapport du 19e congrès du CCI[1]), le rapport met en avant quatre orientations dans le développement des confrontations impérialistes qui concrétisent et complètent pour l’essentiel les axes du TO de 1991. 

- L’accroissement du "chacun pour soi", qui se traduisait en particulier par une multiplication tous azimuts des ambitions impérialistes. Ceci s’exprime concrètement par :

  • (a) le danger de confrontations guerrières et l’instabilité croissante des États au Moyen-Orient, qui, en contraste avec la première guerre du Golfe de 1991, suscitée par les États-Unis et menée par une coalition internationale sous leur direction, mettent en évidence l’extension terrifiante du chaos ;
  • (b) la montée en puissance de la Chine et l’exacerbation des tensions en Extrême-Orient. L’analyse du rapport corrige partiellement la sous-estimation du rôle de la Chine dans nos analyses antérieures. Cependant, malgré la mise en évidence d’une expansion économique impressionnante, d’une puissance militaire croissante et d’une présence de plus en plus marquée dans les confrontations impérialistes, le rapport affirme que la Chine ne dispose pas des capacités industrielles et technologiques suffisantes pour s’imposer comme tête d’un bloc pour constituer le challenger des États-Unis sur un plan mondial.

 

- L’impasse croissante de la politique de gendarme mondial des États-Unis, en particulier en Afghanistan et en Irak entraîne une fuite dans la barbarie guerrière. "L’échec cuisant des interventions en Irak et en Afghanistan a affaibli le leadership mondial des États-Unis. Même si la bourgeoisie américaine sous Obama, en choisissant une politique de retraite contrôlée d’Irak et d’Afghanistan, a su réduire l’impact de la politique catastrophique menée par Bush, elle n’a pas pu en inverser la tendance et cela a entraîné sa fuite en avant dans la barbarie guerrière. L’exécution de Ben Laden a exprimé une tentative des États-Unis de réagir à ce recul de leur leadership et a souligné leur supériorité technologique et militaire absolue. Cependant, cette réaction ne remettait pas en question la tendance de fond à l’affaiblissement."

- Une tendance s’affirme à l’extension explosive des zones d’instabilité permanente et de chaos : "(…) sur des pans entiers de la planète, de l’Afghanistan jusqu’en Afrique, à un point tel que certains analystes bourgeois, tels le français Jacques Attali, parlent carrément de "somalisation’ du monde".

- La crise de l’euro (avec les PIGS : Portugal, Irlande, Grèce et Espagne) accentue les tensions entre États européens et les tendances centrifuges au sein de l’UE : "D’autre part, la crise et les mesures drastiques imposées poussent vers un éclatement de l’UE et un rejet de la soumission au contrôle d’un pays quelconque, c’est-à-dire poussent vers le "chacun pour soi". La Grande-Bretagne refuse radicalement les mesures de centralisation proposées et dans les pays du sud de l’Europe, un nationalisme antiallemand croît. Les forces centrifuges peuvent aussi impliquer une tendance à la fragmentation d’États, à travers l’autonomisation de régions comme la Catalogne, l’Italie du nord, la Flandre ou l’Écosse. (…) Ainsi, la pression de la crise, à travers le jeu complexe des forces centripètes comme centrifuges, accentue le processus de désagrégation de l’UE et exacerbe les tensions entre États."

Les quatre orientations majeures de la situation, développées dans le rapport, restent également valables. Elles mettent déjà bien en évidence que la tension entre d’une part le "chacun pour soi" et d’autre part les tentatives pour contenir le chaos, mise en évidence dans le TO de 1991, tend de plus en plus à déboucher sur une situation chaotique de plus en plus explosive.

Le développement général de l’instabilité dans les rapports impérialistes

Depuis le rapport de 2013, les événements confirment le glissement des rapports impérialistes vers des tensions tous azimuts et un chaos de moins en moins contrôlable. Mais surtout, la situation est marquée par son caractère hautement irrationnel et imprédictible, lié à l’impact des pressions populistes et, en particulier, au fait que la première puissance mondiale est dirigée aujourd’hui par un président populiste aux réactions imprévisibles. Une approche de plus en plus à court-terme de la bourgeoisie et une forte imprédictibilité des politiques qui en découlent marquent avant tout la politique du gendarme américain, mais aussi la politique des autres puissances impérialistes majeures, le développement des conflits dans le monde et l’accroissement des tensions en Europe.

Le déclin de la superpuissance américaine et la crise politique au sein de la bourgeoisie de ce pays

L’arrivée au pouvoir de Donald Trump, surfant sur une vague populiste, a eu trois conséquences majeures.

La première concerne l'imprévisibilité des décisions et l'incohérence de la politique étrangère des États-Unis. Les agissements de ce président populiste et de son administration, tels la dénonciation des traités transpacifique et transatlantique, de l’accord sur le climat, la remise en question de l’OTAN et du traité nucléaire avec l’Iran, le soutien inconditionnel à l’Arabie Saoudite, la surenchère belliciste avec la Corée du Nord ou les tensions avec la Chine, sapent les bases des politiques et des accords internationaux, qui avaient été défendus par les différentes administrations américaines précédentes. Ses décisions imprévisibles, ses menaces et ses coups de poker ont pour effets de saper la fiabilité des États-Unis comme allié et d’accentuer le déclin de la seule superpuissance.

Ainsi, les rodomontades, les coups de bluff et les brusques changements de position de Trump non seulement ridiculisent les États-Unis mais mènent au fait que de moins en moins de pays leur font confiance.

De même, bien que la bourgeoisie américaine sous Obama, en choisissant une politique de retraite contrôlée en Irak et en Afghanistan, ait su réduire l’impact de la politique catastrophique menée par Bush, elle n’a pas pu en inverser la tendance et l’impasse de la politique américaine est accentuée de manière éclatante à travers les agissements de l’administration Trump. Lors du G 20 de 2017 à Hambourg, l’isolement des États-Unis était évident sur la question du climat, de la guerre commerciale. Par ailleurs, l’engagement russe en Syrie pour sauver Assad a fait reculer les États-Unis et renforce le poids de la Russie au Moyen-Orient, en particulier en Turquie et en Iran, tandis que les États-Unis n’ont pu contenir l’émergence de la Chine du statut d’outsider au début des années 1990 vers celui d’un challenger sérieux qui se présente comme le champion de la mondialisation.

Le risque de déstabiliser la situation mondiale et d'augmenter les crispations impérialistes n'a jamais été aussi fort, comme on le voit avec la Corée du Nord ou l’Iran : la politique américaine est plus que jamais un facteur direct d’aggravation du chaos sur un plan global.

La deuxième conséquence de l'arrivée de Trump au pouvoir est l'ouverture d'une crise politique majeure au sein de la bourgeoisie américaine. Le besoin constant d’essayer de cadrer l’imprévisibilité des décisions présidentielles mais surtout les soupçons que le succès électoral de Trump serait largement dû à des soutiens provenant de Russie (Russiagate), un fait totalement inacceptable du point de vue de la bourgeoisie américaine, mettent en évidence une situation politique particulièrement délicate et une difficulté à contrôler le jeu politique.

La lutte incessante pour “cadrer” le président se joue à plusieurs niveaux : pression exercée par le Parti Républicain (échec des votes sur la suppression de l'Obamacare, opposition aux plans de Trump par ses ministres (Le ministre de la Justice J. Sessions qui refuse de démissionner ou les ministres des Affaires étrangères et de la Défense qui "nuancent" les propos de Trump), lutte pour la prise de contrôle du staff de la Maison Blanche par les "généraux" (Mc Master, Mattis). Toutefois, ce cadrage n’empêche pas les "dérapages", comme lorsque Trump conclut en septembre un deal avec les Démocrates pour contourner l’opposition des Républicains à l’augmentation du plafond de la dette.

Quelle que soit l'orientation impérialiste de la bourgeoisie américaine envers la Russie, sur laquelle des divergences peuvent aussi exister entre factions de la bourgeoisie américaine, (comme nous allons le voir), le scandale du Russiagate est gravissime avec l’accusation d’immixtion de la Russie dans la campagne présidentielle américaine et la connexion de Trump avec la mafia russe. En effet, pour la première fois, un président américain est élu avec le soutien de la Russie, ce qui est inacceptable pour intérêts de la bourgeoisie américaine. Si les enquêtes devaient confirmer les accusations, elles ne pourraient que mener à une procédure d’impeachment à l'encontre de Trump.

 Et enfin, la dernière conséquence de l'arrivée de Trump au pouvoir est le développement des tensions quant aux options pour l’impérialisme américain. En effet, la question des liens avec la Russie est aussi l’objet de confrontations entre clans au sein de la bourgeoisie américaine. Comme le challenger principal est aujourd’hui la Chine, un rapprochement avec l’ancienne tête du bloc rival et puissance militaire importante est-il acceptable pour la bourgeoisie américaine en vue de contenir le chaos, le terrorisme et la poussée chinoise ? L’Amérique peut-elle contribuer à la réémergence de sa rivale de la Guerre Froide et accepter de négocier un compromis avec elle dans certains domaines ? Cela permettrait-il de contenir les ambitions chinoises et de frapper un coup contre l’Allemagne ? Au sein de l’administration Trump, les partisans d’un rapprochement sont nombreux, comme les ministres Tillerson aux Affaires étrangères et Ross au Commerce et aussi le beau-fils du président, Jared Kushner. De larges parties de la bourgeoisie américaine ne semblent toutefois pas disposées à faire des concessions sur ce plan (en particulier au sein de l’armée, des services secrets, du parti démocrate). Dans ce cadre, les investigations concernant le Russiagate, impliquant la possibilité de manipulation et de chantage d’une présidence américaine par un ennemi extérieur, sont largement exploitées par ces factions pour rendre tout rapprochement avec la Russie totalement inacceptable.

La crise du gendarme américain exacerbe encore l’accroissement du "chacun pour soi" des autres puissances impérialistes et l’imprédictibilité des relations entre elles

Les orientations protectionnistes de Trump et la sortie des États-Unis de divers accords internationaux amènent divers puissances, surtout européennes et asiatiques, à renforcer leurs liens – sans exclure totalement pour le moment les États-Unis –, à exprimer leur désir de devenir plus indépendantes des États-Unis et à défendre leurs intérêts propres. Cela est apparu clairement à travers la collaboration entre l’Allemagne et la Chine lors du dernier G20 à Hambourg et cette collaboration entre pays européens et asiatiques se manifeste aussi dans la conférence sur le climat de Bonn qui vise à concrétiser les objectifs délimités à Paris.

La position de retrait des États-Unis exacerbe le "chacun pour soi" chez les autres grandes puissances : nous avons déjà évoqué l’agressivité impérialiste de la Russie qui lui a permis de regagner des points sur le champ de bataille impérialiste planétaire (Ukraine, Syrie). En ce qui concerne la Chine, nous sous-estimions encore dans rapport du 20e congrès international à la fois la rapidité de la modernisation économique et la stabilité politique interne dans ce pays qui semble s’être fortement renforcée sous Xi. La Chine se présente aujourd’hui comme le défenseur de la globalisation face au protectionnisme américain et comme un pôle de stabilité planétaire face à l’instabilité de la politique de ce pays, tout en développant une stratégie militaire visant à augmenter sa présence militaire en dehors de la Chine (Mer de Chine du Sud).

Ce développement du "chacun pour soi" peut aller de pair avec la mise en place d’alliances circonstanciées (Chine et Allemagne pour orienter le G20, le tandem franco-allemand pour renforcer la coopération militaire en Europe, Chine et Russie par rapport à l’Iran), mais celles-ci restent fluctuantes et ne peuvent être considérées comme des bases pour l’émergence de véritables blocs. Considérons sur ce plan l’exemple de l’alliance entre la Chine et la Russie. Les deux puissances partagent des intérêts communs, par exemple face aux États-Unis en Syrie et en Iran, ou en Extrême-Orient (Corée du Nord) face aux États-Unis et au Japon. Elles ont d’ailleurs effectué des manœuvres militaires communes dans les deux régions. La Russie est devenue un gros fournisseur d'énergie à la Chine, réduisant ainsi sa dépendance envers l’Ouest, tandis que cette dernière livre massivement des biens de consommation et effectue des investissements en Sibérie. Cependant, la Russie ne veut pas devenir le subordonné d’un puissant voisin dont elle est en train de devenir dépendante à un niveau inconnu auparavant. De plus, les deux pays sont également concurrents en Asie centrale, en Asie du Sud-Est et dans la péninsule indienne : le projet chinois de la nouvelle "route de la soie" va directement à l’encontre des intérêts russes, tandis que la Russie resserre ses liens avec l’Inde, l’adversaire central de la Chine en Asie (avec le Japon). Enfin, le rapprochement de la Chine avec l’UE, et en particulier avec l’Allemagne, constitue une menace mortelle pour la Russie qui se trouverait prise en tenaille entre la Chine et l’Allemagne.

L’extension des zones de guerre, d’instabilité et de chaos

Face à l’explosion du "chacun pour soi", les tentatives pour "maintenir en place les différentes parties d’un corps qui tend à se disloquer" apparaissent de plus en plus vaines, tandis que l’instabilité des rapports impérialistes rend imprévisible l’extension des foyers de tensions.

La défaite de l'État islamique ne réduira pas l’instabilité et le chaos : les confrontations entre milices kurdes et armée turque en Syrie, entre unités kurdes et armée irakienne et milices chiites pro-iraniennes à Kirkouk en Irak, sont annonciatrices de nouvelles batailles sanglantes dans la région. Le positionnement de la Turquie, qui occupe une place clé dans la région, est à la fois capitale pour l’évolution des tensions et pleine de menaces pour la stabilité même du pays. La Turquie a des ambitions impérialistes importantes dans la région, non seulement en Syrie ou en Irak, mais aussi dans l’ensemble des pays musulmans, de la Bosnie au Qatar, du Turkménistan à l’Egypte, et elle joue pleinement sa propre carte impérialiste : d’une part, son statut de membre de l’OTAN est largement ‘instable’, vu ses rapports tendus avec les États-Unis et la majorité des pays d’Europe de l’Ouest, membres de l’OTAN, vu aussi les tensions avec l’UE concernant les réfugiés et les relations conflictuelles avec la Grèce ; d’autre part, elle tend actuellement à se rapprocher de la Russie et même de l’Iran, un concurrent impérialiste direct sur la scène du Moyen-Orient, tout en s’opposant à l’Arabie Saoudite (refus de retirer ses troupes déployées dans une base turque au Qatar). En même temps, la lutte pour le pouvoir à l’intérieur du pays s’exacerbe avec un positionnement de plus en plus dictatorial d’Erdogan et la reprise de la guérilla kurde. Sur ce plan, le refus des États-Unis d’extrader Gülen mais aussi le soutien, l’armement et l’entraînement des milices kurdes en Irak par les États-Unis sont lourds de menaces quant au développement du chaos à l’intérieur même de la Turquie.

L’imprévisibilité de l’évolution de certains foyers de tensions est particulièrement évidente concernant la Corée du Nord. Si la toile de fond du conflit est la confrontation de plus en plus manifeste entre la Chine et les États-Unis, un certain nombre de caractéristiques rendent l’issue de la situation particulièrement incertaine :

  • l’idéologie d’État de forteresse assiégée en Corée du Nord, prônant comme priorité absolue l’armement atomique contre une attaque certaine des Américains et des Japonais et montrant aussi une grande méfiance envers les "amis" chinois ou russes (méfiance basée sur certaines expériences des partisans coréens lors de la Seconde Guerre mondiale), fait que le contrôle de la Chine sur la Corée du Nord est limité ;
  • - le coup de poker de Trump, menaçant la Corée du Nord de destruction totale, pose la question de sa crédibilité. Cela mènera d’une part à un réarmement accéléré du Japon (déjà annoncé par le premier ministre japonais, Shinzô Abe) ; mais d’autre part, le déséquilibre dans l’armement atomique entre les États-Unis et la Corée du Nord (situation différente de "l’équilibre de la terreur" entre les États-Unis et l’URSS lors de la Guerre Froide) et la sophistication des armes atomiques de "petite portée" n’exclut pas la menace d’une utilisation unilatérale de celles-ci par les États-Unis, ce qui serait un pas qualitatif important de la descente dans la barbarie.

Bref, la zone de guerre, de décomposition d’États et de chaos sanglant tend à s’étendre toujours plus, allant de l’Ukraine au Soudan du Sud, du Nigéria au Moyen-Orient, du Yémen à l’Afghanistan, de la Syrie à la Birmanie et à la Thaïlande. Il faut relever, sur ce plan également, une extension de zones de chaos en Amérique latine : la déstabilisation politique et économique croissante du Venezuela, le chaos politique et économique au Brésil, la déstabilisation du Mexique si la politique protectionniste de Trump envers ce pays se confirme. À cela, il faut ajouter le développement en extension du terrorisme et sa présence dans la réalité quotidienne en Europe, aux États-Unis, etc. La zone de chaos qui s’étend sur la planète laisse de moins en moins de possibilités de reconstruction aux populations concernées, même partielle (alors que c’était encore envisageable en Bosnie ou au Kosovo), comme l’illustre l’échec de la politique de reconstruction et de rétablissement des structures étatiques en Afghanistan.

Le développement des tensions en Europe

Ce facteur, déjà potentiellement présent dans le rapport du 20e congrès (cf. point 4.2.), s’est spectaculairement accentué ces dernières années. Avec le Brexit, l’UE est entrée dans une zone de grande turbulence, tandis que, sous le couvert de la protection des citoyens et la lutte contre le terrorisme, les budgets de la police et de l’armée connaissent une hausse sensible en Europe de l’Ouest et, encore plus, en Europe de l'Est.

Sous la pression des mesures économiques, de la crise des réfugiés, des attaques terroristes et surtout des victoires électorales de mouvements populistes, les fractures au sein de l’Europe se multiplient et les oppositions s’exacerbent : pressions économiques de l’UE sur la Grèce et l’Italie, résultat du référendum sur le Brexit, pression du populisme sur la politique européenne (Pays-Bas, Allemagne) et victoires de celui-ci dans les pays de l’Europe de l’Est (Pologne, Hongrie et récemment la Tchéquie), tensions internes en Espagne avec la "crise catalane". Un démembrement progressif de l’UE à travers par exemple "une Europe à plusieurs vitesses", comme semble le prôner actuellement le duo franco-allemand, devrait provoquer une intensification marquée des tensions impérialistes en Europe.

Le rapport entre le populisme (contre les "élites" et leur conception cosmopolite, mondialiste, et pour le protectionnisme) et le nationalisme a été mis en évidence par le discours de Trump en septembre à l’ONU : "le nationalisme sert un intérêt international : si chaque pays songe en premier lieu à lui-même, les choses s’arrangeront d’elles-mêmes pour le monde". Cette glorification exacerbée du "chacun pour soi" ("America first" de Trump) pèse lourdement sur le conflit catalan. Sur l’arrière-fond de la crise de l’euro et de l’austérité drastique qui s’en est suivi, on assiste à une interaction dramatique du populisme et du nationalisme: d’un côté, une partie de la moyenne et petite bourgeoisie catalane qui "ne veut plus payer pour l’Espagne" ou encore les provocations de la coalition catalaniste de Puigdemont dominée par la gauche et confrontée à sa propre perte de crédibilité au pouvoir ; et du  côté "espagnoliste" de l'État central, la fuite en avant dans la surenchère nationaliste du premier ministre espagnol Rajoy face à la crise du Partido Popular, empêtré dans de nombreuses affaires de corruption.

"Le militarisme et la guerre constituent une donnée fondamentale de la vie du capitalisme depuis l'entrée de ce système dans sa période de décadence. (…) En réalité, si l'impérialisme, le milita­risme et la guerre s'identifient à ce point à la période de décadence, c'est que cette dernière correspond bien au fait que les rapports de production capita­listes sont devenus une entrave au développement des forces productives : le caractère parfaitement irra­tionnel, sur le plan économique global, des dépenses militaires et de la guerre ne fait que traduire l'aberration que constitue le maintien de ces rapports de production" (TO Militarisme et décomposition). Le degré de chaos impérialisme et de barbarie guerrière, allant bien au-delà de ce qu’on aurait pu imaginer il y a 25 ans, traduit bien l’obsolescence du système et la nécessité impérieuse de son renversement.

Sur l’arrière-fond de la crise de l’euro et de l’austérité drastique qui s’en est suivi, on assiste à une interaction dramatique du populisme et du nationalisme: d’un côté, une partie de la moyenne et petite bourgeoisie catalane qui "ne veut plus payer pour l’Espagne" ou encore les provocations de la coalition catalaniste de Puigdemont dominée par la gauche et confrontée à sa propre perte de crédibilité au pouvoir ; et du  côté "espagnoliste" de l'État central, la fuite en avant dans la surenchère nationaliste du premier ministre espagnol Rajoy face à la crise du Partido Popular, empêtré dans de nombreuses affaires de corruption.

CCI (Novembre 2017)

 

[1] Ce rapport n'a pas été publié dans notre presse. Cependant le lecteur pourra se reporter à la partie Tensions impérialistes de la résolution sur la situation internationale adoptée à ce congrès.

 

Rubrique: 

Situation internationale