Les États-Unis et la question russe

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

Une des particularités des élections présidentielles américaines de 2016 a été (comme dans les "républiques bananières" proverbiales) qu’aucun des deux candidats n’acceptait sa défaite. Trump l’avait déjà annoncé avant le jour de l’élection, mais sans dire ce qu’il ferait dans le cas d’une défaite. En ce qui concerne Hillary Clinton, au lieu de blâmer qui que ce soit d’autre pour sa défaite (elle-même par exemple)[1], elle avait décidé d'en attribuer la responsabilité à Vladimir Poutine. En même temps, une grande partie de l’establishment politique américain a repris ce thème, si bien que le "Russia-gate" est devenu le principal instrument d’opposition à l’administration Trump au sein de la classe dominante américaine. Comme le monde entier le sait maintenant, les connexions de Trump avec la Russie remontent à l’année 1987, quand Moscou était encore la capitale de l’URSS et "l’Empire du Mal" aux yeux des États-Unis. Selon un film documentaire récent, sur ZDF, la deuxième chaine d’État en Allemagne[2], c’était la connexion russe de Trump, notamment ses liens d'affaires avec la pègre russe, qui a (peut-être plusieurs fois) sauvé Trump de la faillite. En tout cas, l’idée centrale des investigations contre Trump à propos de la Russie, c’est que la personne qui est devenue président des États-Unis dépend du Kremlin et est peut être l’objet de chantage de la part de ce dernier. Ce qui est surtout vrai, c’est que les trumpistes voulaient et veulent toujours changer radicalement la politique des États-Unis avec la Russie, faire une "une bonne affaire" avec Poutine.

Il est nécessaire, ici, de rappeler brièvement l’histoire des relations Amérique-Russie depuis l’effondrement de l’Union Soviétique.

Pendant les jours grisants de la "victoire" américaine dans la guerre froide, il y avait dans la classe dominante américaine un sentiment très fort que son ancien rival en tant que superpuissance pourrait devenir une espèce d’État vassal et, surtout, la source d’abondants profits. Le premier président russe, Boris Eltsine, se reposait sur des conseillers américains ("néolib") dans le processus de conversion du système stalinien existant en "économie de marché". Le résultat a été un désastre économique. En ce qui concerne les conseillers américains "experts", leur principale préoccupation était de faire passer autant que possible la fabuleuse richesse en matières premières de la Russie sous contrôle américain. La présidence d’Eltsine (1991-1999), un gouvernement de type mafieux, était plus ou moins prête à vendre les ressources du pays au meilleur offrant. L’administration qui lui a succédé, celle de Vladimir Poutine, bien qu’elle ait d’excellents rapports avec le milieu russe, s’est rapidement avérée être un régime d’une toute autre sorte, gérée par des bureaucrates des services secrets déterminés à défendre l’indépendance de la mère-patrie Russie et à garder ses richesses pour eux-mêmes. Ce fut donc Poutine qui a empêché la prise de contrôle américaine sur l’économie russe. Cette perte sérieuse a correspondu à un déclin plus global de l’autorité américaine, déclin qui voyait la plupart de ses anciens alliés, et même un certain nombre de puissances secondaires dépendantes, commencer à contester l’hégémonie de la seule superpuissance mondiale restante.

Depuis l’ascendance de Poutine, les soi-disant "néocons", les instituts et les think-tanks "conservateurs" et ouvertement belliqueux aux États-Unis, ont perpétuellement plaidé pour un "changement de régime" à Moscou. Une fois de plus, la Russie sous Poutine est devenue une espèce "d’empire du mal" pour la propagande guerrière de l’impérialisme américain. Malgré le changement abrupt dans la politique américaine de la Russie sous Poutine, la politique américaine est restée vis-à-vis de la Russie, jusqu’en 2014, fondamentalement la même. Son axe principal était l’encerclement de la Fédération de Russie, d’abord et avant tout avec le déploiement de l’OTAN de plus en plus près du cœur de la Russie. Avec l’intégration des anciens pays baltes de l’URSS dans l’OTAN, la machine militaire américaine s’est retrouvée à encercler l’enclave russe de Kaliningrad, à une distance presque accessible à pied des faubourgs de Saint-Pétersbourg, la deuxième ville de Russie. Cependant, quand Washington a offert à deux anciennes composantes de l’Union Soviétique de devenir membre de l’OTAN – l’Ukraine et la Géorgie –, ce sont d’autres "partenaires" de l’OTAN qui l’en ont empêché, en particulier l’Allemagne, qui a réalisé que cette étape allait vraisemblablement provoquer une espèce de réaction militaire de Moscou.

Les "partenaires" occidentaux ont d’ailleurs été d’accord sur une procédure plus subtile : l’Union Européenne a offert à l’Ukraine un accord de "libre échange". Mais comme l’Ukraine avait déjà un accord similaire avec la Fédération de Russie, les conséquences de l’arrangement entre Bruxelles et Kiev allaient être que les marchandises européennes, via l’Ukraine, pourraient entrer librement en Russie. Bruxelles a cependant délibérément exclu Moscou de ses négociations avec Kiev. La réaction de Moscou à cet arrangement entre Bruxelles et Kiev ne s’est donc pas fait attendre : l’Ukraine devait choisir entre un marché partagé avec l’UE, ou avec la Russie. Il est apparu une situation qui menait à une confrontation ouverte entre forces "pro-occidentales" et "pro-russes" en Ukraine. À l’époque, le Vieux Grand manitou de la diplomatie américaine, Henry Kissinger, disait à CNN que le changement de régime à Kiev était une espèce de répétition générale de ce qui arriverait à Moscou. [3] Mais il s’est alors produit quelque chose que personne à Washington ne semble avoir prévu : une contre-offensive militaire russe. Ses trois principales composantes étaient le mouvement séparatiste soutenu par Moscou en Ukraine orientale, l’annexion de la péninsule de Crimée sur la côte de la Mer Noire ukrainienne, et l’intervention militaire de la Russie en Syrie. Il est apparu une nouvelle situation, dans laquelle la cohérence et l’unité de la politique américaine vis-à-vis de la Russie ont commencé à s’effriter.

Un accord pouvait encore avoir lieu à Washington sur l’étranglement économique de la Russie, vu comme une réponse adéquate à la contre-offensive de Moscou. Les trois piliers de cette politique – encore en place – sont :  des sanctions économiques : l'affaiblissement du secteur énergétique russe en maintenant le prix du pétrole et du gaz aussi bas que possible sur le marché mondial ; enfin, l’intensification de la course aux armements avec une Russie qui était économiquement incapable de tenir la cadence. Mais, à partir de 2014, il y a eu des dissensions croissantes sur la manière dont l’Amérique devait répondre à la Russie au niveau militaire. Une faction dure a surgi, qui devait soutenir Hillary Clinton à l’élection présidentielle de 2016. Un de ses représentants était le commandant en chef des forces de l’OTAN en Europe, Philip Breedlove. En novembre 2014, et de nouveau en mars 2015, Breedlove a répandu ce qui allait s’avérer être une fake-news, que l’armée russe avait envahi l’est de l’Ukraine. Cela ressemblait à une tentative de créer un prétexte pour une intervention de l’OTAN en Ukraine. Le gouvernement allemand était tellement alarmé qu’à la fois la chancelière Merkel et le ministre des affaires étrangères Steinmeier ont condamné publiquement ce qu’ils appelaient "la propagande dangereuse" du commandant de l’OTAN.[4] Breedlove, évidemment, n’engendrait pas l’amour, mais la guerre. Selon la revue allemande Cicero (04.03.16), Breedlove a aussi proposé au Congrès américain d’attaquer Kaliningrad, le port russe situé sur la mer Baltique, en guise de réponse adéquate à l’agression russe plus au sud. Il n’était pas le seul à partager cette manière de voir. L’agence Associated Press a rapporté que le Pentagone était en train d’envisager l’usage de l’arme atomique contre la Russie. Et, lors d’une conférence de l’Association de l’Armée américaine en octobre 2016, des généraux américains disaient qu’une guerre avec la Russie et même la Chine, était "presque inévitable".[5] Ces déclarations étaient extrêmes, mais elles montrent la force inébranlable de la position "antirusse" au sein des cercles militaires américains. Alarmé par cette escalade, celui qui avait été en dernier à la tête de l’État de l’URSS, Mikhaïl Gorbatchev, a écrit une contribution pour le Time Magazine (27.01.17), titrée "Il semble que le monde se prépare à la guerre", dans laquelle il voulait mettre en garde contre le danger d’une catastrophe nucléaire en Europe. Gorbatchev ne réagissait pas moins qu’à une idée qui était de plus en plus mise en avant par les think-tanks conservateurs aux États-Unis : que les risques imposés par un conflit nucléaire avec la Russie étaient devenus calculables et pouvaient être "minimisés" - au moins pour les États-Unis. Selon cette "école de pensée", un tel conflit ne serait pas déclaré mais se développerait à partir de la "guerre hybride" (Breedlove) avec la Russie, dans laquelle les distinctions entre les affrontements armés, la guerre conventionnelle et la guerre nucléaire s'estompent. C’est en réponse à une telle "pensée à haute voix" à Washington que le Kremlin a "assuré" le monde entier que la capacité de frappe nucléaire russe était encore telle que, non seulement Berlin, mais Washington aussi seraient "rasés jusqu’au sol" si l’OTAN attaquait la Russie. [6]

Face à cette considération croissante de l’option militaire contre la Russie, l’opposition s’est développée non seulement au sein de l’OTAN mais aussi au sein de la classe dominante américaine. Le sommet de l’OTAN de septembre 2014 au Pays de Galles a rejeté la proposition d’intervenir militairement en Ukraine et a abandonné, au moins temporairement, l'idée que Kiev devienne un membre de l’OTAN. Et à partir de ce moment, Barack Obama, tant qu’il a été en place, tout en contribuant à la modernisation des forces armées ukrainiennes, a toujours rejeté un engagement militaire américain direct dans ce pays. Mais la réaction la plus importante politiquement à la situation avec la Russie au sein de la bourgeoisie américaine a été celle de Donald Trump. Pour comprendre comment dans ce contexte, une nouvelle position sur la politique vis-à-vis de la Russie en est arrivée à être formulée dans la bourgeoisie américaine, il faut garder à l’esprit que la Russie n’a pas la même signification pour les États-Unis qu’elle avait il y a un quart de siècle, pendant "la période de lune de miel" entre Bill Clinton et Boris Eltsine. À cette époque, l’objectif principal de la politique russe de l’Amérique était la Russie elle-même, le contrôle de ses ressources. Aujourd’hui, le contrôle américain de la Russie serait plus un moyen d’un nouveau dessein : l’encerclement militaire du nouvel ennemi n°1 qui est la Chine. Dans ce contexte qui a changé, Donald Trump pose une question très simple au reste de sa classe : si la Chine est maintenant notre principal ennemi, pourquoi n’essayons-nous pas de gagner Moscou à une alliance contre la Chine ? La Russie n’est ni l’amie naturelle de la Chine, ni l’ennemi naturel des États-Unis.

La question qui pour le moment présente le plus d’intérêt pour le "courant dominant" de la bourgeoisie américaine (en particulier les supporters d’Hillary Clinton), est cependant différente : est-ce que le Kremlin a eu une influence sur l’issue des dernières élections présidentielles ? Répondre à cette question n’est pas difficile en fait. Poutine a non seulement influencé les élections, il a même contribué à créer au sein de la bourgeoisie américaine un groupe ouvert à conclure des arrangements avec Moscou. Les principaux moyens qu’il a utilisés dans ce but ont été des plus légitimes dans la société bourgeoise : la proposition de traités d’affaires. Par exemple, l’arrangement proposé à Exxon Oil et à son président, Rex Tilllerson – maintenant secrétaire d’État (ministère des affaires étrangères) – est estimé à 500 milliards de dollars. Nous pouvons donc comprendre comment, après tous les discours de la bourgeoisie au cours des dernières décennies sur les sources d’énergie fossile qui appartiennent au passé, il y a un gouvernement à Washington aujourd’hui avec une surreprésentation de l’industrie pétrolière et même du charbon : ce sont les parties de l’économie à qui la Russie peut le plus offrir.

Bien que Trump ait apparemment réussi à convaincre Henry Kissinger de sa proposition (Kissinger est devenu un conseiller de Trump et un avocat de la "détente" avec la Russie), il est très loin d’avoir convaincu la majorité des gros bonnets qui lui sont opposés. Une des raisons en est que, ce que Dwight Eisenhower, dans son discours d’adieu en tant que président des États-Unis (17.02.1961) appelait le "complexe militaro-industriel", se sent menacé dans son existence par un traité possible avec la Russie. C’est parce que la Russie, pour le moment, continue à être la principale justification du maintien d’un appareil aussi gigantesque. À la différence de la Russie, la Chine, au moins pour le moment, bien qu’étant une puissance atomique, n’a pas un tel assemblage de missiles nucléaires intercontinentaux menaçant directement les plus grandes villes des États-Unis.


[1] Son mari, l’ex-président Bill Clinton, aurait été furieux de l'incompétence avec laquelle sa campagne avait été gérée.  

[2] ZDF Zoom : Gefärhrliche Verbindungen – Trump und seine Geselschäftspartner ("Connexions dangereuses – Trump et ses partenaires en affaires") de Johannes Hano et Alexander Sarovic.

[3] Youtube, 17.08.2015.

[4]Der Spiegel, 07.03.2015. "NATO Oberbefehlshaber Breeedlove irritiert die Allierten". (OTAN, le commandant en chef irrite les alliés.)

[5] Wolfgang Bittner : Die Eroberung Europas durch die États-Unis (La Conquête de l’Europe par les États-Unis), page 151.

[6] Youtube, 05.02.2015